• L’abbesse de Fontevraud et
    le petit cochon du curé de Vernoil
    (D’après « Légendes et miracles de Fontevrault », paru en 1913)
     
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    L’histoire du petit cochon du curé de Vernoil et de Madame l’Abbesse de Fontevraud a défrayé la verve des chroniqueurs anciens et modernes et les épigrammes des contempteurs de l’Ordre fontevriste, à commencer par les moines réfractaires, qui cherchaient partout des motifs pour justifier leur émancipation. Le sujet prêtait à la raillerie, et l’on ne se fit pas faute de plaisanteries sur ce petit cochon, qui triompha contre la puissance de l’abbesse, qui fit excommunier un évêque et résista pendant vingt ans aux foudres du pape.
     

    Les preuves ne manquaient pas ; on les trouvait à profusion dans les chartes de l’abbaye, et tous ceux qui ont fouillé ces parchemins ou leurs transcriptions en ont été étonnés. Le savant moine Cosnier, qui a reconstitué le chartrier de l’abbaye, se fit le pourvoyeur inconscient des malignités, renouvelées en variantes sur ce thème, bien entendu dénaturé.

    Il n’est pas douteux qu’il y eut au sujet d’un petit cochon « porcellus » une longue querelle, qui dura de 1125 à 1144, entre l’abbesse Pétronille de Chemillé (abbesse de Fontevraud de 1115 à 1149) et le curé de Vernoil, Andréas ; que l’évêque d’Angers, Ulger, prit parti contre l’abbesse et qu’il fut blâmé par le pape, même excommunié ; que plusieurs bulles d’Innocent II consolant l’abbesse de ses déboires ne purent avoir raison de la résistance de l’évêque, même au prix de sa condamnation ; et que l’abbesse dut continuer pendant vingt ans à offrir chaque année un petit cochon au curé de Vernoil.

    Le pape Innocent II (14 février 1130 - 24 septembre 1143)
    Le pape Innocent II (14 février 1130 - 24 septembre 1143)

     

    Nombre de hauts personnages intervinrent sans plus de succès dans cette querelle à propos d’un petit cochon, notamment Geoffroy, le puissant abbé de la Trinité de Vendôme, voire même le fougueux saint Bernard, qui écrivit à l’évêque d’Angers dans des termes frisant l’insolence. Que les moines fontevristes révoltés contre l’autorité de l’abbesse aient raillé dans leurs pamphlets cet échec de l’omnipotence de leur supérieure, cela se comprend et ce n’est pas d’eux qu’il faut espérer l’explication de la querelle. Pas plus des chroniqueurs contemporains, qui relatent les faits en omettant d’en donner les raisons, qui se trouvent dans les coutumes et les circonstances de l’époque. Quant aux chartes, elles ne sont que l’enregistrement des actes dont elles certifient l’exactitude et précisent la forme, mais sans fournir des données plus explicites pour leurs motifs.

    C’est à ceux qui les ont interprétées que nous pourrions prêter plus de créance. Mais, soit qu’ils n’aient pas recherché ou compris les circonstances de cette « histoire de petit cochon », ils n’ont fait que confirmer l’étrangeté de la querelle en lui fournissant des preuves authentiques. La victoire du petit cochon du curé de Vernoil, les lettres du pape, l’excommunication de l’évêque d’Angers, les lettres de Geoffroy de Vendôme et de saint Bernard, tout cela est exact ; mais tout cela doit être expliqué.

    Lorsque le prieuré fontevriste des Loges fut fondé dans les landes de La Breille, entre Bourgueil et Vernoil, il fallut pourvoir à ses moyens d’existence. Il n’y avait pas d’autre ressource que de recourir à la générosité. Elle ne fit pas défaut. Les seigneurs des alentours donnèrent des terres, et un petit domaine fut ainsi constitué.

    Mais il ne faut pas oublier qu’on était au XIIe siècle, c’est-à-dire à une époque où les terres étaient grevées de droits seigneuriaux, cédés, rétrocédés à l’infini, de telle sorte que le territoire de Vernoil, pour ne parler que de lui, relevait à la fois des seigneurs de Vernantes, de Courléon, de Trèves, de Montsoreau, des abbayes de Bourgueil, du Ronceray d’Angers, et de Mauléon, sans compter les concessions faites à tel ou tel prieuré ou telle cure. Ces droits étaient très embrouillés et il faut convenir que les donateurs, animés avant tout d’esprit charitable, ne s’en étaient guère préoccupés.

    Mais le curé de Vernoil se refusa obstinément à abandonner ses droits sur un petit morceau de terre ainsi cédé, bien qu’il ne fut qu’une lande ; et il engagea un procès en restitution contre l’abbesse de Fontevraud. Voilà, grosso modo, le point de départ de l’affaire. Nous ne nous attarderons pas à l’étudier en détail, elle n’en vaut pas la peine. Nous ne citerons que de mémoire son évolution vers l’état aigu, mais nous la préciserons par trois documents.

    Abbaye de Fontevraud
    Abbaye de Fontevraud

     

    Il paraîtrait que le curé de Vernoil aurait attendu que la parcelle de terrain contestée ait été mise en culture pour la réclamer, d’où aggravation du droit de novales — les novalesdésignant des terres nouvellement défrichées et mises en culture. L’évêque d’Angers, Ulger, assez mal disposé pour Fontevraud, soutint son curé et profita de l’occasion pour molester l’abbesse avec laquelle il avait déjà une autre contestation au sujet de la propriété de la Haute-Mule, à Angers. Il mélangea même les deux affaires.

    On fit intervenir les abbés du voisinage comme arbitres. Ulger ne voulut rien entendre. On fit intervenir le pape. Ulger se refusa à toute concession. Le document ci-dessous, émanant de l’évêque, prouve bien que la querelle avec le curé de Vernoil n’est pas une invention :

    « J’ai jugé bon de certifier la querelle qu’avait le curé de Vernoil, nommé André, envers l’église de Fontevrault sous les premières saintes moniales des Loges, (...). Cela est fait d’ailleurs à la demande et volonté de notre vénérable sœur Petronille, abbesse de Fontevrault. »

    L’abbé Geoffroy de Vendôme prit la plume pour supplier l’évêque de laisser en paix la pauvre abbesse Pétronille de Chemillé. Ulger persista. L’abbé de Clairvaux, saint Bernard, plus violent, lui écrivit à son tour cette lettre de reproches amers qui étonne par la liberté de son style. Nous n’en citerons qu’un passage pour en donner un aperçu. Saint Bernard raille l’évêque, qui fut certainement un grand prélat et un des plus illustres fondateurs de l’Université d’Angers, de s’entêter à cette dispute pour la possession, dit-il, de je ne sais quel petit bout de terre « nescio quae possessiuncula » :

    « Il serait, Monseigneur, plus à propos de répandre des larmes que d’écrire des lettres ; mais parce que la charité sait bien faire les deux, il faut que je pleure et que j’écrive et que, vous adressant cette lettre, je retienne les larmes pour moi et pour ceux qui, comme moi, sont scandalisés de ce qui est arrivé depuis peu entre vous et Fontevrault (...)

    « Je m’adresse maintenant à vous, souffrez un peu, je vous prie, mon indiscrétion (...) Je ne serai pas retenu par la révérence de votre vieillesse, ni effrayé par l’éminence de votre dignité, ni ému par l’éclat de votre nom ; car plus votre réputation est grande, plus grand est le scandale (...)

    « Il paraît bien que vous méprisez votre réputation, et je vous en louerais, pourvu que ce ne soit pas jusqu’à blesser la gloire de Dieu. Mais, tandis que vous donnez lieu à ce scandale, je ne vois pas que votre conscience puisse être en sûreté, car je veux que ce ne soit pas vous qui l’avez excité, vous n’en êtes pas plus excusable pour cela, puisqu’il est en votre devoir de l’arrêter (...)

    « Je prie Dieu qu’il vous inspire de suivre le conseil que je vous donne, qui n’est pas tant de moi que de tous ceux qui sont possédés du zèle de la gloire de Dieu. »

    En lisant cette improbation d’un jeune moine, se posant en maître et en juge d’un évêque, on peut constater l’immense liberté dont jouissaient alors certains apôtres du cloître. On comprend que les termes violents de cette lettre aient donné une grosse importance à cette petite querelle. D’autant que trois papes successifs blâmèrent l’évêque et qu’il fut deux fois excommunié pour sa résistance.

    Quant au curé de Vernoil, s’abritant derrière son évêque, il ne voulut pas en démordre. On lui aurait alors proposé une transaction et il aurait exigé qu’on lui donnât chaque année un cochon. Mais s’il fallait en croire ceux qui se sont amusés de ce procès, la discussion ne fut pas moins vive pour la grosseur du cochon. Enfin, l’on s’était arrêté à un petit cochon « porcellus », que l’abbesse de Fontevraud donna chaque année pendant vingt ans.

    Le pape Lucius II (9 mars 1144 - 15 février 1145)
    Le pape Lucius II (9 mars 1144 - 15 février 1145)

     

    Enfin, en 1144, le pape Lucius II écrivit à l’abbesse Pétronille qu’il avait donné l’ordre à l’évêque de mettre un terme à sa querelle : « Nous le prions instamment et en le priant nous lui ordonnons qu’il vous aime vous et votre lieu, qu’il vous chérisse et vous protège, et qu’il acquière tant de cette manière qu’autrement une plus grande grâce des Bienheureux Pierre et Paul et de nous-même ».

    Le rôle du petit cochon dans ce démêlé, s’il a pris le premier rang dans les épigrammes, n’était donc à la vérité qu’un rôle de comparse, aussi effacé — avant le poème de Chanteclair — que le rôle des volailles et lapins donnés en redevance par le prieuré des Loges pour ses autres tenures : « A l’abbé de Bourgueil deux lapins, un chapon et une poule. Au seigneur du château de Brain deux chapons gras. » (Extrait d’un compte de 1762)

     

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  • Jeunesse romancée du paladin Roland,
    neveu de Charlemagne

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    Un roman de chevalerie longtemps populaire, intitulé Reali di Francia, écrit en italien vers le XIIe siècle et passant pour être la traduction d’un texte latin ou français que l’on n’a plus, fut faussement attribué à un ami et conseiller de Charlemagne, Alcuin(730-804) : sorte d’histoire cyclique des événements concernant les diverses familles romanesques qui se rattachent de près ou de loin à celle de Charlemagne, il relate, non sans anachronisme, les premières années du célèbre Roland, mort à Roncevaux et que la légende affirme être le neveu du célèbre roi de France et Empereur d’Occident.

     

    Divers ouvrages intéressants, des contes, des romans, des recueils poétiques des XIIe, XIIIe et XIVe siècles furent successivement imprimés, tant en France qu’à l’étranger, appartenant à la classe des épopées romanesques de Charlemagne.

    Ainsi de l’Historia de vita Caroli Magni et Rolandi, connue sous le nom de Chronique de Turpin, faussement attribué à Turpin (ou Tilpin), archevêque de Reims (748-795) mort en 806, et qui a notamment pour objet de célébrer les exploits et la mort de Roland à Roncevaux, à la suite de l’expédition que Charlemagne avait faite en Espagne, pour rétablir le tombeau de l’apôtre saint Jacques, à Compostelle, en Galice. En réalité, cette Chronique de Turpin est une compilation tirée des chants populaires écrite d’abord en latin, vraisemblablement par un moine de Saint-André de Vienne (Dauphiné) au XIesiècle, puis traduite en français au siècle suivant.

    Attribuant à Roland une force surhumaine, la légende lui prête d'avoir combattu durant plusieurs journées le géant Fernagu (Ferracutus)
    Attribuant à Roland une force surhumaine, la Chronique de Turpin lui prête
    d’avoir combattu durant plusieurs journées le géant Fernagu (Ferracutus).
    Chromolithographie du début du XXe siècle

     

    Ainsi encore des Reali di Francia, récit controuvé abordant l’histoire de Bertrade de Laon — surnommée Berthe au grand pied, mère de Charlemagne — et les débuts du célèbre paladin Roland. Voici la traduction française d’un passage se rapportant à ce personnage fabuleux :

    « Charlemagne avait régné plusieurs années avec gloire et rempli l’Europe de sa renommée. Il avait une sœur cadette, nommée Berthe comme sa mère, dont le jeune chevalier Milon d’Anglante devint amoureux. Milon, arrière-petit-fils du fameux Beuves d’Antone, tenait de près à la famille royale, et était même de la branche aînée des descendants de Fiovo qui venait directement de Constantin.

    « Mais sa fortune était loin de répondre à sa naissance, ce qui ne l’empêcha pas cependant de plaire à la jeune princesse Berthe. Ils eurent des rendez-vous dont les résultats devinrent si visibles, que l’empereur ne tarda pas à en être instruit. Au milieu de sa gloire, Charlemagne en était d’autant plus sévère pour sa famille, et dès qu’il sut la faute de sa sœur, il la fit enfermer dans une tour, et résolut de la faire mettre à mort ainsi que son amant.

    « Vainement le duc Naisme essaya-t-il de faire usage de son crédit auprès de l’empereur, pour obtenir le pardon des deux jeunes gens. Trouvant toujours le souverain inflexible, Naisme prit le parti de délivrer Milon et Berthe de leurs prisons, et, après les avoir fait marier devant l’église et avec le témoignage d’un notaire, il leur donna la liberté. Charlemagne, furieux de cette évasion, met Milon au ban, s’empare de ses biens et fait excommunier les deux époux par le pape. Milon et Berthe se décident à aller à Rome. Mais privés d’argent et de toutes ressources, ils s’arrêtent aux environs de Sutri, s’établissent dans une caverne, où la malheureuse Berthe donna le jour à un fils.

    « Or, voici pourquoi et comment ce fils acquit le nom de Roland qu’il a rendu si fameux. Dès sa naissance, il était doué d’une force si prodigieuse, qu’il se roula du fond de la grotte jusqu’à l’entrée. Milon qui était absent pendant l’accouchement de sa femme, y trouva l’enfant à son retour. La première fois que je le vis, dit Milon à Berthe, je le vis se roulant, comme cela se dit en français. Et en souvenir, je veux qu’il porte le nom de Roorlando, Roulant ».

    Pendant cinq ans, affirme l’auteur des Reali di Francia, Milon, sa femme et son fils n’eurent d’autres ressources pour vivre, que les aumônes qu’il allait demander et recevoir à Sutri. Mais, ne pouvant plus supporter cet état misérable, Milon prit enfin le parti d’aller tenter la fortune. Il dit donc adieu à sa femme, lui recommanda son fils et partit. Il va d’abord en Calabre, passe de là en Afrique et se met au service du roi sarrasin Agolant, qui joue un rôle si important dans les époques carolingiennes, et avec ce prince et ses deux fils, il va jusqu’en Perse et dans l’Inde où il fait d’admirables exploits au profit de ses patrons.

    En cet endroit du roman des Reali, on perd tout à fait Milon de vue, et il n’est plus question que de son fils Roulant ou Roland. Cependant Roland enfant, resté dans la grotte de Sutri avec sa mère, à qui il donne tout à la fois les espérances et les craintes les plus grandes, se fait remarquer entre les enfants de son âge par sa force, sa témérité et son courage. Il devient leur chef ; il les bat et les protège tour à tour, moyen sûr de dominer, et finit par leur inspirer une sorte de respect qui les porte à se cotiser pour acheter de l’étoffe et offrir un habillement au petit Roland. Deux d’entre eux font choix d’un drap blanc, et deux autres d’un drap rouge, et de ces quatre pièces réunies, on fit un habit où le blanc et le rouge étaient divisés par quartiers, circonstance honorable qui donna à Roland l’idée d’en conserver le souvenir en prenant, par la suite, le nom de Roland du Quartel (Orlando del quartiere).

    Selon le roman, ces choses se passaient pendant que Charlemagne était à Rome pour se faire couronner empereur d’Occident, par le pape Léon III, en 800. Or, il est bon, pour faire juger des amphigouris chronologiques entassés dans ce livre, de rappeler que la déroute de Roncevaux et la mort de Roland datent de 778...

