• Éloa, ou la sœur des Anges – Chant I – Naissance

    Recueil : "Poèmes antiques et modernes"

    Éloa, ou la sœur des Anges – Chant I – Naissance.....Alfred de VIGNY....

    C’est le serpent, dit-elle, je l’ai écouté,
    et il m’a trompée.
    Genèse.

    Il naquit sur la terre un Ange, dans le temps
    Où le Médiateur sauvait ses habitants.
    Avec sa suite obscure et comme lui bannie,
    Jésus avait quitté les murs de Béthanie ;
    À travers la campagne il fuyait d’un pas lent,
    Quelquefois s’arrêtait, priant et consolant,
    Assis au bord d’un champ le prenait pour symbole,
    Ou du Samaritain disait la parabole,
    La brebis égarée, ou le mauvais pasteur,
    Ou le sépulcre blanc pareil à l’imposteur ;
    Et, de là, poursuivant sa paisible conquête,
    De la Chananéenne écoutait la requête,
    À la fille sans guide enseignait ses chemins,
    Puis aux petits enfants il imposait les mains.
    L’aveugle-né voyait, sans pouvoir le comprendre,
    Le lépreux et le sourd se toucher et s’entendre,
    Et tous, lui consacrant des larmes pour adieu,
    Ils quittaient le désert où l’on exilait Dieu.
    Fils de l’homme et sujet aux maux de la naissance,
    Il les commençait tous par le plus grand, l’absence,
    Abandonnant sa ville et subissant l’Édit,
    Pour accomplir en tout ce qu’on avait prédit.

    Or, pendant ces temps-là, ses amis en Judée
    Voyaient venir leur fin qu’il avait retardée :
    Lazare, qu’il aimait et ne visitait plus,
    Vint à mourir, ses jours étant tous révolus.
    Mais l’amitié de Dieu n’est-elle pas la vie ?
    Il partit dans la nuit ; sa marche était suivie
    Par les deux jeunes sœurs du malade expiré,
    Chez qui dans ses périls il s’était retiré.
    C’étaient Marthe et Marie ; or Marie était celle
    Qui versa les parfums et fit blâmer son zèle.
    Tous s’affligeaient ; Jésus disait en vain : « Il dort. »
    Et lui-même, en voyant le linceul et le mort,
    Il pleura. — Larme sainte à l’amitié donnée,
    Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée !
    Des Séraphins penchés l’urne de diamant,
    Invisible aux mortels, vous reçut mollement,
    Et comme une merveille, au Ciel même étonnante,
    Aux pieds de l’Éternel vous porta rayonnante.
    De l’oeil toujours ouvert un regard complaisant
    Émut et fit briller l’ineffable présent ;
    Et l’Esprit-Saint sur elle épanchant sa puissance,
    Donna l’âme et la vie à la divine essence.
    Comme l’encens qui brûle aux rayons du soleil
    Se change en un feu pur, éclatant et vermeil,
    On vit alors du sein de l’urne éblouissante
    S’élever une forme et blanche et grandissante,
    Une voix s’entendit qui disait : « Éloa ! »
    Et l’Ange apparaissant répondit : « Me voilà. »

    Toute parée, aux yeux du Ciel qui la contemple,
    Elle marche vers Dieu comme une épouse au Temple ;
    Son beau front est serein et pur comme un beau lis,
    Et d’un voile d’azur il soulève les plis ;
    Ses cheveux, partagés comme des gerbes blondes,
    Dans les vapeurs de l’air perdent leurs molles ondes,
    Comme on voit la comète errante dans les cieux
    Fondre au sein de la nuit ses rayons gracieux ;
    Une rose aux lueurs de l’aube matinale
    N’a pas de son teint frais la rougeur virginale ;
    Et la lune, des bois éclairant l’épaisseur,
    D’un de ses doux regards n’atteint pas la douceur.
    Ses ailes sont d’argent ; sous une pâle robe,
    Son pied blanc tour à tour se montre et se dérobe,
    Et son sein agité, mais à peine aperçu,
    Soulève les contours du céleste tissu.
    C’est une femme aussi, c’est une Ange charmante ;
    Car ce peuple d’Esprits, cette famille aimante,
    Qui, pour nous, près de nous, prie et veille toujours,
    Unit sa pure essence en de saintes amours :
    L’Archange Raphaël, lorsqu’il vint sur la Terre,
    Sous le berceau d’Éden conta ce doux mystère.
    Mais nulle de ces sœurs que Dieu créa pour eux
    N’apporta plus de joie au ciel des Bienheureux.
    Les Chérubins brûlants qu’enveloppent six ailes,
    Les tendres Séraphins, dieux des amours fidèles,
    Les Trônes, les Vertus, les Princes, les Ardeurs,
    Les Dominations, les Gardiens, les Splendeurs,
    Et les Rêves pieux, et les saintes Louanges,
    Et tous les Anges purs, et tous les grands Archanges,
    Et tout ce que le Ciel renferme d’habitants,
    Tous, de leurs ailes d’or voilés en même temps,
    Abaissèrent leurs fronts jusqu’à ses pieds de neige,
    Et les Vierges ses sœurs, s’unissant en cortège,
    Comme autour de la Lune on voit les feux du soir,
    Se tenant par la main, coururent pour la voir.
    Des harpes d’or pendaient à leur chaste ceinture ;
    Et des fleurs qu’au Ciel seul fit germer la nature,
    Des fleurs qu’on ne voit pas dans l’Été des humains,
    Comme une large pluie abondaient sous leurs mains.

