• PARSIFAL

     

    À Jules Tellier


    Parsifal a vaincu les Filles, leur gentil 
    Babil et la luxure amusante — et sa pente 
    Vers la Chair de garçon vierge que cela tente 
    D’aimer les seins légers et ce gentil babil ; 
      
    Il a vaincu la Femme belle, au cœur subtil, 
    Étalant ses bras frais et sa gorge excitante ; 
    Il a vaincu l’Enfer et rentre sous la tente 
    Avec un lourd trophée à son bras puéril, 
      
    Avec la lance qui perça le Flanc suprême ! 
    Il a guéri le roi, le voici roi lui-même, 
    Et prêtre du très saint Trésor essentiel. 
      
    En robe d’or il adore, gloire et symbole, 
    Le vase pur où resplendit le Sang réel. 
    — Et, ô ces voix d’enfants chantant dans la coupole ! 
    ***********

     
    Commentaire(s)
     
    Déposé par Cochonfucius 

    Lord Arlen 
    ---------- 

    Il était assez vieux, Lord Arlen, le subtil, 
    Et son épouse était quelque peu sacripante. 
    Elle vint à l’église en robe provocante, 
    Regardant Parsifal à travers ses longs cils. 

    « Je comprends votre idée, Madame, lui dit-il, 
    Et je dois avouer que la chose me tente ; 
    Mais au lien conjugal, se peut-il que j’attente ? 
    Mon nom est Parsifal, je ne fais rien de vil. » 

    « Lord Arlen est parti pour le sacre du roi, 
    Chevalier, au château maintenant suivez-moi : 
    Les biens de Lord Arlen seront votre apanage. » 

    Arlen, qu’une servante a vite prévenu, 
    Dedans son domicile est alors revenu : 
    Il surprend Parsifal au lit avec son page !

    ***********

     
    Déposé par Vincent 

    Sur le chemin de Compostelle, 

    Parce qu’envers lui-même, il n’était pas gentil, 
    Le chemin de Saint Jacques, solitaire, il arpente, 
    À la tombée du jour, il s’endort sous sa tente, 
    Pour réveil, les oiseaux, lui offrent leur babil. 

    Des fleurs, il aime humer tous les parfums subtils, 
    Ce genre de moments rend sa vie excitante, 
    De vouloir en finir, il n’est plus dans l’attente, 
    Le bonheur est bâtit de plaisirs puérils. 

    Une pèlerine le conduit au suprême ; 
    Ils échangent en marchant, et pendant la nuit, même, 
    Au point qu’il deviennent l’un pour l’autre essentiels. 

    Ils en viennent à boire dans la même coupole, 
    Puis vient un doux baiser qui lui semble irréel, 
    Dire qu’il est heureux n’est pas une hyperbole.

    ************

     
    Déposé par Cochonfucius 

    Baron Tournesol 
    ------------ 

    Le Baron Tournesol, quel érudit subtil ! 
    Combien nous admirons son esprit qui serpente ; 
    Il sait faire surgir des phrases provocantes, 
    Il sait recondenser des concepts volatils. 

    « Je comprends votre idée, mes amis, nous dit-il, 
    Mais de la réfuter, permettez que je tente.» 
    À la logique, alors, son noir humour attente, 
    Balayant cette idée comme un décombre vil. 

    Tournesol, tu es noble, on va te sacrer roi, 
    S’il te faut un bouffon, tu peux compter sur moi : 
    Car nous partagerons ce rieur apanage. » 

    Contre la royauté ce maître est prévenu, 
    Malgré toute la gloire et les bons revenus : 
    S’il n’était point baron, il voudrait être page !

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  • JOUR DE FÊTE AUX ENVIRONS DE PARIS


      
    Midi chauffe et sèche la mousse ; 
    Les champs sont pleins de tambourins ; 
    On voit dans une lueur douce 
    Des groupes vagues et sereins. 
      
    Là-bas, à l’horizon, poudroie 
    Le vieux donjon de saint Louis ; 
    Le soleil dans toute sa joie 
    Accable les champs éblouis. 
      
    L’air brûlant fait, sous ses haleines 
    Sans murmures et sans échos, 
    Luire en la fournaise des plaines 
    La braise des coquelicots. 
      