    Quoi qu’il en soit donc, Charlemagne, étant à Rome, eut l’idée d’aller passer quelques jours à Sutri. Le monarque y mangeait en public, et un jour le petit Roland porta la témérité jusqu’à s’approcher de la table du roi et y prendre un plat de mets pour le porter à sa mère. Enhardi par l’impunité, il revint jusqu’à trois fois faire le même larcin, tant qu’enfin Charlemagne, voulant intimider le héros futur, se mit à tousser en grossissant sa voix.

    La légende affirme qu'ayant terrassé le géant Fernagu, Roland s'empara du joyau de son bouclier
    La légende affirme qu’ayant terrassé le géant Fernagu, Roland s’empara du
    joyau de son bouclier. Chromolithographie du début du XXe siècle

     

    Mais, loin d’être intimidé, le jeune Roland quitta le plat, prit Charlemagne par la barbe — barbe que l’on sait ne pas avoir existé —, et lui demanda d’une voix et avec un regard plus assurés que ceux du monarque même : « Qu’as tu ? » Puis ayant repris son plat, il se sauva comme les autres fois. Le roi, étonné de cette action, et préparé ensuite par un songe, fait suivre l’enfant par trois chevaliers contre lesquels il défend l’entrée de la caverne où est sa mère. Mais ils persistent, et après avoir reconnu Berthe pour la fille du feu roi Pépin — père de Charlemagne — et la sœur de Charlemagne, les trois chevaliers se jettent aux pieds de la princesse, et jurent de demander sa grâce au roi, ce qu’ils finissent par obtenir.

    Charles révoque le décret de bannissement porté contre Milon, ainsi que l’excommunication obtenue du pape, et après avoir adopté Roland pour son fils, il rentre en France. De retour à Paris, Charlemagne rend à son neveu les terres et les seigneuries de Milon, et lui donne les titres de comte d’Anglante et de marquis de Brava.

    A compter de ce moment, la faveur de Roland va toujours en croissant auprès de Charlemagne. Il devient l’un des soutiens de ce prince, de la chrétienté même, ce qui lui vaut, disent les Reali, l’honneur d’être nommé par le pape sénateur des Romains et gonfalonier de l’Église.

    Telles sont, selon toute apparence, les traditions fabuleuses les plus anciennes relatives à Roland. Pour ceux qui seraient curieux de connaître celles non moins extravagantes qu’on y a ajoutées depuis, indiquons les volumes de novembre et décembre 1777 de la Bibliothèque des romans, qui leur laissera peu à désirer sur ce sujet. Seulement n’oublions pas, pendant et après la lecture, la phrase laconiquement historique d’Éginhard (770-840), ministre de Charlemagne : « Roland, préfet des marches de Bretagne, périt à Roncevaux, en l’an 778. »

     

     

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  • Jeanne d’Arc : comment elle obtint
    une entrevue avec Charles VII
    (D’après « L’illustré du Petit Journal » paru en 1937)
     
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    A l’occasion de la première célébration en 1937 au berceau de l’héroïne, à Domrémy, de la fête de Jeanne d’Arc, le chroniqueur Jean Lecoq, de L’illustré du Petit Journal, relate les circonstances légendaires ayant amené, en pleine guerre contre les Anglais et au cœur de la lutte opposant Armagnacs et Bourguignons, la célèbre Pucelle à vouloir se rendre auprès de Charles VII
     
     
     

    Au début de l’année 1429, la nationalité française était bien près de périr. L’ennemi occupait presque tout le royaume. Le roi de France n’était plus que le roi de Bourges. La France allait devenir anglaise. Le duc de Bedford, régent du royaume, croyait si bien la puissance britannique établie à tout jamais sur Paris que, s’étant emparé de l’Hôtel de Tournelles, il s’y était installé et l’avait orné avec magnificence et augmenté de galeries nouvelles. Sur les tuiles du comble, il avait fait peindre ses armes (d’argent au lion de gueules, au chef de sable, chargé de trois coquilles d’argent), avec ses devises environnées de six bannières. Les Parisiens considéraient cela d’un œil attristé, et n’osaient plus espérer qu’un jour viendrait où ils échapperaient au joug de l’étranger. Pourtant, la délivrance était proche. Bientôt, sous l’effort d’une jeune fille, presque une enfant, l’ennemi allait être « bouté » hors de France.

    Maison natale de Jeanne d'Arc, à Domrémy
    Maison natale de Jeanne d’Arc, à Domrémy

     

    Dans un petit village du Barrois, à Domrémy, entre Neufchâteau et Vaucouleurs, était née, dix-sept ans auparavant, le 6 janvier 1412, une jeune fille dont le père s’appelait Jacques d’Arc, et la mère Isabelle Romée, et à laquelle on avait donné au baptême le prénom de Jeanne. Elle fut élevée dans la simplicité des champs. Elle passait ses jours à filer la laine et à soigner le bétail. Elle ne savait ni lire ni écrire. Tout le monde, dans le village, l’aimait pour sa douceur, sa simplicité et sa piété. Pour toute distraction, elle allait, de temps à autre, avec les camarades de son âge, Jean Waterin et Michel Lebuis, et ses petites amies, Hauviette et Mangette, en pèlerinage à l’ermitage de Sainte-Marie de Bermont. Un petit garçon du village, Simon Musnier, tombe un jour gravement malade, et Jeanne accourt à son chevet, puis le soigne si bien qu’elle le ramène à la santé. Et chacun d’envier Jacques d’Arc et Isabelle Romée, dont la fillette est si laborieuse et si bonne.

    Temps de guerre
    Domrémy, à cette époque, n’était qu’un pauvre hameau composé d’une trentaine de maisonnettes dont les habitants vivaient chichement de l’élevage de leur bétail et du produit de leur terre. Les temps étaient troublés par la guerre incessante. Domrémy se trouvait placé aux limites mêmes de la France et de la Lorraine. Quelques-unes de ses maisons étaient même sur le territoire du duché de Bar. Mais la maison des parents de Jeanne était en terre française ; elle relevait du bailliage de Chaumont-en-Bassigny. Or, cette situation aux frontières exposait sans cesse la région aux coups de mains des belligérants. Les gens de Domrémy étaient Armagnacs, c’est-à-dire attachés à la cause du roi de France, tandis que les habitants des villages situés sur l’autre rive de la Meuse étaient Bourguignons, c’est-à-dire partisans des Anglais, des rixes mettant souvent aux prises ces paysans. A partir de 1424, les gens d’armes du duc de Bourgogne envahirent, à plusieurs reprises, Domrémy, saccageant et brûlant tout sur leur passage.

    Une fois, la famille de Jeanne dut se réfugier à Neufchâteau et rester pendant quinze jours chez une brave femme qu’on appelait la Rousse, et qui tenait auberge. Quand elle revint au village, l’enfant, qui avait alors une dizaine d’années, trouva la maison paternelle à demi ruinée et les moissons que son père et ses frères avaient préparées avec tant de peine, brûlées ou écrasées par le passage des soldats. De ce jour, elle ressentit dans on coeur l’horreur de ces luttes fratricides et la pensée de faire cesser la guerre commença de hanter son esprit.

    Les voix
    Un jour – Jeanne, à cette époque a treize ans –, à l’heure de midi, dans le jardin de son père, elle croit entendre une voix inconnue qui l’appelle. Elle lève les yeux et voit l’archange Saint-Michel entouré d’une cohorte d’anges. Elle voit aussi sainte Catherine et sainte Marguerite. D’abord, elle s’effraye ; puis, ces apparitions se font plus fréquentes et développent l’exaltation de la jeune fille. Les voix qu’elle entend lui disent ; « Va ! fille de Dieu ! tu délivreras ton pays. Tu chasseras l’étranger du royaume de France ! » Jeanne s’agenouille et répond qu’elle n’est qu’ « une pauvre enfant qui ne saurait ni chevaucher ni mener la guerre. » Mais le saint et les saintes reviennent, insistent. Si bien que Jeanne croit de toute son âme à sa mission divine.

    Nous sommes au printemps de l’an 1428. Le pays est plus que jamais déchiré par la guerre. De nouveau, dans le jardin paternel, Jeanne a vu réapparaître le saint et les saintes ; de nouveau elle a entendu leurs voix. Elles lui ont intimé l’ordre d’aller à Vaucouleurs, vers Robert de Baudricourt, qui y est capitaine et qui lui fournira escorte pour se rendre auprès du roi de France. Et Jeanne comprend qu’elle ne peut plus résister. Vers le temps de l’Ascension, elle se décide à partir. Elle va d’abord trouver un de ses parents, Durand Laxard, qu’elle nomme son oncle, mais qui n’est que son cousin germain, à Burey-le-Petit, aux portes de Vaucouleurs, et elle le décide à l’accompagner devant Robert de Baudricourt. Un témoin de l’entrevue, l’homme d’armes Bertrand de Poulangy, rapporte que Jeanne portait, ce jour-là, un habit d’étoffe grossière et de couleur rouge, selon la mode des paysannes du temps. Dès qu’elle est en présence de Baudricourt, entouré de divers officiers, elle entend une voix qui lui dit : « Le voilà ! », et elle va droit à lui, « quoiqu’elle ne l’eût oncques vu auparavant. »

    – Il faut que j’aille en France ! lui dit-elle. Robert de Baudricourt éclate de rire, jugeant, dit la Chronique de la Pucelle, qu’elle serait « tout au plus bonne pour ses gens à eux esbattre en pêche ». C’est que Jeanne est « moult belle, de grande force et puissance » ; et, de fait, les gens de Baudricourt s’approchent d’elle avec des airs entreprenants. Mais, d’un seul regard, l’héroïne les arrête. « Reconduis cette fille à son père, dit Baudricourt à Durand Laxard, et recommande-lui de la bien souffleter. » Durand Laxard obéit. Jeanne rentre chez ses parents. Le père d’Arc lui déclare qu’il la jettera à l’eau plutôt que de la voir partir pour l’armée. Jeanne se soumet.

    Mais, de nouveau, elle entend ses voix, qui sont, de jour en jour, plus impérieuses. Puis, à ce moment, apparaît un parti de mille hommes d’armes à la solde des Anglais qui ravagent le pays, ne laissant que ruines derrière eux. Les derniers mois de 1428 s’écoulent pour la jeune fille au milieu de misères et de terreurs sans cesse accrues par les incursions de bandes armées. Jeanne cache ses projets de départ, car son père la surveille de près ; mais, loin d’y renoncer, elle est plus que jamais décidée à obéir à ses voix.

    La prophétie de Merlin
    Le 6 janvier 1429, elle quitte Domrémy et s’en revient à Vaucouleurs. De braves gens, Henri Le Royer et Catherine, sa femme, l’accueillent et lui donnent asile. Il semble que ses parents se soient résignés à son départ, car ils ne tentent rien pour la faire rentrer. Jeanne harcèle de nouveau le sire de Baudricourt pour qu’il la fasse conduire vers le roi. Baudricourt hésite. Mais, déjà, le peuple croit à la mission de la jeune fille. On l’escorte dans la rue ; elle parle : on l’acclame. Bientôt les gens de guerre eux-mêmes se laissent gagner par l’ascendant de Jeanne. Une prophétie de l’enchanteur Merlin, conservée dans la tradition populaire, disait qu’une vierge viendrait qui chevaucherait sur le dos des archers. Cette vierge, n’était-ce pas elle ?

    Baudricourt n’ose déjà plus l’éconduire. Il cèdera bientôt et consentira à envoyer un émissaire au roi. Jeanne, en attendant que sa demande soit entendue, passe ses journées à filer avec la femme de son hôte, ou à prier aux pieds de Notre-Dame des Voûtes. Le peuple s’impatiente : « Ma mie, que faites-vous céans, lui crie-t-on, faut-il donc que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ? – Avant le milieu du Carême, répond-elle, je serai vers le Dauphin, quand je devrais user mes jambes jusqu’aux genoux. » Baudricourt, enfin, fléchit. Accompagné de messire Jean FOurnier, curé de Vaucouleurs, il vient voir Jeanne chez Le Royer, et la trouve travaillant auprès de son hôtesse. « Nul au monde, lui dit-elle, ni roi, ni duc, ni fille du roi d’Ecosse, ni autre, ne peut recouvrer le royaume de France, et il n’y a de secours à attendre que de moi. »

    Croquis représentant Jeanne d'Arc et exécuté en 1429 par Clément de Fauquembergue, greffier du parlement de Paris, qui ne l'avait jamais vue
    Croquis représentant Jeanne d’Arc et exécuté
    en 1429 par Clément de Fauquembergue, greffier
    du parlement de Paris, qui ne l’avait jamais vue

    Le soir même, Baudricourt expédiait une missive à Chinon. Sur ces entrefaites, le duc Charles II de Lorraine, ayant ouï parler d’elle, veut la connaître et la mande à Nancy. Elle s’y rend, avec son oncle Durand Laxard, qui la prend en croupe, et en compagnie de Jean de Nouillampont, dit de Metz, l’un des hommes de guerre qui l’escorteront dans sa chevauchée prochaine. En ses modestes habits de paysanne, elle paraît devant le duc, qui la reçoit avec honneur, l’écoute, lui offre un fringant cheval noir et lui donne, pour payer les frais de son voyage, la somme de quatre francs de fin or. De Nancy, Jeanne se rend en pèlerinage au sanctuaire de Saint-Nicolas-du-Port, puis elle rentre à Vaucouleurs.

    Pendant son absence, les femmes de la ville se sont réunies chez Catherine Le Royer et, de leurs deniers, elles ont acheté l’étoffe nécessaire pour faire à l’héroïne un équipement complet qu’elles ont coupé et préparé de leurs mains. Tout est prêt quand Jeanne arrive chez ses hôtes : le pourpoint, les chausses, la robe courte et le chapeau

    de laine. Ainsi équipée, elle retourne auprès de Baudricourt. « Vous tardez trop à m’envoyer, lui dit-elle, car mes voix m’ont fait connaître qu’aujourd’hui même le gentil Dauphin – ainsi appelle-t-elle le roi parce qu’il n’est pas encore sacré – a eu, près d’Orléans, un bien grand dommage. »

    Vers son destin
    Cela se passait le 17 février 1429. On devait apprendre, quelque temps après que, ce jour-là, en effet, s’était livré, sous les murs d’Orléans, le combat dit des Harengs, dans lequel John Falstaff avait victorieusement repoussé une sortie des Français assiégés. Comment, par quel miracle Jeanne en avait-elle eu la révélation ? Le messager de Charles VII, Jean-Colet de Vienne, arriva cinq jours après. Le roi mandait à Baudricourt qu’il fît partir l’héroïne pour Chinon. Escortée de six compagnons, le messager royal, deux hommes d’armes, Bertrand de Poulangy et Jean de Nouillampont qui, déjà, l’avait accompagnée à Nancy, plus trois servants, Jeanne se disposa à partir.

    Au moment des adieux, Robert de Baudricourt, partageant enfin la confiance populaire, fit prêter serment aux compagnons de la jeune fille : « Jurez de la conduire bien et sûrement ! » Puis il confia à Jeanne un message pour le roi et lui offrit sa propre épée en lui disant : « Va ! et advienne que pourra ! ». Le mercredi 23 février 1429, au matin, la petite troupe sortit de Vaucouleurs. A la porte de France, les amis de Durand Laxard et son compère Allain, Henri Le Royer et Catherine sa femme, Jean Colin, le chanoine de Saint-Nicolas, et Jean Fournier, le curé de la paroisse, quelques autres encore, vinrent lui souhaiter bon voyage. On s’embrasse, les larmes aux yeux. Puis l’amazone et son escorte piquèrent des deux et disparurent bientôt au tournant du chemin. Et Jeanne, confiante et résolue, s’en fut vers son miraculeux destin.

     

     
     
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  • Jean de l’Ours, personnage mythique
    alimentant les contes populaires ?
    (D’après « Mélusine. Recueil de mythologie, littérature populaire,
     
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    On sait que Jean de l’Ours est le nom du héros d’un des contes les plus répandus. Il porte ce nom dans les contes de France, de Catalogne, d’Italie, du Tyrol italien, d’Allemagne, de Russie et d’ailleurs encore sans doute, nous explique Cosquin dans ses Contes populaires...
     

