• Le déluge

    Et Dieu dit, regrettant l'excès de sa bonté
    - La terre que j'ai faite est livrée au désordre ; 
    Elle ignore mon nom et méprise mon ordre ; 
    Demain son dernier jour enfin sera compté.

    Il verse des torrents ; et c'est sa volonté
    Que ces eaux de vengeance aillent couvrir ou mordre 
    Des gorges et des bras que l'horreur fait se tordre... 
    Mais l'amour ne meurt pas et l'homme est indompté.

    Ton oeuvre, Dieu puissant, tristement se délabre, 
    Et la terre s'en va, masse mouvante et glabre, 
    Comme aux jours primitifs de ses sentiers obscurs.

    Et, pour mieux outrager ta justice suprême, 
    Elle porte à son front, comme un fier diadème, 
    L'horrible enlacement des cadavres impurs.
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  • Décourageux

    Ce fut un vrai poète : il n'avait pas de chant.
    ort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.
    Peintre : il aimait son art - Il oublia de peindre...
    Il voyait trop - Et voir est un aveuglement.

    - Songe-creux : bien profond il resta dans son rêve ;
    Sans lui donner la forme en baudruche qui crève,
    Sans ouvrir le bonhomme, et se chercher dedans.

    - Pur héros de roman : il adorait la brune,
    Sans voir s'elle était blonde... Il adorait la lune ;
    ais il n'aima jamais - Il n'avait pas le temps. -

    - Chercheur infatigable : Ici-bas où l'on rame,
    Il regardait ramer, du haut de sa grande âme,
    Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien...

    ineur de la pensée : il touchait son front blême,
    Pour gratter un bouton ou gratter le problème
    Qui travaillait là - Faire rien. -

    - Il parlait : " Oui, la Muse est stérile ! elle est fille
    D'amour, d'oisiveté, de prostitution ;
    Ne la déformez pas en ventre de famille
    Que couvre un étalon pour la production !

    " O vous tous qui gâchez, maçons de la pensée !
    Vous tous que son caprice a touchés en amants,
    - Vanité, vanité - La folle nuit passée,
    Vous l'affichez en charge aux yeux ronds des manant !

    " Elle vous effleurait, vous, comme chats qu'on noie,
    Vous avez accroché son aile ou son réseau,
    Fiers d'avoir dans vos mains un bout de plume d'oie,
    Ou des poils à gratter, en façon de pinceau ! "

    - Il disait : " O naïf Océan ! O fleurettes,
    Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes !...
    Quel vitrier a peint ! quel aveugle a chanté !...
    Et quel vitrier chante en raclant sa palette,

    " Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette !
    - Est-ce l'art ?... "
    - Lui resta dans le Sublime Bête
    Noyer son orgueil vide et sa virginité.
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  • Le doux printemps revient...

    Le doux printemps revient, et ranime à la fois
    Les oiseaux, les zéphirs, et les fleurs, et ma voix.
    Pour quel sujet nouveau dois-je monter ma lyre ?
    Ah ! Lorsque d'un long deuil la terre enfin respire,
    Dans les champs, dans les bois, sur les monts d'alentour,
    Quand tout rit de bonheur, d'espérance et d'amour,
    Qu'un autre ouvre aux grands noms les fastes de la gloire ;
    Sur un char foudroyant qu'il place la victoire ;
    Que la coupe d'Atrée ensanglante ses mains :
    Flore a souri ; ma voix va chanter les jardins.
    Je dirai comment l'art, dans de frais paysages,
    Dirige l'eau, les fleurs, les gazons, les ombrages.
    Toi donc, qui, mariant la grace et la vigueur,
    Sais du chant didactique animer la langueur,
    Ô muse ! Si jadis, dans les vers de Lucrèce,
    Des austères leçons tu polis la rudesse ;
    Si par toi, sans flétrir le langage des dieux,
    Son rival a chanté le soc laborieux ;
    Viens orner un sujet plus riche, plus fertile,
    Dont le charme autrefois avoit tenté Virgile.
    N'empruntons point ici d'ornement étranger ;
    Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager ;
    Et, comme un rayon pur colore un beau nuage,
    Des couleurs du sujet je tiendrai mon langage.
    L'art innocent et doux que célèbrent mes vers,
    Remonte aux plus beaux jours de l'antique univers.

    (Les jardins, Chant 1)
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  • A un poète français

    Mieux résonnant, qu'à bien louer facile,
    Est ton renom volant du domicile
    Palladial vers la terrestre gent :
    Puis vers les cieux, dont as le titre gent
    D'aigle moderne , à suivre difficile.

    Je dis moderne, antique en façons mille :
    Ce qui près toi me rend bas et humile,
    D'autant que plomb est plus sourd que l'argent
    Mieux résonnant.

    Ainsi ma plume, en qui bourbe distille,
    Veut éclaircir l'onde claire et utile,
    Dont le gravier est assez réfulgent
    Pour troubler l'oeil de l'esprit indigent,
    Qui en tel cas a besoin d'autre style
    Mieux résonnant.
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  • Je ressemble en aimant au valeureux Persée

    Je ressemble en aimant au valeureux Persée 
    Que sa belle entreprise a fait si glorieux, 
    Ayant d'un vol nouveau pris la route des dieux, 
    Et sur tous les mortels sa poursuite haussée.