    « Heureux, chantaient alors des voix incomparables,
    Heureux le monde offert à ses pas secourables !
    Quand elle aura passé parmi les malheureux,
    L’esprit consolateur se répandra sur eux.
    Quel globe attend ses pas ? Quel siècle la demande ?
    Naîtra-t-il d’autres cieux afin qu’elle y commande ? »
    Un jour… (Comment oser nommer du nom de jour
    Ce qui n’a pas de fuite et n’a pas de retour ?
    Des langages humains défiant l’indigence,
    L’éternité se voile à notre intelligence,
    Et, pour nous faire entendre un de ces courts instants,
    Il faut chercher pour eux un nom parmi les temps.)
    Un jour, les habitants de l’immortel empire,
    Imprudents une fois, s’unissaient pour l’instruire.
    « Éloa, disaient-ils, oh ! veillez bien sur vous :
    Un Ange peut tomber ; le plus beau de nous tous
    N’est plus ici : pourtant dans sa vertu première
    On le nommait celui qui porte la lumière ;
    Car il portait l’amour et la vie en tout lieu,
    Aux astres il portait tous les ordres de Dieu ;
    La terre consacrait sa beauté sans égale,
    Appelant Lucifer l’étoile matinale,
    Diamant radieux, que sur son front vermeil,
    Parmi ses cheveux d’or a posé le soleil.
    Mais on dit qu’à présent il est sans diadème,
    Qu’il gémit, qu’il est seul, que personne ne l’aime,
    Que la noirceur d’un crime appesantit ses yeux,
    Qu’il ne sait plus parler le langage des Cieux ;
    La mort est dans les mots que prononce sa bouche ;
    Il brûle ce qu’il voit, il flétrit ce qu’il touche ;
    Il ne peut plus sentir le mal ni les bienfaits ;
    Il est même sans joie aux malheurs qu’il a faits.
    Le Ciel qu’il habita se trouble à sa mémoire,
    Nul ange n’oserait vous conter son histoire,
    Nul ange n’oserait dire une fois son nom. »
    Et l’on crut qu’Éloa le maudirait ; mais non,
    L’effroi n’altéra point son paisible visage,
    Et ce fut pour le Ciel un alarmant présage.
    Son premier mouvement ne fut pas de frémir,
    Mais plutôt d’approcher comme pour secourir ;
    La tristesse apparut sur sa lèvre glacée
    Aussitôt qu’un malheur s’offrit à sa pensée ;
    Elle apprit à rêver, et son front innocent
    De ce trouble inconnu rougit en s’abaissant ;
    Une larme brillait auprès de sa paupière.
    Heureux ceux dont le cœur verse ainsi la première !