    On pourrait peut-être ajouter la nouvelle Jean de l’Ours de Babou, publiée dans son volume Les Payens innocents, receuil de nouvelles imprégnées de l’esprit populaire, l’auteur faisant une comparaison très juste : « Mon héros (ne souriez pas) mon héros Jean de l’Ours est évidemment l’Hercule chrétien ».

    Jean de l’Ours doit ce nom à ce que sa mère a été enlevée, jeune fille, par un ours, qu’il est né de leur union et que sa mère et lui ont vécu avec l’ours jusqu’au jour où il a été assez grand pour soulever la pierre qui fermait la caverne paternelle : alors sa mère et lui se sont enfuis et sont revenus chez les hommes. La même histoire se rencontre en Asie (quoique là on ne nous dise pas le nom du héros ) ; Cosquin en cite des exemples du Dardistan (dans la vallée du Haut-Indus), du Nord de la Mésopotamie, et des Avares du Caucase. Dans quelques versions la femme est enlevée enceinte ou avec son enfant, l’ours n’est plus alors que le père nourricier du héros ; mais il est évident que ce sont là des altérations du thème primitif. Il y a du rationalisme partout, même dans le peuple, et ce sont sans doute des conteurs qui ne croyaient plus à la possibilité d’union entre les hommes et les animaux qui ont ainsi modifié le thème traditionnel.

    Un des traits de la conscience sauvage ou primitive est la parenté de l’homme et de l’animal au sein de la grande famille de la nature vivante. Un érudit trop vite oublié, qui a écrit sur les Contes un essai remarquable pour le temps et encore utile à lire, un écrivain que nous pouvons regarder comme un des premiers représentants du folklore scientifique en France, Edelestand Du Méril, écrivait déjà au milieu du XIXe siècle : « Les changements en bêtes, si fréquents dans les contes d’enfants, nous sont sans doute venus de plus loin encore ; ils appartiennent à une civilisation qui posait en principe l’unité de la substance vivante et la dépendance réciproque de l’organisation physique et de la vie morale. » (Les Contes des enfants et du foyer des frères Grimm, dans la Revue Germanique du 31 octobre 1858)

    Le thème de notre conte repose sur cette croyance ; et comme l’ours est un animal d’une très grande force, il est naturel de penser qu’un homme, fils d’un ours, aura une force surhumaine et pourra accomplir des actes extraordinaires. Il y a là, non pas un mythe, mais une croyance, et une croyance encore vivante dans certains pays, notamment dans nos Pyrénées : « Les ours, dit-on encore dans les Pyrénées, enlèvent les jeunes filles dont ils ont des produits moitié hommes, moitié ours. » (cité dans Rolland, Faune populaire de la France)

    Des faits de la vie réelle n’ont pu que confirmer cette croyance. On a plusieurs fois constaté l’enlèvement d’enfants humains par des animaux féroces, d’ordinaire des femelles, qui les élevaient avec leurs propres petits. Cela n’a rien de plus étonnant que de voir des femmes allaiter de jeunes animaux, ce que l’on a vu, ce que l’on voit encore dans plusieurs pays. Le fait s’est rencontré plusieurs fois au XIXe siècle en Inde, d’enfants repris à des loups avec lesquels ils vivaient, courant à quatre pattes et se nourrissant de la même façon que leurs pères nourriciers et leurs frères d’aventure : c’est ce qu’on appelle en anglais des wolf-boys ; et le plus souvent il a été impossible de leur apprendre à parler.

    La sauvagerie animale de leurs premières années avait mis sur eux une empreinte ineffaçable. Ce qui se passe encore de notre temps dans les Indes avec les enfants-loups a dû se passer aussi ailleurs avec d’autres animaux et il y a eu des enfants-ours. Nous ne sommes pas réduits ici à la simple conjecture, car des chroniques alsaciennes mentionnent, en l’an 1296, le fait d’un enfant repris à un ours avec lequel il avait vécu deux ans (voir les textes cités dans le Globus, t. XXXVIII). Voilà un Jean de l’Ours authentique et réel !

    Ce trait de notre conte, sortant d’une croyance et ayant une origine psychologique peut se rencontrer dans des récits d’une autre partie du monde, sans qu’il y ait emprunt. Tel est le cas d’un récit des Cris, recueilli par Petitot (Traditions indiennes du Canada nord-ouest). Une jeune fille, perdue dans une forêt, rencontre un ours gris. Celui-ci lui laisse la vie, à condition qu’elle demeure avec lui. Elle en a deux enfants, « deux petits ours semblables à leur père ». Plus tard, elle retourne chez les siens avec ses enfants et les métamorphose en hommes.

    Il est difficile de ne pas rappeler à ce propos la légende de Romulus et de Rémus élevés par une louve. Cette légende même est-elle particulière à Rome ? Gozzadini a décrit une stèle étrusque où elle est figurée, mais sans nous dire quelle est son antiquité : « Sur le côté antérieur d’une stèle se voit une louve, de style archaïque, debout et tournant la tête vers un enfant agenouillé entre les jambes de la louve qu’il saisit des deux mains, tout en prenant le lait. Le mythe a de l’analogie avec celui de l’allaitement de Romulus et Rémus, ou plutôt de Romulus seul, suivant l’exclusion du frère faite par quelques archéologues. Il est remarquable que l’enfant qui prend le lait, bien que de très petite taille en comparaison de la louve, a les formes assez développées et la pose d’un jeune garçon plutôt que d’un nourrisson. » (Revue archéologique, 3e série, t. VIII)

    Romulus est un « Jean du Loup. » Il y a d’autres exemples de héros légendaires allaités par une louve, sans compter ceux qui, abandonnés dans une forêt, sont nourris par une biche (quelquefois par une vache). Ce serait sortir du cadre de cet article que de poursuivre ces exemples : ils suffisent, pensons-nous, pour montrer comment il faut expliquer notre « Jean de l’Ours » et à quelle classe de héros légendaires il appartient.

     

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  • Hydre, dragon ou serpent de
    Villedieu-lès-Bailleul (Orne)
    (D’après « La Normandie romanesque et merveilleuse » paru en 1845)
     
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    Si l’appétit démesuré de l’hydre séjournant au creux d’une grotte non loin de Villedieu-lès-Bailleul incite les habitants à détourner son attention en lui laissant une cuve pleine de lait, la décision est bientôt prise de la capturer, après qu’elle ait dévoré le neveu du seigneur de Bailleul
     
     
     

    L’église de Villedieu-lès-Roches (le nom de Villedieu-lès-Bailleul fut donné à la commune en hommage au seigneur de Bailleul) est bâtie sur une élévation de rocs noirs et grisâtres ; un défoncement peu profond, large d’environ trente toises sur cent cinquante de longueur, part de l’église et s’allonge dans la direction de Coulonces et de Bailleul, bordé d’énormes masses granitiques qui élèvent en surplomb leurs têtes inégales. Tout près de ces rochers est une espèce de caverne dont l’entrée a été rétrécie par le travail du temps ou par la main des hommes.

    Suivant la légende, un serpent habitait cette caverne aux murailles de diamants et d’or. Il sortait de temps en temps pour aller se baigner dans un petit lac voisin, après quoi il parcourait la campagne à la recherche de sa proie. Lorsque la faim le pressait, il allait vite en besogne, car le monstre n’était rien moins qu’une hydre à plusieurs têtes. Les habitants de Villedieu et des pays environnants s’épuisaient en vaines lamentations ; cependant le désespoir leur inspira la découverte d’un moyen de salut. Ils imaginèrent de porter à l’entrée de la caverne une grande cuve pleine de lait, qu’ils avaient remplie à frais communs.

    Rochers de Villedieu-lès-Bailleul
    Rochers de Villedieu-lès-Bailleul

     

    Le monstre parut satisfait du régime anodin auquel on voulait le soumettre. La paix et la sécurité se rétablirent tout d’abord. Mais un jour, soit par oubli, soit par impuissance, les habitants de Villedieu manquèrent de procurer à leur hôte sa ration habituelle. Notre serpent qui, depuis quelque temps, ne faisait point assez forte chair pour soutenir un long jeûne, se mit en route, aiguillonné à la fois par le vengeance et la faim. Un jeune homme s’étant remontré sur son passage, il le dévora. Neveu du seigneur de Bailleul, il était aussi chéri des vassaux que son oncle en était détesté. Cependant, le seigneur de Bailleul, malgré sa dureté bien connue, fut vivement affligé de la mort de son neveu ; il jura que le jour des représailles ne se ferait pas attendre.

    De monstre à tyran la guerre s’allume vite, mais celle que projetait le baron de Bailleul demandait quelques préparatifs indispensables. L’adroit seigneur commença l’attaque par une ruse bien calculée : il fit déposer deux moutons à l’entrée de la caverne, et, de plus, remplir la cuve où s’abreuvait le dragon, d’eau-de-vie au lieu de lait. Celui-ci dévora les deux moutons, en se félicitant de ce que la leçon donnée aux habitants de Villedieu produisait de tels fruits ; puis, il s’endormit dans l’enivrement de son succès et de la cuve d’eau-de-vie qu’il avait vidée. Le moment était venu pour le seigneur de Bailleul d’assurer sa vengeance ; nouvel Hercule endosse son armure, plus solide qu’une peau de lion ; sa longue épée vaut une massue.

    Il marche droit à la caverne, surprend le monstre endormi, il frappe d’un coup si terrible qu’il lui enfonce sa principale tête. Mais celui-ci se révèle assez formidable encore pour engager un combat à outrance : il aveugle son ennemi par les vomissements de flamme qu’il lui lance au visage, et le baron de Bailleul tout intrépide qu’il est, recule épouvanté. A peine est-il dehors, qu’un craquement effrayant se fait entendre, comme si la terre allait s’effondrer sous la fureur du reptile ; les roches de Villedieu éclatent de toutes parts et jonchent la plaine de projectiles énormes ; une lave ruisselante envahit le lac, puis, la commotion s’apaise, et le silence se rétablit sur cette scène de désastre.

    Le lendemain, les vassaux du seigneur de Bailleul s’approchèrent en tremblant de ce lieu désolé : ils trouvèrent le corps du baron calciné dans son armure, et, plus heureux qu’ils n’auraient osé l’espérer, ils se virent délivrés à la fois des deux monstres qui les tyrannisaient : le serpent et le baron.

    Hercule tuant l'hydre de Lerne, par Albert Dürer
    Hercule tuant l’hydre de Lerne, par Albert Dürer

     

    Galeron, qui raconte également cette légende, en a diversifié certains détails d’après le récit des gens du pays. Voici une circonstance curieuse de cette nouvelle narration. Lorsque le sire de Bailleul se proposa d’aller combattre le serpent, il se couvrit d’une armure de fer-blanc, et en fit de même avec son cheval. Ainsi bardé, il s’avança vers la caverne si redoutée. A sa rencontre avec le dragon, le cheval porta à son ennemi des coups assez forts pour que la perte de celui-ci devînt certaine, mais le monstre, dans l’excès de sa fureur, vomit tant de flammes que le cheval fut suffoqué. Pour comble de malheur le cheval, dans son effroi, étant venu à se retourner, les crins de sa queue, que l’on n’avait point mis à l’abri sous l’armure comme le reste du corps, s’enflamma en un instant ; et l’animal, ainsi que celui qu’il portait, furent consumés entièrement.

    Le trou du serpent n’a plus une grande profondeur, mais on assure qu’autrefois il s’étendait à plusieurs lieues à l’entour du terrain même, et l’on prétend qu’il résonne encore sous les pas, en différents points de la campagne. On ne doute pas que la caverne ne s’avance de tous côtés, et l’on assure qu’elle recèle de grands trésors. Galeron a aussi donné une interprétation particulière de cette légende. Selon lui, elle rappelle une lutte entre les religions. Parmi les blocs de rochers, il en est un très éminent qui s’élève au-dessus de la demeure du seigneur. D’autres fragments épars semblent les restes d’anciens dolmens brisés, symboles d’un culte païen. A deux cents pas, sur le roc opposé, s’élève l’église de Villedieu, dont le nom décèle une consécration chrétienne. Le serpent serait peut-être une image du culte profane ; la jeune fille que, suivant cette nouvelle tradition, on livrait à dévorer au dragon, serait un souvenir d’affreux sacrifices ; le chevalier, un symbole du culte triomphant.

     

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  • Histoire du département du Val-d’Oise
    (Région Ile-de-France)
     
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    C’est en 1968 que fut officiellement constitué le département du Val-d’Oise, composé exclusivement de communes appartenant à l’ancien département de la Seine-et-Oise.

    Le département de Seine-et-Oise ; compris autrefois dans la province de l’Ile-de-France, n’a jamais eu plus d’unité que nous ne lui en voyons aujourd’hui ; bien avant les développements qu’a pris Paris comme capitale de la France, avant même que l’ancienne Lutèce eût acquis l’importance que lui donna la domination romaine, les habitants des contrées qui nous occupent étaient divisés en nations distinctes et souvent hostiles les unes aux autres.

    Les rives de la Seine étaient occupées par les Parisii, peuplade adonnée à la navigation ; les Vellocasses étaient possesseurs de la partie septentrionale du département, qui s’étend entre l’Oise et la Seine, et qui fit plus tard partie du Vexin ; l’ouest appartenait aux Carnutes, dans un espace compris entre l’emplacement actuel de Mantes et le canton de Rambouillet ; enfin, toute la région méridionale, c’est-à-dire le territoire des arrondissements d’Étampes et de Corbeil, avait pour maîtres les Sénonais. Les immenses forêts qui s’étendaient à l’ouest protégeaient les mystères religieux des druides ; aussi leurs principaux collèges étaient-ils dans le pays des Carnutes. César rend hommage au caractère belliqueux de ces habitants de la Gaule celtique ; contre eux, il eut plus souvent recours aux ruses de la politique qu’à la force des armes.

    Quand Vercingétorix fit appel au patriotisme gaulois, Carnutes, Sénonais et Parisii furent des plus ardents à se ranger sous ses ordres, et le département de Seine-et-Oise put compter, selon les récits de César lui-même, vingt mille de ses soldats parmi les premiers martyrs de l’indépendance nationale. La victoire définitive des Romains eut pour conséquence l’effacement des nationalités entre lesquelles se partageait le territoire ; de nouvelles délimitations furent tracées, de nouvelles dénominations furent imposées : jusqu’au IVe siècle, Lutèce et tout le territoire actuel de Seine-et-Oise firent partie de la quatrième Lyonnaise ou Sénonie.

    Sur ce sol si profondément remué depuis, l’établissement de la domination romaine a laissé peu de traces ; nous savons cependant que des routes furent ouvertes pour le passage des légions ; Paris, que sa position fit adopter par les vainqueurs comme un des centres de leur gouvernement, a pu conserver quelques ruines des monuments de cette époque ; mais, dans le pays environnant, couvert de forêts profondes, habité par des populations aguerries et menaçantes, il convenait peu à la politique romaine d’encourager le développement des anciens bourgs ou l’établissement de villes nouvelles dont l’importance aurait réveillé les souvenirs et les espérances des nationalités vaincues.

    Sur un sol aussi remué et fouillé que l’a été celui de Seine-et-Oise, on ne peut guère compter sur la conservation des monuments mégalithiques, celtiques et gallo-romains : Cependant on rencontre encore quelques-uns de ces monuments. On connaît, par exemple, les. dolmens de Meudon, les menhirs de Bruyères-le-Châtel ; le nom du village de Pierrefitte rappelle le souvenir d’un de ces monuments, et, près de Chars-en-Vexin, le docteur Bonnejoy a sauvé de la mise en moellons une autre pierre connue autrefois sous le nom de la Pierre qui tourne.

    A Gency, on montre une pierre levée que l’on appelle dans le pays le Palet de Gargantua, la Pierre du Fouet ou la Pierre qui pousse, et, comme à la plupart des monuments de ce genre, la légende ne manque pas. A Jouy-le-Moutier, on en montre une autre. A Bougival et à La Celle-Saint-Cloud, à Marcoussis, sur la lisière du bois des Charmeaux, on a trouvé des débris de poteries et de tuiles de l’époque gallo-romaine.

