• Préparation d’un élixir du XVIIIe siècle
    pour s’assurer d’être centenaire
    (D’après « Bulletin de la Société d’histoire de la pharmacie », paru en 1916)
     
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    En 1916, la Société de l’Histoire de la pharmacie publie un document recueilli par Raymond Houdayer, membre fondateur de cette Société, ancien élève de l’Ecole des Chartes et de la Faculté des Lettres de Paris, archiviste au ministère de l’Agriculture : cette pièce, qu’un gynécologue distingué et de ses amis lui avait communiquée, relate la composition, le procédé de fabrication et les vertus supposées de l’élixir de longue vie qu’un médecin suédois avait confectionné au XVIIIe siècle

    C’est une feuille double de 31 cm sur 20 sur papier vergé transmise par le docteur Acheray à Houdayer, écrite sur trente-deux lignes d’une grande écriture droite assez lisible, et qui porte au dos la mention pour M. de Richecourt. Le texte qui y est porté, que nous reproduisons ici en respectant l’orthographe originelle, est le suivant :

     

    Elixir de longue vie
    Trouvé dans les papiers du docteur Xermet, médecin suédois, mort à l’âge de 104 ans d’une chute de cheval. Ce secret étoit dans sa famille depuis plusieurs siècles ; son ayeuil a vécu 130 ans, sa mère 107 ans, son père 112 ans par l’usage de cet élixir... Il en prenoit 7 à 8 goutes matin et soir dans le double de vin blanc, ou rouge, ou dans du thé, ou du bouillon, mais plutôt du vin rouge.

    Composition de l’élixir
    Deux onces et deux gros d’aloës succotrin
    Deux gros de zédoaire
    Deux gros de gentiane
    Deux gros du meilleur safran
    Deux gros de rhubarbe fine
    Deux gros d’agaric blanc
    Deux gros de thériaque de Venise

    Et si l’on veut qu’il soit plus purgatif, vous y ajoutez :
    Deux gros de genièvre
    Deux gros de quinquina
    Et deux gros de manne
    Le tout dans quatre pintes d’eau de vie

     

    Procédé
    Mettez en poudre et passez au tamis les six premières drogues, ensuite mettez-les dans une bouteille de gros verre avec la thériaque. Jettez dessus votre eau de vie, bouchez la bouteille d’un parchemin mouillé, et quand il sera sec, piquez-le de plusieurs trous d’épingle, afin que la fermentation ne casse pas la bouteille ; mettez la à l’ombre pendant neuf jours, ayez soin de la bien remuer matin et soir ; le dixième jour, coulez doucement dans une autre bouteille l’infusion tant qu’elle sera claire.

    Bouchez bien cette colature avec un liège. Puis mettez sur votre marc une nouvelle pinte d’eau de vie, laissez-la infuser comme la précédente. Remuez tous les jours deux fois votre bouteille, coulez votre liqueur le dixième jour jusqu’à ce qu’elle se vuide, ensuite metez du coton dans l’antonoir et filtrez à plusieurs reprises afin d’avoir votre colature claire, ayant soin de tenir un linge fin sur l’antonoir afin que votre liqueur ne s’évapore pas ; vous metrez les deux infusions ensemble et vous les serrerez bien dans des bouteilles, bien bouchées. On peut s’en servir dès les premiers jours.

    Propriété dudit élixir
    Il restaure la force, ranime les esprits, otte les tremblements de nerfs, émousse les douleurs atroces des rhumatismes, celles de la goute et l’empêche de remonter : il nettoye l’esthomac de toutes les humeurs grasses et gluantes qui causent les indigestions, les aigreurs et les vapeurs, tue les vers et guérit toutes les coliques d’esthomac et d’entrailles ; au bout de quelques minuttes il rend gay, soulage les hydropiques, guérit les indigestions dans une heure de temps, ote les maux de cœur, ramolit le tympan aux sourds en en distillant dans l’oreille, qu’on bouche ensuitte avec du coton ; purifie la masse du sang, le fait circuler ;

    Il est parfait contre poison, il provoque le mois des femmes, restitue les couleurs et l’embonpoint, purge imperceptiblement et sans douleurs, il guérit toutes les fièvres intermittentes à la troisième dose ; c’est le restaurateur de l’humanité, il est préservatif contre les maladies contagieuses, il fait passer la petite vérole sans aucun risque, il n’en arrive aucun accident, quand on aurait poussé la dôze trop forte.

    Dôze suivant les accidents
    Pour les maux de cœur, une cueilleré à bouche.

    Deux pour les indigestions dans quatre de thé.

    Deux pures pour yvresse, trois pures dans les accès de goutte, surtout lorsqu’elle veut remonter.

    Deux dans quatre d’eau de vie pour les coliques d’entrailles et venteuses.

    Une cuillère à caffé pendant huit jours pour les vers.

    Une cuillère à caffé pendant un mois dans du vin blanc pour les hydropiques.

    Une cuillerée à bouche dans trois de vin rouge à jun pendant trois jours consécutifs pour la suppression des règles ; pour les fièvres intermittentes, une cuillerée avant le frisson ; s’il ne guérit pas à la première ou la seconde, il guérit immanquablement à la troisième.

    Pour purger en forme, trois cuillerées pures pour les hommes robustes, et deux pour les femmes, quatre heures après un léger souper : on dort tranquillement la nuit ; il n’opère que le lendemain sans autre précaution de ne rien manger de cru, et de ne pas trop prendre l’air.

    L’usage journalier qu’on peut en faire est de neuf à dix gouttes pour les hommes et de sept pour les femmes, une cuillerée tous les huit jours pour animer un vieillard, une cuillerée à caffé pendant neuf jours dans trois de bouillon de mouton à jun pour la petite vérole.

    Nota : En mettant une pinte de vin blanc sur votre marc infusé pendant un mois et remuant la bouteille deux fois par jour, il est excellent pour les coliques des chevaux, vaches, ânes, mulets et leur en faisant boire roquille à la fois.

     
     
     
     
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  • Premier propriétaire (Le) de l’Elysée
    assailli par des fantômes
    (D’après « Lectures pour tous », paru en 1920)
     
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    Le palais de l’Elysée a-t-il jamais vu errer sous ses lambris dorésd’autres ombres que celles des personnages officiels ? A cette question le dramatique récit qu’on va lire apporte une réponse imprévue, et il faut, à l’esprit garder, que nombreuses sont les demeures princières dont le passé est assombri par quelque drame sanglant et qu’à certaines heures sont venus hanter d’inexorables fantômes...

    Depuis le château des Collalti où apparaissait, furtif, à travers les hauts corridors, le spectre de cette Maria Trivigiana qu’une comtesse de Collalto affolée de jalousie avait fait murer vivante, jusqu’aux vieux burgs des margraves de Bade, ou des ducs de Brunswick et des margraves de Brandebourg, qui, à l’heure de midi, recevaient la visite d’une mystérieuse Dame Blanche faisant sonner son trousseau de clefs à la ceinture, il n’est guère de palais auquel ne soit attachée quelque histoire tragique.