    Un ange eut ces ennuis qui troublent tant nos jours,
    Et poursuivent les grands dans la pompe des cours ;
    Mais, au sein des banquets, parmi la multitude,
    Un homme qui gémit trouve la solitude ;
    Le bruit des nations, le bruit que font les rois,
    Rien n’éteint dans son cœur une plus forte voix.
    Harpes du Paradis, vous étiez sans prodiges !
    Chars vivants dont les yeux ont d’éclatants prestiges !
    Armures du Seigneur, pavillons du saint lieu,
    Étoiles des bergers tombant des doigts de Dieu,
    Saphirs des encensoirs, or du céleste dôme,
    Délices du nebel, senteurs du cinnamome,
    Vos bruits harmonieux, vos splendeurs, vos parfums
    Pour un ange attristé devenaient importuns ;
    Les cantiques sacrés troublaient sa rêverie,
    Car rien n’y répondait à son âme attendrie
    Et soit lorsque Dieu même, appelant les esprits,
    Dévoilait sa grandeur à leurs regards surpris,
    Et montrait dans les cieux, foyer de la naissance,
    Les profondeurs sans nom de sa triple puissance,
    Soit quand les chérubins représentaient entre eux
    Ou les actes du Christ ou ceux des bienheureux,
    Et répétaient au Ciel chaque nouveau mystère
    Qui, dans les mêmes temps, se passait sur la terre,
    La crèche offerte aux yeux des mages étrangers,
    La famille au désert, le salut des bergers,
    Éloa, s’écartant de ce divin spectacle,
    Loin de leur foule et loin du brillant tabernacle,
    Cherchait quelque nuage où dans l’obscurité
    Elle pourrait du moins rêver en liberté.
    Les anges ont des nuits comme la nuit humaine.
    Il est dans le Ciel même une pure fontaine ;
    Une eau brillante y court sur un sable vermeil ;
    Quand un ange la puise, il dort, mais d’un sommeil
    Tel que le plus aimé des amants de la terre
    N’en voudrait pas quitter le charme solitaire,
    Pas même pour revoir dormant auprès de lui
    La beauté dont la tête a son bras pour appui.
    Mais en vain Éloa s’abreuvait dans son onde,
    Sa douleur inquiète en était plus profonde ;
    Et toujours dans la nuit un rêve lui montrait
    Un ange malheureux qui de loin l’implorait.
    Les vierges quelquefois, pour connaître sa peine,
    Formant une prière inentendue et vaine,
    L’entouraient, et, prenant ces soins qui font souffrir,
    Demandaient quels trésors il lui fallait offrir,
    Et de quel prix serait son éternelle vie,
    Si le bonheur du Ciel flattait peu son envie ;
    Et pourquoi son regard ne cherchait pas enfin
    Les regards d’un archange ou ceux d’un séraphin.
    Éloa répondait une seule parole :
    « Aucun d’eux n’a besoin de celle qui console.
    On dit qu’il en est un… » Mais détournant leurs pas,
    Les vierges s’enfuyaient et ne le nommaient pas.

    Cependant, seule, un jour, leur timide compagne,
    Regarde autour de soi la céleste campagne,
    Étend l’aile et sourit, s’envole, et dans les airs
    Cherche sa terre amie ou des astres déserts.

    Ainsi dans les forêts de la Louisiane,
    Bercé sous les bambous et la longue liane,
    Ayant rompu l’œuf d’or par le soleil mûri,
    Sort de son lit de fleurs l’éclatant Colibri ;
    Une verte émeraude a couronné sa tête,
    Des ailes sur son dos la pourpre est déjà prête,
    La cuirasse d’azur garnit son jeune cœur,
    Pour les luttes de l’air l’oiseau part en vainqueur…
    Il promène en des lieux voisins de la lumière
    Ses plumes de corail qui craignent la poussière ;
    Sous son abri sauvage étonnant le ramier,
    Le hardi voyageur visite le palmier.
    La plaine des parfums est d’abord délaissée ;
    Il passe, ambitieux, de l’érable à l’alcée,
    Et de tous ses festins croit trouver les apprêts
    Sur le front du palmiste ou les bras du cyprès ;
    Mais les bois sont trop grands pour ses ailes naissantes.
    Et les fleurs du berceau de ces lieux sont absentes ;
    Sur la verte savane il descend les chercher ;
    Les serpents-oiseleurs qu’elles pourraient cacher
    L’effarouchent bien moins que les forêts arides.
    Il poursuit près des eaux le jasmin des Florides,
    La nonpareille au fond de ses chastes prisons,
    Et la fraise embaumée au milieu des gazons.

    C’est ainsi qu’Éloa, forte dès sa naissance,
    De son aile argentée essayant la puissance,
    Passant la blanche voie où des feux immortels
    Brûlent aux pieds de Dieu comme un amas d’autels,
    Tantôt se balançant sur deux jeunes planètes,
    Tantôt posant ses pieds sur le front des comètes,
    Afin de découvrir les êtres nés ailleurs,
    Arriva seule au fond des Cieux inférieurs.

