• Procès en sorcellerie : tragique destin
    d’une « petite sorcière » au XVIIe siècle
    (D’après « Archives historiques et littéraires du nord de la
    France et du midi de la Belgique », paru en 1837)
     
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    Le XVIIe siècle est émaillé de procédures d’où ressort une grande foi en la sorcellerie, tant du peuple que des magistrats chargés de l’administrer et de poursuivre sans pitié les personnes convaincues du « détestable crime de sorcellerie, magie et semblables inventions diaboliques ». Les archives du nord de la France nous révèlent par exemple le tragique destin de Marie, petite « sorcière » d’une dizaine d’années habitant le village de Préseau.

     

    Greffes et archives recèlent de nombreuses procédures à l’encontre des sorciers et sorcières qu’une législation traquait. Le 24 avril 1606, le conseil souverain d’Artois écrivit dans ce sens à la ville de Saint-Omer et aux autres juridictions de la province. Les résultats ne se firent pas attendre.

    L’année suivante Jean Bucquet, paysan d’Inchy-en-Artois, accusé de jeter des sorts fut condamné au bûcher par le conseil souverain d’Artois et livré aux flammes avec sa femme. Leurs enfants, Jean et Françoise Bucquet, âgés l’un de dix et l’autre de huit ans, également convaincus du crime de sorcellerie, obtinrent, vu la tendresse de leur âge, d’échapper à la mort, mais le conseil souverain compensa bien largement cette tolérance en ordonnant « qu’ils assisteroient aux supplices de leurs père et mère et seroient fustigés de verges ; qu’ils seroient détenus en prison dedans certaine maison qui seroit acquise aux frais etdépens de la gouvernance ou bailliage, y commettant un geolier, et où ils seroient souvent catéchisés et punis, s’ils s’obstinoient à nier leur crime. »

    Le même conseil d’Artois déclara par arrêt, en 1635, la malheureuse Pasquette Crespin, atteinte et convaincue de sorcellerie, et la condamna pour ce fait à être brûlée vive sur la Place d’Arras. A Morbecque, on montre encore la butte sur laquelle furent dressés les bûchers qui, à deux reprises, consumèrent deux femmes réputées sorcières.

    Trois sorcières sur le bûcher
    Trois sorcières sur le bûcher

     

    Enfin, le parlement de Flandre, par arrêt du 13 septembre 1679, soit trois ans seulement avant l’ordonnance libérale de 1682 — qui portera que les sorciers ne seront poursuivis que comme trompeurs, profanateurs et empoisonneurs —, condamnait la femme N*** à faire amende honorable, à être étranglée à un poteau, son corps brûlé, et ses cendres jetées au vent, pour avoir renoncé à son baptême, avoir été plusieurs fois, de nuit, aux assemblées des sorciers, avoir charnellement habité avec le diable, et en avoir acheté de la graisse avec quoi elle a maléficié Marie Boulanger.

    Mais il est un fait dont les annales ont conservé tous les détails, et qui mérite d’être relaté avec quelques développements. Une jeune fille (car il est à remarquer que presque tous les personnages accusés de sorcellerie appartiennent au sexe le plus faible qui semble appelé, en diverses occasions à remplacer la force par la ruse), une jeune fille donc, nommée Marie Carlier, naquit en 1630, au village pittoresque de Préseau (Nord), situé entre les villes de Valenciennes et du Quesnoy.

    Sa mère habitait une modeste chaumière ombragée par les hautes murailles du vieux château possédé jadis par les illustres maisons de Mérode et de Beaufort : cette femme, dont on ne connaissait pas le mari, avait dans la contrée une réputation faite en sorcellerie ; la petite Marie devait être une sorcière de pur sang ; aussi fut-elle, au dire des gens de l’endroit, initiée de bonne heure dans les secrets de la magie et les mystères sataniques. Voici ce que raconte à cet égard la procédure dont elle devint plus tard l’objet.

    Le 20 novembre 1639, la jeune Marie, alors âgée de 9 ans, retournant avec sa mère de Valenciennes à Préseau, un samedi jour de marché, aperçut de loin un gros de soldats qui erraient par la campagne ; c’étaient des coureurs Français de la garnison de Landrecies qui profitaient du repos de l’hiver pour mettre le temps à profit, et qui, vrais corsaires de terre ferme, rançonnaient sans lettres de marque, tous les habitants qu’ils rencontraient isolément. L’endroit paraissait merveilleusement choisi pour des détrousseurs de passants ; c’était au lieu dit les Fontinettes, dans un endroit désert et enfoncé au dessus du village de Marly. Les soldats, oubliant leur qualité de militaires et de Français, dévalisèrent les deux pauvres femmes et emportèrent tout ce qu’elles possédaient.

    La petite Marie se désolait, non de cette perte qu’elle ne comprenait pas, mais de l’affliction où elle voyait sa mère, quand celle-ci l’arrêta court dans un lieu où le chemin est aride et profondément creusé par lés ravins, sécha tout-à-coup ses larmes et lui dit : « Ma fille, veux-tu servir une belle demoiselle à laquelle toi obéissant toujours, tu seras en repos et à ton aise toute ta vie ? — Oui, mère, fit la petite. »

    A l’instant même une elle dame, vêtue de blanc, apparut devant elle sans qu’elle eut pu voir d’où elle sortait, et lui renouvela la même question en ajoutant à sa demande si elle renoncerait à crême et à baptême ; ce qu’ayant fait incontinent la petite, la dame blanche la marqua au bras, non sans une grande douleur de la part de Marie, selon le rapport qu’elle en fit. Le même jour, elle fut rencontrée, dit l’instruction, par quelque diable qui avait pris la forme d’un serviteur nommé Joly, lequel la déshabilla, l’oignit d’un certain onguent diabolique, puis la conduisit à la danse où se trouvait sa mère et d’autres femmes. D’après sa confession, Marie resta l’espace de deux ans tranquille et sans user de maléfice.

    A I’âge de onze ans, elle revit son diable Joly, qui lui fit réitérer sa renonciation au baptême et au saint-crême, et lui remit une poudre précieuse pour accomplir tout sortilège. Marie vint alors demeurer à Valenciennes chez un sien beau-frère, habitant sur la paroisse Saint-Jacques et qui avait deux fils. Ce parent l’ayant fortement battue un jour pour quelque désobéissance, elle conçut des projets de vengeance contre lui et, pour essayer son pouvoir magique, elle fit languir l’un de ses fils à l’aide de sa poudre, et donna la mort à l’autre.