    L’Elysée, lui aussi, a la sienne ; lui aussi a eu ses spectres. Il fut un temps où, chaque nuit, les fantômes d’une femme et de deux jeunes gens tenaient dans l’insomnie le maître du lieu et ne disparaissaient qu’à l’approche des premières lueurs de l’aube. Alors le palais appartenait à Henri-Louis de la Tour d’Auvergne, comte d’Evreux, celui-là même qui, en 1718, avait fait construire par Molet la somptueuse demeure au milieu des terrains vagues et des jardins du « marais Saint-Honoré », fort peu bâti encore.

    Le Palais de l'Elysée
    Le Palais de l’Elysée

    En 1741, à la date où se passent les événements que nous allons raconter, le comte d’Evreux était un homme de soixante-deux ans, vigoureux, mais alourdi, « apoplectique » déclaraient les mauvaises langues. Il avait été, dans sa jeunesse, brillant cavalier, « ayant le jargon du monde, dit Saint-Simon, et surtout celui des femmes », ambitieux, et « avait suppléé aux autres qualités avec des vues et une certaine adresse ».

    Ces « vues » et cette « certaine adresse » lui avaient permis, bien qu’il fût un simple cadet de famille (il était le quatrième fils du duc de Bouillon), de faire brillamment son chemin dans le monde. Il avait eu l’habileté de s’attacher au comte de Toulouse, l’un de ces fils de la La Vallière pour qui Louis XIV avait eu tant de secrète tendresse. Le vieux roi, touché, l’avait protégé et comblé de faveurs jusqu’à lui donner l’autorisation d’acheter, à vingt-huit ans, une des premières charges militaires du royaume, celle de colonel-général de la cavalerie légère.

    Le détenteur en était le comte d’Auvergne, son oncle. Celui-ci consentit à vendre sa charge, mais exigea de son neveu le prix fort, 600 000 livres, comme il eût fait pour un étranger. C’était une somme énorme. Or, M. d’Evreux était très démuni. Et puis, élevé à ce rang, il lui fallait encore une fortune pour le tenir. L’heureux homme trouva, à point nommé, la richissime héritière capable de le tirer d’embarras dans la fille du financier Crozat, de Crozat le « Riche ».

    La petite n’avait encore que douze ans ; son père n’était qu’un « bas commis » arrivé à la fortune ; mais on avait passé outre devant l’énormité de la dot de deux millions comptant. Les Bouillon — qui tranchaient de la famille souveraine et prétendaient aller de pair avec les Bourbons — avaient senti leur orgueil fléchir devant ce monceau d’or. Durant les négociations de l’affaire, ils étaient même allés jusqu’à rendre visite les uns et les autres à la « parentelle grotesque », comme dit Saint-Simon, de la future épouse. Les noces avaient eu lieu, « superbes », avec une « dépense prodigieuse » en l’hôtel tout neuf que Crozat achevait de faire bâtir place des Conquêtes (la place Vendôme actuelle).

    Le comte d’Evreux avait pu désintéresser son oncle, payer ses autres dettes, donner une pension de mille écus à son frère le chevalier de Bouillon, largesse de grand seigneur, enfin se commander une fastueuse demeure... Bref, il était de ceux que la vie a comblés.

    Maintenant, veuf depuis douze ans, il partageait son temps entre la chasse à Monceau dont Louis XV lui avait octroyé la capitainerie, et de somptueux festins où il traitait magnifiquement les officiers de cavalerie ses subordonnés.

    Un soir de l’année 1741, le comte était sorti de son hôtel accompagné de deux pages. C’étaient deux jeunes gens que, peu de temps auparavant, un père récollet nommé Placide lui avait recommandés et qu’il avait attachés à sa personne. Le bon père, tout en affirmant que ses protégés étaient de haut lieu, avait refusé de révéler le secret de leur naissance, si bien que leur maître ne les connaissait que sous les noms de Paul et d’Albert. Le comte était donc allé, ce soir-là, dans une maison amie et avait prié Paul et Albert de l’attendre à la porte.

    A minuit, il sort. Au moment où il franchit le seuil, trois hommes surgissent de l’ombre et fondent sur lui. Il était sans armes ; c’en était fait de lui, quand ses deux jeunes pages, bravement, mettent l’épée à la main et le couvrent de leur corps. La lutte s’engage. Le bruit réveille le voisinage. On accourt ; les inconnus prennent la fuite. Le comte revient à son hôtel, plein de reconnaissance pour les jeunes gens dont la bravoure lui a sauvé la vie. Mais l’un d’eux, l’aîné, Albert, est défaillant. Il a reçu deux coups d’épée, et perd son sang en abondance.

     

    Henri-Louis de la Tour d'Auvergne, comte d'Evreux
    Henri-Louis de la Tour d’Auvergne, comte d’Evreux
    On le transporte avec mille précautions dans une des chambres de l’hôtel ; on le déshabille. Un chirurgien est appelé. On le veille toute la nuit. Le lendemain, la matinée n’était encore que peu avancée, quand l’intendant du comte, M. Bras, entre chez son maître. « Eh bien ! le blessé ? — Il va mieux, monseigneur. Et ce n’est pas là ce qui m’amène. « Et qu’est-ce donc ? » M. Bras hésite. Le comte le presse. « Eh bien, voici !. Monseigneur, Albert vous a volé ! — C’est impossible ! — J’en ai la preuve ! — Il la faut plus claire que le jour. — Aussi l’est-elle, monseigneur. Tantôt, lorsqu’on l’a déshabillé, j’ai vu briller des diamants à quelque chose qui pendait sur sa poitrine. Ce quelque chose était un superbe médaillon, portant le portrait de feu Mme la comtesse d’Evreux, émail de Petitot. »

    Le comte saisit le médaillon que lui présente l’intendant et l’examine. « Ceci n’a jamais été à moi. » Il y avait, quai des Orfèvres, un joaillier, Etienne, en qui il avait toute confiance. « Etienne, voici un médaillon de prix ; est-ce ton ouvrage ? — Oui, monseigneur ; il y a douze ans au moins qu’il me fut commandé avec son pareil. — Par qui ? — Ah ! monseigneur, on m’a recommandé le secret. — Il y a plus de douze ans et, d’ailleurs... ma femme est morte. — Eh bien ! prince, j’avouerai à Votre Altesse que Mme la comtesse d’Evreux m’a remis elle-même les deux émaux et les diamants. »

    Et il révèle au comte que ; derrière le portrait, le médaillon est pourvu d’un double fond. Il retrouve le bouton, le presse, un ressort joue, une charnière s’ouvre. Il tombe du double fond un morceau de parchemin. Le comte s’en saisit. C’était un autographe de la comtesse. Elle y disait qu’Albert était son fils. Elle lui laissait le soin de se faire reconnaître de son père légal. Au cas, d’ailleurs, où il y serait résolu, elle lui disait que son acte de naissance était aux mains d’un père récollet, le P. Placide — celui-là même qui avait présenté les deux jeunes gens au comte d’Evreux.

    Le comte d’Evreux avait eu les torts les plus graves à l’égard de la comtesse. Il avait bien accepté les deux millions de dot, l’habit garni de boutons d’or et la bague de milles pistoles qu’il avait trouvés le lendemain sur sa toilette ; mais de la femme, il n’avait plus voulu entendre parler. C’était une enfant ; qu’elle grandît ! De leur côté, les Bouillon, qui s’étaient prodigués en caresses pour la « parentelle grotesque » quand il s’agissait d’enlever l’affaire, prétendaient n’en plus rien connaître ; et la duchesse, mère du marié — laquelle avait fort bien accepté le don de cinquante mille livres dont l’avait gratifiée Crozat le Riche à l’occasion des noces — ne parlait plus de sa belle-fille que fort dédaigneusement, et en l’appelant « son petit lingot d’or ».