    L’Éther a ses degrés, d’une grandeur immense,
    Jusqu’à l’ombre éternelle où le chaos commence.
    Sitôt qu’un ange a fui l’azur illimité,
    Coupole de saphirs qu’emplit la Trinité,
    Il trouve un air moins pur ; là passent des nuages,
    La tournent des vapeurs, serpentent des orages,
    Comme une garde agile, et dont la profondeur
    De l’air que Dieu respire éteint pour nous l’ardeur.
    Mais, après nos soleils et sous les atmosphères
    Où, dans leur cercle étroit, se balancent nos sphères,
    L’espace est désert, triste, obscur, et sillonné
    Par un noir tourbillon lentement entraîné.
    Un jour douteux et pâle éclaire en vain la nue,
    Sous elle est le chaos et la nuit inconnue ;
    Et, lorsqu’un vent de feu brise son sein profond,
    On devine le vide impalpable et sans fond.
    Jamais les purs esprits, enfants de la lumière,
    De ces trois régions n’atteignent la dernière ;
    Et jamais ne s’égare aucun beau séraphin
    Sur ces degrés confus dont l’Enfer est la fin.
    Même les chérubins, si forts et si fidèles,
    Craignent que l’air impur ne manque sous leurs ailes,
    Et qu’ils ne soient forcés, dans ce vol dangereux,
    De tomber jusqu’au fond du chaos ténébreux.
    Que deviendrait alors l’exilé sans défense ?
    Du rire des démons l’inextinguible offense,
    Leurs mots, leurs jeux railleurs, lent et cruel affront,
    Feraient baisser ses yeux, feraient rougir son front.
    Péril plus grand peut-être il lui faudrait entendre
    Quelque chant d’abandon voluptueux et tendre,
    Quelque regret du Ciel, un récit douloureux
    Dit par la douce voix d’un ange malheureux.
    Et même, en lui prêtant une oreille attendrie,
    Il pourrait oublier la céleste patrie,
    Se plaire sous la nuit et dans une amitié
    Qu’auraient nouée entre eux les chants et la pitié.
    Et comment remonter à la voûte azurée,
    Offrant à la lumière éclatante et dorée
    Des cheveux dont les flots sont épars et ternis,
    Des ailes sans couleurs, des bras, un col brunis,
    Un front plus pâle, empreint de traces inconnues
    Parmi les fronts sereins des habitants des nues,
    Des yeux dont la rougeur montre qu’ils ont pleuré,
    Et des pieds noirs encor d’un feu pestiféré ?
    Voila pourquoi, toujours prudents et toujours sages,
    Les anges de ces lieux redoutent les passages.

    C’était là cependant, sur la sombre vapeur,
    Que la vierge Éloa se reposait sans peur ;
    Elle ne se troubla qu’en voyant sa puissance,
    Et les bienfaits nouveaux causés par sa présence.
    Quelques mondes punis semblaient se consoler ;
    Les globes s’arrêtaient pour l’entendre voler.
    S’il arrivait aussi qu’en ces routes nouvelles
    Elle touchât l’un d’eux des plumes de ses ailes,
    Alors tous les chagrins s’y taisaient un moment,
    Les rivaux s’embrassaient avec étonnement ;
    Tous les poignards tombaient oubliés par la haine ;
    Le captif souriant marchait seul et sans chaîne ;
    Le criminel rentrait au temple de la loi ;
    Le proscrit s’asseyait au palais de son roi ;
    L’inquiète insomnie abandonnait sa proie ;
    Les pleurs cessaient partout, hors les pleurs de la joie ;
    Et, surpris d’un bonheur rare chez les mortels,
    Les amants séparés s’unissaient aux autels.

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  • La Sauvage

    Recueil : "Les Destinées"

    La Sauvage..............Alfred de VIGNY..

    I

    Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Monde,
    Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde
    A d’éternelles nuits que les brûlants soleils
    N’éclairent qu’en tremblant par deux rayons vermeils

    (Car le couchant peut seul et seule peut l’aurore
    Glisser obliquement aux pieds du sycomore),
    Pour qui, dans l’abandon, soupirent vos cyprès ?
    Pour qui sont épaissis ? ces joncs luisants et frais ?
    Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies ?
    De quels peuples éteints étiez-vous les patries ?
    Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,
    Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ?
    Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes
    Que trouve l’Indien sous ses pas taciturnes ?
    Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus,
    Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus ?
    Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.
    Une peur inconnue accable la nature.
    Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs,

    Et tous les animaux ferment leurs reposoirs
    Sous l’écorce, ou la mousse, ou parmi les racines,
    Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.
    — L’orage sonne au loin, le bois va se courber,
    De larges gouttes d’eau commencent à tomber ;
    Le combat se prépare et l’immense ravage
    Entre la nue ardente et la forêt sauvage.