    Les brebis paissent inégales ; 
    Le jour est splendide et dormant ; 
    Presque pas d’ombre ; les cigales 
    Chantent sous le bleu flamboiement. 
      
    Voilà les avoines rentrées. 
    Trêve au travail. Amis, du vin ! 
    Des larges tonnes éventrées 
    Sort l’éclat de rire divin. 
      
    Le buveur chancelle à la table 
    Qui boite fraternellement. 
    L’ivrogne se sent véritable ; 
    Il oublie, ô clair firmament, 
      
    Tout, la ligne droite, la gêne, 
    La loi, le gendarme, l’effroi, 
    L’ordre ; et l’échalas de Surène 
    Raille le poteau de l’octroi. 
      
    L’âne broute, vieux philosophe ; 
    L’oreille est longue ; l’âne en rit, 
    Peu troublé d’un excès d’étoffe, 
    Et content si le pré fleurit. 
      
    Les enfants courent par volée. 
    Clichy montre, honneur aux anciens ! 
    Sa grande muraille étoilée 
    Par la mitraille des Prussiens. 
      
    La charrette roule et cahote ; 
    Paris élève au loin sa voix, 
    Noir chiffonnier qui dans sa hotte 
    Porte le sombre tas des rois. 
      
    On voit au loin les cheminées 
    Et les dômes d’azur voilés ; 
    Des filles passent, couronnées 
    De joie et de fleurs, dans les blés.

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  • NÉCROPOLIS

    Sur la terre on est mal : sous la terre on est bien.
    Pétrus Borel

    I  

                Voici ce qu’un jeune squelette 
    Me dit les bras croisés, debout, dans son linceul, 
                Bien avant l’aube violette, 
    Dans le grand cimetière où je passais tout seul : 

    II

                Fils de la solitude, écoute ! 
                Si le Malheur, sbire cruel, 
                Sans cesse apparaît dans ta route 
                Pour t’offrir un lâche duel ; 
                Si la maladive pensée 
                Ne voit, dans l’avenir lancée, 
                Qu’un horizon tendu de noir : 
                Si, consumé d’un amour sombre, 
                Ton sang réclame en vain, dans l’ombre, 
                Le philtre endormeur de l’espoir ; 
      
                Si ton mal secret et farouche 
                De tes frères n’est pas compris ; 
                Si tu n’aperçois sur leur bouche 
                Que le sourire du mépris 
                Et si, pour assoupir ton âme, 
                Pour lui verser un doux dictame, 
                Le Destin, geôlier rigoureux, 
                Ne t’a pas, dans ton insomnie, 
                Jeté la lyre du génie, 
                Hochet des grands cœurs malheureux ; 
      
                Va, que la mort soit ton refuge ! 
                À l’exemple du Rédempteur, 
                Ose à-la-fois être le juge, 
                La victime et l’exécuteur. 
                Qu’importe si des fanatiques 
                Interdisent les saints portiques 
                À ton cadavre abandonné ? 
                Qu’importe si, de mille outrages, 
                Par l’éloquence des faux sages, 
                Ton nom vulgaire est couronné ? 

    III

      
    Sous la tombe muette oh ! comme on dort tranquille ! 
    Sans changer de posture, on peut, dans cet asile, 
    Des replis du linceul débarrassant sa main, 
    L’unir aux doigts poudreux du squelette voisin. 
    Il est doux de sentir des racines vivaces 
    Coudre à ses ossements leurs nœuds et leurs rosaces, 
    D’entendre les hurrahs du vent qui courbe et rompt 
    Les arbustes plantés au-dessus de son front. 
    C’est un ravissement quand la rosée amie, 
    Diamantant le sein de la côte endormie, 
    À travers le velours d’un gazon jeune et doux, 
    Bien humide et bien froide arrive jusqu’à vous. 
    Là, silence complet ; farniente sans borne. 
    Plus de rages d’amour ! le cœur stagnant et morne, 
    Ne se sent plus broyé sous la dent du remords. 
    — Certes, l’on est heureux dans les villas des morts ! 
      

    1829
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  • PAGE DE ROMAN

    PAGE DE ROMAN..................

     

    Nulla tuum nobis subducet femina lectum, 
        Hoc primum juncta est fœdere nostra Venus. 
    Tu mihi sola places ; nec jam, te præter, in urbe 
        Formosa est oculis ulla puella meis.
    Tibulle. Liv. III, Éleg. VII.