    On l’avait mise à contribution ; c’était lui avoir déjà fait beaucoup d’honneur. Cependant Marie-Anne Crozat avait grandi. Elle était devenue « magnifiquement belle », cultivée, spirituelle. Les adorateurs ne lui avaient pas manqué, et, tandis que son mari la délaissait pour la duchesse de Lesdiguières, elle agréait les hommages du prince de Soubise. Un Rohan valait un Bouillon, et, de plus, le prince, fort séduisant, était du même âge qu’elle, à deux ans près.

    Deux fils étaient nés de cette union secrète : nos deux jeunes pages. D’ailleurs, la comtesse avait obtenu qu’une séparation judiciaire intervînt, et était retournée chez son père, « leste, jeune, et trop heureuse d’avoir retrouvé sa chambre de jeune fille », dit Mathieu Marais. Mais le jugement avait été cassé et sur ces entrefaites la comtesse était morte, de façon assez mystérieuse...

    Le comte fut atterré de la découverte. Il ne savait à quoi se résoudre, quand on lui annonça la visite d’un certain chevalier Darsthrall. C’était un Allemand, à la naissance aussi énigmatique que la fortune, mais que sa renommée de beau joueur et sa complaisance peu embarrassée de scrupules avaient néanmoins poussé dans le monde parisien, comme tant d’autres aventuriers à cette époque. Le chevalier devine que le comte est préoccupé, lui lance une boutade plaisante. Le comte rit et lui raconte ce qui lui arrive.

    — Chevalier, sous une apparence futile, vous êtes en mesure de donner un bon avis... Que feriez-vous à ma place, bon et noble chevalier ?

    — Il y a deux partis, reprit l’autre. Adopter les jeunes gens ou les repousser.

    — Les repousser ? réplique le comte, mais si un beau jour le Père Placide lâche après moi ces jeunes gens qu’il m’avait fait accueillir dans mon entourage ! Pour que mon cœur se laisse prendre, on les a baptisés sous mon nom ; il y a des actes légaux, des témoins. que sais-je ?

    — Alors, monseigneur, à Naples on emploierait le sable ; à Rome, l’eau ; à Venise, le verre ; ou, pour parler clairement, on ferait mourir ces malheureux en les assommant, ou par le poison, ou à l’aide d’un poignard de cristal, qui, cassé dans la blessure, la rendrait inexorablement mortelle.

    — Oh ! Mons de la Germanie, s’écria le comte en tressaillant ; mais c’est un crime que vous me proposez !

    — Si monseigneur sait le moyen de se débarrasser de pareils héritiers sans employer les formes illégales, il n’a pas besoin de me consulter.

    — Le sable... je comprends ; on remplit une peau d’anguille, et puis l’on frappe...

    — Dix à douze coups appliqués modérément sur les épaules suffisent ; le sang s’extravase, se coagule, et bonsoir la compagnie ! Il n’y a ni trace ni embarras. Oh ! ces Napolitains sont habiles ! A Rome, il y a, dit-on, des moines qui, pour suppléer à l’insuffisance des ressources pécuniaires de leur maison, distillent l’aqua tophana ; deux cuillerées de cette liqueur, mélangées à l’eau d’une carafe, manquent rarement, en moins de six mois, de nous débarrasser de tout rival, créancier malin, que sais-je ?

    — Protestant abominable, vous calomniez notre sainte religion !

    — A Venise, les bravi ont à la main un stylet de verre... C’est sûr, très sûr ! Et même je connais ici.

    Le comte se leva et montrant du doigt la porte :

    — Chevalier, passez là. Et s’il vous plaît, par hasard, d’y rentrer, vous ne sortirez plus que par la fenêtre !... Misérable ! suis-je un assassin ? et envers un homme qui m’a sauvé la vie !

    L’Allemand, sans se troubler, fit la révérence et partit. Le comte va aux Récollets parler au Père Placide. Celui-ci lui affirme que la comtesse l’a appelé à son lit de mort, lui a déclaré que les deux jeunes gens étaient ses fils et qu’il en témoignerait en justice au besoin.

    Le comte d'Evreux prie Darsthrall de quitter les lieux
    Le comte d’Evreux prie Darsthrall de quitter les lieux

    Il reste intraitable. En sortant du monastère, le comte se heurte à l’Allemand : « Sable, eau, verre », lui murmure ce dernier. Le comte rentre à son hôtel ; il y trouve Paul qui lui réclame au nom de son frère le médaillon.

    — En possédez-vous un semblable ?

    — Oui, monseigneur.

    — Montrez-moi celui que vous avez.

    Le jeune Paul, sans défiance, l’enlève du cou. Le comte le charge de courir chez le Suisse pour qu’il interdise la porte au cardinal de Bissy, dont on soupçonne la visite. Le jeune homme sort. Vivement le comte fait jouer le ressort. Même parchemin. Paul rentre. Il trouve le comte au coin du feu, très calme, qui lui rend son médaillon et celui de son frère.

    Albert guérit. Le comte sembla s’attacher aux jeunes gens ; il les habillait somptueusement, les emmenait dans des endroits de plaisir. Un jour, il reçut à nouveau la visite du chevalier Darsthrall.

    — Eh bien ! et vos chers fils ?

    — Mes fils ? Comment osez-vous les appeler ainsi !

    — Vos héritiers !

    — Encore ?

    — Ils le seront, monseigneur, à moins que le sable de Naples, l’eau de Rome ou le verre de Venise...

    — Toujours ces horribles moyens !

    — Quand les autres manquent.

    — Qui d’ailleurs prendrait ce soin ?

    — Un Lazarone, un Transtévérin, un gondolier et justement, le hasard a amené à Paris un fainéant qui dormait ses dix heures en plein jour à Chiaja, un bandollero d’autour des tombeaux des Scipions, et un bravo qui craint les plombs du palais dogal ou les profondeurs du canal Orfano. Il y a du choix.

    La conversation en est là, quand on annonce un avocat. Il vient avertir le comte d’Evreux qu’un inconnu prétend que Monseigneur a des fils et menace d’en faire la preuve. Affolé à l’idée du scandale, le comte conclut le marché avec l’Allemand.

    Un mois après, une foule se rassemblait à neuf heures du soir, place des Victoires, autour d’un beau jeune homme habillé aux livrées de la maison de Bouillon. Un poignard de verre à demi brisé était auprès de lui et lui-même, tombé à terre, rendait le sang et la vie par une large blessure. La police le fit reconduire chez son maître sur une civière, car il respirait encore. Le Suisse en le voyant s’écria : « La main de Dieu s’est donc étendue sur ces infortunés ! Quoi ! ce matin le frère aîné a été enseveli, victime d’une maladie de langueur, et une main meurtrière dépêche l’autre ! »

    Le comte d’Evreux devint sombre et comme hanté d’idées funèbres. Et un jour, il confia au duc de Nevers, avec lequel il était fort lié, que, toutes les nuits, sa femme et ses deux pages venaient s’asseoir au pied de son lit, et demeuraient là, immobiles jusqu’au chant du coq.