    II

    — Qui donc cherche sa route en ces bois ténébreux ?
    Une pauvre Indienne au visage fiévreux,

    Pâle et portant au sein un faible enfant qui pleure ;
    Sur un sapin tombé, pont tremblant qu’elle effleure,
    Elle passe, et sa main tient sur l’épaule un poids
    Qu’elle baise ; autre enfant, pendu comme un carquois.
    Malgré sa volonté, sa jeunesse et sa force,
    Elle frissonne encor sous le pagne d’écorce
    Et tient sur ses deux fils la laine aux plis épais,
    Sa tunique et son lit dans la guerre et la paix.
    — Après avoir longtemps examiné, les herbes
    Et la trace des pieds sur leurs épaisses gerbes
    Ou sur le sable fin des ruisseaux abondants,
    Elle s’arrête et cherche avec des yeux ardents
    Quel chemin a suivi dans les feuilles froissées
    L’homme de la Peau-Rouge aux guerres insensées.
    Comme la lice errante, affamée et chassant.

    Elle flaire l’odeur du sauvage passant,
    Indien, ennemi de sa race indienne,
    Et de qui la famille a massacré la sienne.
    Elle écoute, regarde et respire a la fois
    La marche des Hurons sur les feuilles des bois ;
    Un cri lointain l’effraye, et dans la forêt verte
    Elle s’enfonce enfin par une route ouverte.
    Elle sait que les blancs, par le fer et le feu.
    Ont troué ces grands bois semés des mains de Dieu.
    Et promenant au loin la flamme qui calcine,
    Pour labourer la terre ont brûlé la racine,
    L’arbre et les joncs touffus que le fleuve arrosait.
    Ces Anglais qu’autrefois sa tribu méprisait
    Sont maîtres sur sa terre, et l’Osage indocile
    Va chercher leur foyer pour demander asile.

    III

    Elle entre en une allée où d’abord elle voit
    La barrière d’un parc. — Un chemin large et droit
    Conduit à la maison de forme britannique,
    Où le bois est cloué dans les angles de brique
    Où le toit invisible entre un double rempart
    S’enfonce, où le charbon fume de toute part,

    Où tout est clos et sain, où vient blanche et luisante
    S’unir à l’ordre froid la propreté décente.
    Fermée à l’ennemi, la maison s’ouvre au jour,
    Légère comme un kiosk, forte comme une tour.
    Le chien de Terre-Neuve y hurle près des portes,
    Et des blonds serviteurs les agiles cohortes
    S’empressent en silence aux travaux familiers,
    Et, les plateaux en main, montent les escaliers.
    Deux filles de six ans aux lèvres ingénues
    Attachaient des rubans sur leurs épaules nues ;
    Mais, voyant l’Indienne, elles courent ; leur main
    L’appelle et l’introduit par le large chemin
    Dont elles ont ouvert, à deux bras, la barrière ;
    Et caressant déjà la pâle aventurière :
    « As-tu de beaux colliers d’azaléa pour nous ?

    Ces mocassins musqués, si jolis et si doux ,
    Que ma mère a ses pieds ne veut d’autre chaussure ?
    Et les peaux de castor, les a-t-on sans morsure ?
    Vends-tu le lait des noix et la sagamité ?
    Le pain anglais n’a pas tant de suavité.
    C’est Noël, aujourd’hui, Noël est notre fête,
    A nous, enfants ; vois-tu ? la Bible est déjà prête ;
    Devant l’orgue ma mère et nos sœurs vont s’asseoir,
    Mon frère est sur la porte et mon père au parloir. »

    L’Indienne aux grands yeux leur sourit sans répondre,
    Regarde tristement cette maison de Londre
    Que le vent malfaiteur apporta dans ses bois,
    Au lieu d’y balancer le hamac d’autrefois.

    Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave
    Près duquel tout regard est un regard d’esclave.

    Le parloir est ouvert, un pupitre au milieu ;
    Le Père y lit la Bible à tous les gens du lieu.
    Sa femme et ses enfants sont debout et l’écoutent,
    Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent,
    Défricheurs de forêt et tueurs de bison,
    Valets et laboureurs, composent la maison.

