• Le Semeur

    Le Semeur.................Léon DIERX...1838 - 1912,

    Un large ruban d’or illumine la cime
    Des coteaux dont la brume a noyé le versant.
    L’horizon se déchire, et le soleil descend
    Sous les nuages roux qui flottent dans l’abîme
    Comme un riche archipel sur une mer de sang.

    De confuses rumeurs s’éveillent par la plaine,
    Et dans son champ, debout aux rebords des sillons,
    Travailleur obstiné sous le !> derniers rayons,
    Un semeur devant lui lance au loin sa main pleine,
    Et chasse des oiseaux les criards tourbillons.

    Et l’occident s’écroule où l’astre antique éclate,
    Et le semeur, frappé d’un long et rouge adieu,
    Par grands gestes, au loin, dans un sinistre jeu
    Semble jeter au vent la poussière écarlate
    De son cœur calciné dans sa poitrine en feu.

    — Ton âme se déchire ; et voilà ta pensée
    Qui sombre sous l’amas de tes rêves sanglants.
    Ceint aussi d’un reflet de pourpre sur les flancs,
    Aux dernières lueurs de ta gloire passée,
    Homme ! à travers tes jours tu marches à pas lents.

    Tu fouleras bientôt l’herbe des sépultures !
    Aux becs des vieux espoirs donne un dernier repas ;
    Féconde encor le champ des douleurs ; ne crains pas
    L’horrible hurlement dans les gerbes futures
    Dont tu pressens déjà les échos sous tes pas !

    Fouille en ton sein la cendre encor chaude et vivace ;
    Aux vents froids de la vie ouvre ta large main ;
    Et, dans la calme nuit qui couvre ton chemin,
    Vengé, vers le tombeau tu peux tourner la face,
    N’ayant plus rien au cœur pour y semer demain.

    **************

    Commentaires

    1. S'il fallait des grands monts interroger la cime,
      Qui peut savoir ce que répondrait le versant ?
      Peu souvent, des sommets, un oracle descend ;
      Et quand cela survient, il se perd dans l'abîme.

      Quand le barde entreprend de consulter la plaine,
      Il ne distingue point les propos des sillons
      Qui semblent affirmer "Ce n'est pas mon rayon" ;
      Ou bien, ils ont parlé avec la bouche pleine.

      Ainsi va l'univers dont la sagesse éclate,
      Nul ne peut déchiffrer cette toile écarlate,
      Nul ne sait ce que l'arbre a déclaré par jeu.

      C'est ainsi. Jusqu'au seuil des vastes sépultures,
      L'homme reste ignorant de ses journées futures ;
      Mais il l'aime, à la fin, ce silence de Dieu.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Dolorosa Mater

    Recueil : "Les Lèvres closes"

    Dolorosa Mater.........Léon DIERX....

    À Octave Mirbeau.

    Quand le rêveur en proie aux chagrins qu’il ravive,
    Pour fuir l’homme et la vie, et lui-même à la fois,
    Rafraîchissant sa tempe au bruit des cours d’eau vive,
    S’en va par les prés verts, par les monts, par les bois ;

    Il refoule bien loin la pensée ulcérée,
    Cependant qu’un désir de suprême repos
    Profond comme le soir, lent comme la marée,
    L’assaille, et l’enveloppe, et l’étreint jusqu’aux os.

    Il aspire d’un trait l’air de la solitude ;
    Il se couche dans l’herbe ainsi qu’en un cercueil,
    Et lève ses regards chargés de lassitude
    Vers le ciel où s’éteint l’éclair de son orgueil.

    Il promène son rêve engourdi dans l’espace,
    Errant des pics aigus aux cimes des forêts,
    Suit l’oiseau, dont le vol paisible les dépasse,
    Et s’exhale en ce cri plein de ses longs regrets :

    - « O silence éternel ! ô force aveugle et sourde !
    Rocs noirs, prêtres géants de l’immobilité !
    Bois sombres dont s’allonge au loin la masse lourde,
    Geôliers qu’implore en vain la vieille humanité !