    Ce cauchemar affreux dura plusieurs années, toujours le même. La mort seule l’en délivra

     
     
     
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  • Prédictions erronées de calamités
    planétaires ou quand les « devins »
    se trompent parfois lourdement
    (D’après « Le Petit Parisien », n° du 2 mars 1908)
     
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    En 1909, quelques mois après l’effroyable tremblement de terre de Messine en Italie ayant causé la mort d’environ 100 000 personnes, et cependant que des devins et autres voyants ont pressenti comme critique la date du 20 février, Jean Frollo, chroniqueur du Petit Parisien, s’ingénie à dresser la liste des prédictions démenties par le temps pour les seules années 1907 et 1908, leurs auteurs nous promettant calamités en nombre : attentats, suicides en masse ou encore famine planétaire

    Pour bien des gens, le 20 février 1909 s’annonçait comme particulièrement dangereux. Un savant, en effet, avait cru pouvoir pronostiquer pour cette date un tremblement de terre dans le genre de celui de Messine – survenu le 28 décembre 1908 près de Messine, détruisant entièrement la ville, touchant le nord-est de la Sicile, la pointe de la Calabre, et causant la mort d’environ 100 000 personnes. Seulement, il s’était gardé de dire sur quel point du globe se produirait ce cataclysme, si bien que dans tous les pays on devait éprouver de vives inquiétudes.

    Le jour fatidique passé, on respira à l’aise, au moins d’une manière provisoire, car si le 20 février n’était plus qu’un souvenir, il restait à franchir le cap du 20 mars, autre date critique, au dire de notre observateur. Beaucoup de personnes, qui ne sont pas, il est vrai, versées dans les sciences, estiment, d’ailleurs, que les concordances parfois relevées entre les prédictions et les faits proviennent du hasard, et qu’on aurait tort de s’effrayer à propos de prévisions souvent démenties par la réalité.

    Il est exact, ajoute notre chroniqueur, qu’à propos de Messine on avait conté l’histoire d’une dame romaine qui, en proie à des crises hystériques, au début du mois de décembre 1908, se serait mise à annoncer la ruine prochaine de Messine. Elle aurait écrit au roi d’Italie pour le prévenir de l’imminence de la catastrophe, et, à l’heure du désastre, elle serait tombée dans un délire effroyable. On assura, en outre, que ces faits allaient être signalés aux corps savants par le médecin qui en avait été témoin. C’est bien possible. Mais il est regrettable que des avertissements si graves et surtout si précis ne soient connus qu’après les cataclysmes qui en étaient l’objet, et c’est ce qui enlève énormément de leur valeur à ces prophéties tard venues.

    Catastrophe de Sicile et de Calabre le 28 décembre 1908. Les marins des escadres de la Méditerranée recherchant les victimes parmi les ruines de Messine.
    Catastrophe de Sicile et de Calabre le 28 décembre 1908. Les marins des escadres
    de la Méditerranée recherchant les victimes parmi les ruines de Messine.

    N’en déplaise aux prophètes, ils ont une fâcheuse tendance à se fourrer le doigt dans l’œil, raille Jean Frollo. Aussi, est-il curieux de relire, après plusieurs années de distance, ce qui nous avait été prédit comme certain. On est surpris de la masse de grossières erreurs qui donnent alors à ces arrêts sibyllins une apparence de lourde mystification.

    L’an 1907, par exemple, fut privilégié sous ce rapport. On demeure stupéfait quand on fait le compte de tout ce que ses douze mois devaient contenir d’étonnant ! C’est ainsi qu’un Américain clairvoyant, Spanglos, déclarait que le tsar et le sultan passeraient de vie à trépas, tandis que plusieurs rois et empereurs seraient détrônés. Pendant ce temps, les nations gémiraient sous les pires calamités, parmi lesquelles il fallait prévoir une atroce famine, résultant d’une sécheresse si grande que tous les cours d’eau resteraient desséchés.

    Inutile de dire que les tremblements de terre devaient se succéder sans relâche, ce qui n’empêcherait pas un formidable raz de marée de détruire la presque totalité des villes bâties au bord de la mer. Non content de ces terrifiantes promesses, le Jérémie des Etats-Unis ajoutait qu’au cours de l’année 1908, une collision regrettable se produirait, au milieu de l’étendue, entre notre globe et une autre planète, vagabondant hors de sa route, et ce choc déterminerait la fin du monde, incident dont personne, semble-t-il, n’a entendu parler.

    On pensera peut-être que les devins américains appartiennent à une jeune nation où la science de l’avenir est encore dans l’enfance. Mais les prophètes et prophétesses d’Europe, et même de France, ne l’emportent pas de beaucoup en cet art difficile de préciser les événements futurs.

    Notre chroniqueur rapporte avoir sous les yeux les pronostics de deux dames parisiennes, dont l’une pratique simplement la chiromancie, tandis que l’autre s’exprime sous l’inspiration de saint Michel. Or, la première, interrogée sur l’an 1907, vit tout de suite deux attentats à la dynamite, dirigés contre le président Fallières, et aussi dix terribles incendies dans la capitale. Elle concéda néanmoins que Paris ne serait pas détruit par le feu, et, de toutes ses prédictions, celle-là seule, dont on appréciera le caractère négatif, a été confirmée jusqu’ici.

    Saint Michel ne fut pas plus heureux. Il annonça la conclusion d’un accord du gouvernement français avec le pape, deux attentats contre Alphonse XIII, un effroyable tremblement de terre en Angleterre, une sinistre catastrophe minière en France, etc. La « voyante » conclut : « Voilà tout ce que dit saint Michel par ma voix ; c’est la vérité, car il ne me trompe jamais ; l’inspiration divine seule me guide, et non la sorcellerie. » Reste à savoir si c’était bien l’archange qui parlait, car les livres de démonologie, ceux de Le Loyer et de Bodin en particulier, nous apprennent que les mauvais esprits, imitant à leur façon le geai de la fable, ne craignent pas de se parer du nom des saints pour duper avec plus de sûreté les pauvres mortels.

    L’année 1908 devait être marquée, de son côté, par un ensemble de faits divers retentissants, et il est certain, ajoute Frollo, que si l’on voulait rappeler tout ce qui s’est accompli dans les douze mois qui viennent de s’écouler, en y comprenant l’affaire Rémy, l’affaire Steinheil, l’aventure Lemoine, etc., on arriverait à un assez joli total d’histoires bruyantes et de drames sensationnels. Seulement, chose bizarre, rien de ce qui est arrivé n’avait été prédit, et rien de ce qu’on avait prédit n’est arrivé.

