• Anéen (L’), jeu chevaleresque en hommage
    à la bravoure d’habitants de Valenciennes
    (D’après « Les hommes et les choses
    du Nord de la France », paru en 1829)
     
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    C’est suite à l’acte héroïque de courageux habitants de Valenciennes qui étaient parvenus à appréhender Van Een, brigand flamand saccageant et violant, que fut créée la compagnie à cheval des Puchots, en l’honneur de laquelle fut bientôt instituée une fête mettant en scène le mannequin Anéen, guerrier colossal tournant sur un pivot et cible de tous les coups
     
     
     

    Depuis le 8 septembre de l’an 1008 que la ville de Valenciennes fut délivrée de la peste par un cordon miraculeux dont la Vierge entoura ses murs, on promena tous les ans, à l’extérieur de la ville, ce précieux ruban dans une riche châsse d’argent couverte de pierreries, en suivant les mêmes sinuosités que forma le saint Cordon lorsqu’il ceignit la cité. Telle fut la mystique origine de la Procession de Valenciennes.

    Or, il advint qu’en une année de malheur la banlieue de cette ville fut empestée d’une autre manière : c’était le flamand Van Een, brigand déhonté qui saccageait les fermes, violait les filles et dévalisait les marchands. Il fut assez abandonné de Dieu pour convoiter Notre-Dame du Saint-Cordon ; il aimait beaucoup les vierges, surtout celles chargées d’or et d’argent. Il guetta donc la nôtre au sortir de la ville, tomba dessus, et l’enleva de vive force au milieu d’un clergé nombreux et de fidèles désarmés qui passèrent de leurs cantiques saints à des imprécations méritées.

    La Vierge entoure la ville d'un cordon, aidée par un ange (5 et 7 septembre 1008)
    La Vierge entoure la ville d’un cordon, aidée par un ange (5 et 7 septembre 1008)
    Miniature d’Hubert Cailleau extraite d’un manuscrit de 1553 de Louis de la Fontaine
    © Institut de recherche et d’histoire des textes

     

    Les habitants des faubourgs, instruits les premiers de ce vol impie, montèrent à cheval, s’armèrent à la hâte et coururent sus au brigand. Ils eurent le bonheur de l’atteindre et de ramener saine et sauve la fierte du Saint-Cordon, au grand contentement de la population valenciennoise.

    De ce jour date la formation d’une compagnie à cheval, dite des Puchots, composée des norretiers, ou habitants des faubourgs ; ils eurent le privilège d’escorter tous les ans Notre-Dame du Saint-Cordon à la procession du 8 septembre, et de battre la campagne autour de la ville pour éviter tout accident semblable à celui de Van Een. On ne s’en tint pas là : le magistrat de Valenciennes, pour reconnaître le courage des cavaliers du faubourg, institua en leur honneur une espèce de carrousel, ou de course de bague qui avait lieu tous les ans le 9 septembre.

    Les Puchots seuls avaient le droit d’y courir en grande tenue ; c’est-à-dire en habit écarlate, espèce d’uniforme de chevau-légers. Le mannequin qui tenait les bagues fut appelé Van-Een, et par corruption Anéen ; il était représenté en guerrier colossal, tournant sur un pivot ; sa main droite tenait un écusson d’où sortaient les anneaux, sa main gauche était armée d’un fouet qui frappait vivement le coureur malhabile dont la lance avait touché trop haut et fait pivoter le géant.

    Basilique Notre-Dame du Saint-Cordon (Valenciennes)
    Basilique Notre-Dame du Saint-Cordon (Valenciennes)

    Ce jeu chevaleresque tirait son origine d’Orient et avait été plusieurs fois imité dans les fêtes données par les souverains du Moyen Age ; François Iers’en amusa dans ses carrousels et les chroniques du temps nous rappellent qu’en novembre 1601, le bon roi Henri IV célébra la naissance de son fils par un Jeu de l’homme armé, où les jouteurs combattaient un mannequin, habillé en Maure et placé sur un pivot, de sorte que les coups portés ailleurs que dans le tronc et au visage, faisaient tourner le personnage, qui rendait alors aux maladroits de rudes coups de lance ou d’estramaçon.

    Ces burlesques carrousels se maintinrent longtemps à Valenciennes où la constance des habitants changeait peu de chose dans les jeux et les habitudes publics : on les suspendit un moment mais on les renouvela en 1669 ; un sculpteur assez célèbre

     

    dans le pays, Gillis, avait su tirer de son ciseau une statue d’Anéen qui eut quelque réputation comme ouvrage d’art ; elle fut malheureusement détruite à la Révolution, sous le prétexte que l’effigie du brigand Van Een avait un caractère de féodalité, et de fait il portait un écusson ! Ce crime de « lèse-égalité » fit condamner le voleur de grand chemin à être brûlé en compagnie d’une foule de blasons, armes, sceaux, cachets et effigies royales.

    Nouveau phénix, Anéen sortit de ses cendres après la chute du Directoire, lorsqu’un nouveau besoin de fêtes et de plaisirs se fit alors sentir ; sa seconde vie fut courte et Anéen fut détrôné à tout jamais par une froide statue de Minerve qui sert aux courses de bague ordinaires et publiques. Cependant, dans la première moitié du XIXe siècle, les plus vieux habitants de Valenciennes conservèrent un doux souvenir de l’ancien jeu et on les entendait fréquemment se servir de l’expression « tirer à l’Anéen » pour « courir à la bague ».

     

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  • Âme (De l’) des femmes
    et du « ma homme » féodal
    (D’après « Revue des questions historiques » paru en 1892
    et « Bulletin de la Société académique de Laon » paru en 1855)
     
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    Selon une légende ayant toujours cours parmi certains auteurs de notre XXIe siècle, la question de l’existence de l’âme des femmes aurait été discutée par l’Église lors du second concile de Mâcon qui se tint en 585, un examen minutieux ruinant cette affirmation et nous montrant par ailleurs que le mot homme désignait, sans notion de sexe, un individu, l’époque féodale usant plus tard d’un artifice linguistique singulier pour nommer les femmes vassales
     
     
     

    Le célèbre chroniqueur et historien Grégoire de Tours (538/539-594) rapporte dans son Histoire des Francs l’anecdote suivante au sujet du concile de Mâcon de 585 : « Il y eut dans ce synode un évêque qui disait que la femme ne pouvait pas être appelée homme. Cependant il se tint tranquille lorsque les évêques lui eurent rendu raison, en alléguant le passage du Vieux Testament qui dit qu’au commencement, quand Dieu créa l’homme, il les créa mâle et femelle, et leur donna le nom d’Adam, ce qui veut dire homme de terre, appelant ainsi du même nom d’homo la femme et l’homme. D’ailleurs, Notre-Seigneur Jésus-Christ est aussi appelé le Fils de l’homme, parce qu’il est né de la sainte Vierge, qui est une femme. Lorsqu’il changea l’eau en vin, il lui dit : Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? etc. Élucidée par beaucoup d’autres témoignages, cette question fut ainsi assoupie. »

    Cette historiette a toujours eu quelque chose d’obscur. Grégoire ne dit pas pourquoi cet évêque se formalise du nom de homo appliqué à la femme : cela aurait équivalu à se révolter, on ne sait pourquoi, contre l’usage universel de la langue, et se plaindre qu’elle fût trop riche. En effet, tandis que le français, comme les autres idiomes néolatins, ne possède pas de terme générique pour désigner tous les individus humains sans exception de sexe, et se voit obligé de reprendre celui des deux termes spécifiques qui désigne l’individu mâle (homme), le latin, comme le grec et comme l’allemand, possède, outre les deux termes spécifiques (vir — homme — et femina ou mulier — femme, le premier au sens biologique, le second au sens social — pour le latin), un terme générique désignant, d’une manière abstraite, tout individu appartenant à l’espèce humaine. L’existence de ce terme générique est un avantage pour les langues qui le possèdent : il en augmente la clarté, il empêche toute confusion, il facilite la discussion philosophique et théologique. On ne voit donc pas en quoi il pouvait donner lieu aux critiques de l’évêque dont parle Grégoire de Tours.

    Le poète chevalier et la Dame. Enluminure extraite de Codex Manesse, par Bergner de Horheim (première moitié du XIVe siècle)
    Le poète chevalier et la Dame. Enluminure extraite de Codex Manesse,
    par Bergner de Horheim (première moitié du XIVe siècle)

     

    Tout devient clair si l’on tient compte des circonstances suivantes. De même que dans les trois langues mentionnées ci-dessus, le terme générique — homo, en latin — est souvent employé pour désigner un individu déterminé de sexe masculin, de même il arrivait en latin qu’on l’employât pour désigner un individu du sexe féminin. Cette acception spéciale du mot était en vigueur depuis l’époque la plus classique, et survécut chez les écrivains du Moyen Age.

    Toutefois, eu tolérant l’usage, les grammairiens latins n’entendaient pas que l’on pût faire varier le genre grammatical du mot selon le sexe auquel il était appliqué. Homo, de même que heres et parens, dit Charisius, doivent toujours être du genre masculin, même quand ils sont employés pour désigner des individus du sexe féminin. Ainsi, en parlant d’une femme, on ne pourra pas l’appeler, par exemple, mala homo, on devra dire malus homo.

    Il ne semble pas que les écrivains du haut Moyen Age aient respecté cette interdiction formulée par les grammairiens. L’exemple suivant emprunté à Grégoire de Tours, atteste au contraire qu’ils avaient fait de homo un mot de deux genres. Racontant une visite qu’il fit à Ingoberge, veuve du roi Caribert Ier — roi de Paris de 561 à 567 —, il écrit : « Accessi fateor, vidi hominem timentem Deum, quae, cum me benigne excepisset », etc.

    Plus tard, à l’époque féodale, cet usage incorrect semble s’être généralisé dans la langue politique, puisqu’il existe des chartes où des seigneurs appellent des femmes qui sont leurs vassales, homo meahomo nostra. Rappelons qu’à cette période de l’Histoire, le sol se trouvait divisé en une multitude de fiefs ou domaines nobles d’une étendue fort variable, et dont certaines portions détachées étaient tenues sous le nom d’arrière-fiefs par des seigneurs placés sous la mouvance, c’est-à-dire, sous la dépendance du seigneur principal ou seigneur suzerain. Il résultait de cet état de choses que le propriétaire d’un arrière-fief ne pouvait succéder dans sa terre ni en aliéner aucune partie sans le consentement de son suzerain ; et ce dernier, en signe de l’autorité qu’il exerçait sur lui, l’appelait ordinairement mon homme (homo meus), expression qui avait, à la longue, remplacé l’ancienne façon de parler d’après laquelle on disait notre fidèle (fidelis noster).

    Maximilien Melleville, fondateur de la Société académique de Laon, explique que lorsqu’il s’agissait pour le seigneur principal d’accorder l’investiture d’un arrière-fief à une femme, ou d’autoriser l’aliénation qu’elle en voulait faire, il ne pouvait dire ma femme ; cette expression équivoque eût été contraire aux lois de la bienséance et aurait désagréablement sonné aux oreilles de nos aïeux, si pleins de respect pour le sexe, si attentifs à garder son honneur.

    Ils cherchaient donc à échapper à cet inconvénient par une faute de langage, et ils disaient d’elle ma homme, comme s’il y eut de leur temps des hommes dans les deux sexes, ou que la femme placée à la tête d’un fief acquît par cela seul les qualités viriles de l’homme. Un exemple en est donné dans le cartulaire de Prémontré, rédigé vers la fin du XIIIe siècle ; mais la pièce sur laquelle il se trouve est datée de 1225. C’est un acte par lequel Pierre de Viry, seigneur de Commenchon, approuve la vente faite à l’abbaye de Prémontré par Elvide de Maneux, sa homme (homo mea), d’un muid de froment mesure de Saint-Quentin, à percevoir annuellement sur le moulin d’Achery. Les deux mots : homo mea, y sont écrits en toutes lettres et avec une netteté telle qu’on ne peut soupçonner ni une erreur de lecture ni un lapsus linguae de la part du copiste.

    On voit maintenant sur quoi portait l’observation de l’évêque dont parle Grégoire de Tours. Il n’admettait pas que homo pût être traité comme un mot épicène, et désigner indifféremment des individus de l’un ou de l’autre sexe. Encore moins devait-il tolérer l’abus de langage qui consistait à dire illa homo. On lui fit observer que l’usage des livres saints lui donnerait tort, puisque l’on y voit employer le mot homo dans le sens qu’il critiquait, et, dit Grégoire de Tours, il se tint pour satisfait.

    Cela prouve qu’il était de bonne composition, et qu’il n’attachait pas à son observation plus de valeur qu’elle n’en méritait, car, en réalité, la réponse qu’on lui lit ne rencontrait qu’une partie de son objection, ainsi qu’on vient de le voir.

    Vassal prêtant serment à son suzerain. Illustration parue dans Histoire de France (Tome 1) de Gustave Gautherot (1934)
    Vassal prêtant serment à son suzerain. Illustration parue
    dans Histoire de France (Tome 1) de Gustave Gautherot (1934)

     

    Des mêmes paroles de cet évêque, certains savants des siècles suivants ont prétendu tirer la preuve que le concile de Mâcon avait discuté la question de savoir si les femmes avaient une âme. L’origine de cette légende se trouve peut-être exclusivement dans la vicieuse traduction du texte de Grégoire exposant le scrupule de l’évêque : Extetit etiam in hoc sinodo quidam ex episcopis, qui dicebat mulierem hominem non posse vocitari. Voici comment ce passage est rendu par Guizot : « Il y eut dans ce synode un des évêques qui disait qu’on ne devait pas comprendre les femmes sous le nom d’hommes. »

    Il est inévitable qu’avec un peu de mauvaise volonté, un lecteur qui ne peut pas retourner à l’original se persuade que, d’après cet évêque, les femmes ne participaient pas de la nature humaine, partant qu’elles n’avaient pas d’âme. Et une fois en si beau chemin, rien n’empêche d’aller jusqu’au bout et de soutenir que le concile avait formellement déclaré qu’elles n’en avaient point. On n’y a pas manqué.

    Ajoutons, enfin, qu’il n’est nullement prouvé que la question du genre grammatical de homo avec lequel l’époque féodale prit quelques libertés, ait été débattue par le concile de 585. En effet, les conciles du VIe siècles avaient d’autres préoccupations : ils légiféraient sur tous les besoins sociaux, élaboraient le code de la civilisation eu lieu d’en disséquer la langue.