    Le Maître est jeune et blond, vêtu de noir, sévère
    D’aspect et d’un maintien qui veut qu’on le révère.
    L’Anglais-Américain, nomade et protestant,
    Pontife en sa maison y porte, en l’habitant,
    Un seul livre et partout où, pour l’heure, il réside,

    De toute question sa papauté décide ;
    Sa famille est croyante et, sans autel, il sert,
    Prêtre et père à la fois, son Dieu dans un désert.

    Celui qui règne ici d’une façon hautaine
    N’a point voulu parer sa maison puritaine ;
    Mais l’œil trouve un miroir sur les aciers brunis,
    La main se réfléchit sur les meubles vernis ;
    Nul tableau sur les murs ne fait briller l’image
    D’un pays merveilleux, d’un grand homme ou d’un sage ;
    Mais, sous un cristal pur, orné d’un noir feston,
    Un billet en dix mots qu’écrivit Washington.
    Quelques livres rangés, dont le premier, Shakspeare
    (Car des deux bords anglais ses deux pieds ont l’empire),
    Attendent dans un angle, à leur taille ajusté,

    Les lectures du soir et les heures du thé.
    Tout est prêt et rangé dans sa juste mesure,
    Et la maîtresse, assise au coin d’une embrasure,
    D’un sourire angélique et d’un doigt gracieux
    Fait signe à ses enfants de baisser leurs beaux yeux.

    IV

    — La sauvage Indienne au milieu d’eux s’avance :
    « Salut, maître. Moi, femme, et seule en ta présence,
    Je te viens demander asile en ta maison.
    Nourris mes deux enfants ; tiens-moi dans ta prison,

    Esclave de tes fils et de tes filles blanches,
    Car ma tribu n’est plus, et ses dernières branches
    Sont mortes. Les Hurons, cette nuit, ont scalpé
    Mes frères ; mon mari ne s’est point échappé.
    Nos hameaux sont brûlés comme aussi la prairie.
    J’ai sauvé mes deux fils à travers la tuerie ;
    Je n’ai plus de hamac, je n’ai plus de maïs,
    Je n’ai plus de parents, je n’ai plus de pays. »
    — Elle dit sans pleurer et sur le seuil se pose.
    Sans que sa ferme voix ajoute aucune chose.

    Le Maître, d’un regard intelligent, humain,
    Interroge sa femme en lui serrant la main.
    « Ma sœur, dit-il ensuite, entre dans ma famille ;
    Tes pères ne sont plus ; que leur dernière fille

    Soit sous mon toit solide accueillie, et chez moi
    Tes enfants grandiront innocents comme toi.
    Ils apprendront de nous, travailleurs, que la terre
    Est sacrée et confère un droit héréditaire
    A celui qui la sert de son bras endurci.
    Caïn le laboureur a sa revanche ici.
    Et le chasseur Abel va, dans ses forêts vides.
    Voir errer et mourir ses familles livides.
    Comme des loups perdus qui se mordent entre eux,
    Aveuglés par la rage, affamés, malheureux,
    Sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme,
    Pour avoir dédaigné le Travail et la Femme.

    « Hommes à la peau rouge ! Enfants, qu’avez-vous fait ?
    Dans l’air d’une maison votre cœur étouffait,

    Vous haïssiez la paix, l’ordre et les lois civiles
    Et la sainte union des peuples dans les villes,
    Et vous voilà cernés dans l’anneau grandissant.
    C’est la loi qui, sur vous, s’avance en vous pressant.
    La loi d’Europe est lourde, impassible et robuste ;
    Mais son cercle est divin, car au centre est le Juste.

    Sur les deux bords des mers vois-tu de tout côté
    S’établir lentement cette grave beauté ?
    Prudente fée, elle a, dans sa marche cyclique,
    Sur chacun de ses pas mis une république.
    Elle dit, en fondant chaque neuve cité :
    « Vous m’appelez la Loi, je suis la Liberté. »
    Sur le haut des grands monts, sur toutes les collines,
    De la Louisiane aux deux sœurs Carolines.
    L’œil de l’Européen qui l’aime et la connaît

    Sait voir planer de loin sa pique et son bonnet.
    Son bonnet phrygien, cette pourpre où s’attache,
    Pour abattre les bois, une puissante hache.
    Moi, simple pionnier, au nom de la raison
    J’ai planté cette pique au seuil de ma maison.
    Et j’ai, tout au milieu des forêts inconnues.
    Avec ce fer de hache ouvert des avenues ;
    Mes fils, puis, après eux, leurs fils et leurs neveux
    Faucheront, tout le reste avec leurs bras nerveux.
    Et la terre où je suis doit être aussi leur terre.
    Car de la sainte Loi tel est le caractère
    Qu’elle a de la Nature interprété les cris.
    Tourne sur tes enfants tes grands yeux attendris,
    Ma sœur, et sur ton sein. — Cherche bien si la vie
    Y coule pour toi seule. — Es-tu donc assouvie