    Une des plus célèbres devineresses de notre époque disait à un journaliste, le 14 décembre 1907 : « Les attentats redeviendront la préoccupation générale, et il s’en produira un de collectif, dont les victimes seront nombreuses et à la suite duquel Ies Chambres seront dans un grand état d’inquiétude et d’agitation et auront à prendre des décisions importantes. On verra revenir aux affaires des hommes considérés précédemment comme ayant terminé leur rôle. Il y aura des suicides de femmes à la suite de scandales politiques et financiers. »

    Or, il n’y a eu aucun attentat collectif ayant fait de nombreuses victimes, le pouvoir est resté entre les mêmes mains, les femmes promises au suicide sont toujours de ce monde. D’autre part, et contrairement aux pronostics de la sibylle, l’Allemagne n’est pas en deuil, sa constitution n’est pas changée, l’empereur d’Autriche n’est pas mort, et nous n’avons pas entendu parler d’un extraordinaire mariage franco-anglais, pas plus que d’une « fuite à l’étranger » obligeant le Parlement à se voiler la face !

    En résumé, il faut accueillir les prédictions des prophètes et prophétesses avec un sourire sceptique, et celles des savants sans enthousiasme, quand elles sont bonnes et sans frayeur lorsqu’elles sont menaçantes. Pour être moins fantaisistes que les premières, elles ne sont pas toujours plus solides. En revanche, elles ont l’avantage d’être honnêtes et de rester étrangères à l’illuminisme ou au charlatanisme.

    Et, maintenant, attendons le grand tremblement de terre du 20 mars. Peut-être ne sera-t-il pas aussi exact que le célèbre marronnier des Tuileries, mais personne ne lui saura mauvais gré de son impolitesse.

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  • Prédiction liée à la « résurrection » du
    grand Empereur au milieu du XIXe siècle
    (D’après « Almanach pittoresque, comique et prophétique », paru en 1850)
     
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    En 1850, dans une France en proie à de vifs troubles politiques, un chroniqueur de l’Almanach pittoresque, comique et prophétiqueentreprend de démontrer, calculs rudimentaires à l’appui, que Louis-Napoléon Bonaparte, alors président de la République, jouera en 1852 un rôle déterminant pour notre pays. Cette année-là correspondra à l’avènement du Second Empire.

    Napoléon a été annoncé par les prophéties. On a prédit sa grandeur et sa chute, sa gloire et ses revers ; et son nom est resté dans les croyances populaires comme un talisman puissant et magique pour sauver la patrie le jour du péril.

    Dans l’esprit populaire, sa mission n’est donc pas entièrement accomplie, peut-on lire dans l’Almanach pittoresque pour l’année 1851 ; il a été envoyé de Dieu pour guider le génie de la France, pour semer la civilisation nouvelle, à travers les phases successives que notre pays a traversées depuis le commencement de ce siècle.

    L'empereur Napoléon III. Détail d'une peinture de Franz Winterhalter
    L’empereur Napoléon III. Détail d’une peinture de Franz Winterhalter

    Cette idée que Napoléon doit un jour reprendre son épée et sauver encore la France est restée profondément empreinte dans l’esprit de ceux surtout qui furent ses contemporains, poursuit l’Almanach. N’y aurait-il pas dans ce penchant surnaturel quelque chose de prophétique ? Quand ce Rédempteur doit-il revenir ? Quand doit-il réapparaître ceignant l’épée, comme l’annoncent toutes les prophéties, pour consolider son œuvre ?

    Un calcul bien simple a déjà été fait ; mais il n’a point été compris. Exposons-le ici afin d’initier le lecteur à son mystère. Napoléon est né en 1769. Ajoutons à ce nombre la somme des chiffres le composant, soit 1769 + 1 + 7 + 6 + 9, ce qui donne 1792.

    Or 1792 fut l’année où le grand capitaine se révéla au siège de Toulon, à l’armée d’Italie. Ajoutez cette année à elle-même, de la même façon que précédemment, soit 1792 + 1 + 7 + 9 + 2, ce qui donne 1811.

    1811 fut l’année de sa plus haute fortune ; il avait par ses conquêtes jeté dans le monde la semence de la civilisation, précise l’Almanach pittoresque. Ajoutez cette année à elle-même : 1811 + 1 + 8 + 1 + 1, soit 1822

    C’est à partir de 1822 que nos populations entières, croyant à peine à sa mort, répétèrent cet écho prophétique : Il reviendra. La peur de l’invasion et l’esprit national aidant, on attache au nom de Napoléon l’espérance de la liberté.

    Additionnez cette date avec elle-même, 1822 + 1 + 8 + 2 + 2, ce qui donne 1835.

    Or 1835 est l’année où les membres de la famille de Napoléon se remuent ; Louis-Napoléon, qui semble avoir le pressentiment d’une haute destinée, tente dès lors de rompre les chaînes de son exil.

    Si vous additionnez maintenant 1835 avec lui-même, vous obtenez 1835 + 1 + 8 + 3 + 5, c’est-à-dire 1852.

    Vous trouvez donc pour chiffre de la sixième période 1852. En ce temps de désordre et d’anarchie, poursuit l’Almanach pittoresque, une idée consolante s’attache pour nous à ce chiffre. Nous avons trop de confiance en les destinées de notre patrie pour croire que nous sommes à la veille d’une grande calamité. Non ! s’exclame ensuite l’auteur de cette curieuse prédiction, l’année 1852, qui revient la sixième en additionnant par elle-même la date de la naissance de Napoléon, doit être la fin de l’angoisse universelle.

    C’est la date inévitable de la résurrection du grand empereur, le règne venu de ses idées :Unité, Civilisation, Puissance. Peut-être, celui qui a hérité de son nom, qui porte en lui les signes de sa grandeur, dégagé enfin des langes qui l’enveloppent, de toutes les intrigues qui lui lient les bras, sera-t-il porté par la voix populaire, la voix immense du peuple entier, à la souveraine puissance, reprenant l’œuvre du grand empereur ressuscité en lui. C’est un pressentiment, conclut le chroniqueur de l’Almanach pittoresque.

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  • Prédicateurs (Anciennes ordonnances sur les)
    (D’après un article paru au XIXe siècle)
     
     
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    C’est une chose assez éloignée de nos mœurs que la manière dont le pouvoir civil intervenait autrefois dans les fonctions de la chaire, pour que l’idée nous en paraisse en quelque sorte inouïe. Mais on comprend, en y réfléchissant, que le droit de parole est d’une assez grande importance pour que le gouvernement, qui, dans ces anciens temps, s’appliquait à régler toutes choses, ne pût le laisser sans surveillance. La Ligue avait été si loin dans ses licences que les rois avaient dû naturellement en tirer occasion pour légiférer à cet égard.

    En effet, par les ordonnances de juillet 1561 et octobre 1562, il est défendu à tous prédicateurs d’user en leurs sermons de paroles tendant à exciter le public au trouble et à la désobéissance, et il leur est enjoint de se conduire modestement et de ne pas prononcer une parole étrangère à l’instruction religieuse, sous peine de la hart (de la corde).

    Henri IV, par lettres patentes du 22 septembre 1595, ordonne « que la parole de Dieu sera prêchée dans tout le royaume, conformément aux saintes Ecritures et traditions de l’Eglise, pourvu que les docteurs soient suffisants et capables, et non ceux qui sont passionnés et ennemis de ce qui concerne notre autorité, et qui ont induit et veulent provoquer nos sujets à sédition et révolte soit en leurs prédications, confessions auriculaires ni autrement, auxquels, et à tous autres qui voudront faire le semblable, nous défendons très expressément de monter en chaire, sous peine d’être contempteurs de l’honneur de Dieu, et comme tels avoir la langue percée sans aucune grâce et rémission, et bannis de notre royaume à perpétuité. »

    Sous Louis XIV, comme il n’y avait plus à craindre de semblables excès, les ordonnances prennent un autre cours. Loin d’arrêter les prédicateurs, il s’agit de stimuler leur zèle. Les officiers et hauts-justiciers sont chargés, par l’édit de 1695, de veiller à l’exécution par les pasteurs des ordres généraux de l’Eglise, au nombre desquels les prônes hebdomadaires sont compris.