    Peu de jours après, elle voulut faire ses Pâques en l’église Saint-Jacques sa paroisse ; elle se confessa au chapelain, comme cela fut prouvé par le registre de l’église, mais au moment d’avaler la sainte hostie, il sembla qu’une puissance surnaturelle s’opposait à son introduction dans le corps d’une sujette de Satan ; elle fut obligée de la rejeter de sa bouche pour la cacher sous une pierre. En outre, elle confessa d’avoir cohabité plusieurs fois avec son diable Joly.

    Elle déclara aussi qu’à la suite de quelque mécontentement, elle souffla un peu de sa poudre dans la bouche de la fille de la veuve Pésin, marchande de draps demeurant dans la rue Cardon ( aujourd’hui rue du Quesnoy), laquelle depuis ce temps partit possédée et fut diverses fois exorcisée dans l’église des révérends pères Jésuites, non sans une grande admiration du peuple Valenciennois qui se portait en foule à ce spectacle édifiant. Elle a fait languir plusieurs enfants, voire même mourir la fille de l’aumônier Hallier et d’autres encore, soit par haine, soit par jalousie.

    Tous ces faits, énumérés dans l’instruction, avaient pris quelque consistance dans un public crédule et passablement ignorant ; ils avaient été répétés parmi le bas-peuple, exagérés par les béates craintives et cancanières ; bref, ils attiraient déjà l’attention des autorités civiles et ecclésiastiques sur la brune Marie, quand un dernier fait, plus positif que tous les autres, vint décider son arrestation.

    Arrestation d'une sorcière au XVIIe siècle
    Arrestation d’une sorcière au XVIIe siècle

     

    Le 4 octobre 1643, jour de Saint-François, Marie ayant une velléité de se confesser, se rend à l’église et entre dans un confessionnal ; parvenue là, sa langue se glace dans sa bouche, sa parole refuse à se faire entendre ; elle ne peut prononcer un seul mot, si bien qu’elle est obligée de battre en retraite devant cette nouvelle marque de la puissance du démon. Sortie de l’église, et voyant que son diable qui l’avait empêchée de faire sa confession, la moleste encore, elle déclare elle-même aux pauvres qui se tenaient sous le porche du temple qu’elle est ensorcelée.

    Elle veut entrer dans le parloir des Récollets pour demander des secours aux Révérends frères contre le mal dont est elle atteinte ; ceux-ci accueillent sa confiance et la consolent spirituellement. Elle se retire alors plus calme, du moins en apparence, et va trouver un échevin en lui répétant qu’elle est ensorcelée, qu’elle a fait mourir son neveu et d’autres enfants de la ville.

    Le magistrat la voyant si jeune et si petite (elle avait alors treize ans), hésite de l’appréhender au corps, mais cependant dans l’intérêt du bien public , pour la décharge de sa conscience et surtout pour satisfaire aux ordres de la cour, il la fait conduire à la prison de la ville où elle continua ses aveux en déclarant avoir usé de maléfice envers la fille Pésin à l’aide d’une poudre qu’elle avait cachée dans les draps de sa boutique , où l’on pourrait encore en trouver un paquet. En effet, un zélé père Jésuite, envoyé chez la mère Pésin, rapporta le paquet de poudre.

    Cette malheureuse enfant, qu’on aurait dû mettre entre les mains d’un médecin instruit et prudent, plutôt que de la livrer au bras séculier, resta un an et demi en prison tandis qu’on envoya toutes les pièces de son procès aux universités de Douai et de Louvain, où les docteurs Wallons et Flamands s’évertuèrent longtemps sur cette cause délicate. Les facultés de médecine, les seules compétentes vu l’âge de la jeune fille, ne furent même pas consultées.

    On fit passer les avis des théologiens et des légistes à la cour de Bruxelles qui manda sans délai au magistrat de Valenciennes de faire exécuter Marie secrètement, vu sa jeunesse et sa petitesse. Le secret de l’exécution fut tout l’adoucissement qu’on crut devoir apporter à l’âge tendre de l’accusée et à son tempérament délicat. Il ne s’agissait pas d’atténuer la peine, mais seulement d’éviter d’émouvoir le public et d’exciter une pitié qui pût devenir embarrassante pour l’autorité.

    D’après ces ordres cruels, un beau matin de l’année 1645, les magistrats de Valenciennes se levèrent avant le jour, comme pour mettre à fin une entreprise utile, et se portèrent en corps vers la cour Saint-Denis, derrière l’Hôtel de Ville dont l’aurore dorait à peine les plus hautes murailles. Là la jeune Marie Carlier fut extraite du cachot où elle languissait depuis dix-huit mois, et amenée devant l’échafaud chargée de plus de fers qu’elle n’en pouvait porter. Elle venait précisément d’atteindre sa quinzième année, et ce jour, qu’elle aurait dû solenniser comme celui d’une fête de printemps qui ouvrait pour elle la vie de jeune fille, elle ne devait plus le voir finir.

    Le bourreau de la ville s’empara de sa tendre victime ; il parvint sans de grands efforts à la bâillonner, ses cris étant la seule opposition qu’elle eut pu mettre à ses desseins ; puis il l’attacha fortement à un pilori élevé dans la cour de la torture dont les portes avaient été soigneusement fermées pour rendre l’exécution plus sûre et plus secrète. L’on vit alors la douleur du serrement des cordes rappeler pour un moment, sur le visage décoloré de Marie, la couleur de la santé. Elle ne dura qu’un instant : l’exécuteur releva d’une main sa longue chevelure et de l’autre, d’un coup de son damas, il sépara du tronc la tête de la jeune fille au moment où le premier rayon du soleil levant venait de l’éclairer.

    Le soir, on fit enlever le corps de la petite sorcière, comme on l’appelait, et on l’enterra à petit bruit et à la lueur des torches dans un fossé près l’Attre-Gertrude, sur le glacis de la ville entre les portes Cambrésienne et Cardon, lieu qui était déjà de funeste mémoire dont la terre paraissait destinée à recouvrir toutes les grandes infortunes.

     

     

     

     

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  • Présages et ordalies par le pain,
    la paille, la charrue
    (D’après « Le pain » paru en 1909)
     
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    Nous ne devons pas nous étonner que le pain et le blé soient doués de vertus prophétiques, et qu’ils excellent à marquer des présages ainsi que divers objets avec lesquels ils ont été en contact et qui appartiennent à leur domaine, tels que paille et instruments de culture, charrue, herse, faucille, fléau, etc.
     
