• Portrait intérieur

    Ce ne sont pas des souvenirs 
    qui, en moi, t'entretiennent ; 
    tu n'es pas non plus mienne 
    par la force d'un beau désir.

    Ce qui te rend présente, 
    c'est le détour ardent 
    qu'une tendresse lente 
    décrit dans mon propre sang.

    Je suis sans besoin 
    de te voir apparaître ; 
    il m'a suffi de naître 
    pour te perdre un peu moins.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Ballade des pendus

    (L' épitaphe Villon)

    Frères humains qui après nous vivez,

    N'ayez les coeurs contre nous endurcis,

    Car, si pitié de nous pauvres avez,

    Dieu en aura plus tôt de vous mercis.

    Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :

    Quant de la chair, que trop avons nourrie,

    Elle est piéça (1) dévorée et pourrie,    (1) depuis  longtemps                          

    Et nous, les os, devenons cendre et poudre. 

    De notre mal personne ne s'en rie ;

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

     

    Si frères vous clamons, pas n'en devez

    Avoir dédain, quoi que fûmes occis

    Par justice. Toutefois, vous savez

    Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis (2) ;   bien réfléchis                             

    Excusez-nous, puis que sommes transis (3),        Mort                            

    Envers le fils de la Vierge Marie,

    Que sa grâce ne soit pour nous tarie,

    Nous préservant de l'infernale foudre.

    Nous sommes morts, âme ne nous harie (4) ;        harcèle

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    La pluie nous a débués (5) et lavés,   (5) lessivés

    Et le soleil desséchés et noircis;

    Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés (6),  (6) crevés

    Et arraché la barbe et les sourcils.

    Jamais nul temps nous ne sommes assis;

    Puis çà, puis là, comme le vent varie,

    A son plaisir sans cesser nous charrie,

    Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre. 

    Ne soyez donc de notre confrérie ;

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

     

    Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie,

    Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :

    A lui n'ayons que faire ni que soudre (7). payer

    Hommes, ici n'a point de moquerie ;

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! 

     

    Poésies complètes

    Edition établie par Robert Guiette

    Librairie Gallimard et Librairie Générale Française

    (Le livre de poche),1964

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Question au clerc du Guichet ou ballade de l'appel

    Question au clerc du Guichet ou ballade de l'appel

    Que vous semble de mon appel,
    Garnier ? Fis-je sens ou folie ?
    Toute bête garde sa pel ;
    Qui la contraint, efforce ou lie,
    S'elle peut, elle se délie.
    Quand donc par plaisir volontaire
    Chantée me fut cette homélie,
    Etoit-il lors temps de moi taire ?

    Se fusse des hoirs Hue Capel
    Qui fut extrait de boucherie,
    On ne m'eût, parmi ce drapel,
    Fait boire en cette écorcherie.
    Vous entendez bien joncherie ?
    Mais quand cette peine arbitraire
    On me jugea par tricherie,
    Etoit-il lors temps de moi taire ?

    Cuidiez-vous que sous mon capel
    N'y eût tant de philosophie
    Comme de dire : " J'en appel ? "
    Si avoit, je vous certifie,
    Combien que point trop ne m'y fie.
    Quand on me dit, présent notaire :
    " Pendu serez ! " je vous affie,
    Etoit-il lors temps de moi taire ?

    Prince, se j'eusse eu la pépie,
    Piéça je fusse où est Clotaire,
    Aux champs debout comme une épie.
    Etoit-il lors temps de moi taire ?
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Heures mornes

    Hélas, quel soir ! ce soir de maussade veillée. 
    Je hais, je ne sais plus ; je veux, je ne sais pas ; 
    Ah mon âme, vers un néant, s'en est allée, 
    Vers un néant, très loin je ne sais où, là-bas ?

    Il bat des tas de glas au-dessus de ma tête, 
    Le vent, il corne à mort, et les cierges bénits 
    Qu'on allumait, pendant la peur de la tempête, 
    Les bons cierges se sont éteints et sont finis.

    Cela se perd, cela s'en va, cela se disloque,
    Cela se plaint en moi, si monotonement, 
    Et cela semble un cri d'oiseau, qui s'effiloque. 
    Qui s'effiloque au vent d'hiver, lointainernent.

    Oh ces longues heures après ces longues heures,
    Et sans trêve, toujours, et sans savoir pourquoi 
    Et sans savoir pourquoi ces angoisses majeures ; 
    Oh ces longues heures d'heures à travers moi !

    Une torture ? - Oh vous qui les savez si mornes
    Ces nuits mornes, et qui dansez, au vent du Nord,
    Ruts d'ouragan, sur les marais et les viornes
    Et les étangs et les chemins et sur la mort ;

    Une torture en moi frappe et me lacère ? 
    Une torture à pleins éclairs, comme des faulx 
    Et des sabres, par à travers de ma misère ; 
    Une torture, à coups de clous et de marteaux ?