    Les actes du concile ont été conservés : ils se composent de vingt canons, se rapportant aux plus importants devoirs des fidèles et du clergé ; il n’y est pas question du sens de homo. Grégoire de Tours ne nous dit pas non plus que ce soit le concile qui a discuté la question ; son texte permet de croire que c’est en dehors des séances qu’elle aura été traitée dans des conversations privées. Au surplus, Grégoire n’assista pas au concile, qui était une réunion plénière des évêques du royaume de Gontran, roi de Bourgogne et d’Orléans de 561 à 592 : en effet, en sa qualité de sujet de Childebert II — roi d’Austrasie de 575 à 596 —, Grégoire n’y fut pas invité, et ne put connaître que par autrui ce qui s’y passa.

     

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  • Accents sur la lettre e
    et abandon de l’écriture gothique
    (D’après « Mélanges littéraires, philologiques
    et bibliographiques », paru en 1818)
     
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    Avant le règne de François Ier, qui débuta en 1515, on ne trouve aucun e accentué dans les manuscrits ni dans les livres imprimés, et cependant les différentes valeurs de l’e étaient déjà tellement distinctes, que, pour certains noms terminés en é, on écrivait ai. Si la distinction entre le u et le v, de même que celle entre le i et le j, est bien établie dès le XVIIe siècle, l’e accentué s’imposa en revanche plus tardivement, notre langue n’accouchant de l’accent circonflexe qu’au début du XVIIIe siècle. Et en 1814, la lettre e hérita par ailleurs temporairement d’un accent dit moyen sous l’impulsion de la célèbre imprimerie Didot.
     
     

    Après la publication, en 1529, du Champ fleury au quel est contenu l’art et science de la deue et vraye proportion des lettres antiques, de Geoffroy Tory (vers 1480 - 1533), l’ajout des accents sur le e fait l’objet de propositions, le choix s’affirmant lentement avec la parution, au milieu du XVIe siècle, du Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne.

    Mais le lexicographe et imprimeur royal Robert Etienne (1503-1559), dont le dictionnaire, paru en 1539, constitue le plus ancien dictionnaire latin et français, n’admettait l’accent aigu sur le e que lorsque cette lettre était en fin de mot. Ce n’est qu’en 1600 et 1615 que l’on inventa réellement l’accent aigu formant le é.

    Robert Estienne
    Robert Estienne

     

    L’accent grave est, quant à lui, postérieur à 1706. L’érudit Joseph Scaliger (1540-1609) prétend cependant que le libraire-imprimeur vénitien Alde Manuce (1449-1515) est le premier qui a introduit dans le latin l’accent grave, la virgule et le point-virgule ; et qu’avant lui personne n’en avait fait usage. Cette assertion demande une explication ; car elle donnerait à entendre qu’avant Alde Manuce, il n’existait ni accent, ni virgule ; ce qui serait faux : disons donc que la plupart des signes de ponctuation sont fort anciens, mais que l’usage de les désigner tels que nous nous en servons maintenant, c’est-à-dire la valeur que nous leur donnons, est assez moderne.

    Il n’est pas inutile, sur le sujet de la ponctuation ancienne, de consulter le tome III du Nouveau traité de diplomatique. On y trouve tout ce qui regarde la ponctuation des anciens ; les interponctions des inscriptions lapidaires et métalliques, des manuscrits et des diplômes ; les divers usages des points, des virgules et des accents ; les marques de corrections, de renvois, d’exponctions, de transpositions, etc. ; les obèles, astérisques, lemnisques, guillemets, réclames, et les divers autres signes employés dans l’écriture antique.

    L’accent circonflexe est postérieur à 1730, c’est-à-dire à l’époque où l’abbé Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, écrivain, diplomate et académicien, écrivait sur l’orthographe un livre alors contrarié et mal apprécié : Projet pour perfectionner l’orthographe des langues de l’Europe. Il observe que chacune de ces innovations fit d’abord crier ceux qu’il désigne comme les gens à routine, contre ceux qu’ils appelle les novateurs ; mais que la convenance et le besoin l’emportèrent sur les arrêts mêmes de l’Académie.

    Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre
    Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre

     

    À l’occasion de la parution, en 1814, d’une édition annotée de la Henriade de Voltaire, l’imprimerie Didot l’aîné imagina en 1814 un nouvel accent appelé moyen, et qui, devant être placé sur l’e, tenait le milieu entre l’accent grave et l’accent aigu, à peu près comme le son de l’e dans zèle tient le milieu entre le son de l’e grave dans procès et le son de l’eaigu dans bonté. La forme que Didot donna à cet accent moyen est toute simple : c’était un trait vertical, ne penchant ni à droite comme l’accent aigu, ni à gauche comme l’accent grave.

    Il devait servir à fixer l’accentuation qui variait dans tous les dictionnaires pour l’e des mots règnerèglesèchefièvrelièvresacrilègefève, etc. Didot publia une petite dissertation sur cette heureuse innovation en tête de l’édition de la Henriade, qui fait partie de sa belle collection des meilleurs ouvrages de la langue française. Il fit usage de l’accent moyen dans ce volume ainsi que dans tous ceux qui le suivirent.

    Passons à la distinction que l’on a faite entre la voyelle u et la consonne v d’une part, entre la voyelle i et la consonne j d’autre part, surtout dans les livres imprimés. On prétend que le premier qui a fait cette distinction, est Louis Elzevir, de Leyde, qui a commencé à imprimer en 1595, et qui a fini en 1616 ; mais il n’a adopté cette distinction que dans les lettres de bas-de-casse, c’est-à-dire dans les lettres courantes ou minuscules. Quant aux majuscules ou capitales, c’est Lazare Zetzner, de Strasbourg, qui, le premier, a distingué, en 1619, les mêmes lettres voyelles des consonnes. On lui doit l’U rond voyelle et le J consonne à queue.

    Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne
    Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne
    (édition de 1549)

    Malgré cette innovation dont on devait sentir l’utilité, on employa longtemps encore le V comme voyelle, et l’I comme consonne. Qu’on ait ainsi agi dans le style lapidaire, rien n’est plus naturel ; ces sortes de lettres y sont de rigueur, parce qu’elles doivent ressembler aux caractères employés par les anciens Romains dans leurs inscriptions ; mais il est ridicule, dans l’écriture courante, de confondre des voyelles et des consonnes qui doivent être si distinctes à cause de la prononciation.

    Ajoutons qu’il n’y a guère plus de deux siècles et demi qu’on prononçait françois, comme saint François, au lieu de français. Boileau nous en fournit la preuve dans la satire III, intitulée Le Repas, publiée en 1667 :

    A mon gré le Corneille est joli quelquefois.
    En vérité, pour moi, j’aime le bon françois.

     

    Si la prononciation n’eût pas été telle, Boileau, si exact sur la rime, n’eût pas employé celle-ci, même en se moquant du personnage qu’il fait parler ainsi.

    Disons enfin un mot sur la prononciation vicieuse du Q dans quis et quam, avant le philosophe et grammairien Pierre de La Ramée (vers 1515 - 1572) : on prononçait kiskis et kankan, au lieu de quisquis et quamquam. Quand cet habile professeur voulut rectifier cette prononciation, il éprouva les plus grandes difficultés et se fit beaucoup d’ennemis. Les deux ouvrages qu’il publia contre Aristote en 1543, lui en avaient fait bien davantage, et l’avaient même fait condamner par le Parlement. Lors de ses querelles sur la prononciation du Q, un mauvais plaisant dit : « Cette maudite lettre Q fait à elle seule plus de kankan que toutes les autres lettres ensemble. »

     

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  • Académie de musique : ancêtre
    du Consevatoire National et instituée
    par Charles IX au XVIe siècle
    (D’après « La Mosaïque », paru en 1834)
     
     
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    La fondation de l’Académie de musique et de poésie, ancêtre du Conservatoire National de Musique, remonte à une époque beaucoup plus éloignée que celle qui lui est généralement assignée. Charles IX fut en effet sollicité en ce sens dès le XVIe siècle, et donna son autorisation car estimant que les exercices qui s’y feraient seraient « à l’honneur de Dieu, et accroissement de notre Etat, et à l’ornement du nom du peuple français ».
     
     

    Déjà, lorsque Louis XIV, en 1669, autorisa l’ouverture d’un théâtre pour la représentation des drames lyriques par des lettres-patentes, dans lesquelles, en témoignage de sa haute faveur, il déclarait que « gentilshommes, demoiselles et autres personnes pourraient chanter aux dits opéras sans déroger à leur noblesse et privilèges » ; déjà, près d’un siècle auparavant, Charles IX avait permis, avec une égale bienveillance, l’établissement d’une Académie de musique. Les actes officiels, relatifs à cette institution, abondent en documents curieux.

    Les sieurs de Baïf et de Courville exposèrent au roi Charles IX, en 1570, que depuis trois ans ils travaillaient « avec grand étude et labeur assidüel à remettre sus, pour l’avancement de la langue française, tant la façon de la poësie que la mesure et règlement de la musique, anciennement usitée par les Grecs et les Romains, et qu’ils avaient déjà parachevé quelques essais mesurés mis en musique mesurée, selon les loix, à peu près, des maîtres de la musique du bon et ancien âge ».

    Ils demandaient, dans l’intérêt public, et aussi pour recueillir le fruit de leur peine, qu’il leur fût permis « de dresser, à la manière des anciens, une académie composée de compositeurs, de chanteurs, de joueurs d’instrumens et d’honnêtes auditeurs », qui serait une pépinière « d’où se tireroient un jour poëtes et musiciens, par bon art instruits et dressez ». Ils soumettaient, en même temps, au roi, un projet de règlement.

    Charles IX, après avoir pris l’avis de la reine, des princes du sang et des grandes et notables personnes du conseil, accorda l’autorisation demandée. « Parce que nous avons toujours eu, dit-il dans ses lettres-patentes, en singulière recommandation, à l’exemple de très-bonne et très-louable mémoire le roi François, notre ayeul, que Dieu absolve, de voir partout celuy notre royaume les lettres et la science florir, et mesmement en notre ville de Paris où il y a un grand nombre d’hommes qui y travaillent et s’y étudient chaque jour ; et que l’opinion de plusieurs grands personnages tant législateurs que prêtres anciens, ne fait à mépriser, assavoir, qu’il importe grandement pour les mœurs des citoyens d’une ville que la musique courante et usitée au pays soit retenue sous certaines loix, d’autant que la pluspart des esprits des hommes se conforment et comportent selon qu’elle est, de façon que, où la musique est désordonnée, là volontiers les mœurs sont dépravées, et où elle est bien ordonnée, là sont les hommes bien morigénez.

    « Et à ce que à notre intention, ajoutait-il ensuite, ladite Académie soit suivie et honorée des plus grands, nous avons libéralement accepté et acceptons le surnom de protecteur et de premier auditeur d’icelle, parce que nous voulons et entendons que tous les exercices qui s’y feront soyent à l’honneur de Dieu, et accroissement de notre Etat, et à l’ornement du nom du peuple françois. »

    Quelques-unes des dispositions du règlement, auquel les lettres-patentes donnaient entière approbation, méritent d’être rapportées. Les auteurs commençaient par définir dans une sorte de préambule la perfection musicale à laquelle ils voulaient arriver, « afin, disaient-ils, que par ce moyen les esprits des auditeurs accoutumez et dressez à la musique, se composent pour estre capables des plus hautes connaissances, après qu’ils seront répurgez de ce qu’il pourrait leur rester de la barbarie ».

    L’Académie devait être fondée et entretenue, indépendamment du produit des recettes, au moyen d’une cotisation faite par des auditeurs en titre (de véritables actionnaires) : les directeurs se réservaient le droit d’admettre ou de refuser à leur gré, non seulement tel ou tel auditeur en titre, mais encore tel ou tel auditeur accidentel. Les musiciens étaient tenus de jouer tous les dimanches, « deux heures d’horloge durant », pour le plaisir des auditeurs ; ils étaient tenus, en outre, de faire tous les jours les répétitions nécessaires et d’accepter les parties que leur assigneraient les entrepreneurs, « lesquels, était-il dit, ils seront obligé de croire pour ce qui sera de la musique ».

    Chacun des auditeurs devait recevoir un médaillon, comme carte d’entrée ; cette carte était toute personnelle, « et avenant le cas où quelqu’un auditeur iroit de cette vie à l’autre », ses héritiers étaient obligés de rapportes le médaillon sous peine de cent livres d’amende. Deux dernières dispositions, que l’on peut recommander aux méditations des directeurs modernes, étaient ainsi conçues :

    « Les auditeurs, pendant que l’on chantera, ne parleront, ni ne s’accouteront, ni ne feront bruit, mais se tiendront le plus coy qu’il leur sera possible, jusqu’à ce que la chanson qui se prononcera soit finie, et durant que se dira une chanson, ne frapperont à l’huis de la salle qu’on ouvrira à la fin de chaque chanson pour admettre les auditeurs attendans. »

    Malgré l’approbation si formelle donnée par le roi, et malgré toute la maturité avec laquelle le règlement avait été rédigé, le parlement, dont la sanction était nécessaire, loin d’être unanimement convaincu de la moralité de l’entreprise, craignait, au contraire, qu’elle ne tendît à efféminer, amollir et corrompre la jeunesse.

    Aussi pour le désarmer, les directeurs, dans leur requête afin d’enregistrement, invitaient-ils douze de ces messieurs à assister gratis à une représentation, et offraient-ils au premier président, à l’un des plus vieux conseillers, au procureur-général et à l’un des avocats du roi, d’être de fait et de nom les réformateurs de l’Académie « pour avoir l’œil à ce que rien ne s’y fasse à l’avenir qui soit contre les lois et bonnes mœurs ».

    Ces propositions eurent un bon résultat, car les lettres-patentes furent enregistrées, après toutefois que l’épreuve demandée eut été faite et que l’Université de Paris eut donné son assentiment.

     

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  • Questions préalable et préparatoire :
    usages du temps jadis
    appliqués pour les crimes capitaux
    (D’après « Revue rétrospective », paru en 1835)
     
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    Employée à l’égard des accusés déjà condamnés à mort ou pour obtenir la révélation de leurs complices, la question préalable, après laquelle l’exécution avait immédiatement lieu, fut abolie en France par la déclaration du 1er mai 1788, la question préparatoire, qui avait lieu au cours du procès pour les crimes capitaux, ayant quant à elle été supprimée en vertu de la déclaration du 24 août 1780
     
     

    On avait recours à la question préparatoire pour compléter la conviction de l’accusé, lorsque les autres preuves n’étaient pas suffisantes pour asseoir la condamnation. Ordinairement elle était prononcée sans réserves de preuves, ce qui signifiait que si l’accusé n’avouait rien, il était renvoyé absous.