     
     

    Les exemples abondent, nous n’en citerons que quelques-uns, sans nous astreindre ni à les présenter en un ordre strict que comporte difficilement la matière, ni à toujours les accompagner d’éclaircissements.

    Quand une maison brûle, si le pain sur la table est entièrement consumé, le malheur en veut à la famille et la demeure sera bientôt détruite par un nouvel incendie. Nuit de Saint-Sylvestre, pour connaître ce qui vous arrivera l’année d’après, regardez dans le four tout noir et écoutez bien les bruits que vous entendrez. Ce procédé n’est pas à la portée des gens dépourvus d’imagination. Le four est ici un équivalent magique du sein de la Terre.

    Cuisson du pain (Extrait d'un manuscrit du XVe siècle)
    Cuisson du pain (Extrait d’un manuscrit du XVe siècle)

    En cette même nuit, piquez un couteau dans le pain pour une heure ou deux. Si des miettes adhèrent, année pluvieuse. Si la lame est humide, année de disette. Voulez-vous adresser au sort des questions personnelles ? Pensez votre demande, mais rien n’en dites. Jetez sur la table cinq boulettes de pain. Si elles tombent en croix, réponse affirmative ; elle est négative si elles affectent tout autre forme. Des boulettes, c’est bien, des grains d’orge ou de blé, ce serait encore mieux.

    Pain cuisant, en partie se déchirant, noces prochaines. Pain cuit fendu tout à fait et séparé en deux ou trois tronçons, tristes nouvelles, mort d’un proche, cœur blessé.

    Le mariage sera-t-il heureux ? Dans une assiette d’eau, jetez de l’avoine ; si elle surnage, bon signe, sinon non. Au dîner de noces, faites rafle des débris de pain laissés par les convives, et, sans mot dire, cachez-les dans votre armoire. La personne mourra première dont le pain est premier à moisir. Effet de sympathie.

    Nuit de Saint-André, faites un pilot de farine ; au matin si votre petite pyramide s’est éboulée, réglez vos comptes avec le monde et avec Dieu, préparez-vous à faire mort chrétienne. La nuit du 17 juin, une goutte miraculeuse tombe du ciel dans le Nil et lui donne le pouvoir de grossir et d’enfler. C’est la crue qui va commencer, et tous les habitants vont et viennent le long du fleuve, tâchant dans l’obscurité de discerner la chute de la malheureuse goutte. Après le coucher du soleil, il en est qui, tentant la Providence, pétrissent de la farine dont ils font des boulettes sur lesquelles ils impriment chacun son cachet et les laissent toute la nuit sur la terrasse, sous la rosée qui descend des étoiles. Au matin ils les regardent attentivement. Une boulette sans fissure appartiendrait à quelqu’un qui ne vivrait plus longtemps, mais une boulette largement fendillée présage longue vie.

    Un des communiants mourra bientôt si dans le saint ciboire il se trouve une hostie en trop, rien qu’une. Si après avoir bien balayé, on est surpris de voir encore une paille sur le plancher, on aura bientôt des hôtes, et cela s’explique ainsi : aux temps du bonhomme Jadis, on festoyait sur des pailles et jonchées. Vous rencontrez deux pailles en croix sur votre chemin ? C’est une invitation à retourner sur vos pas. Vous passez outre. Gare qu’une autre croix se dresse bientôt sur une tombe que vous devinez. Gare encore si une botte de paille tombe du grenier sans raison suffisante. Pensez donc ! Les morts sont couchés sur la paille. Et gare si un brin de paille tombe sur le dos d’une poule qui l’emporte sans y faire attention. Et si la paille porte épi, bientôt on emportera un jeune homme au cimetière.

    Un vol a été commis. Que le maître assemble la maisonnée, distribue à tous et à chacun des pailles de même longueur qu’il se fera rendre quinze ou vingt minutes après... Celle du voleur aura allongé. Le procédé réussit au moins une fois, un jour que le voleur se trahit en mordant le bout de sa paille pour la faire paraître plus courte. « Mon petit Jean, si le pain que te donne Bonne Maman se casse et s’ébrigaille dans tes mains, c’est que tu aurais oublié de faire ta prière. Ma petite Jeanne, si le couteau de maman qui te sert à goûter ne veut pas aller droit, c’est que tu as menti, pas n’est un long temps ».

    Mais voici quelque chose de plus étonnant que tout le reste. Quelqu’un s’est noyé, il s’agit de retrouver son corps. Eh bien ! Cuisez un pain, sur sa croûte écrivez le nom de l’homme disparu, puis jetez la miche à l’eau, et suivez ses mouvements. Elle cherchera sa direction, flottera ici et là, en apparence au gré du vent et des courants, et finira par s’arrêter sur le cadavre.

    Plus encore que la pioche ou le joug, la charrue a été de tout temps chose sacrée. En Russie et en Allemagne, on dit que, pour préserver un village des épidémies, il n’est meilleur moyen que de dresser à l’entour un sillon avec une charrue traînée par deux vaches blanches, par des vaches noires, il n’importe. Le procédé nous remet en mémoire le rite prescrit par les augures de l’Etrurie pour la fondation des villes, et que suivit Enée pour l’établissement d’Eryx en Sicile.


    La charrue (Extrait de
    Les Miracles de Notre-Dame - XIVe siècle)

    L’ordalie par le soc de la charrue portait le nom technique de judicium ferri ou d’examen pedale. Des socs au nombre de six, neuf ou douze étaient rangés sur le sol à intervalles égaux, on les avait chauffés à rouge, et l’accusé prouvait son innocence s’il pouvait marcher, sans être blessé, sur le fer incandescent. Cette épreuve était imposée aux laboureurs, aux paysans et, en général, au menu peuple. Quant aux nobles, ils avaient l’avantage le plus souvent d’en appeler au jugement de Dieu par l’épée et de s’administrer des coups d’estoc et de taille en fait de preuves et d’arguments.