    Là-bas, ces grandes croix au carrefour des routes, 
    Ces croix ! - Oh ! n'y pouvoir saigner son coeur ; ces croix, 
    Où s'accrochent des cris d'espace et de déroutes, 
    Des cris et des haillons de vent dans les grands bois. 
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Il ne m’était jamais venu à l’idée

     Il ne m’était jamais venu à l’idée...............Chantal English,

    Il ne m’était jamais venu à l’idée qu’un jour tu puisses revenir, là, sur le pas de ma porte, j’étais éblouie par le soleil d’aube, je ne t’avais pas reconnu tout de suite, dans ce petit geste indécis tu avais demandé à entrer, dans le même geste je t’avais laissé faire, tu portais le blouson qu’on avait acheté ensemble, usé, dix ans déjà, dix ans que tu le portes, je ne t’avais jamais vu le porter, un peu de gris aux tempes, quelques rides aux commissures, mais le même toi, âme soeur, insaisissable, j’avais préparé du café que nous essayions de boire sagement, les deux mains sur la tasse, lèvres ouvertes, comment vas-tu depuis, puis le ciel nous avait rejoints, nous avions fait l’amour surpris de nos gestes, surpris de se savoir encore, de reconnaître l’odeur, l’os de la hanche, le goût de nos langues, tu étais reparti au crépuscule, le soleil avait la fièvre, j’avais lavé les draps, ramassé les coussins fleuris, ouvert les fenêtres, repris mes cahiers, mes stylos, j’avais repris ma vie sans te demander où vas-tu.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Ecrire est une drôle de chose

    Ecrire est une drôle de chose

    Ecrire est une drôle de chose. Comment les mots, ces petites choses de moindre réalité encore que les choses elles-mêmes, nous possèdent-ils ? Car c’est une sorte de possession. Pas maléfique, bien sûr. Mais bénéfique ? Voire…

     

    A un moment, une image arrive. Vivace en l’esprit, elle n’est pas image au sens simple. Ce ne sont même pas forcément des formes ni des couleurs. C’est une suite de mots et les mots font l’image, dansent l’image, lascive ou brûlante, tragique ou drôle. C’est une lumière. Personne ne peut justifier que le mot lumière corresponde au mot « mot » en se fondant sur une logique sérieuse mais il correspond, je vous le dis.

    J’écris et, dans l’instant même de l’écriture, je suis dans cette lumière extraordinaire des mots qui possèdent, des mots qui envahissent comme la mer s’empare de la plage, indiscutablement, rien d’autre à faire que laisser passer le jusant.

    Mieux encore : j’écris et je suis lumière. Oh, ce n’est pas de la prétention ! Personne ne me voit une auréole à ces instants-là, heureusement, ce serait gênant, mais je me tiens exactement dans ce rai intérieur qui illumine et je sens que si l’écriture devait avoir une caractéristique visible, autre que ce dos courbé sur la main appliquée à relier des signes, ce serait cela, la clarté absolue des mots accordés.

    Ecrire, est-ce la main ? Est-ce l’esprit ? Est-ce la musique ou l’image ? Ecrire, c’est en soi. Le dire, c’est impossible.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • L’été doucement me quitte.

     L’été doucement me quitte................Michelle Juaire,

    L’été doucement me quitte. Chaque matin, le soleil paresse, il tarde à se lever pour venir me saluer. Durant ces longs moments, le grand vent s’installe pour longtemps maintenant. Il souffle un peu plus fort chaque jour, je l’entends chanter en me cachant sous l’oreiller.

     

    Je maudis l’été de nous avoir si vite quittés sans nous laisser encore du temps pour nous réchauffer. Je maudis l’automne d’entrer ainsi sans frapper pour geler mon cœur qui frissonne encore pour cette nouvelle saison qui me pénètre et me transperce tout au fond de mon âme.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Presagi

    Presagi…............Gioia,

    Je lance des pierres polies à la surface de mon étang, les cercles qui s’y dessinent parlent de mon avenir ; fascinée, ma main projette les ultimes hypothèses mais l’art divinatoire me fait encore défaut.

     

    Butto sassi levigati nell’acqua del mio stagno. I cerchi che vedo parlano del mio domani. Ipnotica la mano lancia l’ultima ipotesi mi manca ancora l’arte del divinare.

     

    Google Bookmarks

    1 commentaire
  •  Barbaries..

     Barbaries..............Leïla Zhour,

    S’il y a un remède au terrorisme, il n’est pas dans sa mise à l’index sous le vocable bien pratique de barbarie. Le terrorisme n’est pas une barbarie, il est ce que nous sommes. Le voir, le nommer comme un cancer chevillé à notre corps historique, culturel et collectif est le premier pas vers la guérison. Aucune démagogie n’a jamais vaincu le mal, car aucun bien n’en surgit.

     

    L’antonyme du terrorisme n’est pas la paix ni la sécurité, mais la conscience et la lucidité quant à notre véritable nature, tant individuelle que collective. Cette ouverture de soi vers les autres peut sembler une goutte d’eau dans l’océan sécuritaire et paranoïaque qui nous entoure mais, démultiplié à l’infini par l’humanité, elle serait la seule voie possible en direction d’une réparation de l’Histoire.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire