• Épitaphe

    Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
    Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
    Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
    Un jour il entendit qu'à sa porte on sonnait.

    C'était la Mort ! Alors il la pria d'attendre
    Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet ;
    Et puis sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre
    Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

    Il était paresseux, à ce que dit l'histoire,
    Il laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire.
    Il voulait tout savoir mais il n'a rien connu.

    Et quand vint le moment où, las de cette vie,
    Un soir d'hiver, enfin l'âme lui fut ravie,
    Il s'en alla disant : " Pourquoi suis-je venu ? "
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Quand je suis à tes pieds ...

    Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple
    Immobile et pieux, quand fervent je contemple
    Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré,
    Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré,
    Tes yeux penchés d’où tombe une douceur câline,
    Ton cou svelte émergeant d’un flot de mousseline,
    L’ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins
    Où mes baisers jaloux s’abattent par essaims,
    Quand j’absorbe ta vie ainsi par chaque pore,
    Et, comme un encensoir brûlant qui s’évapore,
    Quand je sens, d’un frisson radieux exalté,
    Tout mon coeur à longs flots fumer vers ta beauté,
    Toujours ce vain désir inassouvi me hante
    D’emporter avec moi tes yeux vivants d’amante,
    De les mettre en mon coeur comme on garde un bijou
    Afin de les trouver à toute heure et partout.
    Aussi quand je m’en vais, pour conserver dans l’âme
    Encore un peu de toi qui brille, douce flamme,
    Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d’amant
    À longs traits, à longs traits, je bois éperdument
    D’une soif de désert, vorace, inassouvie,
    Comme si je voulais te prendre de ta vie ! ...
    Mais en vain... car à peine une dernière fois
    T’ai-je envoyé mon coeur suprême au bout des doigts,
    En me retrouvant seul sur le pavé sonore
    Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore,
    Je sens parmi le vent nocturne s’exhaler
    Tout ce que j’avais pris de toi pour m’en aller...
    Et de tout son trésor mon coeur triste se vide,
    Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide
    Que l’eau vive, qu’on puise aux sources dans les bois
    Et qu’on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts...
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Odelette a son bouquet

    Mon petit Bouquet mon mignon,
    Qui m'es plus fidel' compaignon
    Qu'Oreste ne fut à Pilade,
    Tout le jour quand je suis malade
    Mes valets qui pour leur devoir
    Le soing de moy debvroient avoir,
    Vont à leur plesir par la vile,
    Et ma vieille garde inutile,
    Aptes avoir largement beu,
    Yvre, s'endort aupres du feu,
    A l'heure qu' el' me devroit dire
    Des contes pour me faire rire.
    Mais toi petit bouquet, mais toy
    Ayant pitié de mon esmoy
    Jamais le jour tu ne me laisses
    Seul compaignon de mes tristesses.
    Que ne pui-je autant que les dieux ?
    Je t'envoyroi là haut aux cieux
    Fait d'un bouquet un astre insigne,
    Et te mettrois aupres du Signe
    Que Bacus dans le ciel posa
    Quand Ariadne il espousa,
    Qui se lamentoit, delessée
    Au bord desert par son Thesée.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les tours au bord de la mer

    Veuves debout au long des mers, 
    Les tours de Lisweghe et de Furnes
    Pleurent, aux vents des vieux hivers
    Et des automnes taciturnes.

    Elles règnent sur le pays, 
    Depuis quels jours, depuis quels âges, 
    Depuis quels temps évanouis
    Avec les brumes de leurs plages ?

    Jadis, on allumait des feux
    Sur leur sommet, dans le soir sombre ; 
    Et le marin fixait ses yeux 
    Vers ce flambeau tendu par l'ombre.

    Quand la guerre battait l'Escaut 
    De son tumulte militaire, 
    Les tours semblaient darder là-haut, 
    La rage en flamme de la terre.

    Quand on tuait de ferme en bouge, 
    Pêle-mêle vieux et petits, 
    Les tours jetaient leurs gestes rouges
    En suppliques, vers l'infini.

    Depuis,
    La guerre,
    Au bruit roulant de ses tonnerres, 
    Crispe, sous d'autres cieux, son poing ensanglanté ; 
    Et d'autres blocs et d'autres phares, 
    Armés de grands yeux d'or et de cristaux bizarres,
    Jettent, vers d'autres flots, de plus nettes clartés.

    Mais vous êtes, quand même 
    Debout encor, au long des mers, 
    Debout, dans l'ombre et dans l'hiver, 
    Sans couronne, sans diadème, 
    Sans feux épars sur vos fronts lourds; 
    Et vous demeurez là, seules au vent nocturne, 
    Oh ! vous, les tours, les tours gigantesques, les tours 
    De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes.

