• Commencement de l’année
    au Moyen Age
    (D’après « La Mosaïque », paru en 1875)
     
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    Les Bénédictins ont compté, pour l’Occident seul, six dates différentes qui servaient autrefois de point de départ à l’année nouvelle. Ce sont, si l’on suit, non l’ordre historique, mais celui du calendrier actuel : le 1er janvier, le 1er mars, le 21 mars, l’Annonciation (25 mars), le jour de Pâques et la Noël (25 décembre).
     
     
     

    Les deux systèmes les plus anciens sont ceux de la Noël et de l’Annonciation. On peut dire de la Noël, en particulier, que c’est le comput ecclésiastique et romain par excellence. L’usage en était si général au Moyen Age, qu’on ne doit pas craindre de se tromper en prenant, faute d’autres renseignements, le 25 décembre comme premier jour de l’année, pour fixer les dates d’une chronique étrangère à la France.

    Ce calcul spécial n’a cependant point laissé d’être aussi suivi dans nos provinces. On rencontre dès le IXe siècle, dès l’époque où Charlemagne et Pépin ont des relations avec la cour de Rome, des actes émanés de la chancellerie royale datés d’après le style de la Noël. En Dauphiné, l’habitude de commencer l’année au 25 décembre persista, même après la réunion de cette province à la couronne en 1343.

     

    Une ordonnance du roi d’Aragon introduisit le même usage dans le Roussillon en 1350. Le comté de Foix aux XIIe et XIIIe siècles, la Flandre jusqu’en 1575, la Provence, l’Alsace et la Lorraine, mais non d’une façon constante, faisaient partir chaque année de la Noël. En Angleterre ce fut là le style habituel pendant tout le Moyen Age ; il prévalut également en Normandie jusqu’en 1204, tant que cette province appartint aux Anglais, et on le retrouve en Allemagne, en Hongrie, dans les royaumes fondés à Jérusalem, à Saint-Jean d’Acre, à Beyrouth, dans l’île de Chypre.

    Le système de l’Annonciation (25 mars), qui s’établit à une époque aussi reculée que celui de la Noël, fut pendant quelque temps sacrifié à ce dernier en Italie et dans d’autres pays. Puis certaines chancelleries italiennes revinrent à la date du 25 mars, mais sans tomber d’accord. Les unes remontèrent à l’Annonciation antérieure à la Noël de l’année où elles réformaient leur calendrier ; d’autres partirent de l’Annonciation postérieure.

    De là deux calculs : le calcul pisan et le calcul florentin. Tous les deux reposent sur ce principe que l’Annonciation est le premier jour de l’année ; mais il y a un an de différence entre les deux systèmes. Le style florentin, qui a été plus généralement usité au Moyen Age, ouvrirait l’année courante au 25 mars ; les mois de janvier, de février, et les vingt-quatre jours de mars appartiendraient à l’année précédente.

    D’après le style Pisan, l’année 2014 aurait cours depuis le 25 mars 2013, et, par conséquent, serait en avance de neuf mois et sept jours sur notre système actuel. Le calcul florentin de l’Annonciation a été adopté en France dans le Quercy, le Rouergue et le Bas-Limousin. La Sicile s’y est conformée jusqu’au XVIe siècle, et Florence jusqu’au 20 novembre 1749, époque à laquelle le duc François décréta que l’année 1750 partirait du 1er janvier suivant.

    La chancellerie des papes et celle des rois de France ont plus d’une fois daté leurs actes d’après le calcul pisan, qui a été de règle jusqu’en 1745 dans la province de Sienne, à Arezzo, à Cortone et à Pistoïe.

    L’usage de commencer l’année au 1er mars, très suivi en France, même sous les deux premières dynasties, doit servir de base à qui veut déterminer la chronologie des chroniques de Grégoire de Tours et de Frédégaire. Venise même y est restée longtemps fidèle ; il faut donc, pour avoir la date précise d’un ancien document vénitien rédigé dans les mois de janvier et de février, augmenter d’une unité le millésime de l’année.

    Le 21 mars a été aussi, mais plus rarement, pris pour point de départ dans les calendriers du Moyen Age.

     

    Quant à la coutume d’ouvrir l’année à Pâques, coutume constante sous dynastie capétienne, on en trouve des exemples, à l’état d’exception, dès le VIe siècle. Elle était spécialement connue sous le nom de Coutume de France, Mos Gallicanus. Les provinces où le style de Pâques fut en vigueur sont la Champagne dès le Xe siècle, la Bourgogne de 1365 à 1480, le Bourbonnais, le Languedoc au XIIIe siècle, et la Picardie. A Amiens, au XIIesiècle, et 
    à Péronne, au XVe, l’année commençait le jour de Pâques, après le cierge bénit.

    Le comté de Poitou, avant de passer sous la domination anglaise, suivait la coutume de France. Les Anglais y introduisirent, en 1152, le style de la Noël, qui resta, concurremment avec celui de Pâques, jusqu’au moment de la réunion de cette province à la couronne. La Normandie, la Guyenne et la Gascogne ouvrirent l’année à Pâques, dès que les rois de France rentrèrent en leur possession.

    Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle, après l’édit de Charles IX (janvier 1563, vieux style) et la déclaration de Roussillon du 4 août, qu’il devint obligatoire en France de commencer l’année le 1er janvier ; cet usage fut consacré par le parlement en 1567.

     

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  • Comédiens et clergé : une discorde
    née d’une ancestrale méprise
    (D’après « Le Mercure du XIXe siècle », paru en 1825)
     
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    Jusqu’au XVIIIe siècle, et particulièrement en France, une coutume consistait à excommunier les acteurs de théâtre, les comédiens se voyant contraints de renoncer aux planches avant de se marier. S’appuyant sur des textes canoniques, cette habitude était cependant absurde, s’appliquant à des artistes qui, jouant dans un premier temps moralités et mystères, n’avaient pas le moindre lien avec les bateleurs gallo-romains contre lesquels ces foudres avaient commencé d’être lancées au IVe siècle de l’ère chrétienne.
     
