• La solitude

    La solitude.................

    Ode

    Dans ce val solitaire et sombre 
    Le cerf qui brame au bruit de l'eau, 
    Penchant ses yeux dans un ruisseau, 
    S'amuse à regarder son ombre.

    De cette source une Naïade 
    Tous les soirs ouvre le portail 
    De sa demeure de cristal 
    Et nous chante une sérénade.

    Les Nymphes que la chasse attire 
    À l'ombrage de ces forêts 
    Cherchent des cabinets secrets 
    Loin de l'embûche du Satyre.

    Jadis au pied de ce grand chêne, 
    Presque aussi vieux que le Soleil, 
    Bacchus, l'Amour et le Sommeil 
    Firent la fosse de Silène.

    Un froid et ténébreux silence 
    Dort à l'ombre de ces ormeaux, 
    Et les vents battent les rameaux 
    D'une amoureuse violence.

    L'esprit plus retenu s'engage 
    Au plaisir de ce doux séjour, 
    Où Philomèle nuit et jour 
    Renouvelle un piteux langage.

    L'orfraie et le hibou s'y perchent, 
    Ici vivent les loups-garous ; 
    Jamais la justice en courroux 
    Ici de criminels ne cherche.

    Ici l'amour fait ses études, 
    Vénus dresse des autels, 
    Et les visites des mortels 
    Ne troublent point ces solitudes.

    Cette forêt n'est point profane, 
    Ce ne fut point sans la fâcher 
    Qu'Amour y vint jadis cacher 
    Le berger qu'enseignait Diane.

    Amour pouvait par innocence, 
    Comme enfant, tendre ici des rets ; 
    Et comme reine des forêts, 
    Diane avait cette licence.

    Cupidon, d'une douce flamme 
    Ouvrant la nuit de ce vallon, 
    Mit devant les yeux d'Apollon 
    Le garçon qu'il avait dans l'âme.

    À l'ombrage de ce bois sombre 
    Hyacinthe se retira, 
    Et depuis le Soleil jura 
    Qu'il serait ennemi de l'ombre.

    Tout auprès le jaloux Borée
    Pressé d'un amoureux tourment, 
    Fut la mort de ce jeune amant 
    Encore par lui soupirée.

    Sainte forêt, ma confidente, 
    Je jure par le Dieu du jour 
    Que je n'aurai jamais amour 
    Qui ne te soit toute évidente.

    Mon Ange ira par cet ombrage ; 
    Le Soleil, le voyant venir, 
    Ressentira du souvenir 
    L'accès de sa première rage.

    Corine, je te prie, approche ; 
    Couchons-nous sur ce tapis vert 
    Et pour être mieux à couvert 
    Entrons au creux de cette roche.

    Ouvre tes yeux, je te supplie :
    Mille amours logent là-dedans, 
    Et de leurs petits traits ardents 
    Ta prunelle est toute remplie.

    Amour de tes regards soupire, 
    Et, ton esclave devenu, 
    Se voit lui-même retenu, 
    Dans les liens de son empire.

    Ô beauté sans doute immortelle 
    Où les Dieux trouvent des appas !
    Par vos yeux je ne croyais pas 
    Que vous fussiez du tout si belle.

    Qui voudrait faire une peinture 
    Qui peut ses traits représenter, 
    Il faudrait bien mieux inventer 
    Que ne fera jamais nature.

    Tout un siècle les destinées 
    Travaillèrent après ses yeux, 
    Et je crois que pour faire mieux 
    Le temps n'a point assez d'années.

    D'une fierté pleine d'amorce, 
    Ce beau visage a des regards 
    Qui jettent des feux et des dards 
    Dont les Dieux aimeraient la force.

    Que ton teint est de bonne grâce !
    Qu'il est blanc, et qu'il est vermeil !
    Il est plus net que le Soleil,
    Et plus uni que de la glace,

    Mon Dieu ! que tes cheveux me plaisent !
    Ils s'ébattent dessus ton front 
    Et les voyant beaux comme ils sont 
    Je suis jaloux quand ils te baisent.