    Mais les juges pouvaient l’ordonner avec réserves de preuves, indiciis manentibus ; dans ce cas, quoique l’accusé n’avouât rien, il pouvait être condamné à toutes sortes de peines pécuniaires ou afflictives (comme aux galères perpétuelles), excepté à la peine de mort (ordonnance de 1670, titre XIX) ; de sorte que, sous l’ancienne législation, la culpabilité du patient était, dans ce cas, considérée tout à la fois comme insuffisamment démontrée, puisque l’on employait la question pour avoir l’aveu de l’accusé, et comme suffisamment prouvée, puisque une condamnation perpétuelle pouvait s’ensuivre. Aussi voit-on l’ordonnance de 1670, titre XIX, article 1, et titre XXV, article 13, présenter la question en même temps comme un simple moyen d’instruction et comme une peine afflictive.

    La question préparatoire et la question préalable se divisaient en ordinaire et extraordinaire, suivant la durée ou la violence du tourment ; mais il était rare que l’on n’employât que l’ordinaire. La durée de la question était d’environ une heure un quart ; souvent elle dépassait de beaucoup cette limite. Damiens y fut laissé pendant deux heures un quart, relate Dumont dans son Style criminel (1778). Quel que fût le genre de la question, on avait soin que l’accusé, avant de la subir, eût été huit ou dix heures sans manger, écrite Jousse dans le tome 2 de son Commentaire.

    L’information se composait de trois interrogatoires. Le premier avait lieu sur la sellette, avant que l’accusé fût lié ; le second pendant les tourments, et le troisième sur le matelas, où l’on plaçait l’accusé après la question. Au commencement de chacun d’eux, le juge devait faire prêter à l’accusé le serment de dire la vérité, précaution extrêmement utile.

    Les formes prescrites par l’ordonnance de 1670, toutes sévères qu’elles fussent, n’approchaient pas cependant de celles de l’ordonnance de 1539, due au célèbre chancelier Poyet. Alors, un accusé pouvait, par exemple, sur de simples indices, être appliqué plusieurs fois à la question pour le même fait.

    Les moyens employés pour donner la question variaient suivant les parlements et même suivant les localités. Dans le ressort de Paris, dont le bailliage de Reims faisait partie, il y avait deux sortes de questions, l’une à l’eau par extension, l’autre aux brodequins. La première avait été d’abord la plus usitée ; on employait la seconde surtout pendant l’hiver ou à l’égard des accusés d’une faible constitution.

    La question par l'eau
    La question à l’eau

     

    Pour donner la question à l’eau, on faisait asseoir l’accusé sur une espèce de tabouret de pierre ; on lui attachait les poignets à deux anneaux de fer, distants l’un de l’autre, tenant au mur derrière lui, et les deux pieds à deux autres anneaux, fixés au plancher devant lui. On tendait toutes les cordes avec force, et, lorsque le corps du patient commençait à ne plus s’étendre, on lui passait un tréteau de deux pieds de haut sous les reins ; puis on tendait encore les cordes jusqu’à ce que le corps fût bien en extension. Alors le questionnaire, aidé d’un homme qui tenait une corne de bœuf creuse, prenait le nez de l’accusé, et le lui serrant pour le contraindre d’avaler, versait de l’eau dans la corne et en faisait avaler au patient quatre coquemars, de deux pintes et demie chacun, pour la question ordinaire, et quatre coquemars de plus pour l’extraordinaire, avec le grand tréteau de trois pieds et demi (Mémoire instructif pour faire donner la torture, etc., joint à un arrêt du Parlement de Paris, du 18 juillet 1697 ; Muyart, Lois criminelles).

    Pour donner la question aux brodequins, qui était, sur la fin, la plus usitée, on faisait asseoir le criminel et, après lui avoir attaché les bras, on lui plaçait, des deux côtés de chaque jambe posée d’aplomb, deux planches, l’une en dedans et l’autre en dehors, que l’on serrait en les liant sous le genou et au-dessus de la cheville. Ensuite on liait les jambes ensemble avec de pareilles cordes, placées aux mêmes endroits. On frappait alors des coins de bois entre les deux planches, au milieu des genoux et entre les chevilles. La question ordinaire était de quatre coins, et l’extraordinaire de huit, explique Muyart dans Lois criminelles. Cette question était aussi usitée dans le Poitou (Hubert, Pratique judiciaire, 1627), dans le Parlement de Dauphiné, etc.

    Au bailliage d’Orléans, l’usage était, pour la question ordinaire, de mettre une clé de fer entre les revers des deux mains du condamné, liées avec force l’une sur l’autre, derrière le dos ; et, avec un câble passé dans une poulie pendante au plancher, on élevait à un pied de terre le condamné, portant un poids de 180 livres attaché au pied droit. Pour l’extraordinaire, on le levait jusqu’au plancher avec un poids de 250 livres, et on lui donnait trois secousses en forme d’estrapade, en sorte que ceux qui y étaient appliqués y perdaient presque tous connaissance. Cette rigueur paraissant excessive, le Parlement de Paris ordonna, par arrêt du 18 janvier 1697, que les officiers du bailliage donneraient la question à l’eau, ou par les brodequins, suivant qu’ils le jugeraient à propos. (Serpillon, Code criminel, 1767, tome II).

    Ce mode était aussi usité dans le Gâtinois, à une époque un peu plus ancienne. Lorsque le patient était enlevé en l’air, ses bras, liés derrière son dos, tournaient par le poids, à l’envers sur ses épaules, et lorsqu’il était descendu, il fallait les lui redresser (Coilard , les Procédures civiles et criminelles, 1585).

    Au bailliage d’Autun ( Parlement de Dijon), l’usage était d’attacher l’accusé sur une table à roulettes, d’un demi-pied de haut seulement, et percée de trous, où passaient les cordes qui liaient le patient, nu en chemise, par les bras, les jambes, les cuisses et le corps, de façon à ne pouvoir remuer. On lui mettait auparavant des espèces de brodequins ou de bottines, qui lui enveloppaient les pieds et les jambes jusqu’aux genoux. Ces brodequins étaient de mauvais cuir spongieux, appelé baudrier. Le questionnaire faisait rouler la table à un pied de distance d’un grand feu de bois et de charbon ; il avait auprès de lui, dans une chaudière sur un trépied, douze pintes d’huile bouillante ; avec un bassin il versait de cette huile sur les jambes et les pieds de l’accusé : l’huile pénétrait au travers de ce mauvais cuir spongieux ; les jambes et surtout les pieds du patient en étaient brûlés et même en partie calcinés. Les interrogatoires ne pouvant être que très longs à rédiger, le supplice durait ordinairement deux heures ou une heure et demie suivant le nombre des crimes, parce que le patient, plus occupé de ses douleurs que de ses réponses, jurait et s’emportait pendant le supplice.

    Dans son Code criminel, Serpillon, à qui nous empruntons ces détails, ajoute : « Je n’ai vu donner cette question que deux fois, l’une par mon prédécesseur à un nommé Dévelai, de la paroisse de Broie. La table ayant été approchée trop près du feu, la flamme courut aux brodequins, au moyen de l’huile répandue sur le carreau ; le patient perdit connaissance ; ses jambes furent si fort brûlées, qu’il fallut les couper l’une et l’autre. Les interrogatoires n’ayant par conséquent pu être finis, l’accusé fut renvoyé. Il a vécu plus de trente ans après, sans pieds et même sans jambes.

    « Il y a environ vingt-cinq ans que nous fûmes encore forcés de condamner à la question préparatoire le nommé Auribant, de la province de Planché, en Nivernais, accusé de dix ou douze crimes, la plupart des assassinats de grand chemin, sans qu’il y en eût un seul parfaitement prouvé. Je pris toutes les précautions possibles pour prévenir l’inconvénient où était tombé mon prédécesseur ; je veillai, surtout, à ce que le chariot ne fût pas approché trop près du feu ; mais le grand nombre des crimes sur lesquels les interrogatoires devaient porter les fit encore durer plus de deux heures. Les tourments furent si grands, que les cris continuels du patient l’empêchaient d’entendre et de répondre. Il était cependant si robuste qu’il soutint le supplice sans rien avouer, même après qu’il fut détaché ; ainsi il fut aussi renvoyé. Il eut les doigts des deux pieds si fort calcinés, qu’il s’en arracha, le même jour, les os avec des tenailles. »

    Au Parlement de Besançon, la question ordinaire était une espèce d’estrapade : l’accusé était, comme à Orléans, élevé en l’air avec une corde attachée à ses mains liées derrière le dos. Pour l’extraordinaire on suspendait à ses orteils un gros poids de fer ou de pierre, et, pour mieux lui faire sentir la douleur, on lui donnait différentes secousses d’un bâton, dont on frappait sur la corde. (Muyart, Institutes, etc. 1757 ; Jousse, Justice criminelle, 1771, tome II).

    La question aux brodequins
    La question aux brodequins

     

    Au Parlement de Bretagne, on donnait la question au feu, en approchant du feu, les jambes nues du patient assis et attaché sur une chaise de fer, ce qui se faisait par degrés.

    Au Parlement de Rouen, on serrait le pouce ou un autre doigt ou une jambe de l’accusé, avec une machine de fer ou valet ; on lui serrait les deux pouces pour la question extraordinaire. Suivant Bruneau (Observations sur les matières criminelles, 1715), on élevait de plus, par ce moyen, l’accusé en l’air. Quelque variés que puissent paraître les divers genres de tortures usitées dans le petit nombre de juridictions dont nous venons de parler, il paraît qu’avant l’ordonnance de 1670, les espèces de tourments l’étaient encore davantage.

    « En diverses provinces, dit Lebrun (Procès civil et criminel, 1624), les juges se servent d’autres divers « instruments, comme de viotes, de l’eau pour l’avalement de la serviette, de vinaigre, de l’huile instillée par le gosier, de poix ardente, des œufs cuits en la braise et appliqués sous les aisselles ; quelques-uns de froid intolérable, de la faim, de la soif occasionnée par la manduction de viandes extrêmement salées données à l’accusé sans aucun breuvage. Autres, par les doigts serrés étroitement ou en extrémité, ou dans le chien d’une arquebuse ou pistolet, ou liés de petites cordelettes ou ficelles, entre divers petits bâtons qu’ils nomment grésillons, etc. Mais le tout dépend de l’ordonnance du juge, suivant l’exigence des cas, gravité du délit et qualité de l’accusé. »

    On voit dans Jean Millœus (Praxis criminis persequendi, 1541), comment se donnait alors la question à Toulouse. C’était une espèce d’extension ; le patient avait les mains attachées derrière le dos ; deux hommes, avec des bâtons, tordaient la corde qui liait les mains pour les serrer davantage ; à ses pieds était suspendue une pierre énorme ; une autre corde, passée sous son aisselle droite, servait à élever le patient en l’air au moyen d’une poulie et d’un treuil.

    Lebrun (Procès civil et criminel) raconte que les accusés, surtout les voleurs de profession, avaient des ruses pour se garantir de la douleur ; qu’ils mangeaient du savon, lequel a la force de stupéfier les nerfs, mais que le remède était de leur faire boire du vin. Papon (Recueil d’arrêts notables, 1608) place au nombre des indices qui peuvent déterminer à appliquer un accusé à la question, celui-ci : « Un jeune homme, accusé d’assassinat, fut présenté au corps du défunt, qui était mort, il y avait quinze ou seize heures : et, devant tous, la plaie fut vue jeter et pousser sang. »

    A la fin du XVIIIe siècle, la plupart des criminalistes, et des plus savants, défendaient avec opiniâtreté l’usage de la torture. « Plusieurs auteurs distingués, dit Jousse, ont écrit contre l’usage de la question et surtout de la question préparatoire... Néanmoins, cet usage a prévalu chez la plupart des nations, surtout en Europe, et l’on peut même autoriser cet usage par de bonnes raisons, fondées non seulement sur l’intérêt public, mais encore sur l’équité. En effet, on ne condamne jamais un accusé à la question, à moins qu’il n’y ait contre lui des preuves considérables ; ainsi on ne lui fait point d’injustice en lui imposant cette espèce de peine, et il y aurait une plus grande injustice à le renvoyer absous ou impuni, au préjudice de ces preuves.

    « Quant à la question préalable, poursuit Jousse, on ne peut douter qu’elle ne soit très utile, et qu’on n’en tire un grand bien pour la société civile. D’ailleurs, toutes les raisons apportées contre l’usage de la question préparatoire, cessent ici d’avoir lieu, puisque l’accusé étant condamné à mort, n’a aucun motif pour cacher la vérité, et que, d’ailleurs, il n’y a pas grand ménagement à garder à l’égard d’un corps confisqué et qui va être exécuté. »

     

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  • Absinthe : grandeur et décadence
    de la fée verte
    (Extrait de l’article « Grandeur et décadence de la fée verte »
    par Marie-Claude Delahaye, paru en 1988
    dans « Histoire, économie et société »)
     
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    Au XIXe siècle, l’art de vivre passait par l’absinthe... Tour à tour adulée puis chargée d’anathème, celle qui inspira les artistes de l’époque, de « fée verte » devint sorcière. Accusée de rendre fou et criminel, elle fut partout combattue et abattue. La Belgique, la première, sonna le glas en 1905. La Suisse suivit en 1910 et finalement la France donna, en 1915, le dernier coup d’estoc. Feu la fée verte ne gênerait plus personne. Morte grâce aux efforts conjugués de l’Académie de Médecine, des ligues antialcooliques et des syndicats puissants de la viticulture, elle fut enterrée à grands renforts de fanfare.
     
     

    C’est à la fin du XVIIIe siècle que vivait, dans le village de Couvet, le Dr Ordinaire, un médecin français exilé de Franche-Comté pour des raisons politiques, rapporte Marie-Claude Delahaye, maître de conférence en biologie cellulaire à l’Université Pierre et Marie Curie, dans un article de la revue Histoire, économie et société. Décrit comme un original par les habitants du canton, le médecin parcourait en tous sens le Val de Travers monté sur son petit cheval corse qu’il appelait « La Roquette ».

    Il exerçait tout à la fois la médecine et la pharmacie, comme cela se pratiquait alors. Dans les cas graves, il prescrivait un élixir fabriqué à partir de plantes macérées dans de l’alcool dont il tenait la formule croit-on, d’une vieille femme de Couvet, la mère Henriod. A la mort du Dr Ordinaire, sa gouvernante, Mademoiselle Grand-Pierre, aurait vendu la formule de l’élixir au major Dubied. Celui-ci, avec un sens certain des affaires et aidé de son gendre Henri-Louis Pernod, créa en 1798 la première fabrique d’absinthe à Couvet.

     

    Le major Dubied prit donc l’affaire en mains. L’élixir allait être désormais distillé, méritant ainsi l’appellation scientifique et légale « d’extrait d’absinthe », mais restant plus habituellement dénommé « liqueur d’absinthe ». C’est ainsi que l’absinthe passa du domaine de la thérapeutique équivoque à celui de boisson apéritive. Autrefois prescrit pour combattre la fièvre et stimuler l’appétit, ce breuvage quitte donc l’officine et devient, grâce à son ancienne réputation, le complément indispensable d’une bonne cave.

    En 1805, devant le succès de la liqueur et l’accroissement de la demande, Henri-Louis Pernod décida de créer sa propre entreprise. Pour des raisons fiscales, il s’installa alors en France, à Pontarlier dans le Doubs. Avec une première distillerie française, qui avait pour nom Pernod Fils, commençait, chez nous, l’aventure de l’absinthe.

    L’absinthe fait son chemin. Quelques années plus tard, vers 1830, elle devient vraiment la boisson à la mode. C’était l’époque des grandes conquêtes coloniales : l’Algérie, Madagascar, le Tonkin... Les militaires qui s’étaient vite aperçu des vertus curatives de la liqueur d’absinthe en mettaient quelques gouttes dans l’eau généralement suspecte pour se garantir des fièvres pernicieuses et de la dysenterie. Ils prirent goût à ce breuvage et à leur retour en France continuèrent à absorber leur boisson favorite. Ils furent vite imités par la bourgeoisie pleine d’admiration pour ses conquérants et par les artistes à la recherche de plaisirs nouveaux capables d’augmenter leur sensibilité et leur pouvoir de création. Qui n’a pas en tête cette fameuse photographie de Verlaine écrivant au Procope, un verre d’absinthe devant lui ?

    Tous les artistes « s’adonnaient à la verte avec passion ». Les poètes en buvaient et la louaient ou la fustigeaient selon leurs états d’âme ; les peintres en buvaient et lui donnaient un visage. Certains d’entre eux montrèrent son côté funeste, comme Degas dans son fameux tableau intitulé « l’absinthe » ou Picasso avec sa série des buveuses. D’autres préférèrent retenir l’ambiance du bar, de la fête. Renoir immortalisa ainsi le « Bal du Moulin de la Galette », haut lieu de divertissement où l’absinthe triomphait. Manet se plaisait au « Bar des Folies Bergères »... Toulouse-Lautrec, quant à lui, avait un faible pour le Moulin Rouge. Un faible pour l’absinthe aussi. Il ne sortait jamais sans sa canne à système qui dissimulait un verre et une petite fiole contenant de la liqueur. Chez lui, il raffinait. Il composait dans son atelier pour son ami Aristide Bruant, un « cocktail » de son invention : un panaché de cognac et d’absinthe au nom si évocateur de « Tremblement de terre ». Boire de l’absinthe relevait donc du snobisme de l’époque et dans tous les grands établissements des beaux quartiers, entre cinq et sept heures du soir, c’était « l’heure verte ».

    Vers 1870, l’absinthe jusqu’alors réservée à une élite va se « démocratiser ». Voilà l’ouvrier entraîné « sur la piste du bourgeois ». L’absinthe qui était chère à ses débuts devient meilleur marché que le vin qu’elle commence à concurrencer. Certains le remarquent et d’autres s’en inquiètent comme en 1907 Jean d’Orsay, journaliste au Matin : « La purée verte remplace partout les flacons rouges aux terrasses des cafés. Autant d’apéritifs que de consommateurs. Où sont les innocentes piquettes d’antan ? » Ainsi, l’absinthe ne fait plus l’exclusivité des beaux établissements. Elle fait son apparition dans les petits bistrots, les caboulots qui regorgent de monde les soirs de paye. Les marchands de vin, puis les fruitiers et même les charbonniers vendent de l’absinthe. Si bien « qu’à la sortie des ateliers, sur les places, dans les rues, en été, nous sommes pénétrés du relent anisé de toutes les demies dégustées... » (L’absinthe et l’absinthisme, 1908).

    Absinthe Terminus, à Pontarlier
    Absinthe Terminus, à Pontarlier

     

    Fait de société nouveau, la femme qui se contentait à la fin du repas d’une petite « liqueur de dames » prend désormais l’apéritif et se met à l’absinthe. On la voit, surtout à Paris, attablée à la terrasse des cafés et « je vous garantis que les absintheuses sont au moins à la hauteur des absintheurs », écrit H. Balesta en 1860 dans Absinthe et absintheurs.

    Pourquoi cette vogue de l’absinthe qui fait dire au Dr Eugène Ledoux de Besançon en 1908 : « elle est devenue malheureusement une boisson nationale et bien française » ? Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’apéritif tel qu’on le connaît aujourd’hui n’existait pas. Quelques amers et quinquinas faisaient leur timide apparition. Lorsqu’il s’agissait de boire avant le repas, à la maison aussi bien que dans les établissements publics, c’était surtout le vin qui était à l’honneur... Et puis survint l’absinthe.

    L’absinthe avait tout pour devenir populaire : cette saveur anisée tout à fait nouvelle pour l’époque ; cet air faussement anodin dû au fait qu’il fallait y ajouter de l’eau fraîche, ce qui en faisait une boisson légère et désaltérante. Et enfin, elle demandait une préparation originale, un cérémonial très particulier qui fit de sa consommation un véritable rite social.

    L’absinthe, extrait distillé de plantes ayant préalablement macérées dans de l’alcool, titrait 68 et 72 degrés. Il fallait d’une part, y ajouter de l’eau ce qui provoquait l’émulsion des essences des plantes, ce qui donnait l’aspect laiteux de la boisson et, d’autre part, le sucrer pour adoucir l’amertume apportée par la plante d’absinthe. Comme le sucre ne se dissout pas dans un alcool de titre aussi élevé, il fallait qu’il tombe déjà dissous, dans le verre. D’où ce rite de la préparation de l’absinthe.

     

    Lorsque votre absinthe est versée
    Au fond d’un verre de cristal
    Mettez sur la pelle en métal
    Le sucre, en deux pierres cassées
    Et l’une sur l’autre placées

    Puis faites couler savamment
    L’eau claire en petite cascade
    Regardez bien, voici comment.
    Et pour qu’elle ne soit pas fade
    Versez surtout très doucement.

    L’absinthe devenant plus pâle
    Répandra sa divine odeur
    Et vous verrez dans la blancheur
    De cette subtile liqueur,
    De beaux reflets d’ambre et d’opale

    Vous aurez de cette façon
    Une absinthe bonne et bien faite ;
    Profitez donc de ma leçon ;
    Si cela vous monte à la tête,
    Vous calmerez votre âme en fête
    En nous chantant une chanson.

     

    Ainsi, les consommateurs prenaient leur temps, devisant entre eux en attendant que leurs absinthes soient prêtes. Ce rite, par l’occasion qu’il créait de favoriser les conversations, est, à n’en point douter, à l’origine de l’énorme succès de l’absinthe. Ce moment de détente pris au café, en compagnie, est devenu rapidement une institution. Et cet instant privilégié est devenu l’heure de l’apéritif, l’heure de l’absinthe.

    Rançon de son succès, l’absinthe, boisson profondément sociale, a connu une telle vogue dans toutes les couches de la société qu’elle devint très rapidement le symbole de l’alcoolisme. Un alcoolisme qui prit des proportions effrayantes au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du suivant. Il est vrai qu’il se buvait beaucoup d’absinthe. De 1870 à 1910, sa consommation n’a fait que croître : elle serait passée de 7 000 hectolitres en 1874 à 360 000 hectolitres en 1910, d’après les chiffres donnés par la Ligue Nationale antialcoolique. C’est la ville de Marseille qui détenait le record de la consommation avec 3 litres d’absinthe pure par habitant et par an, puis venaient les départements du Var avec 2,5 litres, du Vaucluse, de la Seine et du Gard avec 2 litres. Quant à la ville de Pontarlier qui comptait 25 distilleries en 1905, sa consommation a décuplé en trente-cinq ans, de 1871 à 1906.

    En fait, l’absinthe était consommée surtout dans les régions du Jura et du Doubs où étaient installées de nombreuses distilleries, à Paris pour une question de mode et dans le Midi de la France où elle était une boisson rafraîchissante par excellence. Ceci représentait environ treize départements qui absorbaient à eux seuls 65 % de la consommation totale de la France. L’absinthe qui avait le tort d’être populaire, fut un exutoire tout trouvé à l’alcoolisme. Tous les maux portés par les eaux-de-vie et le vin furent mis sur son compte. L’absinthe est qualifiée de fléau social et pour elle on invente l’expression de péril vert. La Fée verte devint ainsi sorcière.

    Dès 1902, le Président du Conseil avait demandé à l’Académie de Médecine d’étudier cette grave question de l’alcoolisme. Il fut à cet effet créé en son sein une Commission dite de l’alcoolisme qui avait pour but d’analyser la toxicité de toutes les boissons à base d’essences. Outre l’absinthe, les consommateurs avaient en effet le choix entre différentes boissons alcooliques, à base de plantes, fabriquées suivant divers procédés. L’Académie de Médecine se pencha donc sur le problème général des boissons à essences et de nombreuses discussions eurent alors lieu afin de définir le degré de toxicité des essences les plus couramment utilisées.

    C’est en s’appuyant sur les données de l’observation clinique et simultanément sur les résultats de l’expérimentation physiologique, que furent déterminés la nature et le degré de toxicité de chacun des produits composant les liqueurs. Après de nombreuses controverses, l’Académie refusa finalement d’établir une échelle de culpabilité entre les essences. Elle préféra les condamner toutes en bloc et condamner avec elles leur support commun qui est l’alcool. Il fut donc établi une seule liste d’essences avec néanmoins à leur tête, l’essence d’absinthe, la reine des poisons de ce genre (Bulletin de l’Académie de médecine, séance du 24 janvier 1903).

     

    Un courant très sérieux en faveur de la prohibition de l’absinthe avait déjà commencé à se manifester avant 1900. Aussi quand l’Académie de médecine souleva la question de la toxicité des boissons à essences et en particulier de celle de l’absinthe, décida-t-elle de l’orientation à donner à la lutte antialcoolique. La fée verte vit alors se dresser contre elle « tous ceux qui, voulant en finir, l’accusent d’être la principale cause de l’abêtissement physique et moral de la nation française », écrit J. Guyot dans L’absinthe et le délire persécuteur en 1907.

    Une ligue nationale contre l’alcoolisme fut alors fondée, soutenue par des membres de l’Académie de Médecine, des écrivains, des parlementaires. Suivant cet exemple, de nombreuses autres ligues antialcooliques virent le jour appuyées par la presse. En 1906, la ligue nationale contre l’alcoolisme prit l’initiative de lancer une pétition nationale contre l’absinthe, avec ce mot d’ordre : « Supprimons l’absinthe ». Un texte fut envoyé aux conseils généraux et municipaux, aux membres de l’Académie de Médecine, de l’Académie française, de l’Armée, de la Magistrature, de l’Université.

    Ce texte commençait ainsi : « Attendu que l’absinthe rend fou et criminel, qu’elle provoque l’épilepsie et la tuberculose et qu’elle tue chaque année des milliers de fiançais. Attendu qu’elle fait de l’homme une bête féroce, de la femme une martyre, de l’enfant un dégénéré, qu’elle désorganise et ruine la famille et menace ainsi l’avenir du pays. Attendu que des mesures de défenses spéciales s’imposent impérieusement à la France, qui boit à elle seule plus d’absinthe que le reste du monde... ». La pétition fut un succès.

    De surcroît, le journal Le Matin organisa le 14 juin 1907 un meeting monstre au Trocadéro avec comme ordre du jour : « Tous pour le vin, contre l’absinthe ». La séance fut ouverte par le Pr. d’Arsonval : « Le but de cette séance est de dénoncer au public un péril national : l’absinthe et l’absinthisme. L’utilité des boissons alcooliques n’est point en cause : l’absinthe, voilà l’ennemi ! » tandis que l’illustre académicien, Jules Clarette déclarait : « Faisons que les marchands de vin, qui ont bien le droit de vivre, vendent du vin, du vin français, du vin naturel et sain, celui que le roi gascon faisait couler sur les lèvres de son nouveau-né. Alors, ils auront bien mérité de la France ». Pendant ce temps, au dehors, sur la place du Trocadéro, grondait une contre-manifestation de plusieurs milliers de personnes, menée par le député Girod de Pontarlier.

    Toutes les propositions de loi concernant la suppression de l’absinthe furent successivement rejetées par la commission sénatoriale chargée de les examiner. Le 11 juin 1912, le Sénat adopta cependant la proposition de M. Ouvrier tendant à interdire, non pas la liqueur d’absinthe mais toute liqueur renfermant de la thuyone, principe reconnu actif de l’essence d’absinthe, présent dans les armoises et différentes plantes telles que la sauge et la tanaisie. Par cette mesure, le gouvernement voulait donner satisfaction au grand mouvement d’opinion qui s’était déchaîné contre l’absinthe. En même temps, il n’osait prendre contre les fabricants de l’apéritif national la mesure radicale que l’intérêt public demandait.

    Il faudra attendre le lendemain de la déclaration de la guerre de 1914 pour que le gouvernement invite les préfets à prendre dans les départements des arrêtés tendant à interdire dans les établissements publics la vente au détail de l’absinthe. Mais comme il fallait faire davantage, le gouvernement émit le 7 janvier 1915 un décret contresigné par le ministre de l’Intérieur, interdisant la circulation, la vente en gros et au détail de l’absinthe et des liqueurs similaires.

    Ce décret ne pouvant être valable que pour la durée de la guerre, il fut déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi tendant à rendre définitives les mesures prises pendant la guerre. Le 16 mars 1915, la proposition de loi relative à l’interdiction de la fabrication, de la vente en gros et au détail ainsi que la circulation de l’absinthe et des liqueurs similaires, fut enfin acceptée à l’unanimité.

    La loi, qui parut au Journal Officiel le 17 mars 1915, fut très favorablement accueillie par l’opinion publique et, sauf quelques rares exceptions, fut partout complètement appliquée. Les fabriques furent fermées. Les marchands en gros et les dépositaires suspendirent leurs ventes mais conservèrent cependant leurs stocks en attendant le vote d’une éventuelle loi d’indemnisations.

    Plusieurs projets de loi relatifs aux indemnisations à allouer aux fabricants d’absinthe furent déposés par le gouvernement mais aucun n’aboutit. Pour éviter les murmures des cultivateurs, un début de satisfaction leur fut cependant donné. L’État reprit leurs stocks d’herbages, les brûla et les paya aux prix des derniers cours, tout en laissant espérer d’autres indemnités qui devaient dédommager les planteurs de leurs frais de culture et de leurs installations spéciales de dessication.

