• Alexandre Dumas en tablier blanc, cuisinier improvisé du vaudevilliste Montjoye

    Alexandre Dumas en tablier blanc, cuisinier
    improvisé du vaudevilliste Montjoye
    (D’après « Gastronomie : récits de table », paru en 1874)
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    Comment le célèbre Alexandre Dumas endosse durant six mois le rôle de cuisinier du vaudevilliste Armand Montjoye accusant unpenchant certain pour l’absinthe et venu chercher à la Varenne-Saint-Maur solitude et silence

    Il y aura toujours des historiettes sur Alexandre Dumas. En 1859 ou 1860, l’auteur de tant de prodigieux récits habitait le village de la Varenne-Saint-Maur, avec une poignée de secrétaires. Il partageait son temps, comme d’habitude, entre la littérature et la cuisine : lorsqu’il ne faisait pas sauter un roman, il faisait sauter des petits oignons.

    Réclame pour l'absinthe Bourgeois
    Réclame pour l’absinthe Bourgeois
    A cette époque vint à la Varenne-Saint-Maur pour trouver la solitude et le silence un certain Montjoye, charmant garçon, bien connu dans les ateliers de peinture, dans les coulisses des petits théâtres, et surtout dans les cafés où l’absinthe était bonne. Vingt-cinq ans plus tôt, Montjoye était un caricaturiste de premier ordre, avant de devenir dix ans plus tard un vaudevilliste éperdu ; le Palais-Royal lui devait une de ses farces en collaboration avec de La Rounat. L’originalité, à cette époque, allait le chercher jusque dans sa vie privée :

    Dès l’an passé, Montjoye eut ce travers
    D’aller au bal en bottes à revers.

    racontent les Odes funambulesques. En venant à la Varenne-Saint-Maur, il trouva Alexandre Dumas. C’était bien tomber. Ni l’un ni l’autre ne se connaissaient ; ils devinrent amis ardents. Montjoye arrivait tous les jours régulièrement chez Alexandre Dumas ; il s’asseyait à une table, devant un verre rempli jusqu’aux bords des larmes empoisonnées de la Muse verte ; il restait là pendant de longues heures, silencieux, buvant, fumant. Quelquefois, les secrétaires prenaient leur volée. Alors Dumas et Montjoye demeuraient en tête à tête.

    Dumas, qui n’aimait pas à écrire quand il ne se sentait pas suffisamment entouré, jetait bientôt la plume.

    — Montjoye ! s’écriait-il.
    — Maître ?
    — Laissez-moi vous adresser une demande.
    — Laquelle ?
    — Combien avez-vous pris de verres d’absinthe aujourd’hui ?
    — J’en suis à mon deuxième verre, répondait Montjoye.
    — Vous devez avoir une faim atroce.
    — Non.
    — Bah !
    — Je n’aurai faim qu’après le sixième.
    — Eh bien ! Montjoye, savez-vous une chose ? continuait Alexandre Dumas.
    — Non, disait machinalement Montjoye, accoutumé à ce despotisme de dialogue.
    — Il est une heure, n’est-ce pas ?
    — Une heure et demie.
    — A un verre d’absinthe par heure, il sera cinq heures et demie quand vous aurez faim.
    — Précisément.
    — C’est donc quatre heures que vous avez devant vous, et quatre heures que j’ai devant moi.
    — Eh bien ? disait complaisamment Montjoye.
    — Eh bien ! vous ne voyez pas où je veux en venir ?
    — Pas encore.
    — A ceci : je vais vous faire à dîner.

    Et Alexandre Dumas le faisait comme il le disait : il ceignait un tablier, il allait à la basse-cour et il tordait le cou aux volailles ; il allait dans le potager et il épluchait des légumes ; il allumait le feu ; il entamait le beurre, il cherchait la farine, il cueillait le persil, il disposait les casseroles, il jetait le sel à poignées, il agitait, il goûtait, il recouvrait le tout avec le four de campagne.

    Et juste à l’heure indiquée, lorsque Montjoye achevait son sixième verre d’absinthe, Dumas arrivait, ponctuel et triomphal, lui disant : « Le dîner est servi ! »

    Pendant six mois, Dumas a passé trois ou quatre jours par semaine à faire la cuisine à Montjoye. Bizarre distraction !

     
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