    Belle bouche d'ambre et de rose
    Ton entretien est déplaisant
    Si tu ne dis, en me baisant,
    Qu'aimer est une belle chose.

    D'un air plein d'amoureuse flamme, 
    Aux accents de ta douce voix 
    Je vois les fleuves et les bois 
    S'embraser comme a fait mon âme.

    Si tu mouilles tes doigts d'ivoire 
    Dans le cristal de ce ruisseau, 
    Le Dieu qui loge dans cette eau 
    Aimera, S'il en ose boire.

    Présente-lui ta face nue, 
    Tes yeux avecques l'eau riront, 
    Et dans ce miroir écriront 
    Que Vénus est ici venue.

    Si bien elle y sera dépeinte 
    Que les Faunes s'enflammeront, 
    Et de tes yeux, qu'ils aimeront, 
    Ne sauront découvrir la feinte.

    Entends ce Dieu qui te convie 
    A passer dans son élément ; 
    Ouïs qu'il soupire bellement 
    Sa liberté déjà ravie.

    Trouble-lui cette fantasie 
    Détourne-toi de ce miroir, 
    Tu le mettras au désespoir 
    Et m'ôteras la jalousie.

    Vois-tu ce tronc et cette pierre !
    Je crois qu'ils prennent garde à nous, 
    Et mon amour devient jaloux 
    De ce myrthe et de ce lierre.

    Sus, ma Corine ! que je cueille
    Tes baisers du matin au soir
    Vois, comment, pour nous faire asseoir,
    Ce myrthe a laissé choir sa feuille !

    Ouïs le pinson et la linotte,
    Sur la branche de ce rosier ;
    Vois branler leur petit gosier
    Ouïs comme ils ont changé de note !

    Approche, approche, ma Driade !
    Ici murmureront les eaux ; 
    Ici les amoureux oiseaux 
    Chanteront une sérénade.

    Prête moi ton sein pour y boire 
    Des odeurs qui m'embaumeront ; 
    Ainsi mes sens se pâmeront 
    Dans les lacs de tes bras d'ivoire.

    Je baignerai mes mains folâtres 
    Dans les ondes de tes cheveux 
    Et ta beauté prendra les voeux 
    De mes oeillades idolâtres.

    Ne crains rien, Cupidon nous garde. 
    Mon petit Ange, es-tu pas mien !
    Ha ! je vois que tu m'aimes bien 
    Tu rougis quand je te regarde.

    Dieux ! que cette façon timide 
    Est puissante sur mes esprits !
    Regnauld ne fut pas mieux épris 
    Par les charmes de son Armide.

    Ma Corine, que je t'embrasse ! 
    Personne ne nous voit qu'Amour ; 
    Vois que même les yeux du jour 
    Ne trouvent point ici de place.

    Les vents, qui ne se peuvent taire, 
    Ne peuvent écouter aussi, 
    Et ce que nous ferons ici 
    Leur est un inconnu mystère.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Portrait intérieur

    Ce ne sont pas des souvenirs 
    qui, en moi, t'entretiennent ; 
    tu n'es pas non plus mienne 
    par la force d'un beau désir.

    Ce qui te rend présente, 
    c'est le détour ardent 
    qu'une tendresse lente 
    décrit dans mon propre sang.

    Je suis sans besoin 
    de te voir apparaître ; 
    il m'a suffi de naître 
    pour te perdre un peu moins.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Ballade des pendus

    (L' épitaphe Villon)

    Frères humains qui après nous vivez,

    N'ayez les coeurs contre nous endurcis,

    Car, si pitié de nous pauvres avez,

    Dieu en aura plus tôt de vous mercis.

    Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :

    Quant de la chair, que trop avons nourrie,

    Elle est piéça (1) dévorée et pourrie,    (1) depuis  longtemps                          

    Et nous, les os, devenons cendre et poudre. 