    Les anciens fabricants d’absinthe se trouvèrent eux, au retour de la guerre, devant un amas d’herbages aussi important qu’inutile. Finalement, ces plantes détenues par les distillateurs ne leur furent jamais remboursées et plus d’un million de kilos fut détruit sans compensation. Les fabricants ne reçurent aucune indemnisation et les grosses fabriques très spécialisées qui ne distillaient que de l’absinthe durent fermer leurs portes.

     

    POUR EN SAVOIR PLUS :
    Découvrez le Musée de l’absinthe à Auvers-sur-Oise (95)
    fondé et dirigé par Marie-Claude Delahaye, maître de conférence
    honoraire à l’université Pierre et Marie Curie (Paris)
    Site Internet : http://www.musee-absinthe.com/
    Blog : http://absinthemuseum.auvers.over-blog.com/
    Tél. : 01 30 36 83 26 / Mail : absinthe.auvers@free.fr)

    Ouvert de mars à octobre tous les samedi, dimanche et jours fériés de 13h30 à 18h. Dernière entrée à 17h30.
    Et en juillet et août
    le musée est ouvert mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche
    de 13h30 à 18h.

     

     
     
     
     
     
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  • Puits miraculeux de Paris
    et légende du Puits-qui-parle
    (D’après « Légendes du vieux Paris », paru en 1867)
     
    ********************
     
    Parmi les puits miraculeux que possédait Paris, et notamment la plupart des anciennes églises de la capitale, l’histoire retient le Puits-qui-parle de la rue éponyme renommée au XIXe siècle rue Amyot. Si l’une des quatre versions a été popularisée par Victor Hugo pour expliquer la propriété singulière de ce puits dont le nom est plus qu’explicite, une autre est moins connue, s’appuyant sur des faits remontant au IXe siècle et mettant en scène deux soeurs dont l’une était promise à un chevalier de renom cependant que l’autre connut un sort funeste...
     
     
     

    Dans l’église de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, on voyait jadis un puits situé au fond du sanctuaire et nommé puits de saint Germain, parce qu’il était placé auprès du tombeau de ce saint. Ses eaux avaient la réputation de guérir miraculeusement plusieurs maladies. Abbon, dans son poème sur le siège de Paris par les Normands, rapporte plusieurs traits qui attestent la vertu merveilleuse de l’eau de ce puits.

    Dans l’église de Saint-Marcel, il y avait aussi un puits près duquel était la pierre du tombeau de ce vénérable évêque. Suivant un antique usage dont parle saint Grégoire de Tours (VIe siècle), on raclait cette pierre, et la poudre ainsi obtenue, infusée dans un verre d’eau du puits, dévotement avalée après avoir entendu une messe, passait pour un puissant spécifique contre plusieurs maladies. On cite l’exemple d’un chanoine de Beauvais qui, se croyant empoisonné, trouva dans la raclure de cette pierre un antidote souverain.

    L'église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle
    L’église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle

     

    Il y avait aussi des puits particuliers réputés pour la bonté de leurs eaux. Le Puits Censier, le Puits de l’Ermite, le Bon Puits, le Puits du Diable que l’on croit ainsi nommé à cause d’une tête de diable gravée sur sa margelle ; le Puits d’Amour, aux environs des Halles, où les servantes et les ménagères allaient puiser de l’eau et se laissaient conter fleurette par les varlets. Il y avait aux Halles, appartenant à un nommé Lori, un puits acheté par la municipalité ; on y bâtit un gibet qui tira son nom du puits de Lori, d’où l’on a fait Pilori, nom qui fut adopté ensuite par toute la France pour désigner les lieux patibulaires ou les poteaux auxquels la justice attachait les condamnés.

    On voyait au haut de la montagne Sainte-Geneviève une rue nommée la rue du Puits-qui-parle, et dont l’origine a tourmenté la cervelle de plus d’un chroniqueur tant il était difficile de faire sortir la vérité de ce puits-là. On cite à ce sujet quatre légendes différentes.

    Selon les uns, c’était tout simplement un écho bien réussi, qui redisait parfaitement les paroles ; et, comme tout paraissait mystérieux au populaire peu éclairé et que la science n’était pas encore capable de l’expliquer, on en fit un événement qui attira la foule et passa à l’état de tradition. Tout le monde disait : « Allons voir le puits qui parle » ; d’où le nom.

    Selon d’autres, et notamment Victor Hugo, il y avait sur la montagne Sainte-Geneviève une espèce de Job qui chanta pendant trente ans les sept psaumes de la pénitence, sur un fumier, au fond d’une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut la nuit, magna voce per umbras.

    Une troisième légende nous raconte qu’un mari trop peu débonnaire, fatigué des criailleries de sa femme, la jeta dans ce puits et s’en retourna tranquillement au logis, la croyant morte, et lui, débarrassé. La peur le fit revenir le lendemain, pour s’assurer si le cadavre était au fond et ne trahirait pas son crime. Mais à peine penché sur la margelle, il entendit une voix terrible arrivant du fond du puits et triplée par l’écho, qui lui cria trois fois : « Assassin ! assassin ! assassin ! » Réfugiée dans une des cavités latérales, la victime attendait patiemment que la providence vînt à son secours. Foudroyé par cette voix vengeresse qui sort du gouffre pour le dénoncer, le coupable tombe à la renverse, les voisins accourent, les archers paraissent, on délivre la femme qui le dénonce ; bref, il est pendu. Ce fait rendit le puits célèbre, et tout le monde raconta l’histoire du Puits-qui-Parle.

    Enfin une quatrième version plus ancienne et qui paraît la véritable, raconte longuement un événement encore plus tragique. C’était vers la fin du IXe siècle. La gloire de Charlemagne, après avoir jeté l’éclat du soleil, allait en déclinant comme un beau jour qui finit. La prédiction du grand empereur s’était accomplie. Un jour qu’il était sur le bord de la mer et qu’il voyait les grandes barques des Normands approcher des côtes, il s’était mis à pleurer en disant à son fidèle Alcuin : « S’ils osent déjà, moi vivant, venir jusqu’ici, que sera-ce quand je ne serai plus ! »

    En effet, ces redoutables pirates, montés sur leurs drakkars, avaient, en remontant le cours de la Seine, longé la grande île qui renfermait Paris. Après un siège mémorable dans lequel les Parisiens se conduisirent en héros tandis que leur roi se conduisait en lâche — Charles le Gros, en 888 —, une paix honteuse, par lui conclue, les éloigna gorgés d’or et de butin, et laissant les campagnes dévastées ; mais la menace de ces terribles brigands pesait toujours sur la ville, Sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, alors presque sauvage, s’élevait un vieux couvent de Bénédictines, aux murs duquel était adossé le modeste castel du comte d’Argile. Un puits, entouré de grands chênes, derniers vestiges d’une vaste forêt, était mitoyen, et fournissait aux deux maisons l’eau nécessaire aux usages journaliers.

    Le vieux comte, couvert de blessures glorieuses faites par l’épée des Normands, habitait cette résidence avec ses deux filles, Irmensule et Odette. On chassait la monotonie de cette solitude en recevant belle et noble compagnie. Parmi les hôtes accoutumés du manoir se trouvait un jeune gentilhomme aux belles manières, grand ami du comte, qu’il avait sauvé de la mort sur le champ de bataille ; c’était le chevalier Raoul de Flavy. Le comte nourrissait l’espoir de payer sa dette de reconnaissance en lui donnant la main de sa fille aînée, Irmensule.

    Le Puits-qui-parle
    Le Puits-qui-parle

     

    Mais les pères proposent et l’amour dispose. Le cœur du chevalier, froid auprès d’Irmensule, battait à tout rompre sous le doux sourire de la gente Odette. Déjà des gages d’affection s’étaient échangés mutuellement, déjà l’on s’était juré un amour éternel, déjà même on avait échangé en secret l’anneau des fiançailles, quand le comte s’aperçut qu’Irmensule était délaissée, et que, du train qu’y allait le trop galant gentilhomme, il faudrait, un jour ou l’autre, rompre avec lui ; car jamais, au grand jamais, il n’aurait consenti à violer les lois de la véritable hiérarchie en mariant la cadette avant l’aînée. C’eût été bouleverser toutes les prérogatives des familles seigneuriales, et le vieux comte était trop entiché de ces nobles préjugés pour les oublier un seul instant, même en faveur de celui qui lui avait sauvé la vie.

    Un matin, le chevalier ne trouva plus la gente Odette : la colombe avait quitté le castel ; le comte lui apprit qu’une de ses tantes de Bretagne, d’un grand âge et de beaucoup d’infirmités avait réclamé la compagnie de sa nièce, qui devait rester quelque temps auprès d’elle. Les mois se succédèrent. Raoul soupirait et Odette ne revenait pas. Mais, comme dit le bon La Fontaine : « Sur les ailes du temps la tristesse s’envole » ; et le chevalier félon oublia la dame de ses pensées.

    Or, il advint qu’un jour d’été, par une chaleur suffocante, le comte, sa fille, le chevalier et les commensaux habituels du manoir s’étaient retirés sous les épais massifs des chênes, qui, avec la fraîcheur qu’exhalait la bouche du puits, rendaient le poids du jour plus supportable. Raoul de Flavy, vaincu par les raisons de son ami et les œillades enivrantes d’Irmensule restée sans rivale, était assis avec la future châtelaine sur un banc de gazon adossé au mur du couvent et proche du puits.

    La nuit était venue, et de larges gouttes d’eau, précurseurs infaillibles d’un terrible orage, mouchetaient les allées du jardin. C’est alors que, cherchant un refuge, le chevalier prit la main d’Irmensule effrayée, qu’il pressa plus amoureusement que de coutume, et la conduisit vers la margelle du puits, afin que le petit clocheton construit au-dessus de l’orifice pût abriter sa tête. Mais à peine y étaient-ils arrivés, qu’un affreux éclat de la foudre, accompagné de grêle et d’éclairs, ébranla la montagne Sainte-Geneviève, et qu’une voix sortie du puits, triste et lamentable, prononça cet affreux anathème : « Hommes pervers, soyez maudits ! maudits ! maudits ! »

    A ces mots, qui semblaient s’adresser à lui, Raoul pâlit, et, emportant dans ses bras la jeune fille à moitié morte d’effroi, il quitta ce lieu lugubre et arriva ruisselant au château, où il raconta la terrible malédiction sortie du puits. La sinistre nouvelle circula par la ville, et le lendemain matin on entoura le puits. Le plus courageux y descendit, et n’y vit qu’une eau calme et limpide, dormant du sommeil de l’innocence, et de vieilles pierres enveloppées de mousse. On en conclut que c’était le diable qui était venu s’y loger pour tourmenter les nonnes et le châtelain. C’était alors l’affaire des chanoines, et le clergé de Sainte-Geneviève vint, bannières déployées, suivi de nobles et vilains, exorciser cette nouvelle retraite de Satan.

    On psalmodia des psaumes, on jeta des seaux d’eau bénite dans le puits, et pour compléter la cérémonie, le chanoine s’avança vers l’orifice. Mais à peine eut-il étendu la main pour faire le signe de la croix, qu’une voix s’en échappa, vibrante et terrible, et répéta : « Hommes pervers, nobles et moines, soyez tous maudits ! maudits ! maudits ! » La panique fut générale. Chacun s’enfuit en poussant des cris ; on jeta les bannières pour se sauver plus vite, les chapes furent déchirées ; en un clin d’oeil le jardin du manoir fut désert.

    Les échevins firent entourer d’un mur ce lieu sinistre, et le soir les passants entendirent encore pendant quelque temps des cris et des lamentations. Ils pressaient le pas et se signaient en recommandant leur âme à Dieu. Puis, un jour, on n’entendit plus rien. Le comte quitta cette résidence et rentra dans Paris avec sa fille ; le chevalier resta plongé dans une noire mélancolie.

    Au bout d’un an, le calme revint dans les esprits, et les noces du chevalier Raoul de Flavy et de noble demoiselle Irmensule d’Argile se célébrèrent à Saint-Germain-l’Auxerrois, nouvelle paroisse du comte. Le fait, passé à l’état de légende, fut transmis de bouche en bouche ; tout le monde y vit l’œuvre du diable. L’abbesse et le comte seuls connurent le secret de cette voix sinistre.

    Odette n’était pas en Bretagne ; son père, pour sauver les lois de la hiérarchie seigneuriale, avait confié sa fille à la mère abbesse des bénédictines, dans l’espoir que le calme glacial du cloître éteindrait le feu qui la dévorait, et qu’il aurait le temps de marier Irmensule. Mais il arriva que la réclusion avait exaspéré la jeune fille ; ses imprécations furent telles que l’abbesse, dans la crainte d’être compromise, la mit dans un cachot, affreuse oubliette qui touchait aux parois du puits. La pauvre Odette, qui ne vivait que d’amour, de fleurs et de soleil, n’y souffrit pas longtemps. Ses soupirs, ses cris, ses malédictions, s’échappant par une fissure du puits cachée par une touffe de lierre, avaient produit tout le remue-ménage que nous venons de raconter.

    Quand, plus tard, on fit des réparations au couvent, on trouva la crevasse, mais les coupables se gardèrent bien de raconter le drame qui s’était passé dans cette froide cellule, et tout le monde crut que c’était le diable qui avait parlé. Les guerres et les révolutions rasèrent la montagne Sainte-Geneviève ; le couvent et le château disparurent, mais le puits resta. Le bon populaire de Paris allait le voir, en contant des récits diaboliques ; puis, peu à peu, des maisons se construisirent à droite et à gauche avec les pierres mêmes du couvent détruit, et ainsi se forma la rue du Puits-qui-Parle, devenue rue Amyot par arrêté préfectoral, le 27 février 1867.

     

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  • Prophéties sur le Roi des lys
    détruisant les ennemis
    du royaume de France
     
    (D’après « Le grand pape et le grand roi ou Traditions historiques
    et dernier mot des prophéties » paru en 1871
    « Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’Histoire de France,
    depuis le XIIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe » (Tome 1) paru en 1836
    et « Le Roi des lys, étude prophétique sur le grand monarque » paru en 1871)
     
     
    *****************************
     
    Érigée au XIIe siècle en symbole de la royauté française à partir du règne de Louis VII, la fleur de lys, décorant déjà les sceptres des rois mérovingiens, prisée par Charlemagne et figurant sur le sceau de Hugues Capet, apparaît dans une légende mettant en scène Clovis, premier roi chrétien du royaume des Francs. D’anciennes prophéties font état de l’avènement, vers la fin des temps, après la chute de la moderne Babylone que constitue Paris, du Roi des lys, issu du royaume de France et détruisant tous les ennemis du Saint-Siège.
     