    Dans son Superstition and Force, Lea rapporte, d’après la Gazette de Bombay,

    un fait de ce genre qui s’est passé à Oudaïpour, en Inde, en 1873. Un cultivateur, pour se disculper de quelque méfait, fut obligé de tenir un soc chauffé à blanc dans ses mains nues ou à peu près, car les feuilles de pipoul dont il les avait enveloppées ne leur donnaient qu’une protection illusoire : le pipoul, plante sacrée, n’avait dans l’espèce qu’une signification religieuse. Jacob Grimm le remarquait déjà : c’est parce que la charrue était un objet sacré que la justice en appelait à son témoignage. On l’employait pour contrecarrer les malices des jeteurs de sorts, pour mâter et dompter les suppôts du Diable. Et comme on comptait par feux les familles d’un canton, l’on comptait par charrues les exploitations agricoles d’un district. Les paysans français évaluaient les superficies de terrains arables par charrues, journaux ou journées de labourage ; et c’est pour s’accommoder à leur langue que la métrologie officielle a adopté la désignation d’ares et d’hectares.

    Suivant l’ancien droit germanique, la Trêve de Dieu ou la Paix du Roi devait s’étendre autour du castel, demeure du monarque suzerain, au nord et au septentrion, au levant, au couchant, sur une étendue de terrain qu’on déterminait en mesurant dans chaque direction trois milles - vingt-et-un kilomètres environ - plus trois largeurs de champ, plus trois largeurs de sillon, plus neuf grains d’orge rangés bout à bout. Ce qui prouve, remarque encore J. Grimm, que le grain d’orge était l’unité qu’on mettait à la base des mesures de surfaces. Il y avait aussi la paille comme mesure de longueur, à laquelle se rapporte mainte superstition encore vivace au début du XXe siècle, entre autres celle de mesurer un malade avec des pailles, et, selon que sa taille a varié, le lendemain ou trois jours après, il doit guérir ou mourir.

    Il n’est de meilleure preuve de la haute vénération qu’entretenaient nos ancêtres pour la charrue que la rigueur extrême avec laquelle ils en défendaient la propriété. Qui dérobait une charrue était condamné à mort ; il était réputé sacrilège et non moins coupable que s’il avait volé des vases sacrés dans une église. La charrue, disait-on, est de Dieu qui sacre le paysan avec le hoyau, comme le noble avec l’épée et le roi avec le sceptre.

     

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  • Premier miracle de Lourdes
    lors du siège de la ville
    par Charlemagne en 778
    (D’après « L’Écho des jeunes », paru en 1903)
     
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    À en croire une légende tirée d’un texte du XIIIe siècle du moine anglais Marfin, Lourdes n’a pas attendu le XIXe siècle pour donner dans l’oeil de la Vierge, et avait déjà depuis plusieurs siècles le don des miracles. L’épisode historique s’y déroule à la fin du VIIIe siècle, lorsque Charlemagne, en pleine guerre contre les Sarrasins, vient assiéger le château dit de Mirambel.
     
     
     

    Vers le VIIe siècle, les Sarrasins s’établirent en ce lieu qui plus tard s’appellera Lourdes, et leur chef y bâtit l’imposant château qui existe encore et qui commande aussi bien les routes de Bigorre et du Béarn que celle qui se dirige vers le haut des Pyrénées par le bord du Gave.

    A la fin du VIIIe siècle, Mirat, un des descendants de ce chef, qui s’était fait chrétien et vouait un culte spécial à la Vierge, se retrancha dans ce château et dans la ville, avec les habitants de tous les environs, et arrêta ainsi la marche victorieuse de Charlemagne (778) qui, avec une grande armée, débouchait dans la plaine de Tarbes et, après avoir tout soumis sur son passage, voulait suivre la vallée du Gave pour aller châtier et soumettre ceux qui osaient encore lui résister sur les deux versants des Pyrénées.

    Avec cet orgueilleux conquérant, venait une horde d’évêques, de moines et de prêtres qui, faisant succéder l’action du goupillon à celle du sabre, répandaient la terreur sur un pays que les militaires venaient de dévaster. Mais l’ensemble des forces du souverain dut marquer une halte devant Lourdes.

    Charlemagne assiégeant le château de Lourdes. Vitrail de la chapelle du château
    Charlemagne assiégeant le château de Lourdes. Vitrail de la chapelle du château

     

    En effet, depuis trente-huit jours, Charlemagne, son armée et ses noirs corbeaux étaient arrêtés par le château de Mirat, forteresse devant laquelle on aurait pu passer, mais qu’on désirait posséder pour couvrir une retraite qui pouvait être et fut rendue nécessaire par le peuple qui allait bientôt démontrer sa valeur dans les gorges de Roncevaux.

    Pendant ce temps, Mirat et les siens résistaient, avec vaillance, et, dans les fréquentes sorties, décimaient l’armée assiégeante. Pour le réduire, on ne comptait plus que sur la famine, qui, déjà, exerçait ses ravages dans le château et dans la ville qui se trouvait, et se trouve encore, à ses pieds.

    Or, pendant que Mirat recevait une députation de Charlemagne lui offrant une capitulation honorable et lui conseillant de ne pas faire mourir de faim tant de braves gens, un de ses homes entra, portant une truite encore frétillante qu’un aigle venait de laisser tomber dans la cour du château. Mirat saisit la truite et, la portant à l’envoyé du conquérant, lui dit : « Vous êtes en grande erreur, si vous pensez que nous manquons du nécessaire : la Vierge, notre patronne, nous fournit chaque jour les vivres dont nous avons besoin, et voilà un des poissons frais qu’elle vient de nous envoyer. Je pense que vous n’en mangez pas de semblables dans votre camp ; veuillez le porter à votre puissant seigneur pour qu’il puisse manger convenablement. »

    « En ce qui se rapporte à nos affaires, continua-t-il, dites à votre maître que je ne désire lui faire aucun mal, que je le laisserai passer tant qu’il voudra, mais que je ne lui permettrai point d’entrer dans le château de mes pères. »

    Charlemagne fut grandement surpris en apprenant que Mirat et ses gens nageaient dans l’abondance au lieu d’être mourants de faim comme il pensait. Turpin, l’évêque du Puy-en-Velay, qui possédait dans son diocèse une très importante succursale de la maison miraculeuse de la Vierge, et qui accompagnait Charlemagne, vit dans cette manifestation de la mère du Christ une claire intention de protéger Mirat et les siens. Aussi fit-il comprendre à Charlemagne le danger de combattre un individu possédant de si hautes protections et obtint-il de lui l’autorisation d’arranger les choses de son mieux.

    Le roi des Francs et futur empereur d’Occident avait été au demeurant très impressionné par l’intervention de la Vierge en faveur de Mirat. Il résolut donc de ne plus combattre contre celui qui possédait cette céleste et puissante protection, et aussitôt, demanda et obtint de Mirat une entrevue dans laquelle il lui fit observer que la Vierge qui lui envoyait des vivres était la même qui faisait d’autres miracles en son diocèse du Puy-en-Velay, et que le mieux pour lui était de se soumettre au représentant de ladite Vierge, qui n’était autre que l’évêque lui-même.