    Quand brille la santé sur ton front triomphant ?
    — Que dit le sein fécond de la mère à l’enfant ?
    Que disent, en tombant des veines azurées.
    Que disent en courant les gouttes épurées ?
    Que dit le cœur qui bat et les pousse à grands flots ?
    — Ah ! le sein et le cœur, dans leurs divins sanglots
    Où les soupirs d’amour aux douleurs se confondent.
    Aux morsures d’enfant le cœur, le sein répondent :
    « A toi mon âme, à toi ma vie, à toi mon sang
    « Qui du cœur de ma mère au fond du tien descend.
    « Et n’a passé par moi, par mes chastes mamelles.
    « Qu’issu du philtre pur des sources maternelles ;
    « Que tout ce qui fut mien soit tien, ainsi que lui ! »

    ……………………………

    « Oui ! » dit la blonde Anglaise en l’interrompant. — « Oui ! »

    Répéta l’Indienne en offrant le breuvage
    De son sein nu et brun à son enfant sauvage.
    Tandis que l’autre fils lui tendait les deux bras.

    « — Sois donc notre convive avec nous tu vivras,
    Poursuivit le jeune homme, et peut-être, chrétienne
    Un jour, ma forte loi, femme, sera la tienne,
    Et tu célébreras avec nous, tes amis,
    La fête de Noël au foyer de tes fils. »

    1843.

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  • La Dryade

    Recueil : "Poèmes antiques et modernes"

    La Dryade...........Alfred de VIGNY

    Idylle dans le goût de Théocrite

     

    Honorons d’abord la Terre, qui, la
    première entre les dieux, rendit
    ici les oracles…
    J’adore aussi les nymphes.
    Eschyle.

    Vois-tu ce vieux tronc d’arbre aux immenses racines ?
    Jadis il s’anima de paroles divines ;
    Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu.
    Et la dryade aussi, comme l’arbre, a vécu.
    (Car, tu le sais, berger, ces déesses fragiles,
    Envieuses des jeux et des danses agiles,
    Sous l’écorce d’un bois où les fixa le sort,
    Reçoivent avec lui la naissance et la mort.)
    Celle dont la présence enflamma ces bocages
    Répondait aux pasteurs du sein de verts feuillages,
    Et, par des bruits secrets, mélodieux et sourds,
    Donnait le prix du chant ou jugeait les amours.
    Bathylle aux blonds cheveux, Ménalque aux noires tresses,
    Un jour lui racontaient leurs rivales tendresses.
    L’un parait son front blanc de myrte et de lotus ;
    L’autre, ses cheveux bruns de pampres revêtus,
    Offrait à la dryade une coupe d’argile ;
    Et les roseaux chantants enchaînés par Bathylle,
    Ainsi que le dieu Pan l’enseignait aux mortels,
    S’agitaient, suspendus aux verdoyants autels.
    J’entendis leur prière, et de leur simple histoire
    Les Muses et le temps m’ont laissé la mémoire.

    MÉNALQUE.

    Ô déesse propice ! écoute, écoute-moi !
    Les faunes, les sylvains dansent autour de toi,
    Quand Bacchus a reçu leur brillant sacrifice ;
    Ombrage mes amours, ô déesse propice !

    BATHYLLE.

    Dryade du vieux chêne, écoute mes aveux !
    Les vierges, le matin, dénouant leurs cheveux,
    Quand du brûlant amour la saison est prochaine,
    T’adorent ; je t’adore, ô dryade du chêne !

    MÉNALQUE.

    Que Liber protecteur, père des longs festins,
    Entoure de ses dons tes champêtres destins,
    Et qu’en écharpe d’or la vigne tortueuse
    Serpente autour de toi, fraîche et voluptueuse !

    BATHYLLE.

    Que Vénus te protège et t’épargne ses maux,
    Qu’elle anime, au printemps, tes superbes rameaux ;
    Et, si de quelque amour, pour nous mystérieuse,
    Le charme te liait à quelque jeune yeuse,
    Que ses bras délicats et ses feuillages verts
    A tes bras amoureux se mêlent dans les airs !