    Aux Mureaux, dans le canton de Meulan, Guégan a retrouvé des traces du séjour des populations préhistoriques. Au Pecq, à Marly, au lieu dit la Tour aux Païens, on a mis au jour des sépultures, des armes en silex, des poteries. Le dragages de la Seine, du Pecq à Conflans-Sainte-Honorine, a aussi fourni son contingent d’antiquités celtiques. A L’Étang-la-Ville, on a mis au jour, en 1878, un dolmen qui renfermait de nombreux ossements : on peut évaluer a cent cinquante le nombre des individus qui y avaient été enterrés.

    A Mareil-Marly, dans la tranchée du chemin de fer de Grande-Ceinture, on a trouvé des vestiges romains qui font supposer que ce lieu était un poste de surveillance pour maintenir en respect les populations gauloises. Enfin, en pratiquant une tranchée pour le petit chemin de fer d’intérêt local de Beaumont (Seine-et-Oise) à Neuilly-en-Thelle (Oise), Guégan a trouvé, sur le territoire de la commune de Baines, un cimetière celto-gaulois, gallo-romain et mérovingien.

    C’est dans les annales du christianisme qu’il faut chercher les seuls faits importants à recueillir pour l’histoire des quatre premiers siècles de notre ère. Saint Denis fut le premier des apôtres qui pénétra dans le pays des Parisii ; mais la date de son arrivée est incertaine et les détails de son martyre sont plutôt une sainte légende qu’une réalité historique. On cite, après lui, saint Nicaise, mort comme lui victime de son zèle apostolique ; quoique ses prédications datent du commencement du IVe siècle, certains auteurs disent qu’il fut martyrisé à Vadiniacum, aujourd’hui Gasny-sur-Epte ; d’autres assignent, comme théâtre a cet événement, Meulan, qui a choisi ce saint pour patron.

    La piété des nouveaux chrétiens nous aurait conservé sans doute de précieux documents sur cette époque de transformation sociale, si l’invasion des barbares eût bouleversé moins profondément cette contrée de Lutèce où les proconsuls romains et l’empereur Julien en personne firent leurs dernières tentatives de résistance. C’est par la nuit et le silence qu’elles ont laissés derrière elles qu’on peut juger les ravages de ces invasions, qui passèrent sur la Gaule celtique comme un torrent.

    Quelques points oubliés du territoire étaient encore restés sous la domination des Romains ; Clovis, à la tête des Francs, s’avance du nord sur la Gaule ravagée ; sa conversion à la foi nouvelle achève l’oeuvre de la conquête ; le flot des premiers barbares s’est écoulé ; rien ne subsiste plus de la puissance romaine ; un nouvel empire se fonde entre la Meuse et la Loire. Mais, à la mort du fondateur, déjà le nouvel empire se démembre, et notre département échoit en partie, avec la royauté de Paris, à Childebert, un des quatre fils de Clovis.

    C’est de cette époque que commence à dater la notoriété historique de la plupart des villes de l’ancienne Ile-de-France ; mais hélas ! cette gloire fut chèrement payée : les divisions arbitraires des territoires, les rivalités des souverains furent, pendant les temps mérovingiens, la cause de guerres incessantes ; l’Ile-de-France semblait condamnée à être le champ clos où Neustrie et Austrasie venaient vider leurs sanglantes querelles.

    Cependant, à côté du spectacle affligeant qu’offraient les déchirements des jeunes monarchies, l’histoire nous montre une puissance nouvelle grandissant dans le silence et la paix, s’enrichissant des présents du vainqueur et des dépouilles du vaincu : c’est la puissance des abbés ; dans leur ferveur de néophytes, les Mérovingiens avaient fondé et enrichi le monastère de Saint-Denis et celui de Saint-Germain-des-Prés ; l’exemple des maîtres avait été suivi par les leudes ou seigneurs ; au vine siècle, l’abbaye de Saint-Germain tenait en sa possession Palaiseau, Verrières, Jouy-en-Josas, La Celle-lès-Bordes, Gagny, Épinay-sur-Orge, La Celle-Saint-Cloud, Villeneuve-Saint-Georges, Mer-sang ; Le Coudray-sur-Seine, Maule et autres domaines de moindre importance ; et l’abbaye de Saint-Denis, maîtresse d’une grande partie du Vexin, était à la veille de voir inféodées ses pacifiques conquêtes, par un édit de Charlemagne, sous le titre de fendum sacrum sancti Dionysii.

    Il faut reconnaître que, dans ces temps de barbarie, la domination ecclésiastique fut quelquefois moins dure pour le peuple que celle des leudes et .des rois, prenant à leurs vassaux leur sang dans la guerre, et le fruit de leur travail lorsqu’ils étaient en paix. Ce fut donc un bonheur pour cette époque que le prodigieux accroissement de puissance des abbayes de Saint-Germain et de Saint-Denis ; leurs domaines furent un refuge pour l’artisan des villes ou le laboureur, qui ailleurs ne trouvait pas même le repos dans la servitude.

    Aucun document n’est parvenu jusqu’à nous concernant l’organisation administrative, sous les Romains, du pays dont nous retraçons brièvement l’histoire ; ce n’est que sous les Mérovingiens que nous retrouvons, à l’aide des chartes, les principales divisions administratives des pagi ou cantons. Le département de Seine-et-Oise était irrégulièrement composé : 1édeg ; du grand pagus de Paris, subdivisé plus tard ; 2° du pagus Castrensis (de Châtres ou Arpajon), qui fut depuis le Hurepoix ; 3° du pagus de Poissy, autrement le Pincerais (Pinciacensis) ; 4° de celui de Madrie (Madriacensis), dont le chef-lieu était probablement Méré, près de Montfort-l’Amaury ; ces deux derniers étaient du diocèse de Chartres ; ajoutons-y le pagus Stampensis ou d’Étampes, au diocèse de Sens. Plusieurs de ces pagi devinrent des comtés au IXe siècle, et leurs possesseurs convertirent leurs dignités en fiefs, comme on le verra plus tard.

    La grande époque de Charlemagne fut une ère de paix et de prospérité relative pour le pays de l’Ile-de-France ; l’empereur avait transporté sa capitale sur le Rhin, à Aix-la-Chapelle ; la haute direction des affaires publiques était confiée, dans l’intérieur du pays, à des inspecteurs impériaux, missi dominici ; sous leur surveillance, l’administration de l’Ile-de-France resta aux mains et sous l’influence des deux puissants abbés de Saint-Germain et de Saint-Denis.

    La mort de Charlemagne jeta la France dans une période de guerre et d’anarchie que la faiblesse de Louis le Débonnaire et de ses successeurs ne put arrêter. Par suite du partage de l’empire, les pays de Seine-et-Oise furent dévolus à Charles le Chauve. La trêve accordée à ces malheureuses contrées n’avait point été de longue durée ; aux guerres intestines succèdent les invasions des Normands.

    En 845, Épine est brûlée ; en 865, Mantes est pillée onze ans plus tard, l’ennemi remonte la Seine jusqu’à Meulan. A chaque invasion nouvelle, il pénètre plus au cœur du pays : Étampes ne doit son salut, en 885, qu’à la valeur du comte Eudes ; Pontoise, moins heureux, est réduit par la famine ; les hostilités ne cessent, en 911, qu’après le traité de Saint-Clair-sur-Epte, par lequel Charles le Simple abandonne à Rollon, chef des barbares, la Normandie et le Vexin jusqu’à la rivière d’Epte.

    Les malheureux successeurs de Charlemagne ne savaient pas mieux défendre leur autorité à l’intérieur que leurs frontières contre l’ennemi. Charles le Chauve, en consacrant en droit, par le capitulaire de Quierzy, en 877, la transmission des bénéfices des mains des possesseurs en celles de leurs héritiers, avait constitué définitivement la féodalité ; les comtes et les autres officiers royaux s’empressèrent de convertir leurs charges en fiefs et propriétés personnelles ; dans le pays de Seine-et-Oise, la transformation féodale fut instantanée et complète.

    L’histoire du département offre l’exemple le plus frappant des conséquences qu’entraîna cette grande mesure. Grâce à elle, en moins d’un siècle, l’hérédité des titres et la transmission des fiefs firent des comtes de Paris la souche d’une troisième dynastie. La capitulaire de Charles le Chauve inféodait à leur maison les comtes du Vexin, seigneurs de Pontoise, qui absorbèrent bientôt à leur tour les comtes de Madrie et les comtes de Meulan, les comtes de Corbeil, les barons de Montfort-l’Amaury, de Montlhéry et de Montmorency.

    C’est encouragé et aidé par ses puissants vassaux, que Hugues le Grand se fit proclamer roi de France ; mais le prix de leur concours, c’était le partage du pouvoir. Hugues Capet roi, c’était la féodalité couronnée. Les Normands n’avaient rencontré sur leur chemin que des tours en bois construites pour protéger le cours de la Seine ; maintenant que les comtes et barons ont leurs, domaines à défendre, nous verrons les pierres amoncelées s’élever en formidables remparts, les rochers taillés à pic devenir des murailles imprenables, les rivières détournées de leur cours inonder les fossés des châteaux forts.

    Nous verrons grandir au nord les colossales assises de Montmorency, et surgir au sud les massifs créneaux de la tour de Montlhéry ; il n’y aura plus de montagne qui n’ait son castel bâti sur sa crête comme un nid de vautour ; plus de vallée qui n’ait à son embouchure son fort menaçant et sombre prêt à disputer et à faire payer le passage. La paix ne pouvait pas sortir de préparatifs aussi peu pacifiques ; la guerre fut donc la vie du XIe siècle. Dans leur indépendance, les grands vassaux refusent obéissance à leurs souverains et s’attachent à la fortune des princes dont ils espèrent meilleure récompense.

    En 1015, le trône du roi Robert est menacé par une ligue dont font partie Galeran Ier, comte de Meulan, et Gauthier, comte du Vexin ; ce n’est que par l’intervention de Fulbert, évêque de Chartres, que la guerre est suspendue. Vingt ans plus tard, ce même Galeran s’allie aux comtes de Brie et de Champagne, dans la guerre qu’ils soutiennent contre Henri Ier. En 1102, Houchard IV de Montmorency refuse à Louis le Gros de faire réparation des dommages causés par lui à l’abbaye de Saint-Denis, et se laisse assiéger dans sa forteresse, dont les soldats du roi sont contraints d’abandonner le siège.

    Pendant près d’un siècle, la malveillance impunie des sires de Montlhéry entrave les communications de la capitale avec Étampes, demeuré fief de la couronne. En rattachant les souvenirs de ces faits recueillis parmi beaucoup d’autres aux impressions produites par la vue des ruines féodales qui couvrent encore le sol, on pourra se faire une. idée des désordres et de l’anarchie de cette déplorable époque, pendant laquelle les Normands, toujours habiles à profiter de l’affaiblissement du pouvoir central, vinrent ajouter les ravages de leurs excursions aux misères de nos déchirements intérieurs ; en 1060, Meulan avait été encore une fois pris et saccagé par eux ; en 1087, Pontoise et Mantes furent livrés aux flammes.

    Dans la lutte devenue inévitable entre les rois et les seigneurs féodaux, la royauté eût probablement succombé sans le mouvement religieux qui entraîna vers les croisades cette noblesse ambitieuse et turbulente ; pendant que le roi Philippe Ier se faisait représenter à la première expédition, en 1083, par Eudes d’Étampes, les plus indociles et les plus redoutables de ses sujets prenaient la croix et s’enrôlaient sous la sainte oriflamme.

    Quelques-uns revenaient comme le fameux Simon de Montfort, qui continua si cruellement contre les Albigeois ses exploits de Constantinople et de Palestine ; mais beaucoup d’autres y mouraient ou trouvaient au retour leurs domaines aux mains de nouveaux maîtres.

    L’autorité royale n’avait pas seule gagné dans cet amoindrissement de la puissance féodale ; plusieurs seigneurs, pour payer les préparatifs de l’expédition et les frais du voyage, avaient vendu, contre argent, certaines franchises aux bourgeois de leurs villes ; les rois avaient encouragé, de leur pouvoir moins contesté, ces premières tentatives d’émancipation des communes ; pour la royauté d’alors, grandir le peuple, c’était affaiblir d’autant le seigneur intraitable et si souvent menaçant ; c’était créer un antagonisme dont elle se réservait l’arbitrage.

    C’est donc de cette époque que sont datées les premières chartes octroyées par les rois de France aux communes. Mantes a les siennes en 1110, Étampes quelques années plus tard, Pontoise en 1188, Meulan en 1189 : un maire et des échevins ou jurés nommés parles bourgeois étaient chargés de l’administration des deniers communaux, de la garde de la ville et de l’exercice plus ou moins étendu de la justice.

    L’essor que prirent dès lors les communes, l’importance toujours grandissante de la bourgeoisie assura désormais la soumission des seigneurs contre lesquels la royauté avait partout des alliés reconnaissants. Certes, le trône de France eut encore de rudes assauts à soutenir ; les maisons féodales qui résistèrent à cette première secousse n’en devinrent que plus puissantes et plus redoutables ; c’est à la politique de Louis XI, c’est au génie de Richelieu qu’il était réservé de leur porter les derniers coups ; mais, dans ce pays de Seine-et-Oise, dans l’histoire duquel notre récit doit se circonscrire, la féodalité rebelle, menaçante, rivale parfois de la royauté, cette féodalité ne survécut pas au règne de Philippe-Auguste.

    Si l’habile modération qui fut la règle de conduite des puissants abbés de Saint-Germain et de Saint-Denis explique la paisible possession dans laquelle les laissèrent les guerres de la féodalité, la constance de leurs sympathies et de leur fidélité pour les rois de France explique plus naturellement encore la généreuse reconnaissance des monarques pour l’Église. Chaque succès de la royauté est signalé par la fondation de quelque établissement religieux ; Charlemagne et Hugues Capet avaient payé leur tribut après les deux grandes abbayes si souvent citées par nous, celle d’Argenteuil avait été fondée en 665, celle de Chelles en 656, celle de Néauphle-le-Vieux et de Saint-Mellon à Pontoise vers 899, et, quelques années plus tard, celles de Saint-Spire à Corbeil et de Saint-Nicaise à Meulan.

    La consolidation définitive de la dynastie capétienne eut pour l’Église de non moins précieux résultats. Elle lui doit, au XIe siècle, la collégiale d’Étampes, le prieuré de Saint-Germaïn-en-Laye, l’abbaye de Morigny, près d’Étampes, le prieuré de Notre-Dame de Longpont ; les abbayes de Saint-Martin de Poissy et de Saint-Martin de Pontoise au XIIe ; l’abbaye de Juziers, de Saint-Corentin-sur-Septeuil, des Vaux-de-Cernay, de Gif, de Port-Royal, et enfin l’abbaye de Maubuisson, près de Pontoise, en 1236 ; les dominicains de Poissy en 1304 ; les célestins de Limay en 1376, ceux de Marcoussis en 1409.

    Toutes ces fondations indiquent une longue période de prospérité et de paix qui nous conduit jusqu’aux premières guerres des Anglais. Sous la conduite du roi Édouard, nous les voyons suivre la même route que les Normands, leurs ancêtres ; ils remontent le cours de la Seine, et jusqu’à Poissy tout est mis à feu et à sang sur leur passage.

    La triste histoire du roi Jean, celle de Charles V, la démence de Charles VI, la minorité de Charles VII rappellent les désastres de la patrie, encore présents à toutes les mémoires ; la France entière fut frappée, mais aucune de nos provinces ne le fut aussi cruellement que l’Ile-de-France ; les invasions anglaises étaient périodiques, et quand cette malheureuse contrée avait par hasard échappé aux dévastations de leur arrivée, elle avait à subir leurs exactions ou leur vengeance au retour ; l’histoire de chaque année est la même et peut se résumer dans les mêmes mots : sac, pillage, incendie.