    Sur les villes et les hameaux flamands,
    Au-dessus des maisons vieilles et basses, 
    Vous carrez votre masse,
    Tragiquement ;
    Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves, 
    A voir votre grandeur et votre deuil,
    Sentent toujours, comme un afflux d'orgueil,
    Battre leur rêve :
    Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout
    D'être jaillis du même sol que vous.

    Flandre tenace au cœur ; Flandre des aïeux morts,
    Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes ; 
    Pays de fruste orgueil ou de rage mordante, 
    Dès qu'on barre ta vie ou qu'on touche à ton sort ; 
    Pays de labours verts autour de blancs villages ; 
    Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés ;
    Pays de patiente et sourde volonté ;
    Pays de fête rouge ou de pâle silence ;
    Clos de tranquillité ou champs de violence,
    Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours,
    Comme en un cri géant vers l'inconnu des jours !
    Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre,
    Renferme un peu de ta douleur héréditaire
    Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur ;
    Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur,
    Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre :
    Votre ombre est là, sur mes pensers et sur mes livres,
    Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort.

    O que mon coeur toujours reste avec vous d'accord !
    Qu'il puise en vous l'orgueil et la fermeté haute,
    Tours debout près des flots, tours debout près des côtes,
    Et que tous ceux qui s'en viennent des pays clairs
    Que brûle le soleil, à l'autre bout des mers,
    Sachent, rien qu'en longeant nos grèves taciturnes,
    Rien qu'en posant le pied sur notre sol glacé,
    Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez
    Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes !
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le Printemps

    Au temps de Ver qu'un chacun prend plaisance 
    A écouter la musique accordance 
    Des oisillons qui par champs, à loisir, 
    A gergonner prennent joie et plaisir 
    Voyant les fleurs en verdures croissantes, 
    Arbres vêtus de feuilles verdoyantes, 
    Prendre Cérès sa robe jà couverte 
    Totalement de branche ou herbe verte, 
    Dame Nature aorner les branchettes 
    De prunes, noix, cerises et pommettes 
    Et d'autres biens qui servent de pâture 
    A toute humaine et fragile facture,

    Le Dieu Priape, en jardins cultiveur, 
    Donnait aux fleurs délicate saveur, 
    Faisait herbette hors des boutons sortir, 
    Dont mettent peine amoureux s'assortir 
    Pour présenter à leurs dames frisquettes 
    Quand en secret sont dedans leurs chambrettes ; 
    Pan, le cornu, par forêt umbrifère, 
    Commençait jà ses maisons à refaire 
    Par froid hiver et gelée démolies, 
    Et les avait alors tant embellies 
    Que chose était par leur grande verdure, 
    Consolative à toute regardure ; 
    Les champs étaient verts comme papegay ! 
    De quoi maint homme était joyeux et gai, 
    Et bien souvent aucun, par sa gaieté, 
    Lors d'amourette hantait l'aménité 
    Faisant rondeaux, chansonnette et ballades, 
    Dames menaient par jardins et feuillades 
    Et leur donnaient souvent sur le pré vert 
    Ou une oeillade ou un baiser couvert 
    Dont ils étaient résolus comme pape ; 
    Un autre ôtait son manteau ou sa cape 
    Pour faire sauts et pour bondir en l'air 
    A cette fin que de lui fît parler.

    En ce temps-là, si propre aux amoureux,

    Moi qui étais pensif et douloureux 
    Et qui n'avais du plaisir une goutte 
    Non plus que ceux que tourmente la goutte, 
    Vouloir me prit de ma chambre laisser 
    Pour un petit aller le temps passer 
    En un vert bois qui près de moi était, 
    Le plus souvent où personne n'était,

    Afin que pusse un mien deuil étranger,,

    Pour un petit m'ébattre et soulager.

    En ce vert bois doncques m'acheminai 
    Et ci et là, seulet, me promenai 
    Dessous rameaux et branches verdelettes ; 
    Me promenant, pensais mille chosettes.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Rayons d'octobre (IV)

    Maintenant, plus d'azur clair, plus de tiède haleine, 
    Plus de concerts dans l'arbre aux lueurs du matin : 
    L'oeil ne découvre plus les pourpres de la plaine 
    Ni les flocons moelleux du nuage argentin.

    Les rayons ont pâli, leurs clartés fugitives 
    S'éteignent tristement dans les cieux assombris. 
    La campagne a voilé ses riches perspectives. 
    L'orme glacé frissonne et pleure ses débris.

    Adieu soupirs des bois, mélodieuses brises, 
    Murmure éolien du feuillage agité. 
    Adieu dernières fleurs que le givre a surprises, 
    Lambeaux épars du voile étoilé de l'été.