    Mais c’est surtout au XVIIIe siècle que, la nonchalance du clergé augmentant, l’instance de l’Etat devient plus vive. Le procureur fiscal est chargé de faire sommation par huissier aux curés qui négligent la chaire et le catéchisme, pour les rappeler à leur devoir, et si le curé n’y satisfait pas, le procureur fiscal a l’ordre de présenter requête au bailli du lieu, en ces termes :

    « Vous remontre le procureur fiscal que sur ce que messire N., prêtre, curé de la paroisse de..., s’est dispensé depuis plus de six mois de faire aucun prône, les dimanches, à ses messes paroissiales, icelui procureur fiscal lui a fait faire une sommation à commencer le dimanche d’ensuite, avec protestation qu’où il n’y satisferoit pas, il y seroit contraint par toutes voies dues et raisonnables, à la quelle sommation le dit sieur curé n’a daigné satisfaire. Ce qui fait qu’il recourt à ce qu’il vous plaise, monsieur, vu la dite sommation, permettre au dit procureur fiscal de saisir le temporel de ladite cure, jusqu’à ce que le dit sieur curé ait satisfait d’obéir à l’ordonnance portée dans le rituel, votre ordonnance étant exécutée nonobstant appel ou opposition, comme pour fait de police. Et vous ferez bien. »

     
     
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  • Poste (Le) radiophonique : arme de
    lutte contre la vie chère ?
    (D’après « Lectures pour tous », paru en 1931)
     
     
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    A l’aube de la mise en œuvre, en 1931 et chez nos voisins allemands, d’un dispositif fournissant aux citoyens, via les postes radiophoniques,le prix maximum que ne devraient pas dépasser les denrées alimentaires, un journaliste français y voit la panacée et se prend à rêver de l’instauration d’un tel système en France pour lutter enfin efficacement contre la vie chère. Vœu pieux ?...

    « Allô ! allô ! Ici, le poste radiophonique de la Tour Eiffel. Mesdames, ce matin, d’après les cours pratiqués aux Halles centrales, le prix maximum des œufs doit être de 11 francs la douzaine ; celui des pommes de terre, de 1 fr. 10 le kilo ; celui du poulet, de 8 francs la livre, etc. N’achetez rien à des prix supérieurs ! »

    Supposons que, chaque jour, dans les milliers d’intérieurs parisiens où se trouve un poste récepteur de T.S.F., la voix du speaker vienne apporter ainsi aux ménagères des renseignements officiels et précis sur le cours « normal » des vivres. Imaginons même que la grande station émettrice, étendant son action aux diverses régions françaises (comme elle le fait pour les indications météorologiques), fasse connaître les prix-limites que cette région a le droit de se voir appliquer d’après la nature et l’abondance de ses récoltes, de son cheptel, de ses pêcheries, de ses productions particulières ou saisonnières, etc. Qui ne voit tout de suite l’arme puissante dont l’immense public des consommateurs — c’est-à-dire tout le monde — disposerait ainsi contre la vie chère ?


    Illustration d’Anton Pieck http://www.antonpieck.eu/

    Or, chez nos voisins de l’Est, cette utilisation de la T.S.F. est en passe de devenir une réalité : récemment, en effet, le gouvernement allemand a créé un Comité spécial, placé sous la présidence du chancelier Bruning lui-même, qui, entre autres mesures destinées à combattre la vie chère, a décidé de recourir à la T.S.F. « pour indiquer par ondes aux consommateurs les prix maxima qu’ils doivent payer ».

    Quels bénéfices notre propre pays pourrait-il tirer de l’application d’une mesure similaire ? Le premier — le plus direct — serait évidemment une baisse sensible des prix de détail. Il n’est pas douteux, en effet, qu’à l’heure actuelle, il existe entre ces prix de détail et ceux du gros une marge excessive, que ne suffisent plus à expliquer les divers arguments valables au lendemain des hostilités : la stabilisation du franc est réalisée, l’escompte est normal, les « stocks » ont disparu, le cheptel est reconstitué, les récoltes valent celles de l’avant-guerre, les charges fiscales des petits commerçants ont été atténuées...

    A Paris, par exemple, les prix de la viande de boucherie sont-ils logiques ? Alors que nous lisons dans notre journal que, au marché de la Villette, le bœuf s’est vendu hier sur le pied de 5 francs le kilo, pourquoi certains bouchers détaillants nous vendraient-ils aujourd’hui le kilo de pot-au-feu 12 et 15 francs ? Comment justifier une pareille augmentation ?

    Vous entrez dans un café et vous demandez « un verre de Vichy ». Coût : 1 fr. 50, 2 francs, voire 2 fr. 50. Or, comme toute bouteille « fait » en moyenne cinq verres, vous voyez que le cafetier tire parfois jusqu’à 12 francs d’une bouteille qu’il a achetée — au prix de gros — moins de 2 francs ! Il serait facile de continuer cette revue des prix de détail manifestement exagérés.

    Que l’on comprenne bien que nous ne songeons nullement à incriminer ici tous les détaillants, dont la grande majorité, M. Tardieu [André Tardieu, alors président du Conseil des ministres] le proclamait récemment, est composée d’honnêtes gens. Mais ils savent comme nous que leurs rangs comptent encore trop de gens qui, pressés de faire fortune en peu de temps, trouvent leur intérêt à maintenir les prix élevés, ce qui provoque automatiquement une hausse générale.

    Quant au public, il faut bien avouer que c’est peut-être lui le plus coupable, car il a pris l’habitude d’acheter sans discussion et de payer n’importe quel prix, par ignorance, par apathie, parfois par pure ostentation. Eh bien ! il n’est pas interdit de penser que, contre ce mal, centre ce véritable fléau social, l’intervention de la T.S.F. pourrait être singulièrement efficace. Car cette différence que la ménagère ne sait pas lire, dans son journal, entre le prix de la viande à l’abattoir et les tarifs de son boucher, le haut-parleur peut venir la lui clamer chez elle, jusqu’au jour où elle se dira enfin : « Tiens ! mais... attention ! »

    Ce jour-là, fière de sa découverte, elle voudra tout de suite l’annoncer à ses voisines, à ses amies... Et ce sera le second résultat de l’offensive par T.S.F. : considérable, puisqu’il sera d’ordre général ; précieux, puisqu’il marquera, enfin, la naissance d’une mentalité nouvelle dans le public, l’éclosion d’un esprit de défense contre la vie chère.

