• Croquis de cloître (III)

    En automne, dans la douceur des mois pâlis, 
    Quand les heures d'après-midi tissent leurs mailles, 
    Au vestiaire, où les moines, en blancs surplis, 
    Rentrent se dévêtir pour aller aux semailles,

    Les coules restent pendre à l'abandon. Leur plis 
    Solennellement droits descendent des murailles, 
    Comme des tuyaux d'orgue et des faisceaux de lys, 
    Et les derniers soleils les tachent de médailles.

    Elles luisent ainsi sous la splendeur du jour, 
    Le drap pénétré d'or, d'encens et d'orgueil lourd, 
    Mais quand s'éteint au loin la diurne lumière,

    Mystiquement, dans les obscurités des nuits, 
    Elles tombent, le long des patères de buis, 
    Comme un affaissement d'ardeur et de prière.
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  • J'admire, dédaigneux des vagues mélopées

    J'admire, dédaigneux des vagues mélopées
    Qu'entonnent nos rimeurs sinistres ou plaintifs,
    L'épanouissement des vastes épopées
    Balançant leurs parfums dans les vents primitifs.

    Les jeunes univers dilatés et sonores,
    S'abreuvaient de la vie, éparse dans les airs,
    Et la virginité des naïves aurores
    D'une lumière fraîche arrosait les cieux clairs.

    Mais, quand je redescends vers notre crépuscule
    Plein de gémissements mornes et violents,
    Trouvant l'homme pervers, honteux et ridicule,
    Dans l'immense avenir je m'engouffre à pas lents ;

    Et, sur le long chemin de la Cité nouvelle
    Pour marquer où passa mon pied de voyageur,
    Je dresse quelque strophe, austère et solennelle,
    Comme un sphinx de granit immuable et rêveur.
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  • Nénuphars

    Pour Théophile Gautier

    Sous leurs feuilles glauques et lisses,
    Les blancs nénuphars allemands
    Bercent au fond de leurs calices
    Des contes païens et charmants.

    Le groupe enlacé des naïades,
    Sous le fleuve entraînant Hylas,
    Y chante à travers les ballades,
    Divin écho de l'Eurotas.

    L'urne crétoise au flanc sonore,
    Que l'eau claire emplit d'un sanglot,
    Sous son poids fait sombrer encore
    Les lotus nageant sur le flot.

    Mais, hélas ! par le temps flétries,
    Leurs chairs ont pris des tons palis.
    Mille ans d'amour les ont meurtries.
    Les nymphes mortes sont Willis.

    Les yeux éteints, la bouche ouverte,
    Leurs bras nus sous leur cou ployés,
    Leur groupe apparaît sous l'eau verte
    Comme une ronde de noyés.

    C'est un chœur de mauvais génies,
    D'ombre et de suicidés blafards
    Qui dans un spasme d'agonies
    Valse au-dessus des nénuphars ;

    Et tout un monde fantastique,
    Gnomes et feux follets troublants,
    Grouille et chante, où la fable antique
    Eut mis des dieux de marbres blancs.
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  • Parfaite amitié

    Quant est d'Amour, je crois que c'est un songe, 
    Ou fiction, qui se paît de mensonge, 
    Tant que celui, qui peut plus faire encroire 
    Sa grand'feintise, en acquiert plus de gloire.

    Car l'un feindra de désirer la grâce, 
    De qui soudain voudra changer la place 
    L'autre fera mainte plainte à sa guise, 
    Portant toujours l'amour en sa devise, 
    Estimant moins toute perfection 
    Que le plaisir de folle affection : 
    Aussi jamais ne s'en trouve un content, 
    Fuyant le bien, où tout bon coeur prétend. 
    Et tout cela vient de la nourriture
    Du bas savoir, que tient la créature.

    Mais l'amitié, que les Dieux m'ont donnée, 
    Est à l'honneur toute tant adonnée 
    Que le moins sûr de mon affection 
    Est assuré de toute infection 
    De Faux-Semblant, Danger, et Changement, 
    Étant fondé sur si sain jugement 
    Que, qui verra mon ami apparaître, 
    Jamais fâché ne le pourra connaître :
    Pource qu'il est toujours à son plaisir 
    Autant content que contient mon désir. 
    Et si voulez savoir, ô Amoureux, 
    Comment il est en ses amours heureux : 
    C'est que de moi tant bien il se contente, 
    Qu'il n'en voudrait espérer autre attente, 
    Que celle-là qui ne finit jamais, 
    Et que j'espère assurer désormais
    Par la vertu en moi tant éprouvée,
    Qu'il la dira ès plus hauts Cieux trouvée.