     
     

    Transportons-nous à quelques siècles de notre époque. Un comédien meurt ; le curé de la paroisse qu’il habitait refuse de recevoir dans son église la dépouille mortelle de cette brebis égarée ; le peuple s’ameute ; la gendarmerie s’avance ; on prend des pierres d’une part ; on tire le sabre de l’autre… mais le sabre a toujours raison dans un étal bien policé, de sorte qu’en définitive le char funèbre, repoussé de la maison du seigneur se dirige, au travers des murmures et des jurements, vers le cimetière, pour rendre à la terre un peu de cette poussière anathématisée. Le soir il n’est bruit que du fait dans les salons ; le lendemain plusieurs, journaux contiennent des articles malins et ironiques que le curé se garde bien de lire ; sur ces entrefaites, l’eau court, le temps vole, les événements marchent... un autre soleil et l’on n’en parlera plus !

    Un pareil scandale, légion jusqu’au XVIIIe siècle, offre alors à la multitude un motif d’accusations haineuses contre les ministres du culte : il perpétue d’opiniâtres préventions et place l’autorité dans une situation difficile : car enfin, que répondra le magistrat au pasteur qui lui dit en substance : Un comédien est excommunié ; or, ma conscience me défend d’admettre aux prières publiques de l’église le corps d’un excommunié. On a bientôt fait de crier au fanatisme, de se moquer du curé et de sa conscience ; mais ce n’est pas là le moyen de s’éclairer, et la discussion reste précisément au même point.

    Représentation d'un mystère au Moyen Age
    Représentation d’un mystère au Moyen Age

     

    Il ne sera pas inutile de considérer l’existence des comédiens aux trois âges de l’art dramatique : sous les dynasties mérovingienne et carolingienne, on voit les bateleurs ou histrions qui avaient succédé à ces acteurs du cirque, flétris chez les Romains, mériter, par leurs jeux obscènes et leurs farces grossières, les censures de l’Église et les châtiments du bras séculier. Les conciles d’Elvire, d’Arles, les placent en dehors de la communion chrétienne, et Charlemagne les poursuit de ses ordonnances. Bientôt ils tombent dans un discrédit total, et il n’en est plus fait mention sous les premiers Capétiens.

    C’est sur cette législation protectrice des bonnes mœurs à une époque reculée et dirigée de concert par l’État et par l’Église contre des excès répréhensibles, que se fondaient les membres du clergé, au XIXe siècle encore, pour refuser la sépulture chrétienne aux comédiens morts sans avoir abjuré. Beaucoup très certainement ignoraient que telle était la base des principes qui leur avaient été transmis et qui réglaient leur conduite : c’est réellement parce que Charlemagne avait proscrit quelques bateleurs du VIIIe siècle, qu’au XIXe leur était refusée la miséricorde divine.

    Et toutefois il y a là une grave erreur ; car si l’on suit avec attention l’histoire dramatique des siècles postérieurs, il devient évident que c’est par une fâcheuse méprise qu’on a cru voir le berceau de nos comédiens modernes parmi ces troupes d’histrions anathématisés dès le premiers âges de l’ère chrétienne ; qu’on ne peut, sans mauvaise foi, les regarder comme les successeurs de ces derniers, et qu’il serait tout au plus permis de considérer comme tels ces acteurs en plein air, dont les parades précèdent dignement la représentation en cire de la Chaste Suzanne ou du Jugement de Salomon.

    Comédiens ambulants
    Comédiens ambulants

    En effet, les véritables auteurs de nos jeux scéniques sont ces pèlerins qui, revenant de la Palestine, chantaient aux peuples émerveillés les événements anciens ou récents dont cette terre sacrée avait-été le théâtre. C’est à eux qu’il faut remonter pour en retrouver l’origine réelle. Isolés dans les premiers temps, ces pèlerins reconnurent qu’ils pouvaient avoir beaucoup plus de succès en réunissant leurs efforts et en se distribuant les divers personnages qui figuraient dans leurs complaintes : de-là, les Confrères de la Passion, institués par lettres-patentes, en 1402, pour représenter à Paris des comédies pieuses.

    Ces comédies, appelées dans la suite moralités et mystères, furent tellement goûtées qu’on en joua bientôt dans tout le royaume. L’Église favorisait ce genre de spectacle, qu’elle regardait comme susceptible d’édifier les fidèles ; les membres du clergé y assistaient ; quelques-uns même y prenaient part.

    Mais comme notre nation ayant toujours aimé le mot pour rire, on ne tarda pas à trouver que les mystères étaient un peu graves ; et les confrères, pour varier le spectacle, s’adjoignirent insensiblement quelques bons fils de famille ou enfants sans souci, comme il y en a dans tous les siècles, qui se chargèrent d’égayer ceux dont les saints tableaux avaient rembruni l’imagination ; de sorte qu’au XVIe siècle s’introduisit presque généralement l’usage de représenter les histoires du Vieil et du Nouveau Testament avec la farce au bout, pour récréer les assistants.

    Par malheur on prit goût à la farce, et d’accessoire elle devint bientôt le principal : comme elle offrait une fidèle et naïve image des désordres du temps, elle ne pouvait être très pure et devait quelquefois causer du scandale : c’est ce qui détermina, en 1546, les révérends Pères de la Trinité à expulser de leur maison les confrères de la Passion, qui y avaient eu jusque-là leur théâtre. Ceux-ci, établis d’abord à l’hôtel de Flandre, puis à l’hôtel de Bourgogne, obtinrent en 1548 un arrêt du parlement qui les confirmait dans tous leurs privilèges, sous la condition de ne jouer que des sujets profanes, licites et honnêtes.

    « C’est ici, dit le baron d’Hénin de Cuvillers dans son ouvrage intitulé Des comédiens et du Clergé, le troisième âge de l’existence des comédiens en France et l’origine certaine des comédiens de nos jours : car il est bien avéré que les confrères étaient de vrais comédiens, montant sur le théâtre et débitant des scènes. Le parlement dans sa sagesse leur fit défense de représenter des mystères ; mais il les autorisa à jouer des sujets profanes, et l’arrêt du parlement est confirmé par des lettres-patentes du roi (1559). Par conséquent, la comédie fut donc instituéeapprouvée et consentie par les autorités suprêmes du royaume. »

    Comédiens et clergé : une discorde née d’une ancestrale méprise

    Il n’y a plus qu’un mot à dire maintenant, car les comédiens, qui se succédèrent depuis cette époque jusqu’au grand homme à qui le curé de Saint-Eustache refusa la sépulture chrétienne, Molière, tinrent tous directement leurs droits des Confrères privilégiés, et furent obligés de faire une réserve sur leurs bénéfices pour payer l’autorisation qui leur était accordée. Vers le milieu du XVIIe siècle même, des comédiens de province, qui fondèrent la théâtre du Marais où furent représentées les pièces de Jodelle, de Garnier et enfin de Corneille, se virent tenus à payer par chaque représentation un écu tournois aux Confrères de la Passion. C’était l’Hôpital-Général qui profitait alors de cette redevance.