    Blason de la ville de Lourdes
    Blason de la ville de Lourdes

     

    Mirat se laissa convaincre et il fut convenu qu’il se soumettrait, non à Charlemagne, mais à Notre-Dame. Comme marque de soumission et hommage, Mirat s’engagea à remettre chaque année, au représentant que laissa l’évêque du Puy, une botte de foin. Le premier tribut fut payé sur-le-champ et le représentant de l’évêque installé dans ses fonctions en un local des plus confortables.

    Dans la journée même, Charlemagne et son armée se mettaient en marche par l’étroite vallée du Gave de Pau, pendant que Mirat faisait remonter la même rivière pour procurer aux siens la nourriture de laquelle ils avaient un bien grand besoin. Depuis lors, Mirat et tous les siens devinrent de fidèles adorateurs de cette Vierge miraculeuse qui semble avoir fait de Lourdes son séjour de prédilection.

    Le chef maure reçut le baptême et prit le nom chrétien de Lorus. Le château, jusqu’alors appelé Mirambel, prit le nom de Lorus, qui aurait donné son nom à la ville de Lourdes. Cette légende explique le blason de la ville qui représente un aigle déployé tenant en son bec un poisson au-dessus de la forteresse.

     

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  • Préjugés populaires sur
    les « envies » des femmes enceintes
    et leurs influences sur la formation
    de leur enfant
    (D’après « Bulletin de la Société d’antrhopologie de Paris », paru en 1891)
     
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    C’était jadis une croyance très répandue que les marques sur la peau, présentées par les enfants à la naissance, le devaient à l’influence de l’imagination de la mère pendant la grossesse : un enfant naissait avec un naevus vasculaire, c’était une tache de vin, une envie de vin ; s’il s’agissait d’un naevus pigmentaire plus ou moins foncé, c’était une envie de café ou de chocolat. On considérait l’enfant comme portant les « envies » de sa mère, attribuant même à nos ancêtres lointains la possibilité de modeler ainsi l’embryon conçu.
     
     

    En allant plus loin, dans cette direction, on admet souvent que les difformités congénitales, portant sur les membres, les malformations des mains, des pieds, de la tête, se rattachent à de violentes impressions de la mère, qui auraient eu un contrecoup direct sur le fœtus. Cette croyance ancienne s’est traduite dans le langage populaire par le terme d’envie, qui est employé indistinctement pour désigner la cause et l’effet. La mère a une envie, l’enfant porte une envie.

    Foetus (par le médecin suisse Jakob Rüff, XVIe siècle)
    Foetus (par le médecin suisse
    Jakob Rüff, XVIe siècle)

    Ces préjugés populaires, si profondément enracinés, remontent à la plus haute antiquité. Les penseurs les plus éminents, à toutes les époques, les plus grands savants jusqu’à la fin du dix-huitième siècle ont accepté et propagé les idées qui ont parfois encore cours sur ce sujet, aussi bien dans le peuple que parmi les gens du monde.

    Moïse, dans la Genèse, rapporte l’artifice qui aurait réussi à Jacob pour avoir des agneaux tachetés. Laban ayant promis d’abandonner à Jacob tous les agneaux tachetés qui naîtraient dans ses troupeaux, ce dernier « prenant donc des branches vertes de peuplier, d’amandier et de platane, il en ôta une partie de l’écorce, en sorte que les endroits d’où l’écorce avait été ôtée parurent blancs, et les autres auxquels on l’avait laissée,

     

    demeurèrent verts ; ainsi, ces branches devinrent de diverses couleurs. Il les mit ensuite dans les canaux qu’on remplissait d’eau, afin que lorsque les troupeaux y viendraient boire, ils eussent ces branches devant les yeux et qu’ils conçussent en les regardant. Ainsi il arriva que les brebis, étant en chaleur et ayant conçu, à la vue des branches de diverses couleurs, eurent des agneaux tachetés de diverses couleurs. »

    Voltaire, avec son scepticisme railleur, s’étonnait que les brebis, qui avaient toujours les yeux fixés sur l’herbe qu’elles broutaient, ne produisissent pas des agneaux avec une toison verte. Il est probable que Jacob n’avait imaginé ce stratagème que pour masquer des moyens beaucoup plus efficaces, connus de lui, pour produire, par le croisement, des agneaux à la robe tachetée. Les éleveurs savent distinguer, à certaines taches pigmentaires de la muqueuse de la bouche, les brebis blanches qui sont aptes à procréer des jeunes dont la robe sera colorée.

    Dans l’antiquité grecque, nous trouvons d’illustres philosophes ou savants qui croient fermement que la mère, par un effort puissant de l’imagination, peut, en quelque sorte, modeler l’embryon qu’elle a conçu. Empédocle, d’Agrigente, qui était, d’ailleurs, un partisan de la métempsycose, c’est-à-dire de la transmigration des âmes immatérielles dans d’autres corps que ceux qu’elles avaient primitivement habités, admettait aussi que des images reçues dans le cerveau d’une femme pouvaient être transportées sur son fruit.

    Voici comment Amyot, dans sa belle traduction des œuvres de Plutarque (Des opinions des philosophes, p. 457, ch. XII, liv. V), nous rapporte l’opinion d’Empédocle : « Empédocle, tient que par l’imagination de la femme en la conception, se forment les enfants, car, souvent, des femmes ont été amoureuses d’images et de statues, et ont enfanté des enfants semblables à icelles. » Dans le Traité d’Hippocrate sur la superfétation, dont l’authenticité a été très contestée, et qui a été attribué avec beaucoup de vraisemblance à son gendre Polybe, nous relevons le passage suivant : « Si les femmes grosses ont un désir de manger de la terre ou du charbon et qu’elles le satisfassent, les enfants, lorsqu’ils viennent au jour, montrent sur la tête les marques de ces substances. »

    Il y aurait un rapport direct entre le désir, l’envie proprement dite de la mère et la marque de l’enfant, d’après Hippocrate ou d’après les livres hippocratiques. Chez les Romains, le préjugé des Grecs se transmet comme le prouve le texte suivant de Pline : « Les ressemblances du fœtus tiennent, sans doute, à l’imagination sur laquelle on pense que beaucoup de circonstances fortuites exercent de l’influence, la vue, l’ouïe, le souvenir et les images qui frappent au moment de la conception. La pensée même qui traverse subitement l’esprit de l’un ou de l’autre parent passe pour déterminer ou altérer la ressemblance. Aussi, y a-t-il plus de différence chez l’homme que chez les autres animaux ; la rapidité des pensées, la promptitude de l’esprit et la variété des dispositions impriment des marques diversifiées ; tandis que les autres animaux ont des esprits immobiles, également uniformes dans chaque espèce et dans chaque individu de la même espèce ».