    « Après l’invasion de 1360, de Mantes à Paris, dit un chroniqueur contemporain, il n’y avait plus un seul habitant ; » celle de 1370, commandée par le routier Robert Knolles, amena les Anglais jusqu’aux portes de Paris ; de son hôtel Saint-Paul, le roi pouvait voir les flammes allumées par l’ennemi. Un libérateur inespéré, Du Guesclin, sauva cette fois Paris et la France ; la rude leçon que le brave connétable breton avait donnée aux bandes de Robert Knolles les eût peut-être empêchées de songer de longtemps à de nouvelles attaques, si l’Anglais n’eût bientôt retrouvé dans nos discordes un encouragement à de nouvelles tentatives Armagnacs et Bourguignons se disputaient l’héritage de Charles VI vivant encore ; dans sa haine contre le dauphin, la reine Isabeau appela elle-même l’étranger ; le traité de Troyes livra la France à l’Angleterre.

    La miraculeuse délivrance de la patrie, les combats, les victoires de Jeanne d’Arc, la vierge inspirée, cette épopée nationale appartient à d’autres pages de notre ouvrage ; nous sommes heureux cependant de pouvoir rattacher à ce grand événement de notre histoire la délivrance du pays de Seine-et-Oise. Charles VII avait été sacra ; à Reims en 1429, Paris avait été repris en 1436, les garnisons anglaises évacuèrent Pontoise en 1441 et Mantes en 1449.

    Avant ces miraculeux succès, l’affaiblissement de la monarchie avait réveillé les prétentions des grands vassaux de la couronne ; il ne s’agissait plus des sires de Montmorency ou des comtes de Meulan, mais de ces grandes maisons enrichies par les alliances royales et à la tête desquelles marchaient les ducs de Bourgogne, de Berry et de Bretagne. Louis XI, malgré les ruses de sa politique, n’avait pu dissimuler son projet d’asseoir le trône de France sur la ruine de tous ces grands fiefs, éléments éternels de discorde et d’anarchie ; ses ennemis menacés prirent l’offensive et formèrent une ligue qu’ils appelèrent Ligue du bien public.

    Le drame se dénoua encore dans le pays de Seine-et-Oise : le comte de Charolais, à la tête de 15 000 Flamands, rejoignit l’armée des ducs près de Montlhéry ; l’issue de la bataille fut incertaine, chacun des partis s’attribua la victoire ; Louis XI, selon son habitude, parut céder pour attendre une occasion meilleure ; le traité signé à Conflans donna Étampes et Montfort au duc de Bretagne, et au duc de Nemours le gouvernement de Paris et de l’Ile-de-France. Par mariages, alliances, extinctions de races, ou de haute lutte, et par confiscation sous Richelieu et Louis XIV, la monarchie devait bientôt rentrer en possession de ce qu’elle semblait alors abandonner ; nous suivrons, dans l’histoire particulière des villes, les progrès de ces revendications.

    Les guerres religieuses du XVIe siècle, les troubles de la Fronde, les prétentions des Guises firent jaillir quelques étincelles des cendres de la féodalité ; mais désormais il n’y avait plus d’incendie sérieux a redouter pour la province de I’Ile-de-France, sur laquelle le roi de France régna sans interruption et sans conteste, même alors que Paris était au pouvoir des rebelles, grâce à quelques surprises qui n’eurent ni résultat ni durée.

    Ce n’est point dire que le pays fût désormais à l’abri des agitations dont la France fut troublée ; plus, au contraire, son administration se rattachait directement et étroitement à la couronne, plus il ressentait vivement les secousses dont la royauté était atteinte. Nous constatons seulement son annexion définitive, à une époque où la possession de la plupart de nos provinces était encore incertaine et précaire. Au règne de Charles VIII se rattache le retour à la couronne du comté de Montfort-l’Amaury, qui fut une conséquence du mariage du roi avec Anne de Bretagne.

    Les règnes suivants devaient être agités par les guerres de la Réforme. Les idées nouvelles pénétrèrent de bonne heure dans l’Ile-de-France ; elles avaient de nombreux adhérents dans le Vexin, où Calvin avait été accueilli par le seigneur d’Hargeville, dans son château situé près de Wy ou Joli-Village ; il y résida quelque temps, y composa une partie de ses ouvrages et prêcha lui-même sa doctrine dans les villages environnants, à Limay, Avernes, Arthies, Jambville et Gadancourt.

    Henri Ier, François Il et Charles IX, pendant les premières années de son règne, passèrent alternativement de la rigueur à la tolérance dans leur attitude vis-à-vis des protestants. C’est dans le pays de Seine-et-Oise que se tinrent les premières réunions où les représentants des deux cultes travaillèrent à la pacification des esprits et a la conciliation des consciences ; les états généraux furent d’abord convoqués dans ce but à Saint-Germain ; puis, quelques années plus tard, en 1561, s’ouvrit le colloque de Poissy, fameux par les discussions violentes de Théodore de Bèze ; de nouvelles conférences eurent lieu l’année suivante à Saint-Germain sans amener de meilleurs résultats, et la guerre éclata tout à coup par le massacre de Vassy.

    Qui ne se rappelle les sanglants épisodes de ces déplorables guerres, les tristes exploits de Coligny, de Condé et de Montmorency ; ce malheureux département en fut trop souvent le théâtre ; les points stratégiques que les partis ennemis se disputèrent avec le plus d’acharnement furent Corbeil, qui commande le cours de la haute Seine, et Étampes qui domine la ligne de communication entre la capitale et les provinces de l’ouest et du sud.

    Cette dernière ville, prise par Condé, resta au pouvoir des protestants jusqu’au traité de paix de Longjumeau ; dans l’intervalle eut lieu la bataille de Dreux, gagnée par Montmorency, commandant l’armée catholique, et la bataille de Saint-Denis, qui amena la petite paix, trêve de six mois rompue par le massacre de la Saint-Barthélemy. Les fanatiques égorgeurs de Paris durent avoir des complices nombreux dans le département de Seine-et-Oise ; mais le rang et le nom des victimes parisiennes ont trop fait oublier les martyrs plus obscurs des campagnes environnantes.

    La soif de vengeance que la trahison du Louvre alluma au coeur des huguenots rendit la guerre plus ardente et plus implacable encore. La tiédeur et l’hésitation que les zélés catholiques reprochaient à Henri III avaient grandi l’influence des Guises. L’ambition héréditaire de cette famille n’allait à rien moins qu’à s’emparer de la couronne, dont elle n’était plus séparée que. par un prince maladif et peu populaire, et par Henri de Béarn, chef du parti huguenot. L’assassinat du roi de France, frappé à Saint-Cloud par un jacobin fanatique nommé Jacques Clément, simplifiait encore la question : d’un côté, le droit et la légitimité avec Henri le huguenot ; de l’autre, l’usurpation avec les Guises, forts de leur valeur personnelle, de leur clientèle fanatisée et de la puissante organisation de la Ligue.

    A l’exemple de Paris, l’Ile-de-France tenait en grande partie pour les Guises ; aussi fut-elle encore le théâtre des luttes qu’eut à soutenir Henri IV lorsqu’il vint jusque sous les murs de la capitale revendiquer ses droits à l’héritage de Henri III. La conversion du roi acheva l’oeuvre de pacification si glorieusement commencée par la victoire d’Ivry ; la sage administration de Sully, l’esprit de tolérance et d’économie du gouvernement, eurent bientôt cicatrisé les plaies faites par les dernières guerres ; l’Ile-de-France, dont le sol offre tant de ressources, releva toutes ses ruines ; la culture encouragée reprit un rapide essor ; Sully en donnait l’exemple, et, comme, propriétaire du château de Rosny, il fit de nombreuses plantations de mûriers ; Mantes, dont il était le gouverneur, vit s’élever dans ses murs une fabrique de draps ; le château de Saint-Germain fut reconstruit, celui d’Étampes restauré et le duché concédé à la belle Gabrielle d’Estrées.

    Les bienfaits de ce règne furent répartis avec tant d’à propos et, d’intelligence, la pacification des esprits fut si complète, qu’à la mort du roi les désordres qui signalèrent la régence de Marie de Médicis n’affectèrent quo d’une façon peu sensible les pays de Seine-et-Oise. L’administration de Richelieu consolida encore pour eux les bienfaits de celle de Sully. Nous n’avons à citer, sous le règne de Louis XIII, que la naissance à Saint-Germain de Louis XIV, en 1638, et, en 1641, l’assemblée générale que tint le clergé de France dans la ville de Mantes.

    La haute noblesse, qui avait été obligée de courber la tête sous la main de fer de Richelieu, voyait à la mort de Louis XIll, dans la perspective d’une longue minorité, une occasion favorable pour revendiquer ses prétendus droits et reconquérir ses privilèges.

    La confiance de la reine régente, abandonnée à un autre cardinal dévoué aux idées de Richelieu, son continuateur présumé, à un étranger, à Mazarin, souleva l’indignation des grands et dès princes ; l’opposition des parlements, suscitée par là noblesse, fut le prélude d’hostilités plus sérieuses ; les promesses des meneurs, les épigrammes des beaux diseurs, l’influence du clergé, parvinrent à entraîner les bourgeois de Paris dans cette non-elle Ligue.

    Les frondeurs disputaient à la reine mère et au cardinal la personne du jeune roi ; la cour dut quitter Paris et se réfugier à Saint-Germain, sous la protection d’une armée de huit mille hommes ; de leur côté, les rebelles organisèrent leurs forces : le prince de Conti fut nommé généralissime. Les villes de Seine-et-Oise furent, comme toujours, les points qu’on se disputa le plus vivement ; Étampes, Corbeil, Saint-Cloud, Dourdan, dont la Fronde était maîtresse, furent d’abord repris par Condé : une paix de peu de durée fut la conséquence de ces premiers succès de l’armée royale ; une rupture, qui éclata entre la cour et Condé, donna à la lutte un caractère plus sérieux ; Turenne fut opposé par Mazarin à ce redoutable adversaire ; personne n’a oublié les exploits plus affligeants encore que brillants des deux illustres capitaines, ni le fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où ils faillirent eux-mêmes en venir aux mains ; cette guerre sans motifs sérieux, et à laquelle devait mettre fin la majorité de Louis XIV, n’en causa pas moins de grands malheurs dans nos pays : Corbeil, Saint-Cloud, Palaiseau, Mantes, furent victimes de l’indiscipline. des soldats des deux armées, qui, manquant de vêtements et de solde, pillaient et rançonnaient les villes et les campagnes. Enfin Paris, éclairé sur le but réel des princes et des organisateurs de la Fronde, se détacha de leur cause et ouvrit ses portes au roi, qui y fit son entrée en 1653.

    Les pays de Seine-et-Oise, qui avaient eu une si large part dans tous les revers et toutes les épreuves de la royauté, participèrent plus que toute autre province aux splendeurs du triomphe : le règne de Louis XIV, est raconté par toutes les magnificences des châteaux dont il nous reste à faire l’histoire. La guerre, portée au delà de nos frontières, n’ensanglanta plus les campagnes de l’Ile-de-France ; et Versailles a gardé le glorieux souvenir des années de paix.

    Il en est de même pour le règne des princes qui se sont succédé jusqu’à nos jours sur le trône de France ; l’importance des châteaux royaux et des résidences princières rattache désormais à leurs lambris le souvenir des faits principaux qui seuls sont du domaine de cette notice. C’est à Louveciennes et à Marly que nous étudierons Louis XV ; pour son malheureux successeur, Trianon complètera Versailles, Saint-Cloud nous dira le 18 brumaire, et les douloureux mystères de la Malmaison nous conduiront des gloires du premier Empire aux désastres de l’invasion.

    Ajoutons que, depuis 1789, l’immense développement de Paris a absorbé toute importance politique, toute originalité saillante dans Seine-et-Oise qui l’entoure ; ce qui nous reste à dire du département n’est plus guère qu’une oeuvre de statistique.

    Jusqu’à la Révolution de 1789, il était compris dans le gouvernement de l’lle-de-France ; on y comptait, sous le rapport judiciaire, les prévôtés royales de Poissy, Montlhéry, Corbeil, Arpajon, Gonesse, qui toutes relevaient des prévôté et. vicomté de Paris ; puis venaient : le bailliage et présidial de Mantes, les bailliages simples de Montfort-l’Amaury et d’Étampes, les bailliage et prévôté de Pontoise, etc. Le ressort de ces juridictions était plus ou moins étendu. La coutume de Paris les régissait presque toutes, à l’exception des paroisses du bailliage de Pontoise, qui suivaient les unes la coutume de Senlis et les autres celle du Vexin français.

    Sous le rapport financier, le département était de la généralité de Paris, et on y comptait les élections d’Étampes, Mantes, Montfort-l’Amaury et Pontoise. Corbeil, Versailles, Saint-Germain et leurs dépendances étalent de l’élection de Paris. Des gouverneurs royaux commandaient dans les principales villes qui étaient du domaine de la couronne.

    Le département, formé en 1790 par l’Assemblée nationale dans un sentiment de défiance contre Paris qu’elle craignait de rendre trop redoutable au reste de la France, fut alors divisé en 9 districts administratifs et judiciaires : Versailles, Montlhéry, Mantes, Pontoise, Dourdan, Montfort-l’Amaury, Étampes, Corbeil et Gonesse. L’organisation impériale de 1804, qui a prévalu jusqu’à nos jours, le partagea en 5 arrondissements : Versailles, chef-lieu ; Corbeil, Étampes, Mantes et Pontoise.

    En 1811, Rambouillet fut érigé en 6e arrondissement, pour la formation duquel on prit sur ceux d’Étampes et de Versailles ; ces 6 arrondissements se subdivisent en 36 cantons, comprenant chacun en moyenne 19 communes. Le Concordat de 1801 a établi a Versailles un évêché, qui étend sa juridiction sur tout le département.

    Il serait difficile de caractériser la population de Seine-et-Oise ; la diversité de race de ses anciens habitants a été remplacée par la variété des travaux, la différence des positions, l’inégalité des fortunes ; de même que le sol se prête à tous les genres de culture, le génie des habitants s’est plié à toute espèce d’industrie : l’usine y touche à là ferme, la chaumière du vigneron au château du banquier millionnaire.

    Seine-et-Oise est à la fois, et le jardin de Paris et là succursale de ses manufactures ; le campagnard ne travaille qu’en vue de Paris, qui consomme et qui achète ; il y a toujours au bout des rêves du Parisien un point des riants paysages de l’Ile-de-France, comme but de sa promenade des dimanches, comme retraite promise aux loisirs de sa vieillesse ; ces rapports étroits, intimes, ce frottement continuel, ont donné au paysan de Seine-et-Oise un caractère qui n’est déjà plus celui du campagnard et qui cependant n’est pas encore celui du citadin ; ce type nouveau, que la rapidité des communications développe de jour en jour, mériterait une étude plus approfondie que ne le comporte le cadre de cet ouvrage ; il nous appartenait seulement d’en signaler l’apparition, qui n’est nulle part plus. sensible que dans cette contrée.

    Que nous reste-t-il à dire après tout ce qui a été écrit sur les sites délicieux de ce pays ? Quel est celui de ses bois, de ses coteaux ou de ses vallons qui n’ait eu ses peintres, ses historiens, ses poètes ? A ces tableaux, qui sont encore devant tous les yeux, à ces descriptions qui sont dans toutes les mémoires, nous n’ajouterons qu’un mot, c’est que ni l’inspiration des uns ni l’enthousiasme des autres n’a exagéré les gracieuses merveilles de la réalité ; c’est que, malgré tout ce qu’ont pu ajouter aux délices du paysage les fantaisies du luxe, les ressources de l’art, les magnificences des rois, on peut dire que pour lui la nature avait fait plus encore.

    Durant la guerre franco-allemande de 1870-1871, le département de Seine-et-Oise fut, parmi les départements qui subirent alors les douleurs et les hontes de l’invasion, un de ceux qui eurent le plus à souffrir. La situation de son territoire, qui enveloppe Paris de tous les côtés, l’exposait plus que tout autre au danger ; en effet, aussitôt après la lamentable défaite à Sedan, dès le 4 septembre, la capitale de la France devenait l’objectif des Allemands : la IIIe armée, celle du prince royal de Prusse, moins les Bavarois, se mettait en marche dans cette direction.