    Les ordonnances, les diplômes et les lettres-patentes des rois, les arrêts des parlements, les règlements de police formaient une réunion d’actes publics qui constituaient et consacraient, de la manière la plus authentique, la profession de comédien en France. Cette législation faisait de ceux qui l’exercent de véritables citoyens, supportant les mêmes charges et remplissant les mêmes devoirs que les autres. Bien plus, il avait été fait en leur faveur une exception qui prouvait le degré de considération dont on voulait les honorer : les commerçants perdaient le privilège de noblesse et les comédiens le conservaient. Une ordonnance de Louis XIII, du 16 avril 1641, et un arrêt du parlement rendu en 1668, à la requête de Josias de Soulas, écuyer et comédien à l’hôtel de Bourgogne, en font foi.

    Dans on ouvrage consacré à ce sujet, le baron d’Hénin montre que, dans les principes de l’Église gallicane, l’excommunication, fût-elle réelle, n’étant pas consacrée par la loi civile et personnellement dénoncée, un ecclésiastique se rendait coupable d’un véritable délit lorsqu’il refusait les prières publiques à un comédien.

    Tabarin (1584-1626), bateleur et comédien du Théâtre de la foire. Gravure d'Auguste Joliet
    Tabarin (1584-1626), bateleur et comédien du Théâtre de la foire. Gravure d’Auguste Joliet

     

    Mais il semble qu’au XVIIe siècle on était loin d’avoir sur cette profession, en général, les idées qui régnèrent plus tard. En effet, on refuse d’admettre le corps de l’illustre auteur du Tartufe ; mais en même temps on inhume , dans nos églises mêmes, Turlupin, Gautier-Gargouille, Gros-Guillaume, et plusieurs autres : en 1689, à l’époque où les comédiens français vinrent s’établir dans la rue des Fossés-Saint-Germain, nous voyons les capucins, cordeliers et Augustins de ce quartier leur adresser d’humbles suppliques pour avoir part au prélèvement qu’ils faisaient sur leur recette en faveur des indigents. Celle des cordeliers se termine ainsi : « L’honneur qu’ils (les bons pères) ont d’être vos voisins, leur fait espérer que vous leur accorderez l’effet de leurs prières, qu’ils redoubleront envers le Seigneur pour la prospérité de votre chère compagnie. »

    Enfin, observons qu’en 1669, c’était l’abbé Perrin qui remplissait les fonctions de directeur de l’Opéra : ainsi, un abbé réglait alors les roulades et les pirouettes de ces dames ! La chose dura trois ans ; il céda son privilège à Lully en 1672. On ne voit pas qu’il ait été le moins du monde inquiété par le corps auquel il appartenait.

     

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  • Coiffures provençales
    (article paru au XIXe siècle)
     
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    Les femmes de Beaucaire, de Tarascon et d’Arles se distinguent par le mouchoir de mousseline ou de soie, bariolé de vert et de jaune, dont elles entourent leur tête. Elles aiment beaucoup les bijoux : leurs bras sont entourés de bracelets composés de fils d’or plus ou moins gros et auxquels pend un ornement appelé maltaise, parce que c’est une espèce de médaillon en forme de croix de Malte, et une énorme croix de même forme leur couvre presque toute la poitrine. Les plus riches portent des croix à sept diamants.

    Autrefois les femmes portaient le drolet : c’était une petite robe très courte partagée en quatre bandes qui descendaient jusqu’au mollet ; et elles se coiffaient d’un petit chapeau noir, bordé en rubans de soie ou en velours.

    Coiffure des femmes de Beaucaire
    Coiffure des femmes de Beaucaire

    Ce costume gracieux a été abandonné ; il régnait sur toutes les rives du Rhône, depuis Arles jusqu’à Avignon.

    Ces observations, notées par Millin dans le voyage qu’il fit dans le midi de la France, sont celles qu’on pourrait faire encore aujourd’hui. Le savant voyageur déplorait que la plupart des femmes jouissant de quelque aisance eussent renoncé dès lors, dans ce pays comme presque partout, au costume national qui leur seyait si bien.

     

    De nos jours, elles sont de plus en plus infidèles aux vieilles moeurs et aux vieilles coutumes ; toutefois, celles qui habitent la Provence et le comtat de Venaissin , si elles ont quitté le petit chapeau dont parle Millin, ont conservé du moins la coiffure, plus simple et plus gracieuse, d’origine sans doute beaucoup plus ancienne.

    Les coiffures, quoique un peu différentes, se ressemblent en ce qu’elles consistent de part et d’autre en une coiffe rappelant par sa forme ce qu’on est convenu d’appeler le bonnet phrygien, autour de laquelle s’enroule un mouchoir ou un large ruban de velours ou de soie qui la fixe. Cette disposition rappelle la mitra antique et en peut être un reste. Ce n’est pas seulement l’Orient qui conserve presque sans changement, comme on l’a dit justement, des vestiges des temps anciens. Pour qui sait les discerner, l’Occident aussi, et notre propre pays, en garde encore des traces aussi peu effacées.

     

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  • Coiffures du XVIIIe siècle
    (d’après un article paru en 1837)
     
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    Quand on voit avec quelle simplicité les femmes se coiffent aujourd’hui, on a peine à comprendre comment, sur la fin du dernier siècle, elles avaient été amenées à donner à leur coiffure des formes si extraordinaires et si démesurées. L’art d’un perruquier ordinaire ne leur suffisait plus, et il fallait y joindre celui du serrurier pour ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu’elles portaient sur la tête.