    Galien accueille volontiers l’opinion formulée par Pline, car il rapporte, dans un de ses ouvrages, l’histoire suivante, qu’il semble avoir puisée dans Soranus, qui vivait antérieurement à lui. « J’ai lu, dit Galien, qu’un homme très laid, mais riche, désirant avoir un bel enfant, en fît peindre un très beau et recommanda à sa femme de fixer, au moment de l’acte vénérien, les yeux sur ce portrait ; elle le fit, et, dirigeant pour ainsi dire tout son esprit et toute son attention vers cet objet, elle mit au monde un enfant qui ne ressemblait pas à son père, mais parfaitement au modèle du tableau ».

    Plus près de nous, Fernel, médecin du roi Henri II, qu’on a appelé le Galien moderne, est très affirmatif sur le pouvoir de l’imagination dans la procréation des enfants : « Je tiens pour certain qu’il n’y a que la pensée qui dessine les figures et qui les modifie », écrit-il dans son De hominis procreatione. Ambroise Paré reproduit, avec complaisance, dans son traité Des monstres, des faits du genre de celui qui suit. Saint Jean Damascene dit avoir observé une fille velue comme un ours, parce que sa mère l’avait engendrée, lorsqu’elle avait sous les yeux la figure d’un saint Jean vêtu d’une peau avec son poil. Ailleurs, Ambroise Paré reconnaît que l’imagination de la mère peut imprimer des figures bizarres sur le fœtus, à l’instant de la conception seulement ; mais cette époque passée, il ne peut se persuader que l’imagination ait la moindre influence sur un corps formé.

    Tel n’est pas l’avis du célèbre philosophe Descartes, qui prétend, dans sa Dioptrique, « qu’il ne serait pas difficile de démontrer de quelle manière la figure d’un objet donné est parfois transmise par les artères d’une femme jusqu’à un membre quelconque du fœtus qu’elle porte dans son sein, et y imprime les taches connues sous le nom d’envies, qui font l’admiration des savants ».

    A cela, Demangeon a finement répliqué : « Il faut convenir que Descartes était bien peu communicatif de n’avoir pas voulu expliquer, puisqu’il le pouvait facilement, comment des figures toutes formées par l’imagination enfilent les artères pour gagner le fœtus ou le poussin, où elles arrivent intactes et sans avoir perdu un seul trait en route, malgré le tumulte et l’extrême division de la circulation artérielle, surtout dans le placenta, et malgré le petit saut que ces figures ne manquent pas de faire d’un individu à l’autre, à cause de l’interruption des vaisseaux conducteurs. »

    Anatomie de la femme enceinte (par le médecin suisse Jakob Rüff, XVIe siècle)
    Anatomie de la femme enceinte (par le
    médecin suisse Jakob Rüff, XVIe siècle)

    Montaigne, dans ses Essais, se fait l’écho des mêmes idées qui avaient cours de son temps : « Nous voyons, par expérience, que les femmes envoient aux corps des enfants qu’elles portent dans leur ventre les marques de leurs fantaisies, témoin celle qui engendra le maure ; et il fut présenté à Charles, roi de Bohême et empereur, une fille d’auprès de Pise, que la mère disait avoir été ainsi conçue à cause d’une image de saint Jean-Baptiste pendue à son lit. »

    Malebranche cite, dans Recherche de la vérité, avec une naïveté qui fait plus d’honneur au croyant qu’au philosophe, le fait suivant. « Il n’y a pas un an qu’une femme, ayant considéré avec trop d’attention un tableau de saint Pie, dont on célébrait la fête de la canonisation ; accoucha d’un enfant qui ressemblait

    parfaitement à la représentation de ce saint. Il avait le visage d’un vieillard, autant qu’en est capable un enfant qui n’a point de barbe. Les bras étaient croisés sur la poitrine, les yeux tournés vers la ciel, et il avait très peu de front, parce que l’image de ce saint, qui était élevée vers la voûte de l’église, en regardant le ciel, n’avait aussi presque point de front ; il avait une espèce de mitre renversée sur les épaules, avec plusieurs marques rondes aux endroits où les mitres sont couvertes de pierreries. Enfin, cet enfant ressemblait fort au tableau sur lequel sa mère l’avait formé par la force de son imagination. C’est une chose, que tout Paris a pu voir aussi bien que moi, parce qu’on l’a conservé assez longtemps dans de l’esprit-de-vin. »

    Gerard Van Swieten (le baron), le commentateur de Boerhaave, ne met pas en doute le pouvoir de l’imagination pour former les envies, comme le prouve la gracieuse histoire que nous puisons dans ses Commentaires. « Je vis, un jour, une jeune fille fort belle venir me consulter pour quelques accidents nerveux dont elle souffrait. Tout en l’interrogeant, j’aperçus sur son cou, sous un collier qu’elle portait, une chenille ; je m’apprêtais déjà à l’en débarrasser au moyen d’une chiquenaude, quand, souriante, elle me dit : Laissez-la, je l’ai depuis ma naissance. Elle m’autorisa gracieusement à regarder cette marque de plus près.

    « Je vis alors une chenille possédant les couleurs les plus belles et les plus variées, et même on apercevait fort nettement des poils ; de plus, grâce à sa proéminence au-dessus de la peau, on aurait pris aisément cette marque pour une chenille vivante, et sa ressemblance était tout aussi frappante qu’un œuf ressemble à un autre œuf. Cette jeune fille me dit que sa mère lui avait affirmé qu’étant enceinte d’elle, elle se promenait dans un jardin, quand une chenille lui tomba d’un arbre sur le cou, et qu’elle avait bien eu de la peine à s’en débarrasser. » On peut se demander, avec Demangeon, si Van Swieten, en cette occasion, n’a pas agi en baron avec sa charmante visiteuse (venustissima puella), et si l’amour n’avait pas un peu voilé ses yeux de médecin pour lui faire voir une chenille avec de si jolies couleurs, chenille, du reste, qu’il n’avait pas vue et qu’il affirme pourtant être ressemblante.