    I

    Oh ! crois toujours en moi !... que jamais, dans ta route, 
    Le sphinx pernicieux qu’on appelle le Doute 
                    Ne rampe à ton côté ! 
    Crois toujours qu’adorée en son Delta de flamme, 
    Ton âme gardera le sceptre de mon âme 
                    Toute une éternité ! 
      
    Crois toujours que mon cœur, mystérieux émule 
    Du vers passionné que ton cœur, dans Tibulle, 
                    A trouvé si charmant, 
    Se plaît à répéter : jamais nulle autre femme 
    Ne recevra de moi, sur une couche infâme, 
                    Des étreintes d’amant ! 
      
    C’est qu’il faudrait, vois-tu, de bien grands sortilèges 
    Pour m’allumer au sein des ardeurs sacrilèges ; 
                    Car je sais allier 
    À la sombre raison de notre âge sceptique 
    La foi primordiale et la candeur pudique 
                    Du siècle-chevalier ! 

    II

      
    Mais si l’unique vœu de ma pensée occulte 
    Est de t’avoir toujours pour mon astre et mon culte ; 
    Si ma volonté ploie esclave sous l’aimant 
    Dont le ciel a doué ton œil de diamant, 
    Moi, je veux à mon tour me sentir le seul maître 
    De tout ce qui palpite et pense dans ton être ! 
    Je veux que ton esprit, vierge de tout lien, 
    En dehors du Devoir plane ainsi que le mien. 
    Je veux, rêvant pour nous félicité complète, 
    Que mon cœur soit toujours la seule cassolette, 
    Le seul brasier d’amour où, sans remords aucuns, 
    Ton âme orientale épanche ses parfums !... 
    — Vrai Dieu ! Pourquoi faut-il que, fascinée encore 
    Par un monde hypocrite et vain qui se décore 
    D’un habit de morale aux serviles galons, 
    Tu proclames, devant la tourbe des salons, 
    Comme principe d’ordre et vertus généreuses, 
    D’absurdes préjugés dont les faces lépreuses 
    Ne m’inspirent jamais qu’un hoquet de dégoût, 
    Et que toi-même au fond tu hais par-dessus tout ?... — 
      
    Si tu pouvais alors, dans ma tête insensée, 
    Voir tous les vils démons qui hantent ma pensée !... 
    Si ton amour savait combien alors en moi 
    D’amers ressentiments bourdonnent contre toi !!... 
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
    .

    III

      
    Je t’afflige, est-ce pas ? — mon ange aimé, pardonne ! — 
    Va, si ma sombre ardeur au dépit s’abandonne, 
                    Si j’ose amèrement 
    Te cadencer en vers d’impérieuses plaintes, 
    C’est que j’ai dans le cœur assez de choses saintes, 
                    Assez d’enchantement, 
      
    Pour te faire oublier le déplaisir funeste 
    Dont je ternis ton âme, azur chaste et céleste : 
                    C’est qu’au monde idéal, 
    J’ai pour toi des palais, fils de ma fantaisie, 
    Des jardins exhalant mystère et poésie, 
                    Sous un ciel auréal : 
      
    C’est qu’à la fois je tiens du démon et de l’ange ; 
    C’est que, par un caprice intraduisible, étrange, 
                    — Que tu concevras, toi, 
    Mais qui susciterait des sots la pitié grave, — 
    Je veux être à la fois ton maître et ton esclave, 
                    Ton vassal et ton roi ! 

    IV

      
    Ce soir pour être heureux nous aurons donc une heure ! 
    — Oh ! comme par avance et j’en ris et j’en pleure ! — 
                    Belle fée, est-ce pas 
    Que tu dissiperas le doute qui me froisse, 
    Et que j’endormirai mon orageuse angoisse 
                    Au berceau de tes bras ?... 
      
    J’ai de rêves d’amour l’âme tout enlacée : 
    C’est comme un fleuve d’or où ma chaste pensée 
                    Se plaît à s’engloutir ; 
    C’est une plénitude et de joie et d’extase ; 
    Un fardeau de bonheur qui m’oppresse, m’écrase, 
                    Jusqu’à m’anéantir ! 
      