    La caricature s’était emparée de cette mode ridicule, et en avait fait justice. Celle que nous donnons fut accompagnée de bien d’autres. On représenta les femmes ainsi coiffées, suivies de maçons et de charpentiers pour agrandir les portes par où elles devaient passer. On eut l’idée aussi de cacher de la contrebande sous ces gigantesques chignons, et de les faire ouvrir par les commis aux barrières, qui en tiraient des provisions suffisantes pour garnir un marché. Cependant il ne faut pas trop reprocher aux femmes cet attirail incommode qu’elles entassaient sur leur front ;

    Une caricature de la fin du XVIIIe siècle
    Une caricature de la fin du XVIIIe siècle

    les hommes leur avaient donné l’exemple, et, avant qu’elles n’inventassent au dix-huitième siècle toutes ces modes exagérées, l’autre sexe en avait fait autant au dix-septième siècle.

    Sous Louis XIII, les hommes portaient des calottes ; l’idée vint d’y joindre des cheveux postiches pour déguiser l’absence des cheveux naturels ; puis on parvint à faire tenir les cheveux postiches sans calotte, et alors la perruque fut trouvée. Cette invention fut déclarée admirable ; et Louis XIV était encore bien jeune lorsqu’en 1656 il créa trente-huit charges de barbiers perruquiers qui avaient le privilège exclusif de l’exploiter. Elle prospéra rapidement.

     

    En 1673, Louis XIV institua deux cents nouvelles charges. Jusqu’alors, les rois de France et les gentilshommes s’étaient distingués par la barbe et par la moustache. Louis XIV ne garda plus qu’un léger filet au-dessous de la lèvre inférieure ; mais il remplaça l’ornement qui manquait au bas de la figure par celui qu’il ajouta sur le haut, et la perruque devint le signe de la noblesse.

    Les perruquiers ne cessaient pas d’imaginer de nouvelles modes pour se rendre plus importants, et de s’éloigner toujours plus de la simplicité de la nature. Après avoir inventé la perruque, ils inventèrent la poudre. Louis XIV ne pouvait souffrir cette dernière création ; peut-être voyait-il, dans ces frimas artificiels qu’on voulait jeter sur sa tête, l’image de la vieillesse qui lui était odieuse, et dont il se défendit jusqu’au bout. Ce ne fut qu’à la fin de sa vie qu’il consentit à ce qu’on le poudrât un peu, de manière à ne le blanchir que légèrement. Mais Louis XV porta dès l’enfance cette poudre, symbole de vétusté, que son aïeul avait toujours repoussée. Les femmes conservèrent longtemps plus de simplicité dans leurs coiffures. Sous Louis XIV, elles n’avaient ni perruque ni poudre : sous Louis XV, elles se poudrèrent ; mais elles gardèrent leurs cheveux très bas par devant, de manière que leur front dominât et restât découvert.

    Ce n’est guère qu’à partir de l’avènement de Louis XVI que les coiffures des femmes prirent ces accroissements bizarres dont nous parlions en commençant ; et une fois que cette mode fut prise, elle ne connut plus de bornes ; elle changea avec une rapidité merveilleuse, non pas pour se corriger, mais au contraire, pour prendre des développements toujours plus singuliers et plus extravagants.

    La nomenclature de toutes ces coiffures est par elle-même fort curieuse. Les noms qu’on leur donnait venaient quelquefois de leur forme, comme ceux-ci : le hérisson à quatre boucles, le parterre galant, le pouf à la chancelière, le pouf à droite, le pouf à gauche, le bonnet à fusée, le casque à la Minerve ou à la dragonne, la Phrygienne, la Dauniène, la coiffure au Coliséeà la laitièreà la baigneuseà la marmotteà la dormeuseà la paresseuseà la paysanneaux clochettesaux aigrettesau fichu, la corbeille, le croissant, la Circassienne, l’Orientale, le bandeau d’amour, le chapeau en berceau d’amour orné de fleurs.

    Quelquefois aussi ces noms étaient empruntés à des événements, comme le chapeau à l’anglaiseà l’américaineà la Voltaireà la victoire ; quelquefois encore, aux succès de théâtre, comme la Gabrielle de Vergy, la Cléopâtre, l’Eurydice, le bonnet à la Raucour. On ne se bornait pas à faire des pyramides de cheveux, comme dans la caricature que nous donnons ; on jetait encore par-dessus tous ces crochets, ces poufs, ces chignons et ces tapis, des rubans en quantité, des fleurs, des fichus, des chapeaux, des bonnets, qui étaient construits en même temps que la chevelure, et qui avaient l’air d’un véritable étalage de marchandises de toute espèce. La Révolution, qui déracina les tours de la Bastille, fit crouler aussi celles qu’on avait amoncelées sur la tête des femmes.

     

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  • Cochon (Jeu du) à Paris
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
     
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    En 1425, pendant qu’une partie de la France était tombée momentanément au pouvoir des Anglais, après de longues et terribles guerres, on vit à Paris les habitudes, les coutumes et les jeux de la nation victorieuse prendre un instant faveur dans le peuple
     
     

    Entre autres jeux, on donna aux Parisiens le spectacle d’un amusement empreint d’une cruauté bizarre. Le dernier dimanche d’août 1425, dans l’hôtel d’Armagnac, situé rue Saint-Honoré, et sur une partie de l’emplacement des bâtiments du Palais-Royal, on avait fait dresser un champ-clos, où l’on enferma quatre aveugles armés de gros bâtons, et couverts d’une armure.

    Avec eux se trouvait également enfermé un cochon destiné à celui des quatre combattants qui viendrait à bout de le tuer. L’historien contemporain qui nous a conservé ces détails, et qui était un riche et considérable bourgeois de Paris, assistait sans doute à cette fête qu’il appelle une bataille étrange, et qui réjouit fort les assistants.

     

    A un signal donné, les quatre aveugles, agitant en l’air leurs masses ou bâtons noueux, s’avancèrent au hasard pour frapper l’animal, dont la mort seule devait finir le combat. Aux grognements répétés de la victime, chaque fois qu’ils s’approchaient du côté où ils avaient entendu sa voix, chacun d’eux, accourant à la fois et frappant au hasard, portait de rudes coups, recevait tour à tour et faisait des blessures d’autant plus terribles qu’il était impossible de les parer.