     
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  • Pont jeté sur la Manche entre
    l’Angleterre et la France ?
    (D’après « La Science française » paru en 1891)
     
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    En 1891, cependant que l’idée de relier l’Angleterre et la France avait déjà fait l’objet de réflexions et de travaux, on avait momentanément abandonné l’idée d’un tunnel dont les Anglais craignaient qu’il ne servît à la France pour mener à bien une éventuelle invasion, pour se concentrer sur le projet d’un gigantesque pont, le chroniqueur Max de Nansouty détaillant la nature de cette œuvre titanesque qui se déroulerait sur 12 ans

    Selon de Nansouty, ce beau travail n’est plus une utopie ni pour nos constructeurs français qui ont fait la tour Eiffel de 300 mètres de hauteur, ni pour les constructeurs anglais qui ont jeté sur le détroit du Forth, en Ecosse, le fameux pont du Forth dont les arches ont 230 mètres d’ouverture. Une société anglaise, la Channel Bridge Co, s’est constituée dans le but de réaliser cet important travail. Elle s’est adressée, en France, à nos célèbres constructeurs, MM. Schneider, du Creusot, et Tiersent ; en Angleterre, à MM. John Fowler et Benjamin Baker, les autours du colossal pont du Forth.

    Le pont projeté et que montre notre dessin, se détacherait du cap Gris-Nez, sur la côte française, pour aller aboutir auprès de Folkestone, sur la côte anglaise. Il serait constitué par de grandes travées métalliques, en fer ou en acier, laissant libres, au-dessous d’elles, des espaces libres ou portées de 100 à 500 mètres de longueur.

    Projet de pont reliant l'Angleterre à la France
    Projet de pont reliant l’Angleterre à la France
    Les piliers seraient constitués par des caissons fondés à l’air comprimé, en métal eux aussi et présentant une section rectangulaire. La profondeur maximum à laquelle il faudrait descendre ces caissons pour atteindre le sol résistant est de 55 mètres. Le travail l’air comprimé, dans ces conditions, présente des difficultés toutes particulières qui ont été l’objet de discussions nombreuses de la part de nos ingénieurs ; mais on ne les considère pas comme insurmontables.

    Afin de permettre le passage sous le pont aux plus grands navires le niveau des voies ferrées portées par le pont serait à une hauteur de 72 mètres au-dessus des basses mers, c’est-à-dire à 2 mètres au-dessus du sommet des tours de l’église Saint-Sulpice, à 4 mètres au-dessus des tours de Notre-Dame, à 22 mètres au-dessus de la colonne de Juillet, sur la place de la Bastille, à 29 mètres au-dessus de la colonne Vendôme ! s’exclame de Nansouty.

    La largeur du tablier du pont serait de 8 mètres et il porterait deux voies ferrées, l’une pour l’aller, l’autre pour le retour, ayant de largeur entre les deux rails. Des phares placés sur les piles avec des feux colorés préviendraient les navires de la direction à prendre pour ne pas se heurter contre elles, ce qui serait, d’ailleurs, facile en raison du grand écartement de ces piles atteignant, comme nous l’avons dit, jusqu’à 500 mètres au milieu du pont. Le poids total du métal mis en œuvre pour l’établir serait d’environ 772 millions de kilogrammes et le prix total, tant des piliers en maçonnerie que de la construction métallique, de 860 millions de francs.

    On estime que la durée totale de l’exécution serait d’environ 12 années et que l’entreprise serait rémunératrice pour peu que la moitié des voyageurs et le tiers des marchandises qui traversent actuellement le détroit se décident à emprunter la nouvelle voie ouverte à leur transit.

    Et le chroniqueur de conclure : « Espérons que l’on arrivera bientôt, par une sage entente internationale, à lever tous les obstacles moraux et matériels et que la réalisation de cette grande œuvre viendra honorer encore la fin de notre siècle qui aura laissé de si belles traces dans la voie du progrès, de l’humanité et de la civilisation. »

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  • Pont des Douze (Le)
    ou le siège de Paris en 885-886
    Publié / Mis à jour le LUNDI 11 JANVIER 2010, par LA RÉDACTION
     
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    25 novembre 885, les Normands commencèrent le siège de Paris et donnèrent le premier assaut. Cet hiver-là, la température fut exceptionnellement froide. Les eaux de la Seine débordèrent, par suite des grosses pluies, avec une telle violence qu’elles couvrirent la campagne voisine.

    Comme le petit bras du fleuve avait été en partie comblé par les Normands, les eaux, gênées dans leur cours, ne tardèrent pas à renverser les piles du petit pont de bois qui joignait la Cité à la rive gauche, le pont Saint-Michel ; de sorte que la tour du Petit-Châtelet, isolée de la ville, se trouva à la merci des Normands postés au bas de la montagne Sainte-Geneviève, et il fut désormais impossible aux Parisiens de secourir les douze soldats que Gozlin y avait placés ce 6 février 886.

    Pont Saint-Michel et rue Neuve-Saint-Louis au XVIIe siècle, par Cruyl
    Pont Saint-Michel et rue Neuve-Saint-Louis
    au XVIIe siècle, par Cruyl
    Dès le lendemain matin, comme on devait s’y attendre, les Barbares commencèrent à investir la tour. Mais ce fut en vain qu’ils en sapèrent le pied en poussant des cris de rage, ce fut en vain qu’ils sommèrent lesDouze de capituler. Aussi, leur fureur augmentant en raison de l’inutilité de leurs efforts, n’hésitèrent-ils pas à recourir à l’incendie. Ils apportèrent au pied de la tour du bois, de la paille et de la résine, y mirent le feu, et obligèrent ainsi les assiégés, après un combat de quelques heures, à se réfugier sur la première arche du pont, la seule qui pût rester sur pied. Les Douze se défendirent encore jusqu’au soir.

    Cependant, leurs forces étaient épuisées ; ils se trouvaient incapables d’opposer une plus longue résistance, et ils prêtèrent l’oreille aux propositions des Normands, qui leur promettaient la vie sauve moyennant une forte rançon.

    Ils déposèrent donc les armes ; mais pendant que l’un d’eux, Hervé, prenait le chemin de la ville pour aller chercher la somme convenue, les assiégeants massacrèrent les autres, à l’exception d’un seul qui, d’après quelques historiens, serait parvenu à se sauver à la nage. S’ils avaient épargné Hervé, c’est qu’ils l’avaient pris pour un grand seigneur et qu’ils pensaient, en conséquence, en tirer une riche rançon.

    Hervé était un homme courageux. Choisi par Gozlin, dont il avait justement la confiance, pour défendre la tour du Petit-Châtelet, il se serait cru déshonoré en survivant à ses frères d’armes. Brandissant son épée, il se précipita au milieu des Barbares et vendit chèrement sa liberté. Les Normands s’emparèrent de lui, le lièrent, et, après l’avoir tué, jetèrent dans la Seine son cadavre et ceux de ses compagnons.

    Cet épisode du siège de Paris est digne de mémoire. Les Douze paraissent mériter d’être placés au nombre des patriotes les plus dévoués. On a pensé qu’il pouvait être juste d’élever à leur mémoire quelque monument, ou tout au moins d’inscrire leur nom à l’endroit même où ils ont montré tant de vaillance. Le pont Saint-Michel pourrait être appelé le pont des Douze.