    Le jour meurt, l'eau s'éplore et la terre agonise. 
    Les oiseaux partent. Seul, le roitelet, bravant 
    Froidure et neige, reste, et son cri s'harmonise
    Avec le sifflement monotone du vent.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Rayons d'octobre (III)

    Rayons d'octobre (III)

    Écoutez : c'est le bruit de la joyeuse airée 
    Qui, dans le poudroîment d'une lumière d'or, 
    Aussi vive au travail que preste à la bourrée, 
    Bat en chantant les blés du riche messidor.

    Quel gala ! pour décor, le chaume qui s'effrange ;
    Les ormes, les tilleuls, le jardin, le fruitier 
    Dont la verdure éparse enguirlande la grange, 
    Flotte sur les ruisseaux et jonche le sentier.

    Pour musique le souffle errant des matinées ; 
    La chanson du cylindre égrenant les épis ;
    Les oiseaux et ces bruits d'abeilles mutinées 
    Que font les gais enfants dans les meules tapis.

    En haut, sur le gerbier que sa pointe échevèle, 
    La fourche enlève et tend l'ondoyant gerbillon. 
    En bas, la paille roule et glisse par javelle 
    Et vole avec la balle en léger tourbillon.

    Sur l'aire, les garçons dont le torse se cambre, 
    Et les filles, leurs soeurs rieuses, déliant 
    L'orge blonde et l'avoine aux fines grappes d'ambre, 
    Font un groupe à la fois pittoresque et riant.

    En ce concert de franche et rustique liesse, 
    La paysanne donne une note d'amour. 
    Parmi ces rudes fronts hâlés, sa joliesse 
    Évoque la fraîcheur matinale du jour.

    De la batteuse les incessantes saccades 
    Ébranlent les massifs entraits du bâtiment. 
    Le grain doré jaillit en superbes cascades. 
    Tous sont fiers des surplus inouïs du froment.

    Déjà tous les greniers sont pleins. Les gens de peine 
    Chancellent sous le poids des bissacs. Au milieu 
    Des siens, le père, heureux, à mesure plus pleine, 
    Mesure et serre à part la dîme du bon Dieu.

    Il va, vient. Soupesant la précieuse charge 
    Et tournant vers le ciel son fier visage brun, 
    Le paysan bénit Celui dont la main large 
    Donne au pieux semeur trente setiers pour un.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Rayons d'octobre (I)

    Rayons d'octobre (I)...............

    Octobre glorieux sourit à la nature. 
    On dirait que l'été ranime les buissons.
    Un vent frais, que l'odeur des bois fanés sature,
    Sur l'herbe et sur les eaux fait courir ses frissons.

    Le nuage a semé les horizons moroses, 
    De ses flocons d'argent. Sur la marge des prés, 
    Les derniers fruits d'automne, aux reflets verts et roses, 
    Reluisent à travers les rameaux diaprés.

    Forêt verte qui passe aux tons chauds de l'orange ;
    Ruisseaux où tremble un ciel pareil au ciel vernal ;
    Monts aux gradins baignés d'une lumière étrange. 
    Quel tableau ! quel brillant paysage automnal !

    À mi-côte, là-bas, la ferme ensoleillée, 
    Avec son toit pointu festonné de houblons, 
    Paraît toute rieuse et comme émerveillée 
    De ses éteules roux et de ses chaumes blonds.

    Aux rayons dont sa vue oblique est éblouie, 
    L'aïeul sur le perron familier vient s'asseoir : 
    D'un regain de chaleur sa chair est réjouie, 
    Dans l'hiver du vieillard, il fait moins froid, moins noir.

    Calme et doux, soupirant vers un lointain automne, 
    Il boit la vie avec l'air des champs et des bois,
    Et cet étincelant renouveau qui l'étonne 
    Lui souffle au coeur l'amour des tendres autrefois.

    De ses pieds délicats pressant l'escarpolette, 
    Un jeune enfant s'enivre au bercement rythmé,
    Semblable en gentillesse à la fleur violette
    Que l'arbuste balance au tiède vent de mai.

    Près d'un vieux pont de bois écroulé sur la berge, 
    Une troupe enfantine au rire pur et clair, 
    Guette, sur les galets qu'un flot dormant submerge, 
    La sarcelle stridente et preste qui fend l'air.

    Vers les puits dont la mousse a verdi la margelle, 
    Les lavandières vont avec les moissonneurs ;
    Sous ce firmament pâle éclate de plus belle 
    Le charme printanier des couples ricaneurs.

    Et tandis que bruit leur babillage tendre, 
    On les voit déroulant la chaîne de métal 
    Des treuils mouillés, descendre et monter et descendre 
    La seille d'où ruisselle une onde de cristal.
    Google Bookmarks

    votre commentaire