    Si l’on en croit le bourgeois, auteur du Journal de Paris, sous Charles VI, ce jeu ne fit pas fortune. Cette lutte d’aveugles, où ni la force ni l’adresse ne pouvaient trouver leur place, et qui semblait moins un combat qu’un massacre, révolta bien plus qu’elle n’amusa. Quant aux aveugles, « ils se donnèrent, dit l’auteur, de si grands coups de bâtons que dépit leur en fut ; car quand le mieulx cuidoient (croyaient) frapper le pourcel, ils frappoient l’un sur l’autre ; s’ils eussent été armés pour vrai, ils se fussent tués l’un l’autre... »

     

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  • Cierge pascal (Bénédiction du) et
    inscription du millésime de l’année
    (D’après « Bulletin de la Société archéologique, historique
    et scientifique de Soissons » paru en 1885)
     
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    Sous une rubrique spéciale placée au jour du Samedi saint dans le Rituel de Nivelon(évêque de Soissons), « Rituale seu Mandatum insignis ecclesiæ Suessionensis tempore episcopi Nivelonis exaratum » (1856), nous lisons deux prescriptions particulières dont l’explication ne paraît pas dénuée d’intérêt : « Thesaurarius de Cereo provideat ; Custodes autem paeparent illum in medio presbyterii ante sacrosanctum altare », et « Cantor de Anno Incarnationis Dominicae provideat et de illis qui die ista debent in opus tanti mysterii convocari ; kiosque faciat scribi in tabula », ce qui signifie « Que le trésorier pourvoie à la fourniture du cierge et que les gardiens de l’église le disposent au milieu du chœur en face de l’Autel majeur » et « Que le chanoine grand-chantre pourvoie d’autre part à ce qui concerne l’année de l’Incarnation ; qu’il convoque ceux qui doivent prendre part à la solennité, et qu’il inscrive leurs nom sur la tablette ».

    La première : Thesaurarius de Cereo provideat, s’explique très facilement. Dans les églises paroissiales, la dépense nécessitée par l’achat du Cierge pascal était anciennement couverte par les aumônes des fidèles, et des quêteurs choisis par les marguilliers ou fabriciens allaient à domicile les solliciter et les recueillir ; mais la Cathédrale Saint-Gervais de Soissons n’étant point paroissiale, bien que cependant elle renfermât une petite cure, dite cure des fonts, ayant pour paroissiens les serviteurs de l’église et les domestiques do l’Hôtel-Dieu, c’est au Chapitre lui-même qu’incombait la dite dépense, comme le rappelle le Rituel ; et il ne faut pas croire qu’elle fût sans importance.

    Le Cierge pascal devait être de cire pure, et d’un poids considérable puisque les auteurs le désignent ordinairement sous le nom de colonne, colonna ; de plus, il était couvert de dessins et de peintures dont la richesse était mise en harmonie avec sa destination symbolique. Le piédestal lui-même qui le supportait, était un véritable monument artistique, d’architecture très variée et très délicate, dont les motifs étaient rehaussés par une grande profusion de métaux précieux finement travaillés.

    Cierge pascal
    Cierge pascal

    Quel est le sens de la prescription Cantor de Anno Incarnationis Dominicae provideat, et quel est le soin particulier qu’elle entendait mettre à la charge du chanoine grand-chantre, l’un des dignitaires de l’église cathédrale ? Pour le comprendre, il faut nous rappeler d’abord que l’année n’a point toujours commencé à la même date dans les diverses provinces de France, et que c’est seulement un édit de Charles IX, l’édit de Roussillon, de l’année 1563, qui ordonna que le 1er janvier fût pris désormais pour le premier jour de l’année dans tous les actes publics, sur toute l’étendue du royaume.

     

    Les Gaulois, pour parler de nos premiers ancêtres, réglaient leurs années, non sur le cours du soleil, mais sur celui de la lune, et ils les commençaient à la sixième nuit de la nouvelle lune qui suivait le solstice d’hiver. C’est au cours de cette nuit, appelée nuit-mère, que le chef du collège des Druides, armé d’une faucille d’or, détachait du tronc de l’arbre sur lequel on avait réussi à le trouver, le gui de chêne dont les rameaux étaient recueillis par les autres prêtres sur une large saie blanche, au milieu des transports de tout le peuple qu’on avait convoqué à cette solennité par le cri mille fois répété : Au gui l’an neuf ! A la suite de la conquête, les Romains apportèrent leurs usages dans notre pays, et l’année Julienne dont le commencement était fixé au 1er janvier, devint, avec le temps, l’année des Gallo-Romains.

    Mais, quand au VIe siècle, les savants travaux de l’érudit chrétien Denys le Petit (né vers 470 - mort vers 550) eurent introduit la coutume de dater les années à partir de l’Incarnation de Jésus-Christ, l’on vit en même temps des usages différents se former chez les divers peuples des Gaules quant au commencement de l’année elle-même. Les uns continuèrent de le fixer au 1er janvier ; les autres, au contraire, le fixèrent soit à Noël, le 25 décembre, soit à l’Annonciation, le 25 mars, soit encore à la fête de Pâques ; et chez ces derniers, le commencement de l’année devint mobile comme la fête qui en était le premier jour, et les années, en se suivant, n’avaient point toutes la même longueur.

    Il est bon de remarquer que dans les provinces qui prirent Pâques pour le commencement de leur année, le point initial fut l’instant qui suivait la bénédiction du cierge pascal ; de telle sorte que, quand au Xe siècle cette cérémonie qu’on avait faite antérieurement dans la nuit de Pâques, fut avancée au matin du samedi, le commencement de l’année fut lui-même avancé d’autant. C’est ainsi que l’Art de vérifier les dates cite deux chartes du roi Jean, toutes deux datées de Villeneuve, près Avignon, et données à un jour de distance ; la première est du vendredi saint, 31 mars de l’année 1362, et la seconde du samedi saint de Pâques, après la bénédiction du cierge, 1er avril de l’année 1363.

    Bénédiction du cierge pascal
    Bénédiction du cierge pascal

    Mais à quelle date l’année commençait-elle à Soissons au XIIIe siècle ? A ne consulter que le texte de notre rituel : Cantor provideat de Anna Incarnationis Dominicæ, il semble que nous devrions dire qu’elle commençait à Pâques, ou bien la veille, après la bénédiction du cierge, et qu’il appartenait au chanoine grand-chantre de faire connaître le changement d’année. Il n’en est rien

     

    cependant. Une charte de l’évêque Joslein de Vierzy, de l’année 1135, nous apprend positivement qu’à Soissons l’année commençait à Noël. Cette charte, en effet, porte la suscription suivante : « Actum est kalendis martii anno domini MCXXXV a proxime praeterito natali inchoante et proximo pascha declarando ». (Fait aux calendes de mars de l’année 1135 laquelle a commencé à Noël dernier et sera publiée à Pâques prochain). Mais, d’après cette même charte, l’année qui avait commencé à Noël, devait être annoncée et proclamée en la fête de Pâques. Or, comment se faisait cette annonce et quel était le mode de cette proclamation ? Le texte du rituel que nous examinons n’y aurait-il point trait ?