    On ne saurait parler des lys sans citer la légende tirée d’un vieil ouvrage intitulé : Les très élégantes annales des belliqueuses Gaules, compilées par « feu très éloquent et noble historiographe et secrétaire du Roi, maître Nicolas Gilles » (Paris, 1547) :

    « On lit en aucunes escritures qu’au temps de Clovis vivait ung hermite preud’homme et de saincte vie qui habitoit en ung boys près d’une fontaine au lieu qui de présent est appellé Joye-en-Val, en la chastellenie de Poissy près Paris ; auquel hermite la dicte Clotilde, femme du roy Clovis, avoit grande fiance, et pour sa, saincteté le visitait souvent et lui administrait ses aumônes.

    Clovis recevant la fleur de lys de son épouse Clotilde
    Clovis recevant la fleur de lys de son épouse Clotilde. Miniature extraite des
    Heures de Bedford (1423), manuscrit conçu pour Jean de Lancastre,
    devenu régent du royaume de France en 1422, en pleine guerre de Cent Ans

     

    « Et advint un jour, que le dict hermite estant en oraison, un ange s’apparut à luy en lui disant qu’il feist raser les armes des trois croissans que le dict Clovis portait en son escu, et au lieu d’iceulx portât ung escu dont le champ feust d’azur, semé tout de fleurs de lys d’or. Et lui dist que Dieu avoit ordonné que les roys de France portassent d’oresnavant toiles armes. Le dict hermite feist effacer les dicts trois croissans et y feist mettre les dictes fleurs de lys et les envoya au dict Clovis, son mary, qui pour lors estait en guerre contre le roy Andoc, qui estoit venu d’Allemagne et avoit son siège devant la place de Conflans.

    « Clovis le combattit et eut victoire. Elle feut achevée en la montaigne, en laquelle est à présent la tour en Monjoye : et là feut prins premièrement et nommé le cry des François es armes : c’est à savoir Monjoye, et depuis il a esté adjouté sainct Denys. Et en la révérence de la mission des dictes fleurs de lys feuct illec en la vallée fondé ung monastère religieux qui feut et encores est appellé l’Abbaye de Joye-en-Val, pour la permission de la Saincte-Ampoulle et des dictes fleurs de lys qui furent envoyées à ce grand roy Clovis, premier roy chrétien.

    « En quoy appert évidemment que Dieu notre Père et Sauveur a singulièrement aymé les roys de France, et les a voulu décorer et garnir de singulières grâces et prééminences par dessus tous les autres roys et princes terriens et d’iceulx faire les deffenseurs de la saincte foy et loy de Jésus-Christ. »

    On voit, d’après cette légende, que le lys est à la fois et par excellence la fleur céleste et la fleur française. Les très élégantes annales des belliqueuses Gaules rapportent encore qu’ « on peut veoir qu’en une fleur du lys, il y a trois fleurons ; un grand hault au meillieu, et deux moyens d’une pareille haulteur aux deux costés. Le hault fleuron au meillieu, signifie la saincte foy et loy de Jésus-Christ, et les deux de moyenne haulteur, qui sont l’un à dextre et l’autre à senestre, signifient sapience et noblesse, lesquels sont ordonnés pour soutenir, garder et défendre le hault fleuron qui signifie la foy. »

    Après le récit de la légende du lys apporté par les anges au bon ermite de Joye-en-Val, le chroniqueur du XVIIe siècle Marc Vulson de la Colombière met dans la bouche de Clovis les vers suivants :

     

    En une guerre où me voyois vaincu
    Me fist penser comme j’avois vescu,
    Et l’appelay (Dieu) sur l’heure à mou secours :
    Lors tout soudain en grande foy je cours
    Sur les Alemans mes mortels ennemis,
    Dont j’eus victoire et à moy les soubmis,
    Pourquoy cessay de plus paganiser :
    Et tost après je me fis baptiser
    Par sainct Remy d’un miraculeux cresme,
    L’an de mon règne environ le quinzième,
    Et me donna le haut Dieu sans mérite,
    De tous escus le seul choix et l’eslite,
    Ce sont trois lys de pur or sur azur.

     

    « Et ce, ajoute Vulson de la Colombière auquel la signification profonde de cette légende n’échappe pas, pour estre le gage certain et asseuré de la grandeur, de la splendeur et de la durée que Dieu donneroit à son royaume ; ayant mesme auparavant déclaré dans son Evangile, comme par prophétie de la loi salique, que lys non laborant neque nent, c’est-à-dire que la couronne des fleurs de lys ne file point et ne peut tomber de lance en quenouille, et que les lys ne peuvent estre cueillis d’une main étrangère ;

    Estampe représentant Frédégonde, épouse de Chilpéric I<sup>er</sup>, roi de Neustrie (fin du VI<sup>e</sup> siècle)
    Estampe représentant Frédégonde, épouse de Chilpéric Ier,
    roi de Neustrie (fin du VIe siècle)

     

    « lys qui excellent sur toutes les autres fleurs en odeur suave, en fécondité et en hauteur, et qui par cette raison doivent estre appelées les reynes des fleurs, et le vray hieroglyphique de la Majesté royalle ;

    « lys qui sont les marques de la très-sainte Trinité par les trois fleurons qu’elles ont, qui signifient aussi sapience, foy et prouesse, par le moyen desquelles les royaumes se maintiennent ; lys qui servirent de principal ornement à la couronne de Salomon, dont le texte sacré porte qu’elles surpassoient la magnificence, et qui sont si agréables à Dieu qu’il avoit commandé à son grand législateur de les représenter aux plus superbes ouvrages de son temple, comme sur le grand chandelier d’or, sur les vaisseaux les plus précieux et sur les colonnes ; temples et ornements qui mystérieusement représentoient l’Eglise de Dieu : aussi peut-on dire avec raison que le royaume de France est la ferme colonne, le soutien et la défense de l’Eglise ;

    « lys en l’odeur desquelles la sapience divine déclare que l’espoux de l’Eglise se plaist, lys, dis-je, que l’ange Gabriel portoit en façon de caducée lorsqu’il fut envoyé pour annoncer à la très-sainte Vierge qu’elle concevroit le rédempteur du monde, comme pour dénoter au genre humain l’espérance de leur salut. Et le prophète Isaïe, voulant signifier que l’homme juste vivra éternellement, dit que son âme fleurira au ciel comme le lys.

    « Enfin, nous pouvons dire qu’il n’y a rien de si beau dans la nature que les lys, et que ce n’est pas sans un grand mystère que Dieu les a choisis entre toutes les fleurs pour composer les armoiries de nos roys. Elles (ces armoiries) y sont composées avec de l’or qui est le roy des métaux comme le soleil est le roy des astres ; pour dénoter que les roys des lys surpassent en excellence tous les roys du monde ; elles sont posées sur un champ d’azur qui est la couleur qu’en France nous réputons la plus belle comme représentant le ciel qui estant la plus haute de toutes les choses créées, de mesme les roys de France qui en sont revestus à cause du champ de leurs armes, sont les plus riches et les plus sublimes de tous les potentats de la terre. »

    A dater de Clovis, on retrouve en effet la fleur de lys dans les insignes des rois mérovingiens. « Les fleurs de lys, dit l’héraldiste Nicolas Viton de Saint-Allais (1773-1842), étaient déjà employées pour ornement à la couronne des rois de France, du temps de la seconde race [dynastie carolingienne, de 751 à 987], et même de la première [dynastie mérovingienne, de 420 à 751]. On en voit la preuve dans l’abbaye de Saint-Germain des Prés, au tombeau de la reine Frédégonde [épouse de Chilpéric Ier, petit-fils de Clovis et roi de Neustrie de 561 à 584], dont la couronne est terminée par de véritables fleurs de lys, et le sceptre par un lys champêtre. Ce tombeau, qui est de marqueterie parsemée de filigranerie laitoy, paraît original.

    Estampe représentant Bertrude, épouse de Clotaire II, roi des Francs (début du VII<sup>e</sup> siècle)
    Estampe représentant Bertrude, épouse de Clotaire II,
    roi des Francs (début du VIIe siècle)

     

    « Pour ce qui est de la seconde race, poursuit de Saint-Allais, on trouve plusieurs portraits de Charles le Chauve [petit-fils de Charlemagne et roi de France (Francie occidentale) de 840 à 875, avant de devenir empereur d’Occident jusqu’à sa mort, en 877], dans des livres écrits de son vivant, avec de vraies fleurs de lys à sa couronne. Quelques-uns de ces manuscrits se gardent à la bibliothèque du roi. »

    Quelques auteurs affirment même que Charlemagne, à chaque victoire qu’il remportait sur les Sarrasins, ajoutait une fleur de lys à sa couronne.

    « Je mets à part, dit l’héraldiste Gilbert de Varennes (1591-1660), que le lys est le plus grand ennemi des serpents pour vous dire que du temps de Charlemagne les trois lys dont s’étoit servie la première race de nos rois furent tellement multipliés jusqu’à la troisième lignée [dynastie capétienne, de 987 à 1328], qu’on les voyoit semés sans nombre sur l’écu de France, et commencèrent d’être réduits à leur premier nombre de trois par le roy Charles VI. »

    Enluminure extraite du Psautier de Charles le Chauve (milieu du IX<sup>e</sup> siècle)
    Enluminure extraite du Psautier de Charles le Chauve (milieu du IXe siècle)

     

    Saint Louis avait pris pour devise une marguerite et des lys, par allusion au nom de la reine sa femme et aux armes de France. Ce grand prince portait une bague représentant en émail et en relief une guirlande de lys et de marguerites, et sur le chaton de l’anneau était gravé un crucifix sur un saphir, avec ces mots : Hors cet annel point n’ay d’amour, parce qu’en effet cet anneau lui offrait l’image ou l’emblème de ce qu’il avait de plus cher : la religion, la France et Marguerite.

    Au XIIIe siècle, Guillaume de Nangis, le moine bénédictin de l’abbaye Saint-Denis, auteur d’une Chronique des rois de France et de Vies de Saint Louis et de ses frères, Philippe le Hardi et Robert, explique dans ses Gesta Ludovici IX que « les rois de France ont accoutumé de porter en leurs armes la fleur de lis peinte par trois feuilles, comme s’ils disoient par là à tout le monde : Foi, sapience et chevalerie, sont par la provision et par la grâce de Dieu plus abondamment en notre royaume qu’en ces autres.

    « Les deux feuilles de la fleur de lis, qui sont comme ses ailes, signifient sens et chevalerie qui gardent et défendent la troisième feuille qui est au milieu d’elles, plus longue et plus haute, laquelle signifie foi, car elle est et doit être gouvernée par sapience et défendue par chevalerie. Tant que ces trois grâces de Dieu seront fermement et ordonnément jointes en France au royaume de France, le royaume sera fort et ferme, et si il advient qu’elles en soient ôtés ou séparés, le royaume tombera en désolation et en destruction. »

    Représentation de Louis VII. Gravure du XIXe siècle
    Représentation de Louis VII, roi des Francs de 1137 à 1180, et sous le règne
    duquel la fleur de lys devient l’emblème de la royauté. Gravure du XIXe siècle

     

    Rapprochons de la légende rapportée dans Les très élégantes annales des belliqueuses Gaules, les paroles de Sylvio Pellico, écrivain et poète italien (1789-1854) : « Aujourd’hui, comme au temps du déluge, les hommes sont en guerre contre Dieu. Le traité d’alliance paraît être sur le point de se signer. Cette fois le traité sera signifié à la terre, comme jadis, par la colombe de l’arche ; néanmoins l’oiseau divin portera dans son bec, non plus une branche d’olivier, mais une fleur de lys. »

    Les voix prophétiques qui se sont élevées au cours des siècles sont unanimes pour déclarer que la renaissance des lys commencerait aussitôt après la purification par le feu de la moderne Babylone, c’est-à-dire de Paris. En voici parmi les plus curieuses et les plus authentiques.

    L’antique prophétie du Roi des lys, recueillie par le théologien protestant allemand David Wängler, dit Pareus, dans son Commentaire de l’Apocalypse (Heidelburg, 1618), avait été découverte par l’auteur dans une bibliothèque publique, et dont voici la traduction :

    « Vers la fin des temps, il paraîtra un grand monarque de la nation des très illustres lys [le royaume de France] ; il aura un grand front, des sourcils élevés, de grands yeux et le nez aquilin. Il réunira une grande armée et détruira tous les ennemis de son royaume. Car comme l’époux est uni à l’épouse, ainsi la justice lui sera unie : il détruira tous les ennemis du Saint-Siège, soumettra l’Europe à sa puissance, et enfin, passant la mer, ira conquérir tout l’Orient, portant pour édit que quiconque n’adorera pas le Christ sera digne de mort ; personne ne pourra résister à sa puissance, parce que le bras de Dieu sera toujours avec lui. Son règne sera appelé le paradis terrestre des bons chrétiens. »

    Dans la prophétie dite de saint Césaire et imprimée en 1524, on lit le passage suivant : « Après que l’univers entier et en particulier la France, et dans la France les provinces du nord, de l’est, et particulièrement la Lorraine et la Champagne, auront été en proie aux plus grandes misères et aux plus grandes tribulations, ces provinces seront secourues par un prince captif dans sa jeunesse, qui recouvrera la couronne du lys. Juvenis captivatus qui recuperabit coronam lilii. Ce prince étendra partout sa domination, et dominabitur per universum orbem. »

    Le frère Jérôme Botin (1358-1420), bénédictin de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris, en 1410, plongeant son regard dans l’avenir, s’écrie : « Après que quatre siècles seront plus qu’écoulés (Jérôme Botin écrivait en 1410), la terre sera désolée et l’Eglise éplorée ; le pasteur du ciel sera frappé et le troupeau dispersé ; mais la rosée du ciel descendra et les autels de Belzébuth seront renversés, et les ouvriers d’iniquité seront dissipés et périront. Il y aura un enfant du sang des rois que donnent les gens d’Artois. Et il gouvernera la France avec prudence et honneur, et l’esprit du Seigneur sera avec lui. »

    Suit le sombre tableau des maux qui doivent fondre sur Babylone (Paris). « Oui, malheur, s’écrie encore le pieux et saint religieux à la fin de sa prophétie, mille fois malheur au peuple qui s’est révolté contre l’autorité et qui a renversé ses lois. Il arrache sa prospérité jusqu’à la racine, il a brisé les lys ! ».