    Emporté tout ainsi de ma haute pensée 
    Je vole aventureux aux soleils de vos yeux, 
    Et vois mille beautés qui m'élèvent aux cieux 
    Et me font oublier toute peine passée.

    Mais, hélas ! je n'ai pas le bouclier renommé 
    Dont contre tous périls Vulcain l'avait armé, 
    Par lequel sans danger il put voir la Gorgone.

    Au contraire à l'instant que je m'ose approcher 
    De ma belle Méduse inhumaine et félonne, 
    Un trait de ses regards me transforme en rocher. 
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  • Bouquet de flammes...

    Bouquet de flammes (que délie 
    Des faveurs l'innocent larcin) 
    Où se noyer en compagnie 
    Des colombes de la Saint Jean.

    De l'eau qui ne peut en son lit 
    Obtenir la tranquillité, 
    Et des feux oisifs qui s'ennuient 
    Loin des lieux par Vénus hantés,

    Roucoulent les vagues, singeant 
    Dans leur adorable colère 
    Un sein qui se gonfle de lait. 
    Ou de désir ? Plutôt cela.
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  • Le Songe de Vaux - Éloge du Sommeil

    Sous les lambris moussus de ce sombre palais, 
    Écho ne répond point, et semble être assoupie :
    La molle Oisiveté, sur le seuil accroupie, 
    N'en bouge nuit et jour, et fait qu'aux environs 
    Jamais le chant des coqs, ni le bruit des clairons, 
    Ne viennent au travail inviter la Nature ; 
    Un ruisseau coule auprès, et forme un doux murmure. 
    Les simples dédiés au dieu de ce séjour 
    Sont les seules moissons qu'on cultive à l'entour. 
    De leurs fleurs en tout temps sa demeure est semée. 
    Il a presque toujours la paupière fermée. 
    Je le trouvai dormant sur un lit de pavots ; 
    Les Songes l'entouraient sans troubler son repos. 
    De fantômes divers une cour mensongère, 
    Vains et frêles enfants d'une vapeur légère, 
    Troupe qui sait charmer le plus profond ennui, 
    Prête aux ordres du dieu, volait autour de lui. 
    Là, cent figures d'air en leurs moules gardées, 
    Là, des biens et des maux les légères idées, 
    Prévenant nos destins, trompant notre désir, 
    Formaient des magasins de peine ou de plaisir. 
    Je regardais sortir et rentrer ces merveilles 
    Telles vont au butin les nombreuses abeilles, 
    Et tel, dans un État de fourmis composé, 
    Le peuple rentre et sort en cent parts divisé. 
    Confus, je m'écriai : " Toi que chacun réclame,
    Sommeil, je ne viens pas t'implorer dans ma flamme ; 
    Conte à d'autres que moi ces mensonges charmants 
    Dont tu flattes les voeux des crédules amants ; 
    Les merveilles de Vaux me tiendront lieu d'Aminte :
    Fait que par ces démons leur beauté me soit peinte. 
    Tu sais que j'ai toujours honoré tes autels ; 
    Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels :
    Doux Sommeil, rends-toi donc à ma juste prière. " 
    A ces mots, je lui vis entr'ouvrir la paupière ; 
    Et, refermant les yeux presque au même moment 
    " Contentez ce mortel ", dit-il languissamment. 
    Tout ce peuple obéit sans tarder davantage 
    Des merveilles de Vaux ils m'offrirent l'image ; 
    Comme marbres taillés leur troupe s'entassa ; 
    En colonne aussitôt celui-ci se plaça ; 
    Celui-là chapiteau vint s'offrir à ma vue ; 
    L'un se fit piédestal, l'autre se fit statue :
    Artisans qui peu chers, mais qui prompts et subtils, 
    N'ont besoin pour bâtir de marbre ni d'outils, 
    Font croître en un moment des fleurs et des ombrages, 
    Et, sans l'aide du temps, composent leurs ouvrages.
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  • Le flacon

    Il est de forts parfums pour qui toute matière
    Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
    En ouvrant un coffret venu de l'Orient
    Dont la serrure grince et rechigne en criant,

    Ou dans une maison déserte quelque armoire
    Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
    Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
    D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

    Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
    Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
    Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
    Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

    Voilà le souvenir enivrant qui voltige
    Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
    Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
    Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;

    Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
    Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
    Se meut dans son réveil le cadavre spectral
    D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

    Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
    Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire
    Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
    Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

    Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
    Le témoin de ta force et de ta virulence,
    Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
    Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !
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  • Vendange

    Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes, 
    Des voix claires sonnaient à l'air vibrant du soir 
    Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir, 
    Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes.

    C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes, 
    Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir, 
    La Bacchanale vit la Crétoise s'asseoir 
    Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes.

    Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux, 
    Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux 
    D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères ;

    Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor 
    Du pampre ensanglanté des antiques mystères 
    La noire chevelure et la crinière d'or.
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