    De notre mal personne ne s'en rie ;

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

     

    Si frères vous clamons, pas n'en devez

    Avoir dédain, quoi que fûmes occis

    Par justice. Toutefois, vous savez

    Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis (2) ;   bien réfléchis                             

    Excusez-nous, puis que sommes transis (3),        Mort                            

    Envers le fils de la Vierge Marie,

    Que sa grâce ne soit pour nous tarie,

    Nous préservant de l'infernale foudre.

    Nous sommes morts, âme ne nous harie (4) ;        harcèle

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

    La pluie nous a débués (5) et lavés,   (5) lessivés

    Et le soleil desséchés et noircis;

    Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés (6),  (6) crevés

    Et arraché la barbe et les sourcils.

    Jamais nul temps nous ne sommes assis;

    Puis çà, puis là, comme le vent varie,

    A son plaisir sans cesser nous charrie,

    Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre. 

    Ne soyez donc de notre confrérie ;

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

     

    Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie,

    Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :

    A lui n'ayons que faire ni que soudre (7). payer

    Hommes, ici n'a point de moquerie ;

    Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! 

     

    Poésies complètes

    Edition établie par Robert Guiette

    Librairie Gallimard et Librairie Générale Française

    (Le livre de poche),1964

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Question au clerc du Guichet ou ballade de l'appel

    Question au clerc du Guichet ou ballade de l'appel

    Que vous semble de mon appel,
    Garnier ? Fis-je sens ou folie ?
    Toute bête garde sa pel ;
    Qui la contraint, efforce ou lie,
    S'elle peut, elle se délie.
    Quand donc par plaisir volontaire
    Chantée me fut cette homélie,
    Etoit-il lors temps de moi taire ?

    Se fusse des hoirs Hue Capel
    Qui fut extrait de boucherie,
    On ne m'eût, parmi ce drapel,
    Fait boire en cette écorcherie.
    Vous entendez bien joncherie ?
    Mais quand cette peine arbitraire
    On me jugea par tricherie,
    Etoit-il lors temps de moi taire ?

    Cuidiez-vous que sous mon capel
    N'y eût tant de philosophie
    Comme de dire : " J'en appel ? "
    Si avoit, je vous certifie,
    Combien que point trop ne m'y fie.
    Quand on me dit, présent notaire :
    " Pendu serez ! " je vous affie,
    Etoit-il lors temps de moi taire ?

    Prince, se j'eusse eu la pépie,
    Piéça je fusse où est Clotaire,
    Aux champs debout comme une épie.
    Etoit-il lors temps de moi taire ?
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Heures mornes

    Hélas, quel soir ! ce soir de maussade veillée. 
    Je hais, je ne sais plus ; je veux, je ne sais pas ; 
    Ah mon âme, vers un néant, s'en est allée, 
    Vers un néant, très loin je ne sais où, là-bas ?

    Il bat des tas de glas au-dessus de ma tête, 
    Le vent, il corne à mort, et les cierges bénits 
    Qu'on allumait, pendant la peur de la tempête, 
    Les bons cierges se sont éteints et sont finis.

    Cela se perd, cela s'en va, cela se disloque,
    Cela se plaint en moi, si monotonement, 
    Et cela semble un cri d'oiseau, qui s'effiloque. 
    Qui s'effiloque au vent d'hiver, lointainernent.

    Oh ces longues heures après ces longues heures,
    Et sans trêve, toujours, et sans savoir pourquoi 
    Et sans savoir pourquoi ces angoisses majeures ; 
    Oh ces longues heures d'heures à travers moi !

    Une torture ? - Oh vous qui les savez si mornes
    Ces nuits mornes, et qui dansez, au vent du Nord,
    Ruts d'ouragan, sur les marais et les viornes
    Et les étangs et les chemins et sur la mort ;

    Une torture en moi frappe et me lacère ? 
    Une torture à pleins éclairs, comme des faulx 
    Et des sabres, par à travers de ma misère ; 
    Une torture, à coups de clous et de marteaux ?