    Voici la prophétie de l’abbé d’Otrante, faite au XIIIe siècle, recueillie et imprimée par J.-B. de Rocoles en 1600 : « Moi abbé Ubertin de la ville d’Otrante, en Calabre, ayant été averti par l’ange du Seigneur que le temps de ma mort approchait [Ubertin d’Otrante est mort en 1279], j’ai fidèlement écrit sur ce parchemin ce que le ciel m’avait révélé sur l’ouverture du sixième sceau [l’Apocalypse désigne par ce sixième sceau les temps qui doivent précéder la grande époque de la venue de l’Antechrist, c’est-à-dire, d’après l’opinion commune, les temps actuels], et j’ai donné ordre, en vertu de la sainte obéissance, au frère Jacques d’Otrante et au frère Maur de Palerme, mes disciples bien-aimés, de placer cet écrit dans le sépulcre de marbre où ils placeront mon corps.

    « Lorsqu’il y aura sur la chaire de Pierre un pontife qui brillera sur toute l’Église comme une étoile resplendissante, après avoir été choisi contre l’attente universelle, le sépulcre où j’aurai été enseveli sera ouvert. L’ange du Seigneur couvrira de sa protection ce grand pontife, et, Dieu étant avec lui, il restaurera toutes choses, relèvera les autels et les églises délabrées. Alors viendra un gracieux rejeton de la race antique de Pepin pour visiter le saint pontife. Il sera pris comme par la main par le grand pontife, et celui-ci le placera sur le trône de France, depuis longtemps privé de ses rois légitimes ; il placera sur sa tête le diadème de la suprême puissance, et ce grand monarque sera l’appui de son pontificat. »

    Merlin Joachim, surnommé le Prophète, né en 1320 au pays napolitain, fut un saint et très docte religieux. Nous trouvons dans ses ouvrages la prophétie suivante : « Après une trop grande effusion de sang innocent, dit le saint religieux, la prospérité du Seigneur descendra sur la nation désolée. Un pasteur remarquable s’assoira sur le trône pontifical, sous la sauvegarde des anges. Pur et plein d’aménité, il résiliera toutes choses, rachètera par ses vertus aimables l’état de l’Eglise, les pouvoirs temporels dispersés... Il l’emportera sur toute autre puissance, et reconquerra le royaume de Jérusalem.

    « ... Alors un monarque gracieux de la postérité de Pepin viendra en pèlerinage voir l’éclat du glorieux pasteur dont le nom commencera par un R. Un trône temporel venant à vaquer, le pasteur y colloquera ce roi qu’il appellera à son secours... Le saint pontife invoquera l’aide du monarque généreux de la France ; avant qu’il puisse être affermi et solidement assis sur le saint-siège, il y aura des guerres, des luttes pendant lesquelles le trône sacré sera ébranlé. Mais, à la faveur de la clémence divine, tout répondra aux vœux des fidèles, de telle sorte qu’ils pourront célébrer par leurs chants la gloire du Seigneur. »

     

     
     
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  • Prophéties (Anciennes) du Moyen Age
    évoquant Napoléon, l’Antéchrist
    ou encore Jeanne d’Arc ?
    (D’après « Folk-Lore » (par le comte de Puymaigre), paru en 1885)
     
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    De l’avènement de Napoléon prétendument annoncé par l’astronome du Moyen Age Jean de Mur, à la guerre de Cent ans dont la France sortirait victorieuse pressentie par La Rochetaillade, en passant par la venue de l’Antéchrist, ou encore l’épopée de Jeanne d’Arc d’après une prédiction attribuée à Merlin, nombreuses sont les anciennes prophéties qui, libellées de façon parfois absconse, autorisent les interprétations les plus diverses et parfois les plus erronées
     
     
     

    La croyance aux prédictions, tout en pouvant distraire et même consoler quelques esprits, a certains inconvénients qu’il est bon de reconnaître. Les déceptions qui succèdent trop fréquemment à une confiance exagérée, affaiblissent et découragent au moment où les caractères ont le plus besoin de force et de fermeté. Aux yeux de beaucoup de gens les prophéties, écrites en général dans un style biblique, ont comme un aspect religieux, et quand les espérances inspirées par elles ne se réalisent pas, l’incrédulité qui aurait dû accueillir de douteuses révélations, les dépasse et ose aller beaucoup plus haut.

    Un scribe au Moyen Age
    Un scribe au Moyen Age

    Plus d’une fois les anciennes prophéties ont pu sembler vérifiées, parce qu’on leur a fait subir après coup des modifications notables. Ainsi Charles Nodier, dans ses Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, a cité quelques lignes extraites de la Pronosticatio de Lichtenberger et qui semblent assez applicables à Napoléon Ier, mais cette application cesse d’être possible quand on remonte au texte même. Lichtenberger n’a d’ailleurs fait que publier avec de légers changements une prédiction beaucoup plus ancienne. Nous la trouvons pour la première fois dans la continuation de la Chronique de Guillaume de Nangis, où elle était donnée comme émanant d’un célèbre astronome, Jean de Mur.

     

    Voici cette rédaction primitive : « Filius regnans in meliori parte mundi movebitur contra semen leonis et stabit in agro inter spinas regionis. Tunc filius hominis veniet ferons feras in brachio, cujus regnum est in terra lunae ; cum magno exercitu transibit et ingredieturin terra leonis carentis auxilio, quia bestiae regionis suae carnem suam dilaceraverunt. Illo anno veniet aquila a parte orientali, alis extensis sub dolo, cum magna multitudine pullorum suorum in adjutorium filii hominis. Illo anno castra destruentur, terror magnus erit in populo et in quadam parte leonis erit lilium. Inter plures reges in illa die erit sanguinis diluvium et lilium perdet coronam suam, de qua postea filius hominis coronabitur. Per quatuor annos sequentes fient in mundo praelia inter fidem tenentes ; major pars mundi destruetur, caput mundi ad terram erit declinatum... Tunc filius hominis admirabile signum transibit ad terram promissionis, quia omnia primae causae promissa tum permanebunt impleta » (Collection de la Société de l’histoire de France, Guillaume de Nangis, tome II)

    Du remaniement de cette prédiction fait par Lichtenberger, on a tiré le passage suivant, dans lequel on a cru voir annoncée l’époque de Napoléon : « Un aigle suivi d’un grand nombre de petits viendra du côté de l’orient, les ailes étendues. Alors les forteresses seront détruites et le monde sera livré à la terreur. La guerre la plus cruelle s’élèvera et il y aura un déluge de sang. Le lis perdra sa couronne, dont le fils de l’homme sera ensuite couronné. Durant les quatre années qui suivront, les nations se livreront de grands combats, les disciples de la foi éprouveront de grands maux et la plus grande partie du monde sera détruite. La capitale du monde chrétien sera renversée, etc. »

    Pour arriver à voir dans cette prédiction l’époque de Napoléon, il a fallu laisser de côté une partie fort notable de la pronostication de Jean de Mur, et ne chercher à expliquer ni ce qu’est la race du lion, ni ce qu’est le royaume de la lune, dans laquelle Jean de Mur et Lichtenberger auraient, comme le bon Astolfe, trouvé peut-être leur raison dans une petite fiole.

    La continuation de la Chronique de Nangis contient une autre prophétie qui fut faite à un prêtre du diocèse de Tours : un jour qu’il disait la messe à Bethléem, il vit briller ces mots en lettres d’or : « Anno Domini MCCCXV, die decima quinta mensis martii, incipiet tanta fames in terra, quod populus humilium certabit et curret contra potentes seculi et divites. Item corona pugilis potentissimi corruet postea satis cito. Item flores et rami ejus quassabuntur seu frangentur. Item una nobilis et libera civitas aservis occupabitur et capietur. Item extranei ibidem trahent moram. Item ecclesia cancellabit et genus sancti Petri. Item sanguis multorum fundetur super terram. Item una crux rubea exaudietur et elevabitur. Ideo, vos boni christiani, vigilate. »

    Voici la traduction : « L’an du Seigneur MCCCXV, au quinzième jour du 
    mois de mars, commencera une si grande famine sur la terre que le peuple des pauvres combattra et courra contre les puissants et les riches du siècle. De même la couronne de l’athlète puissant tombera peu après. De même ses fleurs et ses branches seront secouées ou brisées. De même, une libre et noble ville sera occupée et prise par les serfs. De même les étrangers s’y arrêteront. De même l’Église et la race de saint Pierre chancelleront. De même le sang de beaucoup coulera sur la terre. De même une croix rouge sera dressée et élevée. Et pour cela, bons chrétiens, veillez. »

    Le chroniqueur ajoute qu’en effet, en 1315, il régna une famine qui fut terrible, en France surtout. Mais les autres parties de la prédiction ont-elles été accomplies ? A la rigueur on peut voir dans cette prophétie l’annonce de la Jacquerie, mais elle ne fut pas une conséquence de la disette de 1315 et n’éclata qu’une trentaine d’années plus tard. On peut croire aussi que le prophète a deviné la fin de la première branche des Valois, la puissance de Marcel à Paris, l’occupation de cette ville par les Anglais sous Charles VI, les désastres de ce règne, la Réforme, le sang répandu durant les guerres de religion.

    On pourrait encore découvrir dans cette prédiction l’annonce d’événements beaucoup plus modernes : la révolution, le renversement de Louis XVI, la dispersion de sa famille, les persécutions que souffrit la papauté, l’entrée des alliés à Paris. Enfin il ne serait pas impossible de soutenir que le voyant a prévu la chute de Napoléon III, la Commune, les attaques nouvelles contre le Saint-Siège, etc. ?

    A vrai dire, des prédictions aussi vagues n’annoncent véritablement rien. La Chronique de Guillaume de Nangis, à la continuation de laquelle est emprunté ce qui précède, contient un passage qui n’a pas la prétention d’être une prophétie, mais qui en est une par le fait et qui mérite peut-être d’être citée : « Consueverunt reges ipsi Franciae in suis armis et vexillis florem lilii depictum trino folio comportare quasi dicerent toti mundo : Fides, sapientia et militiae probitas abundantius quam regnis caeteris sunt regno nostro Dei providentia et gratia servientes. Duo enim paria folia sapientiam et militiam significant, quae fidem trinum folium significantem et altius in medio duorum positam custodiunt et defendunt ; nam fides gubernatur et regitur sapientia, atque militia defensatur. Quamdiu enim praedicta tria fuerint in regno Franciae, pacifice, fortiter et ordonatim sibi invicem cohaerentia, stabit regnum ; si autem de eodem separata fuerint vel avulsa, omne regnum in seipsum divisum desolabitur atque cadet. »

    Voici la traduction : « Les rois de France eurent coutume de porter peint sur leurs armes et leurs étendards un lis à trois feuilles, comme pour dire à tout le monde : La foi, la sagesse et l’honneur militaire, par la providence de Dieu, existent plus abondamment dans notre royaume que dans tous les autres. En effet, deux feuilles égales signifient la sagesse et l’honneur, lesquelles gardent et défendent une troisième feuille placée plus haut au milieu d’elles et représentant la foi, car la foi est gouvernée et régie par la sagesse et l’honneur. Aussi longtemps que ces trois choses susdites seront dans le royaume de France, pacifiquement, fortement et régulièrement, par leur union, le royaume restera debout, mais si elles étaient séparées ou arrachées, tout le royaume divisé en lui-même serait désolé et tomberait. »

    On dirait, remarquons-le en passant, à la manière dont il est souvent parlé de la fleur de lis par les anciens écrivains, qu’elle avait pour eux comme un caractère mystérieux et qu’elle excitait leur vénération. Il y a peut-être quelque chose de ce sentiment dans la manière dont le chroniqueur espagnol Pero Lopez de Ayala ajoute, après avoir raconté la mort de la malheureuse Blanche, femme de Pierre le Cruel : « Elle était du lignage du roi de France, de la fleur de lis de Bourbon. » De savantes et récentes recherches de A. de Barthélémy prouvent, du reste, ce que l’on soupçonnait déjà, que le choix de la fleur de lis fut inspiré à nos rois par un sentiment de dévotion à la sainte Vierge (Essai sur l’origine des armoiries féodales, paru dans Revue critique du 22 juin 1872).

    Mais revenons à notre sujet. Le continuateur de Nangis parle d’un personnage assez singulier, d’un cordelier appelé Jean de la Rochetaillade, sur lequel Froissart donne aussi des détails, et qui par la hardiesse de ses prédications et ses sombres prophéties, s’attira plus d’une persécution. C’était, à ce qu’il paraît, dans la lecture de l’Apocalypse que la Rochetaillade découvrait ou croyait découvrir la révélation de l’avenir.

    « Il le savoit, dit Froissart, par les anchiennes escriptures et dou Saint-Esperit... qui li avoit donné entendement de déclarer touttes ces ancyennes troubles prophéties et escriptures pour annoncer à tous crestyens l’année et le tamps que elles devoient avenir et en flst plousieurs livres bien dites et bien fondés de grant scienche de clergie, desquels li ungs fut commenchiés l’an de grâce mil CCCXLV et li autres l’an mil CCCXLVI et avoit escript dedans tant de merveilles a venir entre l’an LVI et l’an LXX que trop seroient longhes à escripre et trop fortes à croire, combien que on ait pluiszeurs veut avenir dou tamps passet et quant on li demandoit qu’il avenroit de la guerre des Franchois et des Englès, il disoit que ce n’estoit riens chou que on en avoit vu, enviers chou qui en avenroit, car il n’en seroit pais ne fins jusques à tant que le royaumes de Franche seroit essilliés et gastés par touttes ses parties et régions et tou chou a-on bien veut avenir depuis. »

    La Bête dévorant un homme (Antéchrist). Extrait de Histoire extraite de la Bible et Apocalypse, XVe siècle
    La Bête dévorant un homme (Antéchrist). Illustration tirée de
    Histoire extraite de la Bible et Apocalypse, XVe siècle

    Les prophéties dont parle Froissart existent encore à la Bibliothèque nationale, et elles ont été examinées par Kervyn de Lettenhove, des recherches duquel nous allons profiter. Ces prophéties ont été dédiées par le cordelier au cardinal Guillaume Curti. La Rochetaillade y raconte en 1345 et emprisonné à Figeac, qu’un jour, comme il priait appuyé sur son bâton, il eut une révélation fort détaillée, qu’il fait ensuite connaître. Plusieurs des événements annoncés par la Rochetaillade s’accomplirent ; ainsi il indiqua l’époque de la mort d’André, roi de Naples , il dit qu’en 1346 la peste noire commencerait en Italie, qu’en 1356 la guerre sévirait plus que jamais entre la France et l’Angleterre, que Dieu,

     

    cependant, ne permettrait pas la destruction de la France, que les Anglais n’étaient qu’un fléau destiné à châtier un peuple coupable, que le Saint-Siège quitterait Avignon.