    Pied d’Espagnole, œil noir, gorge d’Italienne, 
    Vénusté de houri, langueur éolienne, 
                    Organe célestin, 
    Trésors secrets, foyers de magnétique flamme, 
    À vous mes sens ! à vous mon corps ! à vous mon âme ! 
                    À vous tout mon destin !!... 
      
      
                                  (Tiré d’un poème intitulé Delta.) 
      

    1832
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  • LETTRE À M. DE LAMARTINE


      
    Lorsque le grand Byron allait quitter Ravenne, 
    Et chercher sur les mers quelque plage lointaine 
    Où finir en héros son immortel ennui, 
    Comme il était assis aux pieds de sa maîtresse, 
    Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce, 
    Celle qu’il appelait alors sa Guiccioli 
    Ouvrit un soir un livre où l’on parlait de lui. 
      
    Avez-vous de ce temps conservé la mémoire, 
    Lamartine, et ces vers au prince des proscrits, 
    Vous souvient-il encor qui les avait écrits ? 
    Vous étiez jeune alors, vous, notre chère gloire. 
    Vous veniez d’essayer pour la première fois 
    Ce beau luth éploré qui vibre sous vos doigts. 
    La Muse que le ciel vous avait fiancée 
    Sur votre front rêveur cherchait votre pensée, 
    Vierge craintive encore, amante des lauriers. 
    Vous ne connaissiez pas, noble fils de la France, 
    Vous ne connaissiez pas, sinon par sa souffrance, 
    Ce sublime orgueilleux à qui vous écriviez. 
    De quel droit osiez-vous l’aborder et le plaindre ? 
    Quel aigle, Ganymède, à ce Dieu vous portait ? 
    Pressentiez-vous qu’un jour vous le pourriez atteindre, 
    Celui qui de si haut alors vous écoutait ? 
    Non, vous aviez vingt ans, et le cœur vous battait 
    Vous aviez lu LaraManfred et le Corsaire
    Et vous aviez écrit sans essuyer vos pleurs ; 
    Le souffle de Byron vous soulevait de terre, 
    Et vous alliez à lui, porté par ses douleurs. 
    Vous appeliez de loin cette âme désolée ; 
    Pour grand qu’il vous parût, vous le sentiez ami 
    Et, comme le torrent dans la verte vallée, 
    L’écho de son génie en vous avait gémi. 
      
    Et lui, lui dont l’Europe, encore toute armée, 
    Écoutait en tremblant les sauvages concerts ; 
    Lui qui depuis dix ans fuyait sa renommée, 
    Et de sa solitude emplissait l’univers ; 
    Lui, le grand inspiré de la Mélancolie, 
    Qui, las d’être envié, se changeait en martyr ; 
    Lui, le dernier amant de la pauvre Italie, 
    Pour son dernier exil s’apprêtant à partir ; 
    Lui qui, rassasié de la grandeur humaine, 
    Comme un cygne à son chant sentant sa mort prochaine, 
    Sur terre autour de lui cherchait pour qui mourir... 
    Il écouta ces vers que lisait sa maîtresse, 
    Ce doux salut lointain d’un jeune homme inconnu. 
    Je ne sais si du style il comprit la richesse ; 
    Il laissa dans ses yeux sourire sa tristesse : 
    Ce qui venait du cœur lui fut le bienvenu. 
      
    Poète, maintenant que ta muse fidèle, 
    Par ton pudique amour sûre d’être immortelle, 
    De la verveine en fleur t’a couronné le front, 
    À ton tour, reçois-moi comme le grand Byron. 
    De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance ; 
    Ce que tu tiens du ciel, nul ne me l’a promis, 
    Mais de ton sort au mien plus grande est la distance, 
    Meilleur en sera Dieu qui peut nous rendre amis. 
    Je ne t’adresse pas d’inutiles louanges, 
    Et je ne songe point que tu me répondras ; 
    Pour être proposés, ces illustres échanges 
    Veulent être signés d’un nom que je n’ai pas. 
    J’ai cru pendant longtemps que j’étais las du monde ; 
    J’ai dit que je niais, croyant avoir douté, 
    Et j’ai pris, devant moi, pour une nuit profonde 
    Mon ombre qui passait pleine de vanité. 
    Poète, je t’écris pour te dire que j’aime, 
    Qu’un rayon du soleil est tombé jusqu’à moi, 
    Et qu’en un jour de deuil et de douleur suprême 
    Les pleurs que je versais m’ont fait penser à toi. 
      
    Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse, 
    Ne sait par cœur ce chant, des amants adoré, 
    Qu’un soir, au bord d’un lac, tu nous as soupiré ? 
    Qui n’a lu mille fois, qui ne relit sans cesse 
    Ces vers mystérieux où parle ta maîtresse, 
    Et qui n’a sangloté sur ces divins sanglots, 
    Profonds comme le ciel et purs comme les flots ? 
    Hélas ! ces longs regrets des amours mensongères, 
    Ces ruines du temps qu’on trouve à chaque pas, 
    Ces sillons infinis de lueurs éphémères, 
    Qui peut se dire un homme et ne les connaît pas ? 
    Quiconque aima jamais porte une cicatrice ; 
    Chacun l’a dans le sein, toujours prête à s’ouvrir ; 
    Chacun la garde en soi, cher et secret supplice, 
    Et mieux il est frappé, moins il en veut guérir. 
    Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance, 
    Que ton glorieux mal, je l’ai souffert aussi ? 
    Qu’un instant, comme toi, devant ce ciel immense, 
    J’ai serré dans mes bras la vie et l’espérance, 
    Et qu’ainsi que le tien, mon rêve s’est enfui ? 
    Te dirai-je qu’un soir, dans la brise embaumée, 
    Endormi, comme toi, dans la paix du bonheur, 
    Aux célestes accents d’une voix bien-aimée, 
    J’ai cru sentir le temps s’arrêter dans mon cœur ? 
    Te dirai-je qu’un soir, resté seul sur la terre, 
    Dévoré, comme toi, d’un affreux souvenir, 
    Je me suis étonné de ma propre misère, 
    Et de ce qu’un enfant peut souffrir sans mourir ? 
    Ah ! ce que j’ai senti dans cet instant terrible, 
    Oserai-je m’en plaindre et te le raconter ? 
    Comment exprimerai-je une peine indicible ? 
    Après toi, devant toi, puis-je encor le tenter ? 
    Oui, de ce jour fatal, plein d’horreur et de charmes, 
    Je veux fidèlement te faire le récit ; 
    Ce ne sont pas des chants, ce ne sont pas des larmes, 
    Et je ne te dirai que ce que Dieu m’a dit. 
      
    Lorsque le laboureur, regagnant sa chaumière, 
    Trouve le soir son champ rasé par le tonnerre, 
    Il croit d’abord qu’un rêve a fasciné ses yeux, 
    Et, doutant de lui-même, interroge les cieux. 
    Partout la nuit est sombre, et la terre enflammée. 
    Il cherche autour de lui la place accoutumée 
    Où sa femme l’attend sur le seuil entrouvert ; 
    Il voit un peu de cendre au milieu d’un désert. 
    Ses enfants demi-nus sortent de la bruyère, 
    Et viennent lui conter comme leur pauvre mère 
    Est morte sous le chaume avec des cris affreux ; 
    Mais maintenant au loin tout est silencieux. 
    Le misérable écoute et comprend sa ruine. 
    Il serre, désolé, ses fils sur sa poitrine ; 
    Il ne lui reste plus, s’il ne tend pas la main, 
    Que la faim pour ce soir et la mort pour demain. 
    Pas un sanglot ne sort de sa gorge oppressée ; 
    Muet et chancelant, sans force et sans pensée, 
    Il s’assoit à l’écart, les yeux sur l’horizon, 
    Et regardant s’enfuir sa moisson consumée, 
    Dans les noirs tourbillons de l’épaisse fumée 
    L’ivresse du malheur emporte sa raison. 
      
