• Rayons d'octobre (II)

    Rayons d'octobre (II).............

    À peine les faucheurs ont engrangé les gerbes 
    Que déjà les chevaux à l'araire attelés
    Sillonnent à travers les chardons et les herbes 
    La friche où juin fera rouler la mer des blés.

    Fécondité des champs ! cette glèbe qui fume, 
    Ce riche et fauve humus, recèle en ses lambeaux 
    La sève qui nourrit et colore et parfume 
    Les éternels trésors des futurs renouveaux.

    Les labours, encadrés de pourpre et d'émeraude, 
    Estompent le damier des prés aux cent couleurs. 
    De sillons en sillons, les bouvreuils en maraude 
    Disputent la becquée aux moineaux querelleurs.

    Et l'homme, aiguillonnant la bête, marche et marche, 
    Pousse le coutre. Il chante, et ses refrains plaintifs 
    Évoquent l'âge où l'on voyait le patriarche 
    Ouvrir le sol sacré des vallons primitifs.
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  • Le merle

    Un oiseau siffle dans les branches
    Et sautille gai, plein d'espoir,
    Sur les herbes, de givre blanches,
    En bottes jaunes, en frac noir.

    C'est un merle, chanteur crédule,
    Ignorant du calendrier,
    Qui rêve soleil, et module
    L'hymne d'avril en février.

    Pourtant il vente, il pleut à verse ;
    L'Arve jaunit le Rhône bleu,
    Et le salon, tendu de perse,
    Tient tous ses hôtes près du feu.

    Les monts sur l'épaule ont l'hermine,
    Comme des magistrats siégeant.
    Leur blanc tribunal examine
    Un cas d'hiver se prolongeant.

    Lustrant son aile qu'il essuie,
    L'oiseau persiste en sa chanson,
    Malgré neige, brouillard et pluie,
    Il croit à la jeune saison.

    Il gronde l'aube paresseuse
    De rester au lit si longtemps
    Et, gourmandant la fleur frileuse,
    Met en demeure le printemps.

    Il voit le jour derrière l'ombre,
    Tel un croyant, dans le saint lieu,
    L'autel désert, sous la nef sombre,
    Avec sa foi voit toujours Dieu.

    A la nature il se confie,
    Car son instinct pressent la loi.
    Qui rit de ta philosophie,
    Beau merle, est moins sage que toi !
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  • Les miroirs, par les jours abrégés des décembres

    Les miroirs, par les jours abrégés des décembres,
    Songent-telles des eaux captives-dans les chambres,
    Et leur mélancolie a pour causes lointaines
    Tant de visages doux fanés dans ces fontaines
    Qui s'y voyaient naguère, embellis du sourire !

    Et voilà maintenant, quand soi-même on s'y mire,
    Qu'on croit y retrouver l'une après l'autre et seules
    Ces figures de soeurs défuntes et d'aïeules
    Et qu'on croit, se penchant sur la claire surface,
    Y baiser leurs fronts morts, demeurés dans la glace !
     
    ..Georges RODENBACH 1855 - 1898

     

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  • Soir religieux (IV)

    Soir religieux (IV)..............Émile VERHAEREN 1855 - 1916

    Le déclin du soleil étend, jusqu'aux lointains, 
    Son silence et sa paix comme un pâle cilice ; 
    Les choses sont d'aspect méticuleux et lisse 
    Et se détaillent clair sur des fonds byzantins.

    L'averse a sabré l'air de ses lames de grêle, 
    Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu, 
    Et que c'est l'heure où meurt à l'occident le feu, 
    Où l'argent de la nuit à l'or du jour se mêle.

    A l'horizon, plus rien ne passe, si ce n'est 
    Une allée infinie et géante de chênes, 
    Se prolongeant au loin jusqu'aux fermes prochaines. 
    Le long des champs en friche et des coins de genêt.

    Ces arbres vont - ainsi des moines mortuaires 
    Qui s'en iraient, le coeur assombri par les soirs, 
    Comme jadis partaient les longs pénitents noirs 
    Pèleriner, là-bas, vers d'anciens sanctuaires.