     
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  • Polémique autour des méthodes
    d’éducation des enfants en 1909
    (D’après « Les Annales politiques et littéraires », paru en 1909)
     
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    En 1909, le suicide d’un garçon de quinze ans placé en maison de correction suscite une campagne assez vive contre ces établissements, quelques journaux attribuant cet acte de désespoir à l’extrême rigueur d’une discipline qu’ils qualifient de barbare. L’occasion, également, pour le directeur des Annales politiques et littéraires, de signer un éditorial sur l’éducation des enfants, deux écoles s’affrontant sur ce grave problème...

    Et voici la question de l’éducation remise sur le tapis. Comment élever nos fils et nos filles ? Grave problème, assurément. J’en devisais, hier, avec deux femmes charmantes, l’une et l’autre excellentes mères, mais qui n’étaient pas d’accord sur les devoirs que comporte la maternité. J’écoutai avec attention leurs arguments et je ne crois pas inutile de les consigner ici, écrit Adolphe Brisson en 1909.

    Donc, Mme X... s’exprima en ces termes :

    « Je suis pour qu’on laisse aux enfants une très large initiative, et qu’on ne les contraigne pas, par un excès de rigueur, à se replier sur eux-mêmes et à dissimuler leur pensée. Je ne connais rien de plus pénible que l’allure cauteleuse et sournoise des pauvres petits que l’on terrorise et qui vivent dans une crainte perpétuelle d’être battus ou grondés. Ils sont d’aspect réservé, ils gardent le silence, ils observent tous les préceptes de la civilité puérile ; mais leurs instincts refoulés s’amassent, grondent comme la lave à l’intérieur d’un volcan.

    « Et il arrive un moment où l’éruption se produit. Et elle est d’autant plus grave qu’on l’a retardée par tous les moyens, et que les passions ainsi comprimées ont acquis une force redoutable. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que les êtres, courbés sous cette dure loi, ont perdu la candeur et la grâce qui sont l’ornement de la jeunesse. Leurs cœurs se sont desséchés. Avant l’âge de raison, ils ont dépouillé toutes les illusions qui rendent l’existence aimable : ils ne croient plus à la spontanéité des bons sentiments, ils supposent un but caché à tous les actes et à toutes les paroles et s’imaginent que, dans le monde, tout est mensonge et hypocrisie...

    « Dieu merci, mes enfants n’ont pas été formés sur ce modèle. Ils ne me redoutent pas, ils m’adorent ; je suis pour eux une amie ; et, s’ils sont parfois d’humeur un peu turbulente, s’ils tiennent des discours inconsidérés, je suis sûre, au moins, de leur franchise. Peut-être disent-ils trop nettement ce qu’ils pensent, mais ils pensent toujours ce qu’ils disent... »

    A cet endroit, Mme X... fut interrompue par Mme Z...,, avec une vivacité où je crus démêler comme une intention agressive, poursuit le directeur des Annales politiques. Elle avait pris pour elle ces reproches. Et elle s’empressait d’y répondre :

    « Souffrez que je m’élève timidement contre cette apologie. J’apprécie les qualités naturelles de vos enfants, j’ai pour eux de l’affection et c’est ce qui m’autorise à vous déclarer que je les trouve insupportables. L’autre matin, quand nous avons déjeuné chez vous, je me suis tenue à quatre pour ne pas me lever et vous fausser compagnie. Votre fils Maurice a eu l’impertinence de me couper six fois la parole ; il a pris dans son assiette une énorme grappe de raisin, sans s’inquiéter si ses voisins étaient servis. Et, pendant ; ce temps, votre fille Louisette faisait le chat sous la table et s’amusait à griffer, avec ses mains sales (car elle avait refusé de se les laisser laver), les mollets des convives.

    « Et vous présidiez à ce spectacle sans vous mettre en colère. Vous jetiez bien, de-ci de-là, une molle observation qui n’était pas écoutée. Et vous aviez l’air de réclamer l’indulgence pour ces innocentes peccadilles. Jour de Dieu ! si j’avais été à votre place, j’eusse retroussé les cottes de Maurice et de Louisette ; et tout fût promptement rentré dans l’ordre. Et j’aurais eu conscience, en les corrigeant, de leur rendre un signalé service.

    « Avez-vous bien réfléchi, chère madame, à ce que sera votre fils dans dix ans d’ici ? Les fantaisies de petit garçon gâté deviendront des fantaisies de grand garçon. Et ce sera la seule différence. N’ayant pas eu le courage de prendre sur lui de l’autorité, alors qu’il était bambin, vous n’en acquerrez jamais davantage ; il faudra vous résigner à le voir appliquer aux choses sérieuses de la vie ses habitudes d’indiscipline et de révolte qui ont poussé leurs racines au plus profond de lui-même.

    « Vous supposez que vos enfants vous adorent. C’est une illusion. Ils ne vous savent aucun gré de votre extrême bonté. J’ajoute qu’elle leur inspire un peu de mépris. Dès qu’un marmot sait se tenir sur ses pattes, et qu’il assemble deux idées, il a d’abord celle de la justice. Et cette notion est étrangement nette et précise. Il discerne, avec une sûreté qui ne le trompe jamais, la claque donnée par énervement de la fessée méritée. Celle-ci lui inspire un salutaire respect, celle-là l’indigne et éveille en son esprit une rancune qui jamais ne disparaîtra.

    « Et soyez assurée qu’il est, malgré son jeune âge, un habile psychologue ; il remarque, sans avoir l’air d’y prendre garde, à qui il a affaire. Il flaire la faiblesse, et en abuse, mais il file doux, dès qu’il sent peser sur lui l’action d’une volonté. Croyez-m’en, mon amie, résignez-vous à être plus ferme, et vous épargnerez de douloureux déboires aux êtres qui vous sont chers. Une leçon doit, tôt ou tard, leur être infligée. Mieux vaut qu’ils la reçoivent de vous ; elle leur sera moins rude... »

    La discussion, que j’abrège, enchaîne Brisson, se continua de la sorte pendant une heure. Une vieille grand-maman qui se trouvait là l’écoutait en souriant. Elle ne put se tenir, à la fin, d’y prendre part.

    « Je me suis demandé, dit-elle, comment il se faisait qu’il circulât de par le monde tant d’enfants mal éduqués, dans un moment où, justement, on étudiait de tous côtés, et d’une façon si savante, les questions d’éducation. Et j’ai découvert cette vérité très simple, c’est que les mères n’aimaient pas assez leurs enfants. »

    Comme Mmmes X... et Z... protestaient contre cette assertion calomnieuse, la douairière continua :

    « Elles ne les aiment pas, parce qu’elles les aiment trop. Chez vous, Mme Z..., cet excès d’amour se traduit par un excès de rigueur, et chez vous, Mme X..., par un excès d’indulgence. Vous ignorez l’art suprême et délicat qui consiste à mélanger ensemble, à proportions égales, la sévérité et la tendresse. Ces deux qualités se complètent, et, cependant, elles marchent rarement de compagnie. Il semble qu’un malin génie prenne plaisir à les séparer, comme ce dieu des contes de fées, qui donnait à la femme, soit la beauté sans intelligence, soit l’intelligence sans beauté. La femme accomplie doit être, à la fois, intelligente et belle, de même que la parfaite éducatrice doit être tendre et sévère... Façonnez-vous, mesdames, sur ce modèle. »

    Il me parut, conclut notre chroniqueur, que la douairière avait parlé avec beaucoup de sagesse.

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