    Le 12 septembre, deux éclaireurs sont aperçus à Ablon, dans le canton de Longjumeau ; le 15, des cavaliers se montrent à Draveil ; le 16, dès le matin, des troupes de toutes armes, venues de Lagny et de Brie-Comte-Robert, inondent le canton de Boissy-Saint-Léger et se massent dans la plaine de Vigneux. A ce moment, Paris était prêt d’être investi : la IIIe et la IVe armée allemandes sont à deux marches de la capitale, dans la direction du nord-est et du nord-ouest : la 5e et la 6e division de cavalerie, chargées d’éclairer les colonnes, s’avancent vers Pontoise ; le même jour, les Prussiens occupent la voie ferrée entre Ablon et Athis, puis ils descendent vers Mongeron.

    Le 17, un pont de bateaux est jeté sur la Seine, près de Villeneuve-Saint-Georges, et une avant-garde de 1 000 hommes, appartenant au XIe corps bavarois, se présente dans le faubourg de Corbeil. Le 18 septembre, la 6e division de cavalerie, commandée par le duc de Mecklembourg (IVe armée) marche sur Poissy et y franchit la Seine ; la 5e division de cavalerie occupe Pontoise ; le IVe corps atteint Le Mesnil-Amelot, entre Dammartin et Saint-Denis ; la brigade des uhlans de la garde attachée à ce corps marche sur Argenteuil, entre Saint-Denis et Pontoise ; la garde se porte sur Thieux, entre Claye et Dammartin. Le XIIe corps (prince de Saxe) s’établit à Claye, en avant de Meaux et de Dammartin, tandis que la 2e division de cavalerie de la IIIe armée, celle du prince royal de Prusse, se dirige sur Sarlay, au sud de Paris, occupe la route qui y mène et se lie par Chevreuse avec la cavalerie du prince de Saxe ; le Ve corps de la même armée passe la Seine a Villeneuve-Saint-Georges (grande route de Melun à Paris) et s’avance jusqu’à Palaiseau ; le IIe corps bavarois marche sur Longjumeau, détachant une brigade à Montlhéry ; le VIe corps occupe Villeneuve-Saint-Georges et Brunoy.

    Le quartier général de l’armée de la Meuse (ive armée) est à Saint-Souplet, entre Meaux et Dammartin, près de l’embranchement des routes, sur Paris, de Meaux, Nanteuil et Senlis. Celui de l’armée du prince royal (IIIe armée) s’établit à Saint-Germainlès-Corbeil, a la porte de Corbeil.

    Le 19 septembre, le blocus est sur le point d’être complété par les deux armées allemandes ; le seul côté moins fortement investi est l’espace compris en avant des forts de l’Est : la 6e division de cavalerie marche sur Chevreuse, la 5e sur Poissy ; le IVe corps est à Argenteuil, la garde en avant de Pontoise ; le XIIe corps contourne Saint-Denis ; la 2e division de cavalerie, vers Chevreuse et Saclay, relie la droite de la lVe armée avec la gauche de la IIIe ; le Ve corps est a Versailles même et pousse ses avant-postes jusqu’à Sèvres et Saint-Cloud ; le IIe corps bavarois est près de l’Hay, vers Meudon jusqu’à la Bièvre ; le VIe corps est entre la Seine et la Bièvre, avec une brigade et deux escadrons sur la rive droite du fleuve et de forts avant-postes entre la Marne et la Seine.

    Le 21 septembre, l’ennemi complète l’investissement de Paris sur un périmètre extérieur de près de 80 kilomètres ; il établit des communications télégraphiques directes reliant tous les quartiers généraux des divers corps d’armée par un fil électrique qui n’a pas moins de 150 kilomètres de développement.

    A la date du 22 septembre, écrit Gustave Desjardins, le département de Seine-et-Oise avait sur son territoire environ 216 bataillons d’infanterie, 244 escadrons de cavalerie avec 774 canons. L’investissement de Paris était fait par 216 bataillons et 140 escadrons. Cet effectif varia peu durant le siège. Le Ier corps bavarois et la 22e division du XIe corps prussien furent détachés, le 6 octobre, et remplacés par le XIe corps prussien envoyé dans les premiers jours de novembre. Le IIe corps marcha vers l’est le 3 janvier ; mais le Ier corps bavarois revint occuper le canton de Boissy-Saint-Léger.

    A l’extrême gauche de la Ille armée, la landwehr de la garde prussienne, rendue disponible par la prise de Strasbourg, avait pris position à Chatou, donnant la main à la IVe armée. L’ennemi put prendre ses positions sans rencontrer pour ainsi dire de résistance. Quelques échauffourées eurent lieu çà et là, sans autre résultat que de motiver les pillages et les exécutions sommaires.

    On conçoit d’ailleurs qu’une pareille concentration de troupes sur un même point n’ait pu se faire sans un grand dommage et de grandes vexations pour les habitants, auxquels les menaces, les coups, la mort même ne furent pas épargnés. Les villes et les villages furent submergés par ce flot envahisseur qui ne cessait de grossir. Les soldats, dit Gustave Desjardins, pénètrent avec effraction dans les maisons fermées, s’installent par groupes, arrachent les habitants de leur lit.

    A Verrières-le-Buisson, ils mettent leurs chevaux dans les boutiques et les rez-de-chaussée, pillent en masse les marchands de comestibles. Corbeil est écrasé : 90 000 hommes y passent en trois jours. Tout est envahi : magasins, maisons, églises ; dans le tribunal s’installe une boucherie.

    A Versailles, les Allemands n’osent pas entrer dans les casernes qu’ils supposent minées et occupent les promenades. En un clin d’oeil, la ville du grand roi se transforme en campement de horde germanique. On n’entend plus que le bruit des patrouilles. et les cris rauques des sentinelles. Le 20 septembre, Saint-Germain est menacé de bombardement ; cinq bombes sont même lancées du Pecq sur cette ville.

    Les faits militaires ont été peu nombreux dans le département de Seine-et-Oise, et cela se conçoit facilement, puisque l’armée régulière n’existait pas ; les gardes nationales étaient a peine armées et mal instruites ; les francs-tireurs seuls opposèrent de la résistance et quelquefois avec succès. Dans son expédition vers Mantes, la 5e division de cavalerie prussienne rencontre, après avoir brûlé Mézières, des francs-tireurs parisiens. Deux bataillons, sous les ordres du commandant de Faybel, traversent . Mantes, chassent les patrouilles prussiennes ; mais ils sont obligés de se retirer en combattant, par Écquevilly et Mareil-sur-Mauldre, sur Mantes, et de là à Vernon, devant des forces supérieures.

    Dans l’arrondissement de Rambouillet, des paysans s’organisent en guérillas. Pour venir à bout de la résistance, le général de la 6e division de cavalerie prussienne ordonna une battue dans ce pays couvert de bois, et ses soldats se livrèrent à d’indignes cruautés contre des habitants inoffensifs.

    Le 8 octobre, les Français attaquent les Prussiens et les Bavarois barricadés dans Ablis, près de Dourdan, et font, après une demi-heure de combat, 70 hussards prisonniers. Le lendemain, après le départ des francs-tireurs, une colonne ennemie envahit la commune, brise les portes et les fenêtres et la livre au pillage. A La Montignotte, près de Milly, le 28 septembre, quelques francs-tireurs unis à des gardes nationaux font éprouver des pertes sensibles à une colonne de 800 hommes envoyée de Melun pour châtier Milly.

    A Parmain, commune de Jouy-le-Comte, dans le canton de L’Isle-Adam, des volontaires accourus de Pontoise, de Valmondois, de Méry, de Jouy-le-Comte et d’autres localités environnantes, unis à quelques francs-tireurs de la légion Mocquart, se barricadent et s’apprêtent a défendre énergiquement le passage de l’Oise. Le 27 septembre, à 10 heures du matin, quelques centaines de Prussiens, avec quatre pièces d’artillerie, essayent de s’emparer des barricades. Ne pouvant y parvenir, ils s’en prennent à la population de L’Isle-Adam. Le 29, à midi, 4 500 Prussiens sont dirigés sur Parmain, et une partie ayant réussi à passer l’Oise à Mours, tourne le village que les francs-tireurs ont le temps d’évacuer. Le 30, les Prussiens bombardaient Nesles et brûlaient Parmain.

    Le chapitre des réquisitions exigées serait interminable, s’il fallait tout relater. Contentons-nous d’un court résumé. Huit jours après leur entrée dans le département, il n’était pas un village qui n’eût reçu la visite des Prussiens. On voyait d’abord paraître trois ou quatre cavaliers, sondant de l’œil tous les recoins du pays ; au premier bruit suspect, ils détalent au galop comme des daims effarouchés. Semble-t-on avoir peur, ils deviennent plus hardis, commencent par briser le télégraphe et intiment avec arrogance aux habitants l’ordre de combler les tranchées pratiquées dans les routes ; si une foule irritée les entoure, ils montrent beaucoup de modération et tâchent de se tirer de ce mauvais pas sans faire usage de leurs armes ; mais ils reviennent un instant après menaçants, soutenus par des forces imposantes. lis savent que leurs chefs veillent sur eux avec sollicitude, leur porteront secours à temps et feront payer cher le moindre attentat envers leurs personnes.

    A Dourdan, on s’ameute contre des hussards ; un homme porte la main à la bride du cheval d’un officier. Le lendemain, un parlementaire signifie a la municipalité, que si pareille offense se renouvelle, la ville sera livrée aux flammes et les habitants pendus jusqu’au plus petit enfant, comme dans les guerres bibliques. A Poissy, le général Schmidt fait savoir que si la ville ne lui rend pas deux dragons pris par la garde nationale, elle sera bombardée et frappée d’une contribution de 200 000 francs...

    Dans les campagnes, l’ennemi se contente de provisions de bouche ; dans les villes, il demande des couvertures, des matelas, des balais, des gants, des semelles, des fournitures de bureau, des objets de toilette, de l’amidon, du cirage, des bandages herniaires, des peaux de sanglier et de chevreuil, tout ce que sa fantaisie imagine. Le major de Colomb, commandant de place à Corbeil, entendant qualifier de riche en cuirs un paysan dont le langage est orné de liaisons superflues, saute sur une plume et s’empresse de libeller un ordre de livrer 60 peaux pour basaner les culottes de ses dragons : Ab uno disce omnes.

    Certains officiers affectent une politesse exagérée, suivie aussitôt d’une menace froide ; d’autres, en arrivant, mettent le revolver au poing et parlent de tout tuer et brûler si l’on n’obéit sur-le-champ. A la plus petite objection, coups de cravache et coups de sabre pleuvent comme grêle... On n’a rien de mieux à faire que d’obéir et de les gorger de vin et d’avoine...

    Pour les héros de l’Allemagne moderne, comme pour leurs aïeux les reîtres du XVIe siècle, la guerre est une franche lippée. Le majordome, préparant à Versailles les logements de la cour du roi de Prusse, veut contraindre le maire à violer le domicile d’un absent qui a dans sa cave des vins dignes de la taule de son maître. Dès les premiers jours d’octobre, ils sont entièrement nos maîtres ; la résistance a été partout comprimée avec une sauvage rigueur, et la terreur prussienne règne dans le département. On annonce l’arrivée à Versailles de Guillaume le Victorieux.

    On pouvait espérer que l’arrivée du roi de Prusse mettrait fin aux exactions, aux réquisitions et aux vexations. M. de Brauchitsch, nommé préfet prussien de Seine-et-Oise, présenta, en effet, au conseil municipal de Versailles, convoqué pour entendre ses communications, le plus séduisant tableau des intentions de son auguste souverain. Mais ce n’était là qu’une déclaration platonique ; aux exactions et aux violences brutales des soldats allaient succéder des exactions et des violences hypocrites.

    Dans son livre intitulé Versailles pendant l’occupation, E. Delérot écrit : « Nous avons pu juger par expérience comment la Prusse contemporaine entendait l’administration civile des pays occupés : le préfet de Brauchitsch est, à ce titre, un échantillon curieux de cupidité à étudier. Ses actes et ceux des subordonnés placés sous ses ordres sont d’autant plus intéressants qu’ils s’accomplissaient sous les yeux du roi, par conséquent avec son assentiment tacite. »

    Le préfet prussien essaya d’abord de se servir de l’organisation française ; mais il se heurta au refus ou au mauvais vouloir des anciens employés qui, pour la plupart, ne voulurent pas reprendre leurs fonctions et s’y dérobèrent même par la fuite. Pour avoir des huissiers, le préfet dut les faire empoigner par les gendarmes. Ceci se passait à Versailles et fut d’un salutaire effet pour le reste du département. A Corbeil seulement, il fut possible aux Allemands de réorganiser le personnel de la sous-préfecture.

    Devant la mauvaise volonté générale, le préfet prussien du département de Seine-et-Oise réorganisa l’administration sur la base du canton. Le maire du chef-lieu, investi de tous les pouvoirs, était chargé des communications avec l’autorité centrale, de la réparation des chemins, du service de la poste, de la perception des contributions. Le refus absolu était à peu près impossible ; car le préfet terminait son injonction par ces mots, dans le cas de non-acceptation : « Je me verrai obligé, contre mon gré, à en recourir à la force ; ce qui serait toujours regrettable. »

    Les exactions, bien entendu, continuèrent de plus belle. Au mois de janvier 1871, M. de Brauchitsch « s’avisa que la perception des contributions indirectes était interrompue et voulut la remplacer. II ajouta à l’impôt foncier un supplément de 950 pour 100 ; mais il n’eut pas le temps d’en poursuivre partout le recouvrement ; toutefois, il extorqua ainsi, dans l’arrondissement de Versailles, près d’un million et demi. En arrivant, les Prussiens avaient frappé le département d’une contribution extraordinaire d’un million. D’autres exigences furent encore présentées ; elles prirent ; celles-la, la forme d’un emprunt forcé qui fournit 1 101 279 fr. »

    Nous avons dit que, lors de son installation, le préfet prussien avait promis formellement que les réquisitions cesseraient ou du moins seraient payées. L’armée d’occupation parut ignorer complètement ces engagements, et la population de Seine-et-Oise ne trouva dans la présence de M. de Brauchistch qu’une aggravation à ses maux : elle dut payer l’impôt et fournir les réquisitions.

    Les vexations et les réquisitions ne cessèrent même pas durant l’armistice, et le département de Seine-et-Oise ne fut délivré des hordes germaniques que le 12 mars 1871. Les pertes qu’il supporta s’élevèrent à la somme énorme de 146 500 930 fr. 12, la plus considérable après le département de la Seine.

     

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  • Histoire du département du Val-de-Marne
    (Région Ile-de-France)
     
    *******************
     

    C’est en 1968 que fut officiellement constitué le département du Val-de-Marne, composé de communes appartenant aux anciens départements de la Seine et de la Seine-et-Oise.

    L’île étroite qui fut le berceau de Paris n’a dû paraître au-dessus des eaux du fleuve qu’après les révolutions géologiques dont la contrée fut le théâtre vers la fin de la période tertiaire et lorsque notre continent eut reçu à peu près sa configuration actuelle ; la série des siècles qui constituent la période quaternaire dessina ensuite, par la retraite des glaces et des eaux, les vallées et les plaines qui constituent le vaste bassin dont cette île, qui sortit de l’abaissement de la mer, occupe la partie centrale et forme aujourd’hui la Cité.

    Elle faisait originairement partie d’un groupe de cinq îles dont trois ont été successivement supprimées par des travaux d’utilité générale. Une seule reste près de la première : c’est l’île Saint-Louis ou Notre-Dame. La surface du bassin de Paris est limitée sur une partie considérable de son contour par des collines plus ou moins élevées qui lui font une enceinte ; la Seine, qui coule au milieu, reçoit les eaux de la Bièvre, faible rivière qui a creusé une étroite vallée, et à l’est, en amont, la Marne vient joindre son cours à celui du fleuve.

    Les observations géologiques faites dans le sol de ce bassin ainsi déterminé ont démontré que les eaux de l’Océan y séjournèrent à une époque inconnue : les huîtres, les coquilles, les oursins, les squelettes de poissons, les os de baleines, les dents de squales, les empreintes de plantes marines, etc., qu’on y a découverts démontrent d’une manière indubitable la présence et l’action prolongée des eaux de la mer en ces parages.