    « C’est un levain fatal qui fermente en nos veines !
    Le coeur trop ardemment dans la poitrine bat.
    Espoirs, doutes, amours, désirs, passions vaines,
    Tout meurtris de la lutte et lassés du combat !

    « tout ce qui fait, hélas ! La vie et son supplice,
    Nature, absorbe-le dans ton sommeil divin !
    Que ta sérénité souveraine m’emplisse !
    Disperse-moi, nature insensible, en ton sein ! »

    - Il laisse alors couler sa dernière amertume,
    Les bras en croix dans l’herbe inventive à l’enfouir,
    Comme un vaincu qui perd tout son sang s’accoutume
    À l’oubli dont la mort commence à le couvrir.

    Telle qu’un essaim fou d’invisibles phalènes,
    Son âme en voltigeant s’éparpille dans l’air,
    Plane sur les coteaux, et descend dans les plaines,
    Plonge dans l’ombre et brille avec le rayon clair.

    Elle est rocher, forêt, torrent, fleur et nuage.
    Tout à la fois vapeur, parfum, bruit, mouvement,
    Vibration confuse, inerte bloc sauvage ;
    Elle est fondue en toi, nature, entièrement.

    Mais partout elle voit la vie universelle
    Affluer, tressaillir sous la forme ; elle entend,
    Sous l’ombre ou sous la flamme auguste qui ruisselle,
    Le labeur continu du globe palpitant.

    Un principe énergique entre les foins circule ;
    Son corps nage au milieu d’une molle clarté.
    Dans la brume odorante et dans le crépuscule,
    Avec l’astre qui tombe il se croit emporté.

    La nuit fait resplendir des globes innombrables.
    Il sent rouler la terre, et vers l’obscur destin
    Il l’entend, par-dessus nos clameurs misérables,
    Elle-même pousser un hurlement sans fin,

    Qui s’élève, grandit, et monte, et tourbillonne,
    Fait de chants, de sanglots, et d’appels incertains,
    Et, dans l’abîme où l’oeil des vieux soleils rayonne,
    Se mêle aux grandes voix des univers lointains.

    Ces mondes suspendus à jamais dans le vide,
    Il les voit tournoyer, il les entend gémir ;
    Il entre en leur pensée, et sous sa chair livide
    Sent le mortel frisson de l’infini courir.

    Il se dresse, enivré d’un vertige effroyable
    Sous cette angoisse immense, et sous la vision
    De la vie infligée, ardente, impitoyable,
    À l’amas effaré des corps en fusion.

    - Fausse silencieuse ! ô nature ! ô vivante !
    Malheur à qui surprend ta détresse ! éperdu,
    Vers la ville il rapporte et garde l’épouvante
    Du soupir infernal en ton sein entendu !

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • À une jeune Amie

    Recueil : "Poésies nouvelles et inédites"

    À une jeune Amie...............Théophile GAUTIER

    Quand je fis connaissance avec votre famille,
    À Marbœuf, au jardin de son cèdre si fier
    (Ce souvenir pour moi semble dater d’hier),
    Madame, vous n’étiez qu’une petite fille.

    Je revins ; vous grimpiez encor sur les genoux,
    Mais déjà dans votre œil brillait un feu plus tendre ;
    La curiosité qui cherchait à comprendre
    Rendait vos jeux d’enfant moins bruyants et plus doux.

    Le temps de renverser quelques urnes de prose
    Dans ce tonneau percé qu’on nomme feuilleton,
    Et l’enfant était femme, et déjà le bouton
    Trahissait en s’ouvrant les pudeurs de la rose.

    Poussé d’un vague ennui, j’allai vers d’autres cieux…
    Et voici qu’au foyer nous nous trouvons encore,
    Vous, bel arbuste en fleur qu’un frais bourgeon décore,
    Vous, toujours jeune fille, et moi déjà bien vieux.

    1872

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger «

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger «

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger «

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger «

    Google Bookmarks

    votre commentaire