    La Rochetaillade fut moins heureux dans d’autres prédictions. Il assurait par exemple que l’Antéchrist naîtrait bientôt, qu’il serait du sang de Frédéric II et de Pierre d’Aragon, que la bête de l’Apocalypse sortirait de la mer de Sicile, etc. Remarquons au sujet de l’Antéchrist, et cela d’après dom Calmet dans La sainte Bible, que « de même que Jésus-Christ a été figuré avant sa venue, de même se sont déjà élevés plusieurs tyrans ou imposteurs qui ont représenté l’Antéchrist ou qui ont été ses précurseurs. » On peut donc penser que les auteurs de nombreuses prophéties ont eu en vue non l’Antéchrist dernier et véritable, mais les persécuteurs qui ne manquent jamais à la religion. A l’époque que semble avoir voulu désigner la Rochetaillade nous ne voyons toutefois aucun de ces persécuteurs.

    Le cordelier s’est trompé encore en annonçant que le Saint-Siège serait transporté à Jérusalem, qu’un prince français du nom de Charles délivrerait la Terre Sainte. Outre l’œuvre que nous avons indiquée, la Rochetaillade a laissé encore un traité de la Quintessence. « Il y rapporte, dit Kervyn de Lettenhove, qu’il a passé cinq ans à étudiera l’université de Toulouse et qu’il est entré depuis cinq ans dans l’ordre des Frères mineurs. Le second livre de ce traité renferme des remèdes contre toutes les maladies. De plus, Jean de la Rochetaillade était alchimiste. Il termina, le 14 octobre 1354, un ouvrage où il donne les dessins de ses fourneaux et de ses creusets, notamment pour la fabrication de la pierre philosophale, qu’il appelle la pierre minérale.

    « De nombreux avertissements du même genre que ceux de Jean de la Rochetaillade parurent à cette époque, ajoute Kervyn de Lettenhove. En une seule année, en 1353, on rencontre une lettre de Lucifer aux hommes et une épître de Jésus-Christ à Innocent VI, dont l’attribution à Pierre de Clairvaux est très douteuse. C’étaient les mêmes allusions obscures mêlées aux mêmes avertissements et aux mêmes menaces. »

    En Angleterre, en 1469, on copiait encore les prophéties de Jean de la Rochetaillade, à un manuscrit desquelles, en France, au quinzième siècle, on ajouta, comme si elles en eussent fait partie, des révélations relatives à Jeanne d’Arc. A en croire Christine de Pisan, la Pucelle avait été promise bien longtemps avant sa venue :

     

    Par Merlin, Sébile et Bede,
    Plus de cinq cents ans la veirent
    En esperit, et pour remède
    A France en leurs escrips la mirent
    Et leurs prophécies en firent.

     

    Quelques vers obscurs attribués à tort à Bède, furent appliqués à Jeanne d’Arc :

     

    Vi cum vi Chalybis ter septem se sociabunt,
    Gallorum pulli tauro nova bella parabunt.
    Ecce beant bella, tunc fert vexilla puella...

     

    Quant à la prédiction attribuée à Merlin, elle est tirée de l’opuscule de Geoffroy de Monmouth, intitulée De prophetiis Merlini ; elle est, dit Jules Quicherat, relative à la ville de Winton, et pour qu’elle semble concerner la Pucelle, ajoute-t-il, on a dû la tronquer en plusieurs endroits, et cela dès le début même. Ainsi ces mots : « Ad haec ex urbe Canuti Nemoris eliminabitur puella », ont été altérés de cette manière : « Ex nemore Canuto eliminabitur puella » ; du bois Chenu surgira la vierge...

    Nous voyons cependant que ce n’est pas après coup qu’on cita Merlin au sujet de Jeanne d’Arc. Dès 1429, il était déjà invoqué à propos de la Pucelle ; on lit sous cette date : « Entre les autres escritures fut trouvée une prophétie de Merlin parlant en ceste manière : Descendet virgo dorsum sagitarii et flores virgineos obscurabit. Dans les sagitarii on voyait les archers anglais poursuivis par la jeune fille. Quant au bois Chenu, il se trouve près de Domrémy un bois de ce nom et, chose remarquable, nous voyons dans les interrogatoires du procès de condamnation que les Anglais s’en préoccupaient, et qu’avant que Jeanne se fût révélée on semblait ajouter foi aux prophéties annonçant que des environs du bois Chenu viendrait une jeune vierge qui ferait des prodiges.

    « Erant prophetiae dicentes quod circa illud nemus debebat venire quaedam puella quae faceret mirabilia. » (Procès de condamnation) Jeanne connaissait cette prédiction et d’autres analogues ; quand Baudricourt hésitait à la conduire à Charles VII : « Est-ce que, dit-elle, vous n’avez pas entendu qu’il fût annoncé que la France seroit perdue par une femme (Isabeau de Bavière) et sauvée par une jeune fille des marches de Lorraine ? » (Procès de réhabilitation)

    Que l’on ait appliqué à tort ou à raison les prédictions de Merlin à la Pucelle, il est indubitable que Jeanne fut prédite plus d’une fois. Elle le fut par Pierre de Monte-Alcino, qui écrivit à Charles VII : « In consilio virgineo erit victoria tua (Ta victoire sera dans les conseils d’une jeune fille). » (Procès de réhabilitation) Simon de Phares parlant de maître Guillaume Barbin, docteur en médecine et grand astrologien, dit : « Cestuy prédit en son jeune âge l’exil des Anglois et relièvement du roy de France, qui fut chose assez à émerveiller, attendu qu’elle fut au moyen d’une simple pucelle. »

    On sait enfin qu’une femme d’Avignon, appelée Marie, prédit les maux de la France, et la manière miraculeuse dont ils seraient réparés. « Elle dit qu’elle a voit eu beaucoup de visions touchant la désolation du royaume de France, que dans ces visions elle avoit vu des armes qu’on lui présentoit, et comme elle s’effrayoit de la pensée qu’elles lui étoient destinées, une voix lui dit de ne pas craindre, que ces armes n’étoient pas pour elle, qu’elles dévoient être portées par une vierge qui viendroit bientôt et qui délivrerait le royaume de ses ennemis. »

    Jeanne d’Arc elle-même dévoila à plusieurs reprises les événements futurs, elle prophétisa le triomphe définitif de la France,le couronnement de Charles VII à Reims, l’expulsion des Anglais. Elle demanda que, quand ces choses arriveraient, on se rappelât ses paroles : « Dixit ut quando id evenerit quod habeatur memoria quod ipsa dixit hoc. » Elle ajouta qu’elle était aussi certaine de ces événements que de ceux qu’elle avait vus auparavant. Elle annonça plusieurs des circonstances qui devaient amener un heureux changement, la délivrance d’Orléans, la victoire de Patay. Plusieurs fois elle parla de sa propre destinée, elle entrevit sa captivité et son supplice.

    Jeanne d'Arc
    Jeanne d’Arc délivrant la France des Anglais

    On lui a prêté aussi des prophéties dont on ne trouve point de traces dans les interrogatoires, qui sont donc fort douteuses, et qui ne se réalisèrent pas. Telle est, sur la délivrance de la Terre Sainte, une prédiction que Christine de Pisan lui attribue. Au reste les contemporains de Jeanne d’Arc lui reconnaissaient si bien le don de prophétie, qu’un docte clerc du diocèse de Spire écrivit sur la Pucelle, en 1429, un traité où il s’occupe d’elle, surtout en qualité de prophétesse, et qu’il intitula Sibylla Francica.

    Cette attente dans laquelle, avant l’apparition de Jeanne d’Arc, la France désolée était d’un sauveur, semble appartenir à ce genre de prévision auquel croyait Machiavel. Ne pourrait-on penser, vu leur nombre, leur diffusion, leur ancienneté, que des prophéties relatives à l’Orient doivent aussi trouver un jour leur

    accomplissement ? Ce jour, qui sans doute est bien éloigné encore, on crut y toucher au quinzième siècle. On se rappelle que La Rochetaillade avait prédit qu’un roi de France s’emparerait de Jérusalem. Le pape Pie II fit allusion à cette prophétie dans une lettre à Louis XI : « Pugnare cum Turcis et vincere et Terram sanctam recuperare, francorum regum proprium est : Combattre les Turcs, les vaincre et recouvrer la Terre sainte est l’affaire des rois francs. »

    Quand Charles VIII entreprit la guerre d’Italie et laissa entrevoir de plus vastes projets, on crut à la réalisation de la prédiction, et ce fut alors que parut la Prophétie du roy Charles, huitième de ce nom, ensemble l’exercice d’icelle par maistre Guilloche de Bourdeaux. On y lisait :

     

    Il fera de si grandes batailles
    Qu’il subjuguera les Ytailles ;
    Ce fait, d’ilec il s’en ira
    Et passera de là la mer,
    Entrera par dedans la Grèce
    Où par sa vaillante prouesse
    Sera nommé le roi des Grecs ;
    En Jérusalem entrera
    Et mont Olivet montera.

     

    Savonarole, qui se piquait d’avoir la révélation de l’avenir, annonça de son côté que Charles VIII était l’instrument à qui Dieu confiait le soin de châtier les tyrans d’Italie, et Paul Jove résuma, en semblant y ajouter grande foi, les prophéties relatives à l’Orient et à la mission d’un roi de France-dans ces contrées.

    Ces prédictions étaient bien antérieures à La Rochetaillade. J.-B. Spagnuoli, connu sous le nom de Mantuanus, rappelle dans ses Fastes chrétiens une prophétie de Saint-Ange, connue au treizième siècle, annonçant qu’un roi de France purgerait l’univers des Turcs – on peut lire cette prophétie dans les Voix prophétiques de l’abbé Curicque, tome II – et Albéric de Trois-Fontaines rapporte, sous la date 1220, qu’après la prise de Damiette on trouva dans une mosquée une inscription en chaldéen portant qu’il sortirait de l’Orient un roi du nom de David, qu’il unirait ses efforts à ceux d’un roi d’Occident et que tous deux chasseraient les Turcs de Jérusalem. Diverses prophéties connues de ces derniers relatent les mêmes faits. Une porte de Constantinople portait, dit-on, cette inscription : « Quand viendra le roi blond je m’ouvrirai de moi-même. » Au XIXe siècle, nous lisons dans Curiosités des traditions que « les Turcs croient fermement que la porte d’Or livrera un jour passage aux chrétiens, qui doivent, comme ils en sont persuadés, finir par reconquérir la ville. »

    D’après L’Oracle de Dujardin, ce serait dans saint Augustin qu’on trouverait la plus ancienne trace de la mission qu’un roi de France doit remplir en Orient : on lit dans le traité de Antichristo : « Quelques-uns même de nos docteurs disent qu’un roi des Francs possédera l’empire romain dans toute son étendue. Ce roi viendra dans les derniers temps du monde. Il sera le plus grand et le dernier de tous les rois. Après avoir heureusement gouverné son royaume, il viendra, à Jérusalem, et déposera sur le mont des Oliviers son sceptre et sa couronne. Ce sera la fin et la consommation de l’empire des Romains et des chrétiens : Quidam vero doctores nostri dicunt quod unus ex regibus Francorum romanum imperium ex integro tenebit, qui in novissimo tempore erit, et ipse erit maximus et omnium regum ultimus, qui postquam regnum suum feliciter gubernaverit, ad ultimum Ierosolymam veniet et in monte Oliveti sceptrum et coronam suam deponet : hic erit finis et consummatio romanorum christianorumque imperii. »

    Saint Augustin vivant au cinquième siècle, à une époque où la France n’existait pas, où de crédules historiens ont à peine osé placer l’existence du très douteux Pharamond, si ces lignes étaient de l’auteur de la Cité de Dieu, elles seraient certainement la plus antique prédiction relative aux destins de l’Orient. Mais ce n’est pas saint Augustin qui a rapporté cette prophétie ; le traité de Antichristo est ou d’Alcuin, ou plus probablement d’Adron, abbé de Saint-Dizier, mort en 962.

    Après avoir cru que Louis XI et que Charles VIII réaliseraient cette prédiction, on ne se découragea pas. On s’imagina que l’honneur de l’accomplir était réservé à Louis XIII, puis à Louis XIV. Jean Desmarest, académicien, auteur du poème de Clovis, si maltraité par Boileau, et de plus visionnaire, dans son Avis du Saint-Esprit au roi, promettait à Louis XIV qu’il triompherait des Sarrasins avec l’aide des chevaliers de l’infaillibilité du Pape. Claude de Comiers, dans son livre De la nature et présage des comètes, se prononçait de la même manière et ajoutait : « Nous devons espérer que l’année prochaine 1666 notre grand monarque jettera les premiers fondements de cet empire universel. »

    D’après d’autres révélations, les vainqueurs de l’Orient seraient les Russes. Gibbon, à propos d’expéditions tentées au onzième siècle par ce peuple contre Constantinople, n’a pas dédaigné de parler de cette croyance. « Le souvenir de ces flottes arctiques qui semblaient descendre du cercle polaire, laissa dans la cité impériale une profonde impression de terreur. Le vulgaire de tous les rangs assurait et croyait qu’une statue équestre qu’on voyait dans la place du Taurus, portait une inscription annonçant que les Russes, dans les derniers temps, deviendraient les maîtres de Constantinople. » (Cité par Dujardin dans L’Oracle)

    Enfin la prédiction dont nous venons de nous occuper fut aussi, grâce à quelques altérations, appliquée à Charles-Quint. Celui-ci aspirait à la monarchie universelle et croyait qu’elle lui était promise par les prophéties. Il avait en elles une grande confiance et elles le décidèrent à entreprendre plus d’une guerre, nous révèle Pierre Massé dans De l’Imposture et tromperie des diables, devins, enchanteurs, sorciers, etc. (1579). Martin du Bellay a parlé de cette crédulité : « Ceste année (1536), dit-il dans ses mémoires, fut un grand et merveilleux cours de prophéties et prognosticions qui toutes promettoient à l’empereur heureux et grand succès et accroissement de fortune et quand plus il adioustoit de foy, de tant plus en faisoit l’on semer de nouvelles : et proprement sembloit à lire tout ce qui en espandoit çà et là, que le dit seigneur empereur fut en ce monde nay pour impérer et commander à Fortune. »

    En France ces mêmes révélations produisirent une certaine terreur, non toutefois dans l’esprit de François Ier. Il se montra « constant à mespriser et contemner cette manière de superstitieuse et abusive prophétie. »

     

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