    Tel, lorsque abandonné d’une infidèle amante, 
    Pour la première fois j’ai connu la douleur, 
    Transpercé tout à coup d’une flèche sanglante, 
    Seul je me suis assis dans la nuit de mon cœur. 
    Ce n’était pas au bord d’un lac au flot limpide, 
    Ni sur l’herbe fleurie au penchant des coteaux ; 
    Mes yeux noyés de pleurs ne voyaient que le vide, 
    Mes sanglots étouffés n’éveillaient point d’échos. 
    C’était dans une rue obscure et tortueuse 
    De cet immense égout qu’on appelle Paris : 
    Autour de moi criait cette foule railleuse 
    Qui des infortunés n’entend jamais les cris. 
    Sur le pavé noirci les blafardes lanternes 
    Versaient un jour douteux plus triste que la nuit, 
    Et, suivant au hasard ces feux vagues et ternes, 
    L’homme passait dans l’ombre, allant où va le bruit. 
    Partout retentissait comme une joie étrange ; 
    C’était en février, au temps du carnaval. 
    Les masques avinés, se croisant dans la fange, 
    S’accostaient d’une injure ou d’un refrain banal. 
    Dans un carrosse ouvert une troupe entassée 
    Paraissait par moments sous le ciel pluvieux, 
    Puis se perdait au loin dans la ville insensée, 
    Hurlant un hymne impur sous la résine en feux. 
    Cependant des vieillards, des enfants et des femmes 
    Se barbouillaient de lie au fond des cabarets, 
    Tandis que de la nuit les prêtresses infâmes 
    Promenaient çà et là leurs spectres inquiets. 
    On eût dit un portrait de la débauche antique, 
    Un de ces soirs fameux, chers au peuple romain, 
    Où des temples secrets la Vénus impudique 
    Sortait échevelée, une torche à la main. 
    Dieu juste ! pleurer seul par une nuit pareille ! 
    Ô mon unique amour ! que vous avais-je fait ? 
    Vous m’aviez pu quitter, vous qui juriez la veille 
    Que vous étiez ma vie et que Dieu le savait ? 
    Ah ! toi, le savais-tu, froide et cruelle amie, 
    Qu’à travers cette honte et cette obscurité 
    J’étais là, regardant de ta lampe chérie, 
    Comme une étoile au ciel, la tremblante clarté ? 
    Non, tu n’en savais rien, je n’ai pas vu ton ombre, 
    Ta main n’est pas venue entrouvrir ton rideau. 
    Tu n’as pas regardé si le ciel était sombre ; 
    Tu ne m’as pas cherché dans cet affreux tombeau ! 
      
    Lamartine, c’est là, dans cette rue obscure, 
    Assis sur une borne, au fond d’un carrefour, 
    Les deux mains sur mon cœur, et serrant ma blessure, 
    Et sentant y saigner un invincible amour ; 
    C’est là, dans cette nuit d’horreur et de détresse, 
    Au milieu des transports d’un peuple furieux 
    Qui semblait en passant crier à ma jeunesse, 
    `Toi qui pleures ce soir, n’as-tu pas ri comme eux ? 
    C’est là, devant ce mur, où j’ai frappé ma tête, 
    Où j’ai posé deux fois le fer sur mon sein nu ; 
    C’est là, le croiras-tu ? chaste et noble poète, 
    Que de tes chants divins je me suis souvenu. 
      
    Ô toi qui sais aimer, réponds, amant d’Elvire, 
    Comprends-tu que l’on parte et qu’on se dise adieu ? 
    Comprends-tu que ce mot la main puisse l’écrire, 
    Et le cœur le signer, et les lèvres le dire, 
    Les lèvres, qu’un baiser vient d’unir devant Dieu ? 
    Comprends-tu qu’un lien qui, dans l’âme immortelle, 
    Chaque jour plus profond, se forme à notre insu ; 
    Qui déracine en nous la volonté rebelle, 
    Et nous attache au cœur son merveilleux tissu ; 
    Un lien tout-puissant dont les nœuds et la trame 
    Sont plus durs que la roche et que les diamants ; 
    Qui ne craint ni le temps, ni le fer, ni la flamme, 
    Ni la mort elle-même, et qui fait des amants 
    Jusque dans le tombeau s’aimer les ossements ; 
    Comprends-tu que dix ans ce lien nous enlace, 
    Qu’il ne fasse dix ans qu’un seul être de deux, 
    Puis tout à coup se brise, et, perdu dans l’espace, 
    Nous laisse épouvantés d’avoir cru vivre heureux ! 
      