    Et la route d'amont toute large s'ouvrant 
    Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines, 
    A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines, 
    On dirait qu'ils s'en vont ce soir, en double rang,

    Vers leur Dieu dont l'azur d'étoiles s'ensemence ; 
    Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin, 
    Semblent les feux de grands cierges, tenus en main, 
    Dont on n'aperçoit pas monter la tige immense
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  • Soir religieux (III)

    Des villages plaintifs et des champs reposés, 
    Voici que s'exhalait, dans la paix vespérale, 
    Un soupir doucement triste comme le râle 
    D'une vierge qui meurt pâle, les yeux baissés,

    Le coeur en joie et tout au ciel déjà tendante.
    Les vents étaient tombés. Seule encor remuait, 
    Là-bas, vers le couchant, dans l'air vide et muet, 
    Une cloche d'église à d'autres répondante

    Et qui sonnait, sous sa mante de bronze noir, 
    Comme pour un départ funéraire d'escortes, 
    Vers des lointains perdus et des régions mortes, 
    La souffrance du monde éparse au fond du soir.

    C'était un croisement de voix pauvres et lentes, 
    Si triste et deuillant qu'à l'entendre monter, 
    Un oiseau quelque part se remit à chanter, 
    Très faiblement, parmi les ramilles dolentes,

    Et que les blés, calmant peu à peu leur reflux, 
    S'aplanirent - tandis que les forêts songeuses 
    Regardaient s'en aller les routes voyageuses, 
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  • Soir religieux (II)

    Vers une lune toute grande, 
    Qui reluit dans un ciel d'hiver 
    Comme une patène d'or vert, 
    Les nuages vont à l'offrande.

    Ils traversent le firmament, 
    Qui semble un choeur plein de lumières 
    Où s'étageraient des verrières 
    Lumineuses obscurément,

    Si bien que ces nuits remuées 
    Mirent au fond de marais noirs, 
    Comme en de colossaux miroirs, 
    La messe blanche des nuées.
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  • Soir religieux (I)

    Près du fleuve roulant vers l'horizon ses ors 
    Et ses pourpres et ses vagues entre-frappées, 
    S'ouvre et rayonne, ainsi qu'un grand faisceau d'épées, 
    L'abside ardente avec ses sveltes contreforts.

    La nef allume auprès ses merveilleux décors :
    Ses murailles de fer et de granit drapées, 
    Ses verrières d'émaux et de bijoux jaspées 
    Et ses cryptes, où sont couchés des géants morts ;

    L'âme des jours anciens a traversé la pierre 
    De sa douleur, de son encens, de sa prière 
    Et resplendit dans les soleils des ostensoirs ;

    Et tel, avec ses toits lustrés comme un pennage, 
    Le temple entier paraît surgir au fond des soirs, 
    Comme une chasse énorme, où dort le moyen âge.
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  • Sur Le Tasse en prison

    Le poète au cachot, débraillé, maladif,
    Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
    Mesure d'un regard que la terreur enflamme
    L'escalier de vertige où s'abîme son âme.

    Les rires enivrants dont s'emplit la prison
    Vers l'étrange et l'absurde invitent sa raison ;
    Le Doute l'environne, et la Peur ridicule,
    Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

    Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
    Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l'essaim
    Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

    Ce rêveur que l'horreur de son logis réveille,
    Voilà bien ton emblème, Ame aux songes obscurs,
    Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !
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  • Nuit tombante

    Vois le soir qui descend calme et silencieux. 
    Septentrion, delta de soleils, dans les cieux 
    Écrit du nom divin la sombre majuscule ; 
    Vénus, pâle, éblouit le blême crépuscule ; 
    Traînant quelque branchage obscur et convulsif, 
    Le bûcheron convoite en son esprit pensif 
    La marmite chauffant au feu son large ventre, 
    Rit, et presse le pas ; l'oiseau dort, le boeuf rentre, 
    Les ânes chevelus passent portant leurs bâts ; 
    Puis tout bruit cesse aux champs, et l'on entend tout bas 
    Jaser la folle avoine et le pied-d'alouette. 
    Tandis que l'horizon se change en silhouette 
    Et que les halliers noirs au souffle de la nuit 
    Tressaillent, par endroits l'eau dans l'ombre reluit, 
    Et les blancs nénuphars, fleurs où vivent des fées, 
    Les bleus myosotis, les iris, les nymphées, 
    Penchés et frissonnants, mirent leurs sombres yeux 
    Dans de vagues miroirs, clairs et mystérieux.
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