• Si fruits, raisins et blés, et autres telles choses

    Si fruits, raisins et blés, et autres telles choses,
    Ont leur tronc, et leur cep, et leur semence aussi,
    Et s'on voit au retour du printemps adouci 
    Naître de toutes parts violettes et roses :

    Ni fruits, raisins, ni blés, ni fleurettes décloses 
    Sortiront, viateur, du corps qui gît ici :
    Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, 
    Auront ici dessous leurs semences encloses.

    Toi donc, qui de l'encens et du baume n'as point, 
    Si du grand Jules tiers quelque regret te point, 
    Parfume son tombeau de telle odeur choisie :

    Puisque son corps, qui fut jadis égal aux dieux, 
    Se soulait* paître ici de tels mets précieux, 
    Comme au ciel Jupiter se paît de l'ambroisie.

    (*) avait l'habitude
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  • Dieu gard ma Maîtresse et Régente

    Dieu gard ma Maîtresse et Régente,
    Gente de corps et de façon.
    Son coeur tient le mien en sa tente
    Tant et plus d'un ardent frisson.
    S'on m'oit pousser sur ma chanson
    Son de voix, ou harpes doucettes,
    C'est Espoir, qui sans marrisson
    Songer me fait en amourettes.

    La blanche colombelle belle,
    Souvent je vais priant, criant :
    Mais dessous la cordelle d'elle
    Me jette un oeil friant riant,
    En me consommant, et sommant
    A douleur, qui ma face efface :
    Dont suis le réclamant amant,
    Qui pour l'outrepasse trépasse.

    Dieu des amants, de mort me garde,
    Me gardant, donne-moi bon heur,
    Et le me donnant, prends ta darde,
    En la prenant, navre son coeur ;
    En le navrant, me tiendras seur,
    En seurté suivrai l'accointance ;
    En l'accointant, ton Serviteur
    En servant aura jouissance.
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  • Mon village

    Une place minime et quelques rues,
    Avec un Christ au carrefour ;
    Et l'Escaut gris et puis la tour
    Qui se mire, parmi les eaux bourrues ;
    Et le quartier du Dam, misérable et lépreux,
    Jeté comme au hasard vers les prairies ;
    Et près du cimetière aux buis nombreux,
    La chapelle vouée à la Vierge Marie,
    Par un marin qui s'en revint 
    On ne sait quand 
    Des Bermudes ou de Ceylan ; 
    Tel est - je m'en souviens après combien d'années -
    Le village de Saint-Amand 
    Où je suis né. 
    C'est là que je vécus mon enfance angoissée, 
    Parmi les gens de peine et de métier, 
    Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers, 
    Avec le fleuve immense au bout de ma pensée.

    Les jours de franc soleil et de belle saison, 
    Aux fenêtres de ma maison 
    Je regardais passer et luire 
    La voile au vent des beaux navires. 
    J'étais l'ami de l'horloger et du charron 
    Et du vannier et du marchand de cordes. 
    J'étais un vaurien doux : toute la horde 
    Des va-nu-pieds m'appelaient par mon nom ; 
    Et les mois d'or et de fruits rouges 
    J'allais, le soir venu, de bouge en bouge, 
    Chercher l'un d'eux pour m'en aller, 
    Avec son aide, à pas légers, 
    Voler 
    Dans les vergers.

    Jean Til, le vieux sonneur de messe,
    Pour me complaire un peu m'amenait voir,
    L'été, avant que ne tombât le soir,
    Le gros bourdon qui sonnait les kermesses.
    Je m'appuyais sur des planchers légers,
    Je m'accrochais aux pliantes échelles,
    Je faisais fuir de leurs nids clairs les hirondelles
    J'avais grand'peur, mais j'adorais ce court danger
    D'être si haut 
    Sans trop savoir comment descendre. 
    Aux doigts collaient la poussière et la cendre, 
    De vieux plâtras pendaient comme autant de lambeaux, 
    J'eusse voulu monter, monter, jusques au faîte, 
    Où nichaient les hiboux, où pleuraient les chouettes, 
    Pour voir, au bout des grand'routes et leurs sillages, 
    Avec leurs croix et leurs coqs lourds, 
    Les autres tours, 
    Les tours, 
    Là-bas, des plus lointains villages. 
    J'avais l'orgueil de mon clocher 
    Et les querelles étaient chaudes, 
    Les jours de foire ou de marché, 
    Quand ceux d'Opdorp ou de Baesrode 
    Vantaient trop hardiment le leur. 
    Le mien m'était un champion de pierre 
    Carrant si largement sa force et sa valeur, 
    Dans la lumière, 
    Que nul sans m'insulter ne le pouvait narguer. 
    J'eusse voulu l'instituer 
    Maître suprême et roi de ma contrée. 
    Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur, 
    Mon âme en deuil fut atterrée, 
    La nuit queje le vis tout ruisselant de feux 
    S'affaisser mort, dans l'ancien cimetière, 
    Le front fendu par le milieu, 
    A coup d'éclairs et de tonnerres.

    Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour !
    Trois ans pour se dresser vainqueur de sa ruine !
    Trois ans que je gardai, dans ma poitrine,
    La blessure portée à mon naïf amour !
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  • Je te dois bien aimer, ô déesse Inconstance

    Je te dois bien aimer, ô déesse Inconstance, 
    Car tu m'as déchargé du faix de mes douleurs, 
    Tu as éteint ma flamme et chassé mes malheurs, 
    De mes maux plus cuisants me donnant allégeance.

    J'avais cru jusqu'ici, trop facile créance, 
    Que la légèreté, l'espoir, et les erreurs, 
    Te suivaient pas à pas, ministres des langueurs, 
    Qui font que les Amants languissent en souffrance...