    Ô poète ! il est dur que la nature humaine, 
    Qui marche à pas comptés vers une fin certaine, 
    Doive encor s’y traîner en portant une croix, 
    Et qu’il faille ici-bas mourir plus d’une fois. 
    Car de quel autre nom peut s’appeler sur terre 
    Cette nécessité de changer de misère, 
    Qui nous fait, jour et nuit, tout prendre et tout quitter. 
    Si bien que notre temps se passe à convoiter ? 
    Ne sont-ce pas des morts, et des morts effroyables, 
    Que tant de changements d’êtres si variables, 
    Qui se disent toujours fatigués d’espérer, 
    Et qui sont toujours prêts à se transfigurer ? 
    Quel tombeau que le cœur, et quelle solitude ! 
    Comment la passion devient-elle habitude, 
    Et comment se fait-il que, sans y trébucher, 
    Sur ses propres débris l’homme puisse marcher ? 
    Il y marche pourtant ; c’est Dieu qui l’y convie. 
    Il va semant partout et prodiguant sa vie : 
    Désir, crainte, colère, inquiétude, ennui, 
    Tout passe et disparaît, tout est fantôme en lui. 
    Son misérable cœur est fait de telle sorte 
    Qu’il fuit incessamment qu’une ruine en sorte ; 
    Que la mort soit son terme, il ne l’ignore pas, 
    Et, marchant à la mort, il meurt à chaque pas. 
    Il meurt dans ses amis, dans son fils, dans son père, 
    Il meurt dans ce qu’il pleure et dans ce qu’il espère ; 
    Et, sans parler des corps qu’il faut ensevelir, 
    Qu’est-ce donc qu’oublier, si ce n’est pas mourir ? 
    Ah ! c’est plus que mourir, c’est survivre à soi-même. 
    L’âme remonte au ciel quand on perd ce qu’on aime. 
    Il ne reste de nous qu’un cadavre vivant ; 
    Le désespoir l’habite, et le néant l’attend. 
      
    Eh bien ! bon ou mauvais, inflexible ou fragile, 
    Humble ou fier, triste ou gai, mais toujours gémissant, 
    Cet homme, tel qu’il est, cet être fait d’argile, 
    Tu l’as vu, Lamartine, et son sang est ton sang. 
    Son bonheur est le tien, sa douleur est la tienne ; 
    Et des maux qu’ici-bas il lui faut endurer 
    Pas un qui ne te touche et qui ne t’appartienne ; 
    Puisque tu sais chanter, ami, tu sais pleurer. 
    Dis-moi, qu’en penses-tu dans tes jours de tristesse ? 
    Que t’a dit le malheur, quand tu l’as consulté ? 
    Trompé par tes amis, trahi par ta maîtresse, 
    Du ciel et de toi-même as-tu jamais douté ? 
    Non, Alphonse, jamais. La triste expérience 
    Nous apporte la cendre, et n’éteint pas le feu. 
    Tu respectes le mal fait par la Providence, 
    Tu le laisses passer, et tu crois à ton Dieu. 
    Quel qu’il soit, c’est le mien ; il n’est pas deux croyances 
    Je ne sais pas son nom, j’ai regardé les cieux ; 
    Je sais qu’ils sont à Lui, je sais qu’ils sont immenses, 
    Et que l’immensité ne peut pas être à deux. 
    J’ai connu, jeune encore, de sévères souffrances, 
    J’ai vu verdir les bois, et j’ai tenté d’aimer. 
    Je sais ce que la terre engloutit d’espérances, 
    Et, pour y recueillir, ce qu’il y faut semer. 
    Mais ce que j’ai senti, ce que je veux t’écrire, 
    C’est ce que m’ont appris les anges de douleur ; 
    Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire, 
    Car leur glaive, en entrant, l’a gravé dans mon cœur : 
      
    Créature d’un jour qui t’agites une heure, 
    De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir ? 
    Ton âme t’inquiète, et tu crois qu’elle pleure : 
    Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir. 
      
    Tu te sens le cœur pris d’un caprice de femme, 
    Et tu dis qu’il se brise à force de souffrir. 
    Tu demandes à Dieu de soulager ton âme : 
    Ton âme est immortelle, et ton cœur va guérir. 
      
    Le regret d’un instant te trouble et te dévore ; 
    Tu dis que le passé te voile l’avenir. 
    Ne te plains pas d’hier ; laisse venir l’aurore : 
    Ton âme est immortelle, et le temps va s’enfuir 
      
    Ton corps est abattu du mal de ta pensée ; 
    Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir. 
    Tombe, agenouille-toi, créature insensée : 
    Ton âme est immortelle, et la mort va venir. 
      
    Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière 
    Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr, 
    Mais non pas ton amour, si ton amour t’est chère : 
    Ton âme est immortelle, et va s’en souvenir. 
      

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  •  
    De toute Mer tout long, et large espace, 
    De terre aussi tout tournoyant circuit, 
    Des Monts tout terme en forme haute et basse, 
    Tout lieu distant, du jour et de la nuit, 
    Tout intervalle, ô qui par trop me nuit, 
    Seront remplis de la douce rigueur. 
      Ainsi passant des Siècles la longueur, 
    Surmonteras la hauteur des Étoiles, 
    Par ton saint nom, qui vif en ma langueur 
    Pourra partout nager à pleines voiles. 
      

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  • Vous qui tenez vos terres et vos fiefs 
    Du gentil roi, Davÿot appelé, 
    Brouez au large et vous esquarrissez 
    Et gourdement aiguisez le pellé 
    [Loin de la roue où Bernard est allé] 
    Pour les éclos qui en peuvent issir, 
    Voyez ce jonc où l’en fait maint soupir : 
    Mines taillez et chaussez vos bésicles, 
    Car en aguet sont, pour vous engloutir, 
    Anges bossus, rouastres et scaricles. 
      
    Coqueurs de pain et plommeurs affectés, 
    Gagneurs aussi, vendangeurs de côté, 
    Bélistriens perpétuels des pieds. 
    Qui sur la voue avez lardons clamés 
    En jobelin où vous avez été 
    Par le terrant pour le franc rond quérir 
    Et [qui] aussi pour la marque fournir 
    Avez tendu au pain et aux menicles, 
    Pour tant se font adouter et crémir 
    Anges bossus, rouastres et scaricles. 
      
    Rouges gougeons, fargets embabillés, 
    Gueux gourgourants par qui gueux sont gourés, 
    Quand à brouart sur la sorne abrouez, 
    Levez les sons et si tâtez lesquels, 
    Qu’il n’y ait anges desclaux empavés 
    En la vergne où votre han veut loirrir, 
    Car des sïeurs pourriez bien devenir 
    Së vous étiez happés en tels bouticles : 
    Pour tant se font atâter et crémir 
    Anges bossus, rouastres et scaricles. 
      
    Prince, planteurs et bailleurs de saphirs 
    Qui sur les dois font la perle blandir, 
    Belistriens, porteurs de vironicles, 
    Sur toutes riens doivent tel gens crémir 
    Anges bossus, rouastres et scaricles.

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  • Gourmandise et opportunité

    Gourmandise et opportunité..............Chloe Douglas

    Je remplie
    Je vide
    Du dedans
    Au dehors
    Je remplie
    Je vide
    L’âme de
    Mon corps

    Avec un souffle
    J’éteins la bougie
    Du gâteau d’anniversaire
    Ou les pensées lumineuses
    Au fond de la dame nuit.

    Le luxe est d’avoir
    La possibilité de choisir.
    La gourmandise est le luxe
    De jamais en finir.
    Que je remplisse, que je vide
    L’ouverture est limitée
    Sans la mémoire
    L’opportunité est figée

    Avec une braise
    Je réchauffe le corps
    Les rumeurs se taisent.
    J’ai du souffle encore
    Au cours de la vie
    Des fois de la braise
    Une opportunité divine
    Ou deux me caressent.

    Chloe Douglas, 2017

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  • Citoyenne Libellule

    Citoyenne Libellule....................Chloe Douglas

    Rebelle silencieuse

    délicate comme de la dentelle
    enrobée de lumière
    ton corps doré-bourbier
    du reflet de ta rivière

    Hausser les ailes turquoises verdoyantes !
    Tu veux exploser, cracheuse du feu d’artifice!

    Tu en as marre du tremblement incessant
    Dans ton âme amoureuse, terminé le silence patient.

    Ne voltige plus,
    voler loin
    caresser les vents du Nord
    utiliser les nuages
    pleurer tout ce que tu veux
    hurler à faire peur.

    Il faut prévenir La Terre
    de la défaillance finale.
    Plus jamais d’impitoyable loi de silence.
    Chantonner, bourdonner,
    rigoler jusqu’au retour
    à ta chère rivière.
    Ta voix retrouvée
    dans une sagesse transparente.

    Chloe Douglas, 2014

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