    Lavater, dont les travaux sur la physiognomonie eurent une si grande faveur et un si grand retentissement au XVIIIe siècle, définit ainsi les envies dans son Essai sur la physiognomonie : « Les défectuosités ou les marques que les enfants apportent quelquefois au monde et qui sont la suite d’une impression forte et subite reçue par la mère pendant la grossesse. » Puis, plus loin, il ajoute : « Quant à moi, il me semble que les faits sont trop nombreux et trop bien prouvés pour qu’un observateur impartial puisse révoquer en doute l’existence des envies. Je mets volontiers de côté tout ce que l’imagination y ajoute de faux et d’absurde ; mais combien d’enfants ne voit-on pas qui portent sur leur corps des figures ou des traits d’animaux, la couleur ou la forme d’un fruit, ou telle autre marque étrangère ? Tantôt c’est l’empreinte d’une main sur la même partie que la femme enceinte a touchée dans un moment de surprise ; tantôt c’est une aversion insurmontable pour les mêmes objets qui ont répugné à la mère pendant la grossesse... »

    Par conséquent, nous sommes obligés d’admettre pour vraie une chose qui, en elle-même, est absolument incompréhensible, par conséquent, il est décidé que l’imagination d’une femme enceinte, excitée par une passion momentanée, opère sur l’enfant qu’elle porte dans son sein.

    Dès la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, un mouvement de réaction positive se produit contre ces traditions erronées sur la cause des envies. Le temps des croyances est passé. Portail (dans Considérations sur la nature et le traitement des maladies de famille et des maladies héréditaires, 1814), Jacquin (dans Mémoires ou Observations sur les marques ou taches de naissance, article paru dans le Journal de médecine, de chirurgie et de pharmacie en 1812), Chaumer rejettent dans le domaine des fables tous les faits bizarres admis et répétés sans contrôle.

    Alibert dit à ce sujet dans Nosographie naturelle : « Tout ce que j’ai pu remarquer à cet égard, c’est que les altérations morbifiques de la structure de nos tissus ont lieu principalement chez les personnes douées d’une constitution lymphatique et scrofuleuse ; ce sont des écarts fortuits de la puissance de nutrition. » Murat formule dans le Dictionnaire des sciences médicales (article Envie) l’opinion suivante : « Des recherches exactes, des dissections bien faites ont depuis longtemps appris aux médecins que ces taches ou marques doivent être considérées comme une altération du tissu de la peau, produite par quelque maladie que le fœtus aura éprouvée à une époque plus ou moins avancée de son développement. »

    Dans De l’imagination considérée dans ses effets directs sur l’homme et sur les animaux, Demangeon, avec une rare élévation d’esprit et un sens critique des plus pénétrants, a beaucoup contribué à dissiper toutes les superstitions sur les envies qui avaient encore cours de son temps. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, l’illustre tératologiste, rejette absolument l’influence de l’imagination sur les malformations fœtales ; il cite, à ce propos, une anecdote plaisante dans l’Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation de l’homme et des animaux, qui montre jusqu’où la crédulité a pu être poussée.

    Il s’agit d’une jeune fille née à Valenciennes, pendant la Révolution, en l’an III, et qui portait sur le sein gauche un bonnet de la liberté. « Il n’y a, ajoute Geoffroy-Saint-Hilaire, rien de remarquable dans cette anomalie ; mais ce qui l’est beaucoup, c’est que le gouvernement de l’époque crut devoir récompenser, par une pension de 400 francs, la mère assez heureuse pour avoir donné le jour à une enfant parée, par la nature elle-même, d’un emblème révolutionnaire. »

     

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  • Prédiction faite en Inde à l’amiral
    Thomas Villaret de Joyeuse
    (D’après « La Province », paru en 1883)
     
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    Marin intrépide bravant sans cesse la mort au cours de campagnes durant lesquelles maintes fois il s’illustra, l’amiral Louis Villaret-Joveuse (nom qu’il prit sous la Révolution, car il était en réalité né Thomas Villaret de Joyeuse en 1747) entre dans la marine à l’âge de 19 ans et, après avoir été quelque temps dans les gendarmes de la maison du roi, obtient dans sa nouvelle carrière un avancement rapide et mérité lorsque, âgé de 36 ans et se trouvant alors en Inde, une sorcière lui prédit la cause exacte de sa mort...
     
     
     

    Villaret-Joyeuse commanda pendant dix campagnes les flottes de la République ; et, si le succès de cette lutte ne répondit pas à ses efforts, il n en déploya pas moins une persévérance héroïque et un grand courage en bravant des forces navales constamment supérieures.

    Il livra trois batailles sanglantes : celle du 1er juin 1794 qui permit de faire entrer à Brest un convoi de deux cents voiles venant d’Amérique pour nous secourir contre la famine ; et les combats d’Audierne et de Grounis. Jamais l’océan n’avait été témoin d’un engagement aussi terrible que celui que l’Amiral, sur l’ordre du représentant Jean Bon Saint-André, livra avec une poignée de jeunes marins contre une forte escadre anglaise. Là périt le vaisseau le Vengeur.

    Lors de la paix d’Amiens, il fut nommé par le premier consul capitaine général de la Martinique, rétrocédée à la France par le traité. Au renouvellement de la guerre, il disputa cette belle colonie aux Anglais pendant huit ans ; il ne la rendit qu’après un mois de siège, sans espoir de secours, lorsqu’il ne lui restait plus que 1800 hommes contre une armée de 20000.

    Cet intrépide soldat, qui sortit sain et sauf de mille dangers, qui se promenait à pas lents avec le plus grand sang-froid au milieu des boulets et de la mitraille, n’eut pas la chance de mourir au poste d’honneur ; il périt de la fièvre des lagunes à Venise, où Bonaparte l’avait envoyé à titre de gouverneur.

    Tandis qu’il se trouvait en Inde, à Chandernagor, à une trentaine de kilomètres au nord de Calcutta, une vieille Indienne, une sorcière, tira son horoscope en examinant les lignes du creux de sa main. C’était en 1783 : lorsque la nouvelle de la paix de Paris arriva aux Indes, le jeune Villaret venait de faire avec une grande distinction les belles campagnes de l’Amiral Suffren.

