• À un Visiteur Parisien ...................... Victor Hugo 1802-1885

    À un Visiteur Parisien

     À un Visiteur Parisien ...................... Victor Hugo

    Domremy, 182...

    Moi, que je sois royaliste !
    C'est à peu près comme si
    Le ciel devait rester triste
    Quand l'aube a dit : Me voici !

    Un roi, c'est un homme équestre,
    Personnage à numéro,
    En marge duquel de Maistre
    Écrit : Roi, lisez : Bourreau.

    Je n'y crois plus. Est-ce un crime
    Que d'avoir, par ma cloison,
    Vu ce point du jour sublime,
    Le lever de la raison !

    J'étais jadis à l'école
    Chez ce pédant, le Passé ;
    J'ai rompu cette bricole ;
    J'épelle un autre A B C.

    Mon livre, ô fils de Lutèce,
    C'est la nature, alphabet
    Où le lys n'est point altesse,
    Où l'arbre n'est point gibet.

    Maintenant, je te l'avoue,
    Je ne crois qu'au droit divin
    Du coeur, de l'enfant qui joue,
    Du franc rire et du bon vin.

    Puisque tu me fais visite
    Sous mon chaume, à Domremy,
    À toi le Grec, moi le Scythe,
    J'ouvre mon âme à demi...

    Pas tout à fait. — La feuillée
    Doit voiler le carrefour,
    Et la porte entrebâillée
    Convient au timide amour.

    J'aime, en ces bois que j'habite,
    L'aurore ; et j'ai dans mon trou
    Pour pareil, lé cénobite,
    Pour contraire, le hibou.

    Une femme me fascine ;
    Comme Properce, j'entends
    Une flûte tibicine
    Dans les branches du printemps.

    J'ai pour jeu la poésie ;
    J'ai pour torture un minois,
    Vieux style, et la jalousie,
    Ce casse-tête chinois.

    Je suis fou d'une charmeuse,
    De Paris venue ici,
    Dont les saules de la Meuse
    Sont tous amoureux aussi.

    Je l'ai suivie en Sologne,
    Je la suis à Vaucouleurs.
    Mon coeur rit, ma raison grogne,
    Et me voilà dans les fleurs.

    Je l'ai nommée Euryanthe.
    J'en perds l'âme et l'appétit.
    Circonstance atténuante :
    Elle a le pied très petit.

    Plains-moi. Telle est ma blessure.
    Cela dit, amusons-nous.
    Oublions tout, la censure,
    Rome, et l'abbé Frayssinous.

    Cours les bals, danse aux kermesses.
    Les filles ont de la foi ;
    Fais-toi tenir les promesses
    Qu'elles m'ont faites à moi.

    Ris, savoure, aime, déguste,
    Et, libres, narguons un peu
    Le roi, ce faux nez auguste
    Que le prêtre met à Dieu.

    Extrait de: 
    Les chansons des rues et des bois (1865)
    « L'Obstacle ......................René-François Sully Prudhomme 1839 -1907,Âgée Mais Rusée ! »
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