    Disons-le de suite : le millésime de l’année était gravé dans la cire du cierge pascal et c’est au chanoine grand chantre qu’il appartenait d’en faire faire l’inscription. Au rapport de Bède, écrivain du VIIIe siècle, l’annonce de la nouvelle année se faisait à Rome, non seulement en la fête de Pâques, mais aussi en celle de Noël. « Nos Frères, dit ce religieux, sont allés à Rome en l’année 701, et ils ont lu, gravée sur les cierges de l’autel de l’Eglise Sainte-Marie (majeure ?), l’inscription suivante : A passione Domini Nostri Jesus-Christi anni sunt DCLXVIII [Depuis la Passion de Jésus-Christ, 668e année] » et c’est, ajoute t-il, parce que chez les Romains, l’année commençait à Noël qu’on la publiait en cette fête, et sa publication était ensuite renouvelée en la solennité de Pâques.

    Il ne paraît pas qu’en France, même dans les provinces où l’année commençait à Noël, on ait suivi l’usage de Rome, et c’est seulement au samedi saint que l’on gravait sur la cire du cierge pascal le millésime de l’année qui était alors en cours. Le cierge pascal étant l’emblème du Christ ressuscité, ne peut-on pas dire que le Sauveur annonçait ainsi lui-même le nombre des années écoulées depuis son incarnation ? La publication du millésime de l’année était donc faite à Soissons au XIIIe siècle en la fête de Pâques ou plutôt dès le samedi saint et c’est à cette publication que fait allusion le texte du rituel Cantor de anno Incarnationis dominicæ provideat, que l’on peut ainsi traduire : Le chanoine grand-chantre aura à assurer la publication du millésime de l’année, selon l’ère chrétienne.

    Avec le temps, l’usage s’était introduit en plusieurs églises de joindre au millésime de l’année d’autres indications intéressant le calendrier ecclésiastique, ainsi que les noms des principaux dignitaires de l’Église et c’est de cet usage qu’en certains chapitres, la première dignité a tiré son nom de primicier, primus in cera. Mais lorsque l’inscription à faire sur le cierge pascal eût pris ces développements, on la fit, non plus sur le cierge même, mais sur une tablette de cire appendue au cierge. « On doit fixer au cierge pascal, dit Du Cange en son Glossaire, d’après les coutumes de Cluny, un titre dit tablette paschale sur laquelle le chanoine grand chantre fait graver l’année de l’incarnation, l’indiction, etc. ».

    Les lignes qui terminent le texte du Rituel de Nivelon que nous avons cité, nous apprennent qu’à Soissons, comme du reste en d’autres églises cathédrales ou abbatiale, on faisait usage de la tablette paschale et que l’on y gravait aussi les noms des dignitaires du chapitre, s’il faut du moins en croire les derniers mots de notre citation.

     

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  • Cierge de la Chandeleur
    conservé pour un singulier rituel
    (D’après « Revue des traditions populaires », paru en 1890)
     
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    En 1890, Fertiault rapporte l’existence d’une curieuse croyance en Champagne, à propos du cierge de la Chandeleur dont on conserve soigneusement une partie, laquelle n’est allumée qu’en cas de douloureuses circonstances
     
     

    Il est de coutume dans un petit village de la Champagne, que le curé donne, tous les ans, à la Chandeleur, un beau cierge en cire au chantre de l’église. De ce cierge, qui, bien entendu, est bénit, le ménage du brave homme se sert bien un peu pour l’usage ordinaire, une économie de chandelle ou de bougie n’étant pas à dédaigner ; mais on en conserve soigneusement une partie, vénérée comme une relique, et qu’on n’allume que dans des circonstances graves ou douloureuses.

    Sans parler du mort, près duquel la lueur du cierge fait tristement sentinelle, il est des malades dont le cas appelle le corps du cierge en consultation. A-t-on, par exemple, pour un habitant, la crainte d’une dangereuse affection au cerveau, vite les voisines se réunissent. Elles vont dévotement sortir du fond de l’armoire le reste du précieux flambeau, et s’empressent d’y mettre la flamme.

    Dans cette localité, la méningite s’appelle cathère. On veut immédiatement savoir à quoi s’en tenir sur ce point inquiétant : l’alité a-t-il, ou non, le cathère ? Pour être fixées sûrement, les voisines ont recours à une pratique aussi délicate que simple. Elles emplissent d’eau un récipient quelconque, bol, soucoupe, ou verre, et sur cette eau, en récitant quelques phrases de prières, elles font couler plusieurs gouttes de la cire en fusion du cierge.

    Si les gouttes arrivées à fleur du liquide y forment une figure dentelée, en étoile, encornes, en un mot, à angles irréguliers, le souffreteux a ou aura le cathère ; si, au contraire, les gouttes blanches ont tombé de manière à former une figure plane et d’une circonférence correcte, un joli rond uni, le malade n’aura pas à craindre l’inflammation du cerveau.

    Tout le monde de l’endroit a la foi la plus robuste en cette superstitieuse prédiction. Il n’y a sage avis qui tienne, et le médecin, en diplomate bienveillant, est obligé de s’arranger pour circonvenir les effets de cette confiance par trop aveugle.

     

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  • Choix d’un prénom jadis et avènement
    des registres le consignant
    (D’après « Revue des Hautes-Alpes », paru en 1889)
     
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    Chaque siècle, chaque province de l’ancienne France eurent leurs prénoms de prédilection ; les mœurs, les coutumes et les usages diffèrent en effet non seulement avec les époques, mais encore avec les diverses régions d’un même pays. Un fait historique, un évènement quelconque, souvent sans importance, suffirent quelquefois pour en mettre certains en vogue, l’enregistrement officiel des prénoms étant instauré avec l’apparition des registres de baptême en 1539.
     