    Là-bas, ces grandes croix au carrefour des routes, 
    Ces croix ! - Oh ! n'y pouvoir saigner son coeur ; ces croix, 
    Où s'accrochent des cris d'espace et de déroutes, 
    Des cris et des haillons de vent dans les grands bois. 
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Il ne m’était jamais venu à l’idée

     Il ne m’était jamais venu à l’idée...............Chantal English,

    Il ne m’était jamais venu à l’idée qu’un jour tu puisses revenir, là, sur le pas de ma porte, j’étais éblouie par le soleil d’aube, je ne t’avais pas reconnu tout de suite, dans ce petit geste indécis tu avais demandé à entrer, dans le même geste je t’avais laissé faire, tu portais le blouson qu’on avait acheté ensemble, usé, dix ans déjà, dix ans que tu le portes, je ne t’avais jamais vu le porter, un peu de gris aux tempes, quelques rides aux commissures, mais le même toi, âme soeur, insaisissable, j’avais préparé du café que nous essayions de boire sagement, les deux mains sur la tasse, lèvres ouvertes, comment vas-tu depuis, puis le ciel nous avait rejoints, nous avions fait l’amour surpris de nos gestes, surpris de se savoir encore, de reconnaître l’odeur, l’os de la hanche, le goût de nos langues, tu étais reparti au crépuscule, le soleil avait la fièvre, j’avais lavé les draps, ramassé les coussins fleuris, ouvert les fenêtres, repris mes cahiers, mes stylos, j’avais repris ma vie sans te demander où vas-tu.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Ecrire est une drôle de chose

    Ecrire est une drôle de chose

    Ecrire est une drôle de chose. Comment les mots, ces petites choses de moindre réalité encore que les choses elles-mêmes, nous possèdent-ils ? Car c’est une sorte de possession. Pas maléfique, bien sûr. Mais bénéfique ? Voire…

     

    A un moment, une image arrive. Vivace en l’esprit, elle n’est pas image au sens simple. Ce ne sont même pas forcément des formes ni des couleurs. C’est une suite de mots et les mots font l’image, dansent l’image, lascive ou brûlante, tragique ou drôle. C’est une lumière. Personne ne peut justifier que le mot lumière corresponde au mot « mot » en se fondant sur une logique sérieuse mais il correspond, je vous le dis.

    J’écris et, dans l’instant même de l’écriture, je suis dans cette lumière extraordinaire des mots qui possèdent, des mots qui envahissent comme la mer s’empare de la plage, indiscutablement, rien d’autre à faire que laisser passer le jusant.

    Mieux encore : j’écris et je suis lumière. Oh, ce n’est pas de la prétention ! Personne ne me voit une auréole à ces instants-là, heureusement, ce serait gênant, mais je me tiens exactement dans ce rai intérieur qui illumine et je sens que si l’écriture devait avoir une caractéristique visible, autre que ce dos courbé sur la main appliquée à relier des signes, ce serait cela, la clarté absolue des mots accordés.

    Ecrire, est-ce la main ? Est-ce l’esprit ? Est-ce la musique ou l’image ? Ecrire, c’est en soi. Le dire, c’est impossible.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • L’été doucement me quitte.

     L’été doucement me quitte................Michelle Juaire,

    L’été doucement me quitte. Chaque matin, le soleil paresse, il tarde à se lever pour venir me saluer. Durant ces longs moments, le grand vent s’installe pour longtemps maintenant. Il souffle un peu plus fort chaque jour, je l’entends chanter en me cachant sous l’oreiller.

     

    Je maudis l’été de nous avoir si vite quittés sans nous laisser encore du temps pour nous réchauffer. Je maudis l’automne d’entrer ainsi sans frapper pour geler mon cœur qui frissonne encore pour cette nouvelle saison qui me pénètre et me transperce tout au fond de mon âme.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Presagi

    Presagi…............Gioia,

    Je lance des pierres polies à la surface de mon étang, les cercles qui s’y dessinent parlent de mon avenir ; fascinée, ma main projette les ultimes hypothèses mais l’art divinatoire me fait encore défaut.

     

    Butto sassi levigati nell’acqua del mio stagno. I cerchi che vedo parlano del mio domani. Ipnotica la mano lancia l’ultima ipotesi mi manca ancora l’arte del divinare.

     

    Google Bookmarks

    1 commentaire