    Quand celle-ci se retira, le fleuve dut s’étendre sur une surface considérable et y former des. dépôts fluvio-marins ; puis les alluvions s’entassèrent ; le dessèchement progressif créa des marais ; enfin la Seine et la Marne tracèrent leurs lits tels à peu près qu’on les voit aujourd’hui. Une végétation abondante, étrangère aux essences qui s’y trouvent maintenant, envahit le sol récemment découvert ; les animaux purent y vivre.

    Notre grand Cuvier, à l’aide des ossements qu’ils ont laissés dans les carrières du bassin de Paris, a pu faire reparaître une quinzaine de quadrupèdes et d’oiseaux qui durent habiter cette contrée à cette époque reculée. L’homme y vint alors, et, pour défendre sa misérable existence, il dut disputer aux animaux féroces, lions, tigres, etc., dont on a retrouvé les restes, les cavernes qui leur servaient de retraites.

    C’est à ce moment qu’apparaissent les premières traces d’industrie. L’exploitation des sables voisins du Champ-de-Mars a décelé la présence d’instruments de chasse en silex grossièrement taillé. Bientôt une industrie un peu plus avancée permit aux sauvages habitants des rives de la Seine de creuser des barques dans le tronc d’un arbre (on a retrouvé un de ces bateaux monoxyles dans les alluvions de l’île des Cygnes) ; le fleuve fut traversé et des cabanes de terre et de branchages établies dans l’île.

    Des fouilles opérées dans l’ancien sol, en mettant à découvert des instruments de silex d’un travail plus perfectionné que ceux de l’époque antérieure, montrent que l’habitation de l’île de la Seine date d’une haute antiquité. Les monuments mégalithiques et les sépultures datant des époques antéhistoriques découvertes de nos jours au bois de Vincennes, à La Varenne-Saint-Hilaire, sur les bords de la Marne, sur ceux de la Seine à Paris, à Meudon, à Marly, auprès de Saint-Germain-en-Laye, à Argenteuil et jusqu’à l’embouchure de l’Oise, à Conflans-Sainte-Honorine, démontrent combien les hommes qui occupèrent alors le territoire qui devint plus lard celui des Parisii surent profiter des avantages que leur offrait la situation de la région qu’ils habitaient.

    Des conquérants galls, celtes ou kymris se rendirent maîtres de cette région ; plus civilisée que celle dont elle était héritière, cette population nouvelle construisit des ponts qui rendirent faciles les communications entre l’île et les deux rives du fleuve ; elle cultivait le froment, l’orge et l’avoine et menait paître de nombreux troupeaux d’animaux domestiques dans les terrains de la rive gauche.

    Quand César vint à l’assemblée des peuples de la Gaule convoqués par lui à Lutèce (tel était le nom de l’île de la Seine et de la bourgade qu’on y avait élevée), les habitants, descendus des Celtes, des Galls ou des Kymris, arrivés successivement d’Asie, faisaient partie d’un clan ou tribu dont l’auteur des Commentaires nomme les membres Parisii.

    Le Moyen Age inventa une origine troyenne à ce nom devenu si célèbre : Francus, fils d’Hector, vint fonder Troyes en Champagne et une ville dans une île de la Seine à laquelle il appliqua pieusement le nom de son oncle Pâris ; l’imparfaite et puérile érudition de nos pères en fait d’étymologie était frappée d’une concordance de nom comme d’une preuve historique irréfragable. Troyes en Champagne et Paris en France devaient nécessairement dériver de la Troie de l’Iliade et du Pâris qui ravit Hélène.

    Au XVIe siècle, une érudition grecque un peu plus avancée et le désir de trouver dans une étymologie la consécration d’un droit déjà bien cher à nos compatriotes firent imaginer que Paris venait du mot parrhisia, qui signifie le franc parler : « chose autant propre aux Parisiens qu’à nation quelconque, » comme dit le vieux moine octogénaire Du Breul, qui s’intitule avec tant de soin Parisien sur le titre de ses Antiquités de Paris, ainsi que l’avaient fait d’ailleurs Gilles Corrozet et Nicolas Bonfons, les premiers historiens de la grande cité.

    L’opinion qui fait dériver le nom de notre capitale du celtique par ou bar, frontière, offre, à défaut de certitude, plus de vraisemblance. On suppose que les Parisii, originaires de la Belgique, vinrent se fixer sur les bords de la Seine après en avoir obtenu la permission des Senones ; ils se soumirent même, pour s’assurer la protection de celte nation puissante, à une certaine dépendance. Leur territoire, borné à une circonférence de dix à douze lieues, était enclavé entre les Silvanectes au nord, les Meldi à l’est, les Senonesau sud-est, les Carnutes au sud-ouest.

    Telle était la situation où César trouva les Parisii en l’an 54 avant Jésus-Christ. Lui-même raconte dans ses Commentaires qu’il convoqua dans leur ville une assemblée de chefs gaulois, desquels il obtint une levée de cavalerie. L’année suivante, une insurrection générale ayant éclaté, Labiénus se vit arrêter au confluent de la Seine et de la Marne par l’armée confédérée, sous les ordres du vieux Camulogène, chef des Aulerci.

    Après avoir remonté le cours du fleuve pour s’emparer de Melun, il le redescendit, mais par la rive gauche, et vint camper sur le mont Leucotitius (montagne Sainte-Geneviève). C’est là que les Parisiens, après avoir mis le feu à leur ville, vinrent se réunir à l’armée gauloise que la marche du général romain avait forcée de se replier. Les Gaulois furent vaincus dans une bataille livrée dans les terrains qui se trouvent compris aujourd’hui entre lssy et Vaugirard. Camulogène fut tué dans l’action.

    Quoique César présente les Parisii comme un peuple dont l’alliance lui est acquise, il est permis d’en douter lorsqu’on les voit fournir ensuite leur contingent à la grande armée de Vercingétorix ; faible contingent, à la vérité, et qui démontre leur peu d’importance. Réunis aux Pictaves, aux Turones et aux Suessiones, ils ne fournirent que huit mille hommes. La conquête des Gaules achevée, il ne fut plus question des Parisii, si ce n’est dans la distribution en provinces qui les rangea dans la Lyonnaise.

    L’excellente position des Parisii, déjà remarquée par César, leur valut l’honneur de voir plusieurs empereurs habiter parmi eux, comme nous aurons occasion de le dire en parlant de Paris. L’importance que leur ville acquit se conserva sous les Francs vainqueurs, qui en firent une de leurs capitales. L’invasion austrasienne dépouilla les Parisii de cet honneur. Ils eurent simplement parmi eux des comtes, et leur territoire forma un comté qui dépendait du duché de France.

    Gérard était comte de Paris en 759. Étienne, qui lui succéda, figure dans les capitulaires. Son successeur, Bigon ou Pécopin, épousa une fille de Louis le Débonnaire. Vers ce temps, les comtes de Paris devinrent héréditaires. C’est : Gérard II, qui se déclara pour Lothaire ; Conrad, que l’abbé Gozlin entraîna dans le parti de Louis le Germanique ; Odo ou Eudes, qui défendit si bien Paris en 885 et devint roi ; Robert, qui fut roi aussi ; Hugues le Grand, qui se contenta du titre de duc de France, et enfin Hugues Capet, qui fixa définitivement sur sa tête et sur celles de ses descendants la couronne royale en 987. Devenus depuis longtemps de grands personnages, les comtes de Paris se déchargeaient sur des vicomtes de l’administration particulière de la ville. Dès l’an 900, nous trouvons un vicomte de Paris, Grimoard.

    A partir de la révolution de 987, qui assura à Paris le rang de capitale de la France future, l’histoire du comté de Paris se confond avec celle du royaume entier. Nous arrêtons donc nécessairement ici ce que nous avons à dire en général du département de la Seine, dont l’histoire se retrouvera dans celle de Paris et des localités qui l’entourent, nous bornant à signaler l’héroïque patriotisme dont notre banlieue donna plus d’une fois l’exemple, principalement en 1814 et 1815, à la barrière Clichy et sur les huttes Chaumont.

    Toutefois, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot des terribles événements dont le département de la Seine a été théâtre et victime durant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Dès le 5 septembre 1870, à l’approche des troupes ennemies, des commencements de fortifications avaient été ordonnés aux alentours de Paris ; mais on avait malheureusement négligé le plateau de Châtillon, qui domine le fort d’Issy et où les Prussiens devaient plus tard .établir de formidables batteries pour cette oeuvre odieuse du bombardement. de la capitale, devant laquelle leur haine envieuse ne devait pas reculer.

    Le 16 septembre, la marche des corps composant les deux armées allemandes chargées des opérations contre Paris se dessinant de plus en plus, un mouvement d’émigration se prononce, en même temps qu’un mouvement en sens inverse se produit. L’investissement, commencé le 18, continue le 19 et est complet le 21. L’implacable blocus devait durer près de cinq mois. On conçoit quel dut être le sort des malheureux habitants de la banlieue parisienne qui n’avaient pas abandonné leurs foyers devant le flot de l’invasion.

    On sait aussi quelles ruines amoncelèrent les soldats allemands autour de la ville assiégée ; mais il est difficile de raconter les souffrances de tout genre qu’endura la population qui y vécut enfermée durant ce long espace de temps. Pourtant, au cours de l’article que nous consacrons ci-dessous à Paris, nous dirons les douloureuses péripéties de ce siège mémorable, ainsi que les combats qui eurent lieu aux environs de la place.

    Parmi les départements envahis, le département de la Seine est celui qui eut le plus à souffrir ; ses pertes se sont élevées à la somme énorme de 269 496 022 francs.

     

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  • Histoire du département de la Seine-Saint-Denis
    (Région Ile-de-France)
     
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    C’est en 1968 que fut officiellement constitué le département de la Seine-Saint-Denis, composé de communes appartenant aux anciens départements de la Seine et de la Seine-et-Oise.

    L’île étroite qui fut le berceau de Paris n’a dû paraître au-dessus des eaux du fleuve qu’après les révolutions géologiques dont la contrée fut le théâtre vers la fin de la période tertiaire et lorsque notre continent eut reçu à peu près sa configuration actuelle ; la série des siècles qui constituent la période quaternaire dessina ensuite, par la retraite des glaces et des eaux, les vallées et les plaines qui constituent le vaste bassin dont cette île, qui sortit de l’abaissement de la mer, occupe la partie centrale et forme aujourd’hui la Cité.

    Elle faisait originairement partie d’un groupe de cinq îles dont trois ont été successivement supprimées par des travaux d’utilité générale. Une seule reste près de la première : c’est l’île Saint-Louis ou Notre-Dame. La surface du bassin de Paris est limitée sur une partie considérable de son contour par des collines plus ou moins élevées qui lui font une enceinte ; la Seine, qui coule au milieu, reçoit les eaux de la Bièvre, faible rivière qui a creusé une étroite vallée, et à l’est, en amont, la Marne vient joindre son cours à celui du fleuve.

    Les observations géologiques faites dans le sol de ce bassin ainsi déterminé ont démontré que les eaux de l’Océan y séjournèrent à une époque inconnue : les huîtres, les coquilles, les oursins, les squelettes de poissons, les os de baleines, les dents de squales, les empreintes de plantes marines, etc., qu’on y a découverts démontrent d’une manière indubitable la présence et l’action prolongée des eaux de la mer en ces parages.

    Quand celle-ci se retira, le fleuve dut s’étendre sur une surface considérable et y former des. dépôts fluvio-marins ; puis les alluvions s’entassèrent ; le dessèchement progressif créa des marais ; enfin la Seine et la Marne tracèrent leurs lits tels à peu près qu’on les voit aujourd’hui. Une végétation abondante, étrangère aux essences qui s’y trouvent maintenant, envahit le sol récemment découvert ; les animaux purent y vivre.

    Notre grand Cuvier, à l’aide des ossements qu’ils ont laissés dans les carrières du bassin de Paris, a pu faire reparaître une quinzaine de quadrupèdes et d’oiseaux qui durent habiter cette contrée à cette époque reculée. L’homme y vint alors, et, pour défendre sa misérable existence, il dut disputer aux animaux féroces, lions, tigres, etc., dont on a retrouvé les restes, les cavernes qui leur servaient de retraites.

    C’est à ce moment qu’apparaissent les premières traces d’industrie. L’exploitation des sables voisins du Champ-de-Mars a décelé la présence d’instruments de chasse en silex grossièrement taillé. Bientôt une industrie un peu plus avancée permit aux sauvages habitants des rives de la Seine de creuser des barques dans le tronc d’un arbre (on a retrouvé un de ces bateaux monoxyles dans les alluvions de l’île des Cygnes) ; le fleuve fut traversé et des cabanes de terre et de branchages établies dans l’île.

    Des fouilles opérées dans l’ancien sol, en mettant à découvert des instruments de silex d’un travail plus perfectionné que ceux de l’époque antérieure, montrent que l’habitation de l’île de la Seine date d’une haute antiquité. Les monuments mégalithiques et les sépultures datant des époques antéhistoriques découvertes de nos jours au bois de Vincennes, à La Varenne-Saint-Hilaire, sur les bords de la Marne, sur ceux de la Seine à Paris, à Meudon, à Marly, auprès de Saint-Germain-en-Laye, à Argenteuil et jusqu’à l’embouchure de l’Oise, à Conflans-Sainte-Honorine, démontrent combien les hommes qui occupèrent alors le territoire qui devint plus lard celui des Parisii surent profiter des avantages que leur offrait la situation de la région qu’ils habitaient.

    Des conquérants galls, celtes ou kymris se rendirent maîtres de cette région ; plus civilisée que celle dont elle était héritière, cette population nouvelle construisit des ponts qui rendirent faciles les communications entre l’île et les deux rives du fleuve ; elle cultivait le froment, l’orge et l’avoine et menait paître de nombreux troupeaux d’animaux domestiques dans les terrains de la rive gauche.

    Quand César vint à l’assemblée des peuples de la Gaule convoqués par lui à Lutèce (tel était le nom de l’île de la Seine et de la bourgade qu’on y avait élevée), les habitants, descendus des Celtes, des Galls ou des Kymris, arrivés successivement d’Asie, faisaient partie d’un clan ou tribu dont l’auteur des Commentaires nomme les membres Parisii.

    Le Moyen Age inventa une origine troyenne à ce nom devenu si célèbre : Francus, fils d’Hector, vint fonder Troyes en Champagne et une ville dans une île de la Seine à laquelle il appliqua pieusement le nom de son oncle Pâris ; l’imparfaite et puérile érudition de nos pères en fait d’étymologie était frappée d’une concordance de nom comme d’une preuve historique irréfragable. Troyes en Champagne et Paris en France devaient nécessairement dériver de la Troie de l’Iliade et du Pâris qui ravit Hélène.

    Au XVIe siècle, une érudition grecque un peu plus avancée et le désir de trouver dans une étymologie la consécration d’un droit déjà bien cher à nos compatriotes firent imaginer que Paris venait du mot parrhisia, qui signifie le franc parler : « chose autant propre aux Parisiens qu’à nation quelconque, » comme dit le vieux moine octogénaire Du Breul, qui s’intitule avec tant de soin Parisien sur le titre de ses Antiquités de Paris, ainsi que l’avaient fait d’ailleurs Gilles Corrozet et Nicolas Bonfons, les premiers historiens de la grande cité.

    L’opinion qui fait dériver le nom de notre capitale du celtique par ou bar, frontière, offre, à défaut de certitude, plus de vraisemblance. On suppose que les Parisii, originaires de la Belgique, vinrent se fixer sur les bords de la Seine après en avoir obtenu la permission des Senones ; ils se soumirent même, pour s’assurer la protection de celte nation puissante, à une certaine dépendance. Leur territoire, borné à une circonférence de dix à douze lieues, était enclavé entre les Silvanectes au nord, les Meldi à l’est, les Senonesau sud-est, les Carnutes au sud-ouest.