    Un jour, il se laissa entraîner par d’autres officiers de l’escadre à visiter en partie de plaisir la ville de Chandernagor ; mais le but principal de cette sortie était d’aller goûter la cuisine d’un hôtelier français très en renom, qui donnait des dîners comme à Paris. Ensuite on devait consulter la sorcière réputée pour ses prédictions infaillibles. Cédant volontiers à ce double attrait, chacun fit honneur au copieux et jovial festin afin de se dédommager des mauvais repas du bord, puis la troupe joyeuse se rendit chez la sibylle pour apprendre l’avenir.

    L’oracle leur fut beaucoup moins agréable que le banquet. La vieille devineresse fronça les sourcils en examinant leurs mains, et prétendit que les signes qu’elle y trouvait, méritant une étude approfondie, elle leur enverrait à domicile le thème de leur destinée. Pressé de connaître la sienne, Villaret lui déclare qu’il n’ignorait pas qu’il mourrait d’un coup de canon. « Jamais, répliqua-t-elle vivement ; les boulets ne peuvent rien sur toi ; c’est la fièvre qui te tuera ! » Et elle acheva sa triste prédiction par quelques détails qui, malheureusement, se trouvèrent trop bien confirmés.

    Cette histoire, si invraisemblable qu’elle puisse paraître, est cependant authentique. Villaret protestait, disant qu’il ne croyait pas un mot de cet horoscope. Mais lorsqu’il traversait un pays fiévreux, couvert de jungles ou de palétuviers, son cheval prenait le galop et ne s’arrêtait que lorsqu’il en était loin. Par contre, il ne sourcillait pas quand il se trouvait au milieu du feu de dix vaisseaux anglais ou de cinquante pièces de siège, de soixante mortiers vomissant les bombes et la mitraille. Ce n’est pas à dire qu’il dût moindrement sa bravoure au souvenir d’une prédiction, car il était doué naturellement d’une rare intrépidité et d’un sang froid-sans exemple, mais il n’est pas impossible que cette prédiction eût changé son courage en témérité et qu’elle lui ait fait oublier que de trop grands intérêts étaient attachés à sa personne pour qu’il lui fût permis de braver, sans nécessité, la mort.

    C’est à l’amiral lui-même que l’on doit de connaître ce détail intime de sa vie. Il l’a souvent raconté à ses amis, dont quelques-uns ont avoué que, quoiqu’il se moquât de sa prédiction, il en avait été frappé et en avait conservé un trop vif souvenir, pour ne pas y croire au moins à moitié.

    L’amiral Villaret-Joyeuse mourut donc exactement comme l’avait annoncé la prophétesse de Chandernagor. La fièvre des lagunes de Venise l’atteignit et l’emporta à l’âge de 64 ans.

     

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  • Le matin

    Le matin..............

    Et la première est d'un matin 
    Dit tout en bleu, dit tout en blanc, 
    Et la première est d'un matin 
    Ici pour le commencement,

    De paix d'abord, cloches sonnant, 
    Et Flandre étant - Vive la Rose -
    Douce à chacun à sa façon, 
    Suivant son bien, suivant ses choses.

    Or Mai mettant les fleurs en cause, 
    Et la première est d'un matin, 
    Or Mai mettant les fleurs en cause, 
    Et la première est d'un jardin,

    Voici qu'il sent le romarin, 
    Et qu'on dirait - Vive la Vie -
    Voici qu'il sent le romarin, 
    Et qu'on dirait qu'on se marie,

    Et la première est d'un matin 
    Ainsi de paix et d'ornement, 
    Avec du pain, avec du vin, 
    Ici pour le commencement.
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  • Je veux qu'on sçache au vray comme elle estoit armee

    Je veux qu'on sçache au vray comme elle estoit armee 
    Lors qu'elle print mon coeur au dedans de son fort, 
    De peur qu'à ma raison on n'en donne le tort, 
    Et de m'avoir failli qu'elle ne soit blasmee.

    Sa douceur, sa grandeur, ses yeulx, sa grace aimee, 
    Fut le reng qui premier fit sur moy son effort ; 
    Et puis de ses vertus un autre reng plus fort, 
    Et son esprit, le chef de ceste grande armee.

    Qu'eusse-je fait tout seul ? je me suis laissé prendre ; 
    Mais à son esprit seul je me suis voulu rendre. 
    C'est celuy qui me print, qui à son gré me méne,

    Qui de me faire mal a eu tant de pouvoir :
    Mais puis qu'il faut souffrir, je me tiens fier d'avoir 
    Une si grand' raison d'une si grande peine.
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  • Doucette voix qui confortes mon âme

    Doucette voix qui confortes mon âme, 
    Oeil gracieux qui réjouis le mien, 
    Front de relief où gît mon entretien, 
    Sucré baiser que du coeur je réclame,

    Esprit humain, le trésor de ma dame, 
    De tous ces dons le plus souverain bien, 
    Sur qui l'effort de fortune, qui trame 
    Tous nos malheurs, jamais ne pourra rien,

    Mignarde voix, flatte-moi à toute heure, 
    Oeil, mon mignon, de peur que je ne meure, 
    De tes rayons toujours regarde-moi,

    Front tant bien fait, permets que je te vois, 
    Coeur et esprit, donnez-moi tant de joie 
    Qu'heureux je vive hors de peine et d'émoi !
     
    ...François Scalion de VIRBLUNEAU vers 1560 - vers 1610
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  • Néère

    Mais telle qu'à sa mort pour la dernière fois,
    Un beau cygne soupire, et de sa douce voix,
    De sa voix qui bientôt lui doit être ravie,
    Chante, avant de partir, ses adieux à la vie,
    Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort,
    Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort :

    " Ô vous, du Sébéthus Naïades vagabondes,
    Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes.
    Adieu, mon Clinias ! moi, celle qui te plus,
    Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus.
    Ô cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages,
    Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages,
    Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours
    Néère tout son bien, Néère ses amours ;
    Cette Néère, hélas ! qu'il nommait sa Néère,
    Qui pour lui criminelle abandonna sa mère ;
    Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux,
    Aux regards des humains n'osa lever les yeux.
    Oh ! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène
    Calme sous ton vaisseau la vague ionienne ;
    Soit qu'aux bords de Paestum, sous ta soigneuse main,
    Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin ;
    Au coucher du soleil, si ton âme attendrie
    Tombe en une muette et molle rêverie,
    Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi.
    Je viendrai, Clinias ; je volerai vers toi.
    Mon âme vagabonde à travers le feuillage
    Frémira ; sur les vents ou sur quelque nuage
    Tu la verras descendre, ou du sein de la mer,
    S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air ;
    Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive,
    Caresser en fuyant ton oreille attentive. "
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