     
     

    Jadis, lorsque dans une petite ville ou un village, une personne notable, fort connue ou mise en évidence par des fonctions publiques, découvrait et donnait à l’un de ses enfants un prénom, inusité jusque-là, facile à prononcer et flattant agréablement l’oreille, dix ans après, le sixième ou le cinquième des enfants de ses concitoyens, nés depuis cette époque, avaient reçu ce nom, devenu promptement populaire.

    Chaque enfant recevait au baptême un seul prénom, au commencement du XVe siècle, conformément à un antique usage, qui se transmit de génération en génération et se perpétua jusqu’à nous, principalement dans les classes populaires des villes, les villages et les fermes, où les anciennes coutumes furent observées longtemps, où les vieilles formes de langage et les expressions démodées furent conservées quelquefois pendant plusieurs siècles.

     

    Du XVIe siècle à la Révolution, l’influence de la littérature, des pièces de théâtre, des romans, s’est fait sentir sur le choix des prénoms d’une manière plus sensible que de nos jours. Après le succès retentissant de l’admirable pièce de Racine intitulée Esther(1689), le prénom Esther fut extrêmement recherché. Un nombre incroyable d’enfants porta désormais ce nom ; des dames de la cour poussèrent même leur enthousiasme jusqu’à quitter leur propre prénom pour usurper le nom de la nièce de Mardochée. Athalie, prénom issu de la pièce éponyme de Racine publiée en 1691, fut également assez longtemps en vogue.

    Jamais le choix d’un prénom n’a été livré au hasard, sauf dans des cas exceptionnels, comme celui d’un enfant trouvé. Sous l’Ancien Régime, les prénoms étaient appelés noms de baptême. Depuis l’établissement du christianisme, chaque nouveau-né recevait, lors de son baptême, un nom. Si ce n’était pas celui de son parrain, le prêtre veillait soigneusement à ce que le père de l’enfant choisisse le nom d’un saint. L’Église fit tous ses efforts pour que les fidèles suivissent ponctuellement cette règle souvent éludée par la noblesse grâce à la connivence du clergé, et qu’elle entrât complètement dans les mœurs.

    Au XVe siècle, la bourgeoisie et principalement le peuple se conformaient à cette prescription avec une assez grande régularité. Toutefois un abus se produisit fréquemment ; on substitua volontiers, pendant les premières années ou durant l’adolescence de l’enfant, un autre prénom à celui du baptême, qui était répudié dès qu’il avait cessé de plaire. Les registres de baptême n’étaient pas encore connus. L’ordonnance les instituant fut rendue par François Ier à Villers-Cotterêts en août 1539, à la fois dans l’intérêt des familles et pour remédier aux graves désordres de la collation des bénéfices ecclésiastiques, qui dégénéraient parfois en scandales.

    Les registres de mariages et ceux de décès furent créés seulement en 1579 par l’ordonnance de Blois avec établissement de trois publications pour les mariages. Les curés des paroisses furent chargés de tenir tous ces registres. Soit insouciance, soit ignorance, ils remplirent assez mal la mission qui leur avait été confiée : erreurs sur les personnes, confusion de noms, renseignements insuffisants, surcharges, signatures omises, pas de témoins, blancs, ratures...

    A la suite de la Réforme, les ministres protestants avaient pris l’habitude de constater l’état civil de leurs coreligionnaires ; leurs registres furent déposés aux greffes des bailliages et des sénéchaussées lors de la révocation de l’édit de Nantes. Aux termes de l’article 7 du titre II de la constitution de 1791 et de la loi du 20 septembre 1792, les officiers des municipalités furent désormais officiers de l’état civil ; il leur fut ordonné de ne faire aucune distinction de religion.

    Mais, les officiers municipaux d’un grand nombre de communes rurales étant absolument illettrés, ou peu instruits, on retrouve au moins pendant vingt ans encore, le même désordre qu’autrefois dans la rédaction des actes, où furent inscrits quelque temps les noms les plus ridicules, plus tard reniés formellement : Nationale-Pique, Révolution, Carotte, Flore, Olive, Liberté, Raison, Humanité...

     

    Antérieurement à l’ordonnance de Villers-Cotterêts, on rencontre quelques registres, sur lesquels les curés transcrivaient parfois un court résumé des principaux évènements qui se succédaient autour d’eux. Les plus anciens registres, connus en France, sont ceux de Châteaudun, remontant à 1478. A Paris les registres de mariages ont été tenus dès 1515 pour la petite paroisse de Saint-Jean-en-Grève, ceux de baptême en 1525 pour les paroisses de Saint-André-des-Arcs et Saint-Jacques de la Boucherie, et ceux de décès dès 1527 pour les paroisses Saint-Josse et Saint-Landry. A Lyon et à Rouen les registres de naissances apparaissent en 1555 (paroisse Sainte-Croix) et en 1535 (paroisse Saint-Gervais). Le premier recueil de mortuaires de Marseille appartenait à l’église Saint-Martin ; il fut commencé en 1532.

    La naissance, le mariage et la mort, les trois principaux événements de la vie, n’étant pas constatés, au XVe siècle, la majorité des Français ne pouvait établir leur état que par la possession ; les usurpations ou les substitutions de noms et de prénoms étaient aisées. Pour les « personnes de qualité » ou les grandes familles, les obituaires — registre renfermant le nom des morts et la date anniversaire de leur sépulture afin de célébrer des offices religieux pour le repos de leur âme —, les nécrologes et divers documents tels que les chartes et les registres domestiques, permettaient de suppléer partiellement à l’absence des actes de l’état civil.

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  • Chasse pratiquée par les
    rois mérovingiens et les Francs
    (D’après « La chasse à travers les âges », paru en 1898)
     
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    Les chroniqueurs du temps nous disent que les rois de la dynastie mérovingienne furent d’ardents chasseurs. Si plusieurs d’entre eux perdirent la vie à la suite d’accidents causés par l’abus de cet exercice, certains durent aux animaux de la forêt de leur « ouvrir les yeux »...
     
     

    Clovis dut à la chasse sa victoire sur Alaric. Une biche poursuivie par des chasseurs lui aurait découvert un gué qu’il avait inutilement cherché. Ses fils et petits-fils héritèrent de ce goût national. Théodebert périt sous les coups d’un aurochs furieux. Chilpéric fut assassiné au retour d’une chasse, par le maire du palais Landri. Clotaire se fût noyé dans l’Aisne si l’un des chasseurs de sa suite, Authaire, ne l’eût retiré de la rivière. En 673, Childéric Il fut assassiné dans la forêt de Lagny pendant une partie de chasse.