    MÉNALQUE.

    Ida ! j’adore Ida, la légère bacchante :
    Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d’acanthe,
    Sur le tigre, attaché par une griffe d’or,
    Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor
    En chantant Évoé ; sa démarche chancelle ;
    Les pieds nus, ses genoux que la robe décèle,
    S’élancent, et son oeil, de feux étincelant,
    Brille comme Phébus sous le signe brûlant.

    BATHYLLE.

    C’est toi que je préfère, ô toi, vierge nouvelle,
    Que l’heure du matin à nos désirs révèle !
    Quand la lune au front pur, reine des nuits d’été,
    Verse au gazon bleuâtre un regard argenté,
    Elle est moins belle encor que ta paupière blonde,
    Qu’un rayon chaste et doux sous son long voile inonde.

    MÉNALQUE.

    Si le fier léopard, que les jeunes sylvains
    Attachent rugissant au char du dieu des vins,
    Voit amener au loin l’inquiète tigresse
    Que les faunes, troublés par la joyeuse ivresse,
    N’ont pas su dérober à ses regards brûlants,
    Il s’arrête, il s’agite, et de ses cris roulants
    Les bois sont ébranlés ; de sa gueule béante,
    L’écume coule à flots sur une langue ardente ;
    Furieux, il bondit, il brise ses liens,
    Et le collier d’ivoire et les jougs phrygiens :
    Il part, et, dans les champs qu’écrasent ses caresses,
    Prodigue à ses amours de fougueuses tendresses.
    Ainsi, quand tu descends des cimes de nos bois,
    Ida ! lorsque j’entends ta voix, ta jeune voix,
    Annoncer par des chants la fête bacchanale,
    Je laisse les troupeaux, la bêche matinale,
    Et la vigne et la gerbe où mes jours sont liés :
    Je pars, je cours, je tombe et je brûle à tes pieds.

    BATHYLLE.

    Quand la vive hirondelle est enfin réveillée,
    Elle sort de l’étang, encore toute mouillée,
    Et, se montrant au jour avec un cri joyeux,
    Au charme d’un beau ciel, craintive, ouvre les yeux ;
    Puis, sur le pâle saule, avec lenteur voltige,
    Interroge avec soin le bouton et la tige ;
    Et, sûre du printemps, alors, et de l’amour,
    Par des cris triomphants célèbre leur retour.
    Elle chante sa joie aux rochers, aux campagnes,
    Et, du fond des roseaux excitant ses compagnes :
    « Venez ! dit-elle ; allons, paraissez, il est temps !
    Car voici la chaleur, et voici le printemps. »
    Ainsi, quand je te vois, ô modeste bergère !
    Fouler de tes pieds nus la riante fougère,
    J’appelle autour de moi les pâtres nonchalants,
    A quitter le gazon, selon mes vœux, trop lents ;
    Et crie, en te suivant dans ta course rebelle :
    « Venez ! oh ! venez voir comme Glycère est belle ! »

    MÉNALQUE.

    Un jour, jour de Bacchus, loin des jeux égaré,
    Seule je la surpris au fond du bois sacré :
    Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,
    Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres ;
    Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé ;
    Une molle sueur, sur son front épuisé,
    Brillait comme la perle en gouttes transparentes,
    Et ses mains, autour d’elle, et sous le lin errantes,
    Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour,
    Redemandaient encore et Bacchus et l’Amour.

    BATHYLLE.

    Je vous adjure ici, nymphes de la Sicile,
    Dont les doigts, sous les fleurs, guident l’onde docile ;
    Vous reçûtes ses dons, alors que sous nos bois,
    Rougissante, elle vint pour la première fois.
    Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée
    L’amphore, œuvre divine aux fêtes destinée,
    Qu’emplit la molle poire, et le raisin doré,
    Et la pêche au duvet de pourpre coloré ;
    Des pasteurs empressés l’attention jalouse
    L’entourait, murmurant le nom sacré d’épouse ;
    Mais en vain : nul regard ne flatta leur ardeur ;
    Elle fut toute aux dieux et toute à la pudeur.

    Ici, je vis rouler la coupe aux flancs d’argile ;
    Le chêne ému tremblait, la flûte de Bathylle
    Brilla d’un feu divin ; la dryade un moment,
    Joyeuse, fit entendre un long frémissement,
    Doux comme les échos dont la voix incertaine
    Murmure la chanson d’une flûte lointaine.

    Écrit en 1815.

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