    Par quoi, lui sûr de ma ferme assurance,
    M'assurerai de crainte, et ignorance.

    (Elégie I)
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  • Silence et nuit des bois

    Il est plus d'un silence, il est plus d'une nuit,
    Car chaque solitude a son propre mystère :
    Les bois ont donc aussi leur façon de se taire
    Et d'être obscurs aux yeux que le rêve y conduit.

    On sent dans leur silence errer l'âme du bruit,
    Et dans leur nuit filtrer des sables de lumière.
    Leur mystère est vivant : chaque homme à sa manière
    Selon ses souvenirs l'éprouve et le traduit.

    La nuit des bois fait naître une aube de pensées ;
    Et, favorable au vol des strophes cadencées,
    Leur silence est ailé comme un oiseau qui dort.

    Et le coeur dans les bois se donne sans effort :
    Leur nuit rend plus profonds les regards qu'on y lance,
    Et les aveux d'amour se font de leur silence.
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  • L'art, des transports de l'âme est un faible interprète

    L'art, des transports de l'âme est un faible interprète ; 
    L'art ne fait que des vers, le coeur seul est poëte.
    Sous sa fécondité le génie opprimé 
    Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. 
    Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, 
    D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse, 
    L'emporte malgré lui dans leurs riches déserts, 
    Où l'air est poétique et respire des vers ; 
    Soit que d'ardents projets son âme poursuivie 
    L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie ; 
    Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, 
    Souhaité de la gloire, afin de voir un jour, 
    Quand son nom sera grand sur les doctes collines, 
    Les yeux qui rendent faible et les bouches divines 
    Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer, 
    Lui parler, lui sourire, et peut-être l'aimer ; 
    Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle 
    Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. 
    Son coeur dicte ; il écrit. A ce maître divin 
    Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. 
    S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, 
    Si la folâtre joie et la jeunesse ardente 
    Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, 
    Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs,
    Brillants de la santé qui luit sur son visage, 
    Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. 
    Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir 
    Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir ; 
    Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, 
    L'oublie en écoutant une amour étrangère ; 
    De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, 
    Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, 
    Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, 
    Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. 
    Toujours vrai, son discours souvent se contredit. 
    Comme il veut, il s'exprime ; il blâme, il applaudit. 
    Vainement la pensée est rapide et volage :
    Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. 
    Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, 
    Il fixe le passé pour lui toujours présent, 
    Et sait, de se connaître ayant la sage envie, 
    Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie.
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  • Rhénane

    Nous à qui ne suffisaient pas nos deux mains 
    Pour presser vos grappes collines du Rhin 
    Comme d'un sein vierge on espère le lait
    Aujourd'hui que nous n'avons plus soif 
    Une fée anonyme 
    Exauce le plus éphémère de nos souhaits 
    Elle nous change en ponts 
    Ivres du vin gris qui coule sous leurs arches

    Quand les nymphes du Rhin 
    Sous nos arches nichées
    Au premier venu font les yeux doux 
    Lente promeneuse venue on sait d'où 
    Onde trop douce apaise donc tes sanglots 
    Il n'est que le premier venu après tout 
    Celui-là qui s'il répond à leur clin d'aeil 
    Peut de la vie faire son deuil
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  • La première fois

    - " Maman !... Je voudrais qu'on en meure. "
    Fit-elle à pleine voix.
    - " C'est que c'est la première fois,
    Madame, et la meilleure. "

    Mais elle, d'un coude ingénu
    Remontant sa bretelle,
    - " Non, ce fut en rêve ", dit-elle.
    " Ah ! que vous étiez nu... "
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  • Samson

    L'invincible Samson, le fils de Manué,
    Qui s'enfuyait avec les portes d'une ville,
    Qui tuait, luttant seul, les Philistins par mille, 
    Et narguait leur pouvoir enfin diminué,

    Depuis longtemps incline un corps exténué 
    Sous les rires moqueurs, dans un labeur servile ; 
    Et le ressentiment de la nation vile 
    Ne s'est pas, il lui semble, encore atténué.

    La plèbe sans merci le raille et le provoque. 
    Il garde le silence, et sa pensée évoque
    Les péchés qui l'ont fait un objet de mépris.

    Quel démon a soudain noué la trame infâme ?
    De quel vertige étrange a-t-il donc été pris ?
    Qui l'a vaincu; ce fort ?... Le baiser d'une femme !
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