    Le bon roi Dagobert (629-639), quant à lui, s’y exerça dès sa première jeunesse et, malgré la chanson ridicule dont les veneurs du XIXe siècle s’emparèrent pour composer la fanfare du lapin, ce fut un grand roi et un chasseur illustre, qui mérite que nous apposions ici son sceau. Un jour, chassant un cerf, Dagobert vit tout à coup la meute s’arrêter, saisie de respect ; le roi voulut en connaître la cause ; on creusa la terre et on découvrit les ossements du martyr saint Denis. Le roi d’Austrasie, Dagobert II, fut assassiné le 23 décembre 679 en chassant dans la forêt de Woivre, non loin de Montmédy, par son filleul, le Frison Grimoald.

    Dagobert chassant le cerf
    Dagobert chassant le cerf

     

    L’auteur des Moines d’Occident (tome II) mentionne un fait curieux pouvant servir à l’histoire du duel judiciaire, dont il paraît être le premier exemple connu. Gontran, fils de Clotaire, chassant un jour dans la forêt des Vosges, trouva les restes d’un aurochs qui venait d’être tué : son chambellan, accusé par le garde forestier d’avoir commis ce braconnage, demanda le combat judiciaire pour prouver son innocence ; il se fit remplacer par son neveu. Mais les deux adversaires s’étant entretués, Gontran fit lapider son chambellan. Une autre fois, le même prince fit subir la question à des nobles soupçonnés de lui avoir dérobé son cornet de chasse.

    Les seigneurs francs suivirent l’exemple des rois. Aussitôt que leur âge pouvait le leur permettre, ils apprenaient à monter à cheval, poursuivant d’abord les petits animaux, ce qui, peu à peu, augmentait leur vigueur, les endurcissait à la fatigue et leur inspirait ce courage viril qui, dans les combats corps à corps des temps mérovingiens, décidait habituellement de la victoire.

    Les Francs connaissaient dès cette époque la manière de démêler les voies et les traces des animaux, comme aussi celle de les attaquer et de les forcer à l’aide de chiens courants. L’historien de Childebert nous apprend qu’ « on découvrit dans les bois une bête très extraordinaire : c’était un buffle qui se tenait dans son fort. Le roi, très content de cette découverte, ordonne aux veneurs de faire pour le lendemain les préparatifs nécessaires, d’amener des chiens et de se procurer une ample provision d’arcs et de flèches. L’aurore ne paraissait pas encore, et déjà la troupe des chasseurs s’était mise en marche pour se rendre au fond de la forêt. A peine commençait-on à distinguer les objets, que chacun s’empresse à démêler d’un œil curieux les voies de l’animal. On découvrit enfin son gîte ; les chiens sont découplés, les veneurs le suivent, guidés par le cri des chiens. » Rien dans cette description n’est oublié. Nous assistons au rapport de la veille, puis au travail matinal des valets de chiens et des limiers, comme cela se pratiqua plus tard : la quête, le lancer, le laisser-courre, tout est décrit.

    Olifant en ivoire de saint Hubert
    Olifant en ivoire de saint Hubert

     

    Sous les derniers rois mérovingiens, on ne parle plus des chasses royales ; cependant ce fut sous Clotaire III que naquit, vers 657, le célèbre patron des chasseurs. Arrière-petit-fils de Clovis et fils de Bertrand, duc d’Aquitaine, Hubert chassait, le jour du vendredi saint de l’année 683, un superbe cerf dans la forêt des Ardennes, entre Andain et Bouillon. Au moment de l’hallali, soudain l’animal se retourne du côté du chasseur : une croix lumineuse brille entre ses bois. Hubert tombe à genoux ; il entend une voix qui lui reproche de chasser le jour anniversaire de la mort du Sauveur, et l’engage à changer de vie. Après la mort de saint Lambert, Hubert lui succéda sur le siège épiscopal de Liège et mérita par ses vertus d’être placé sur nos autels. Transporté, après sa mort, à l’abbaye d’Andain, qui prit plus tard le nom d’abbaye Saint-Hubert, le corps du saint devint bientôt le but d’un célèbre pèlerinage.

    Le roi carolingien Louis le Débonnaire l’inaugura par son exemple. Mais ce ne fut que deux cents ans après sa mort, au Xe siècle, que saint Hubert devint le patron des chasseurs et le grand guérisseur de la rage. La translation de son corps ayant eu lieu le 3 novembre 837, ce fut aussi le jour qui fut adopté par les veneurs pour célébrer avec pompe la fête de leur patron. Les moines de cette abbaye eurent une race de chiens célèbre, dite de Saint-Hubert ; chaque année, ils faisaient don au roi de France de ces chiens comme limiers.

    Saint Hubert, par Albrecht Dürer
    Saint Hubert, par Albrecht Dürer

     

    Du Fouilloux nous en donne plus tard un type dans sa Vénerie. « Autrefois, dans les campagnes, dit Leverrier de La Contrie, à la chapelle du vieux manoir, ou au fond des forêts, sur l’autel en ruines élevé, par la piété d’un pèlerin ou d’un chasseur en péril, à saint Hubert ou à Notre-Dame des Bois, un clerc, lisant un missel enfumé, dépêchait la messe du bienheureux patron ; autour se pressaient les veneurs, debout et découverts, la trompe au col, le couteau de chasse à la ceinture, les valets tenant les limiers à la botte, les piqueurs contenant sous le fouet la docile impatience des chiens couplés. A la consécration, les trompes faisaient entendre la Saint-Hubert : à ce bruit tant aimé, les chevaux hennissaient, les chiens se récriaient.

    « Cependant, le clerc bénissait le pain des veneurs qui devait, pendant l’année, préserver les chiens de la rage ; puis, quand la dernière prière s’envolait des lèvres, les veneurs étaient en selle et la chasse partait entraînante, avec ses voix pressées et confuses ; les chevaux dévoraient l’espace ; et le soir on disait les légendes naïves, les merveilleuses histoires ; on lisait les grands maîtres, le chevaleresque Gaston Phébus, le gai du Fouilloux, naïf conteur des mœurs de son temps ; c’était une belle fête que la saint Hubert. »

     

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