    Mais ce qu'on dit de toi n'est rien que fausseté, 
    Je te donne à bon droit le nom de déité :
    En ma faveur tu fais que ma dame inconstante

    Cherche un autre parti, et me rends inconstant 
    Afin de la quitter, et voir en la quittant 
    Comme je vois mourir ma peine violente.
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  • L'amour laboureur

    Nouveau cultivateur, armé d'un aiguillon,
    L'Amour guide le soc et trace le sillon ;
    Il presse sous le joug les taureaux qu'il enchaîne.
    Son bras porte le grain qu'il sème dans la plaine.
    Levant le front, il crie au monarque des dieux :
    " Toi, mûris mes moissons, de peur que loin des cieux
    Au joug d'Europe encor ma vengeance puissante
    Ne te fasse courber ta tête mugissante. "
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  • Quand tu me vois baiser tes bras

    Stances

    Quand tu me vois baiser tes bras,
    Que tu poses nus sur tes draps,
    Bien plus blancs que le linge même,
    Quand tu sens ma brûlante main
    Se pourmener dessus ton sein,
    Tu sens bien, Cloris, que je t'aime.

    Comme un dévot devers les cieux,
    Mes yeux tournés devers tes yeux,
    A genoux auprès de ta couche,
    Pressé de mille ardents désirs, 
    Je laisse sans ouvrir ma bouche,
    Avec toi dormir mes plaisirs.

    Le sommeil aise de t'avoir
    Empêche tes yeux de me voir,
    Et te retient dans son empire
    Avec si peu de liberté,
    Que ton esprit tout arrêté
    Ne murmure ni ne respire.

    La rose en rendant son odeur,
    Le soleil donnant son ardeur,
    Diane et le char qui la traîne,
    Une Naïade dedans l'eau,
    Et les Grâces dans un tableau,
    Font plus de bruit que ton haleine.

    Là je soupire auprès de toi,
    Et considérant comme quoi
    Ton oeil si doucement repose,
    Je m'écrie : ô Ciel ! peux-tu bien
    Tirer d'une si belle chose
    Un si cruel mal que le mien ?
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  • Premier soleil

    Italie, Italie, ô terre où toutes choses
    Frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins !
    Paradis où l'on trouve avec des lauriers-roses
    Des sorbets à la neige et des ballets divins !

    Terre où le doux langage est rempli de diphthongues !
    Voici qu'on pense à toi, car voici venir mai,
    Et nous ne verrons plus les redingotes longues
    Où tout parfait dandy se tenait enfermé.

    Sourire du printemps, je t'offre en holocauste
    Les manchons, les albums et le pesant castor.
    Hurrah ! gais postillons, que les chaises de poste
    Volent, en agitant une poussière d'or !

    Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle,
    Et ce matin j'ai vu mademoiselle Ozy
    Près des Panoramas déployer son ombrelle :
    C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y !

    Voici dans le gazon les corolles ouvertes,
    Le parfum de la sève embaumera les soirs,
    Et devant les cafés, des rangs de tables vertes
    Ont par enchantement poussé sur les trottoirs.

    Adieu donc, nuits en flamme où le bal s'extasie !
    Adieu, concerts, scotishs, glaces à l'ananas ;
    Fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie,
    Sur la toile imprimée et sur le jaconas !

    Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches,
    Rendez à ces zéphyrs que voilà revenus,
    Les légers mantelets avec les robes blanches,
    Et dans un mois d'ici vous sortirez bras nus !

    Bientôt, sous les forêts qu'argentera la lune,
    S'envolera gaîment la nouvelle chanson ;
    Nous y verrons courir la rousse avec la brune,
    Et Musette et Nichette avec Mimi Pinson !

    Bientôt tu t'enfuiras, ange Mélancolie,
    Et dans le Bas-Meudon les bosquets seront verts.
    Débouchez de ce vin que j'aime à la folie,
    Et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers.

    Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête
    Ainsi qu'une épousée, et Paris est charmant.
    Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte,
    Parle ! nous t'écoutons avec ravissement.

    C'est le temps où l'on mène une jeune maîtresse
    Cueillir la violette avec ses petits doigts,
    Et toute créature a le coeur plein d'ivresse,
    Excepté les pervers et les marchands de bois !
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  • Le soir léger, avec sa brume claire et bleue

    Le soir léger, avec sa brume claire et bleue, 
    Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, 
    Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves 
    Qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. 
    La ville, pacifique et lointaine, s'est tue. 
    Dans le jardin pensif où descend le repos 
    Frissonne avec un frais murmure un épi d'eau 
    Dont la tige se rompt parfois au vent nocturne. 
    Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. 
    Des couples amoureux se parlent à voix basse ; 
    Les roses que leurs doigts songeurs ont effeuillées 
    Répandent une odeur enivrante de miel. 
    Un pâle jour occupe encor le bas du ciel 
    Et mêle, charme étrange et confidentiel, 
    De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée. 
    Que me font les soleils à venir, que me font 
    L'amour et l'or et la jeunesse et le génie !... 
    Laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long 
    Sommeil, avec des mains de femme sur mon front :
    Ah ! fermez la fenêtre ouverte sur la vie !
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  • La pipe

    Je suis la pipe d'un auteur ; 
    On voit, à contempler ma mine 
    D'Abyssinienne ou de Cafrine, 
    Que mon maître est un grand fumeur.

    Quand il est comblé de douleur,
    Je fume comme la chaumine 
    Où se prépare la cuisine
    Pour le retour du laboureur.

    J'enlace et je berce son âme 
    Dans le réseau mobile et bleu 
    Qui monte de ma bouche en feu,

    Et je roule un puissant dictame 
    Qui charme son coeur et guérit 
    De ses fatigues son esprit.
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