    Telle était la situation où César trouva les Parisii en l’an 54 avant Jésus-Christ. Lui-même raconte dans ses Commentaires qu’il convoqua dans leur ville une assemblée de chefs gaulois, desquels il obtint une levée de cavalerie. L’année suivante, une insurrection générale ayant éclaté, Labiénus se vit arrêter au confluent de la Seine et de la Marne par l’armée confédérée, sous les ordres du vieux Camulogène, chef des Aulerci.

    Après avoir remonté le cours du fleuve pour s’emparer de Melun, il le redescendit, mais par la rive gauche, et vint camper sur le mont Leucotitius (montagne Sainte-Geneviève). C’est là que les Parisiens, après avoir mis le feu à leur ville, vinrent se réunir à l’armée gauloise que la marche du général romain avait forcée de se replier. Les Gaulois furent vaincus dans une bataille livrée dans les terrains qui se trouvent compris aujourd’hui entre lssy et Vaugirard. Camulogène fut tué dans l’action.

    Quoique César présente les Parisii comme un peuple dont l’alliance lui est acquise, il est permis d’en douter lorsqu’on les voit fournir ensuite leur contingent à la grande armée de Vercingétorix ; faible contingent, à la vérité, et qui démontre leur peu d’importance. Réunis aux Pictaves, aux Turones et aux Suessiones, ils ne fournirent que huit mille hommes. La conquête des Gaules achevée, il ne fut plus question des Parisii, si ce n’est dans la distribution en provinces qui les rangea dans la Lyonnaise.

    L’excellente position des Parisii, déjà remarquée par César, leur valut l’honneur de voir plusieurs empereurs habiter parmi eux, comme nous aurons occasion de le dire en parlant de Paris. L’importance que leur ville acquit se conserva sous les Francs vainqueurs, qui en firent une de leurs capitales. L’invasion austrasienne dépouilla les Parisii de cet honneur. Ils eurent simplement parmi eux des comtes, et leur territoire forma un comté qui dépendait du duché de France.

    Gérard était comte de Paris en 759. Étienne, qui lui succéda, figure dans les capitulaires. Son successeur, Bigon ou Pécopin, épousa une fille de Louis le Débonnaire. Vers ce temps, les comtes de Paris devinrent héréditaires. C’est : Gérard II, qui se déclara pour Lothaire ; Conrad, que l’abbé Gozlin entraîna dans le parti de Louis le Germanique ; Odo ou Eudes, qui défendit si bien Paris en 885 et devint roi ; Robert, qui fut roi aussi ; Hugues le Grand, qui se contenta du titre de duc de France, et enfin Hugues Capet, qui fixa définitivement sur sa tête et sur celles de ses descendants la couronne royale en 987. Devenus depuis longtemps de grands personnages, les comtes de Paris se déchargeaient sur des vicomtes de l’administration particulière de la ville. Dès l’an 900, nous trouvons un vicomte de Paris, Grimoard.

    A partir de la révolution de 987, qui assura à Paris le rang de capitale de la France future, l’histoire du comté de Paris se confond avec celle du royaume entier. Nous arrêtons donc nécessairement ici ce que nous avons à dire en général du département de la Seine, dont l’histoire se retrouvera dans celle de Paris et des localités qui l’entourent, nous bornant à signaler l’héroïque patriotisme dont notre banlieue donna plus d’une fois l’exemple, principalement en 1814 et 1815, à la barrière Clichy et sur les huttes Chaumont.

    Toutefois, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot des terribles événements dont le département de la Seine a été théâtre et victime durant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Dès le 5 septembre 1870, à l’approche des troupes ennemies, des commencements de fortifications avaient été ordonnés aux alentours de Paris ; mais on avait malheureusement négligé le plateau de Châtillon, qui domine le fort d’Issy et où les Prussiens devaient plus tard .établir de formidables batteries pour cette oeuvre odieuse du bombardement. de la capitale, devant laquelle leur haine envieuse ne devait pas reculer.

    Le 16 septembre, la marche des corps composant les deux armées allemandes chargées des opérations contre Paris se dessinant de plus en plus, un mouvement d’émigration se prononce, en même temps qu’un mouvement en sens inverse se produit. L’investissement, commencé le 18, continue le 19 et est complet le 21. L’implacable blocus devait durer près de cinq mois. On conçoit quel dut être le sort des malheureux habitants de la banlieue parisienne qui n’avaient pas abandonné leurs foyers devant le flot de l’invasion.

    On sait aussi quelles ruines amoncelèrent les soldats allemands autour de la ville assiégée ; mais il est difficile de raconter les souffrances de tout genre qu’endura la population qui y vécut enfermée durant ce long espace de temps. Pourtant, au cours de l’article que nous consacrons ci-dessous à Paris, nous dirons les douloureuses péripéties de ce siège mémorable, ainsi que les combats qui eurent lieu aux environs de la place.

    Parmi les départements envahis, le département de la Seine est celui qui eut le plus à souffrir ; ses pertes se sont élevées à la somme énorme de 269 496 022 francs.

     

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  • Histoire du département des Hauts-de-Seine
    (Région Ile-de-France)
     
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    C’est en 1968 que fut officiellement constitué le département des Hauts-de-Seine, composé de communes appartenant aux anciens départements de la Seine et de la Seine-et-Oise.

    L’île étroite qui fut le berceau de Paris n’a dû paraître au-dessus des eaux du fleuve qu’après les révolutions géologiques dont la contrée fut le théâtre vers la fin de la période tertiaire et lorsque notre continent eut reçu à peu près sa configuration actuelle ; la série des siècles qui constituent la période quaternaire dessina ensuite, par la retraite des glaces et des eaux, les vallées et les plaines qui constituent le vaste bassin dont cette île, qui sortit de l’abaissement de la mer, occupe la partie centrale et forme aujourd’hui la Cité.

    Elle faisait originairement partie d’un groupe de cinq îles dont trois ont été successivement supprimées par des travaux d’utilité générale. Une seule reste près de la première : c’est l’île Saint-Louis ou Notre-Dame. La surface du bassin de Paris est limitée sur une partie considérable de son contour par des collines plus ou moins élevées qui lui font une enceinte ; la Seine, qui coule au milieu, reçoit les eaux de la Bièvre, faible rivière qui a creusé une étroite vallée, et à l’est, en amont, la Marne vient joindre son cours à celui du fleuve.

    Les observations géologiques faites dans le sol de ce bassin ainsi déterminé ont démontré que les eaux de l’Océan y séjournèrent à une époque inconnue : les huîtres, les coquilles, les oursins, les squelettes de poissons, les os de baleines, les dents de squales, les empreintes de plantes marines, etc., qu’on y a découverts démontrent d’une manière indubitable la présence et l’action prolongée des eaux de la mer en ces parages.

    Quand celle-ci se retira, le fleuve dut s’étendre sur une surface considérable et y former des. dépôts fluvio-marins ; puis les alluvions s’entassèrent ; le dessèchement progressif créa des marais ; enfin la Seine et la Marne tracèrent leurs lits tels à peu près qu’on les voit aujourd’hui. Une végétation abondante, étrangère aux essences qui s’y trouvent maintenant, envahit le sol récemment découvert ; les animaux purent y vivre.

    Notre grand Cuvier, à l’aide des ossements qu’ils ont laissés dans les carrières du bassin de Paris, a pu faire reparaître une quinzaine de quadrupèdes et d’oiseaux qui durent habiter cette contrée à cette époque reculée. L’homme y vint alors, et, pour défendre sa misérable existence, il dut disputer aux animaux féroces, lions, tigres, etc., dont on a retrouvé les restes, les cavernes qui leur servaient de retraites.

    C’est à ce moment qu’apparaissent les premières traces d’industrie. L’exploitation des sables voisins du Champ-de-Mars a décelé la présence d’instruments de chasse en silex grossièrement taillé. Bientôt une industrie un peu plus avancée permit aux sauvages habitants des rives de la Seine de creuser des barques dans le tronc d’un arbre (on a retrouvé un de ces bateaux monoxyles dans les alluvions de l’île des Cygnes) ; le fleuve fut traversé et des cabanes de terre et de branchages établies dans l’île.

    Des fouilles opérées dans l’ancien sol, en mettant à découvert des instruments de silex d’un travail plus perfectionné que ceux de l’époque antérieure, montrent que l’habitation de l’île de la Seine date d’une haute antiquité. Les monuments mégalithiques et les sépultures datant des époques antéhistoriques découvertes de nos jours au bois de Vincennes, à La Varenne-Saint-Hilaire, sur les bords de la Marne, sur ceux de la Seine à Paris, à Meudon, à Marly, auprès de Saint-Germain-en-Laye, à Argenteuil et jusqu’à l’embouchure de l’Oise, à Conflans-Sainte-Honorine, démontrent combien les hommes qui occupèrent alors le territoire qui devint plus lard celui des Parisii surent profiter des avantages que leur offrait la situation de la région qu’ils habitaient.

    Des conquérants galls, celtes ou kymris se rendirent maîtres de cette région ; plus civilisée que celle dont elle était héritière, cette population nouvelle construisit des ponts qui rendirent faciles les communications entre l’île et les deux rives du fleuve ; elle cultivait le froment, l’orge et l’avoine et menait paître de nombreux troupeaux d’animaux domestiques dans les terrains de la rive gauche.

    Quand César vint à l’assemblée des peuples de la Gaule convoqués par lui à Lutèce (tel était le nom de l’île de la Seine et de la bourgade qu’on y avait élevée), les habitants, descendus des Celtes, des Galls ou des Kymris, arrivés successivement d’Asie, faisaient partie d’un clan ou tribu dont l’auteur des Commentaires nomme les membres Parisii.

    Le Moyen Age inventa une origine troyenne à ce nom devenu si célèbre : Francus, fils d’Hector, vint fonder Troyes en Champagne et une ville dans une île de la Seine à laquelle il appliqua pieusement le nom de son oncle Pâris ; l’imparfaite et puérile érudition de nos pères en fait d’étymologie était frappée d’une concordance de nom comme d’une preuve historique irréfragable. Troyes en Champagne et Paris en France devaient nécessairement dériver de la Troie de l’Iliade et du Pâris qui ravit Hélène.

    Au XVIe siècle, une érudition grecque un peu plus avancée et le désir de trouver dans une étymologie la consécration d’un droit déjà bien cher à nos compatriotes firent imaginer que Paris venait du mot parrhisia, qui signifie le franc parler : « chose autant propre aux Parisiens qu’à nation quelconque, » comme dit le vieux moine octogénaire Du Breul, qui s’intitule avec tant de soin Parisien sur le titre de ses Antiquités de Paris, ainsi que l’avaient fait d’ailleurs Gilles Corrozet et Nicolas Bonfons, les premiers historiens de la grande cité.

    L’opinion qui fait dériver le nom de notre capitale du celtique par ou bar, frontière, offre, à défaut de certitude, plus de vraisemblance. On suppose que les Parisii, originaires de la Belgique, vinrent se fixer sur les bords de la Seine après en avoir obtenu la permission des Senones ; ils se soumirent même, pour s’assurer la protection de celte nation puissante, à une certaine dépendance. Leur territoire, borné à une circonférence de dix à douze lieues, était enclavé entre les Silvanectes au nord, les Meldi à l’est, les Senonesau sud-est, les Carnutes au sud-ouest.

    Telle était la situation où César trouva les Parisii en l’an 54 avant Jésus-Christ. Lui-même raconte dans ses Commentaires qu’il convoqua dans leur ville une assemblée de chefs gaulois, desquels il obtint une levée de cavalerie. L’année suivante, une insurrection générale ayant éclaté, Labiénus se vit arrêter au confluent de la Seine et de la Marne par l’armée confédérée, sous les ordres du vieux Camulogène, chef des Aulerci.

    Après avoir remonté le cours du fleuve pour s’emparer de Melun, il le redescendit, mais par la rive gauche, et vint camper sur le mont Leucotitius (montagne Sainte-Geneviève). C’est là que les Parisiens, après avoir mis le feu à leur ville, vinrent se réunir à l’armée gauloise que la marche du général romain avait forcée de se replier. Les Gaulois furent vaincus dans une bataille livrée dans les terrains qui se trouvent compris aujourd’hui entre lssy et Vaugirard. Camulogène fut tué dans l’action.

    Quoique César présente les Parisii comme un peuple dont l’alliance lui est acquise, il est permis d’en douter lorsqu’on les voit fournir ensuite leur contingent à la grande armée de Vercingétorix ; faible contingent, à la vérité, et qui démontre leur peu d’importance. Réunis aux Pictaves, aux Turones et aux Suessiones, ils ne fournirent que huit mille hommes. La conquête des Gaules achevée, il ne fut plus question des Parisii, si ce n’est dans la distribution en provinces qui les rangea dans la Lyonnaise.

    L’excellente position des Parisii, déjà remarquée par César, leur valut l’honneur de voir plusieurs empereurs habiter parmi eux, comme nous aurons occasion de le dire en parlant de Paris. L’importance que leur ville acquit se conserva sous les Francs vainqueurs, qui en firent une de leurs capitales. L’invasion austrasienne dépouilla les Parisii de cet honneur. Ils eurent simplement parmi eux des comtes, et leur territoire forma un comté qui dépendait du duché de France.

    Gérard était comte de Paris en 759. Étienne, qui lui succéda, figure dans les capitulaires. Son successeur, Bigon ou Pécopin, épousa une fille de Louis le Débonnaire. Vers ce temps, les comtes de Paris devinrent héréditaires. C’est : Gérard II, qui se déclara pour Lothaire ; Conrad, que l’abbé Gozlin entraîna dans le parti de Louis le Germanique ; Odo ou Eudes, qui défendit si bien Paris en 885 et devint roi ; Robert, qui fut roi aussi ; Hugues le Grand, qui se contenta du titre de duc de France, et enfin Hugues Capet, qui fixa définitivement sur sa tête et sur celles de ses descendants la couronne royale en 987. Devenus depuis longtemps de grands personnages, les comtes de Paris se déchargeaient sur des vicomtes de l’administration particulière de la ville. Dès l’an 900, nous trouvons un vicomte de Paris, Grimoard.

    A partir de la révolution de 987, qui assura à Paris le rang de capitale de la France future, l’histoire du comté de Paris se confond avec celle du royaume entier. Nous arrêtons donc nécessairement ici ce que nous avons à dire en général du département de la Seine, dont l’histoire se retrouvera dans celle de Paris et des localités qui l’entourent, nous bornant à signaler l’héroïque patriotisme dont notre banlieue donna plus d’une fois l’exemple, principalement en 1814 et 1815, à la barrière Clichy et sur les huttes Chaumont.

    Toutefois, nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot des terribles événements dont le département de la Seine a été théâtre et victime durant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Dès le 5 septembre 1870, à l’approche des troupes ennemies, des commencements de fortifications avaient été ordonnés aux alentours de Paris ; mais on avait malheureusement négligé le plateau de Châtillon, qui domine le fort d’Issy et où les Prussiens devaient plus tard .établir de formidables batteries pour cette oeuvre odieuse du bombardement. de la capitale, devant laquelle leur haine envieuse ne devait pas reculer.

    Le 16 septembre, la marche des corps composant les deux armées allemandes chargées des opérations contre Paris se dessinant de plus en plus, un mouvement d’émigration se prononce, en même temps qu’un mouvement en sens inverse se produit. L’investissement, commencé le 18, continue le 19 et est complet le 21. L’implacable blocus devait durer près de cinq mois. On conçoit quel dut être le sort des malheureux habitants de la banlieue parisienne qui n’avaient pas abandonné leurs foyers devant le flot de l’invasion.

    On sait aussi quelles ruines amoncelèrent les soldats allemands autour de la ville assiégée ; mais il est difficile de raconter les souffrances de tout genre qu’endura la population qui y vécut enfermée durant ce long espace de temps. Pourtant, au cours de l’article que nous consacrons ci-dessous à Paris, nous dirons les douloureuses péripéties de ce siège mémorable, ainsi que les combats qui eurent lieu aux environs de la place.

    Parmi les départements envahis, le département de la Seine est celui qui eut le plus à souffrir ; ses pertes se sont élevées à la somme énorme de 269 496 022 francs.

     

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