• La Bonne Journée

    Recueil : "La Comédie de la Mort"

    La Bonne Journée...........Théophile GAUTIER

    Ce jour, je l’ai passé ployé sur mon pupitre,
    Sans jeter une fois l’œil à travers la vitre.
    Par Apollo ! cent vers ! je devrais être las ;
    On le serait à moins ; mais je ne le suis pas.
    Je ne sais quelle joie intime et souveraine
    Me fait le regard vif et la face sereine ;
    Comme après la rosée une petite fleur,
    Mon front se lève en haut avec moins de pâleur ;
    Un sourire d’orgueil sur mes lèvres rayonne,
    Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
    J’ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
    Rien ne m’a pu distraire ; en vain mon lévrier,
    Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
    Semblait me dire : « En chasse ! » en vain d’un air de fête
    Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
    Un filet de soleil jusque sur mon bureau ;
    Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
    M’étalait son gros ventre et souriait vermeille ;
    En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
    Se penchait en riant de son rire ingénu,
    Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
    Répandait les parfums de son haleine pure.
    Sourd comme saint Antoine à la tentation,
    J’ai poursuivi mon œuvre avec religion,
    L’œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre ;
    Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.

    *************

    Théophile Gautier s’endort sur son pupitre
    Et rêve qu’il s’envole au travers d’une vitre.
    Il vole au bout du monde et n’est même pas las ;
    Il tombe en un pays qu’il ne reconnaît pas.

    Il est pris pour mari par la charmante reine,
    Il est acclamé par une foule sereine ;
    Il va dans un grand lit tout recouvert de fleurs,
    De la reine étrennant la timide pâleur.

    Un sourire pensif sur ses lèvres rayonne,
    La cloche du palais bien fortement résonne,
    On propose du vin à tous les ouvriers ;
    On organise des courses de lévriers,

    La couronne anoblit du nouveau roi la tête,
    Le pays tout entier adopte un air de fête ;
    Mais le roi, s’envolant au travers d’un carreau,
    Rêve à présent qu’il est employé de bureau.

    Avec un vieux collègue, il vide une bouteille ;
    Ils ont tous deux la face un petit peu vermeille,
    Et mettent leur pensée, un peu trop fort, à nu,
    En éclatant d’un rire un peu trop ingénu.

    La reine les rejoint, sa belle chevelure
    Vole au vent de la course : elle s’affirme pure
    Du désir de vengeance, ou de sa tentation ;
    Mais elle ne veut point entrer en religion.

    Puis Gautier se réveille, et ne pouvant plus vivre
    Cette belle aventure, il la met dans un livre.

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  • La Dormeuse

    Recueil : "Charmes"

    La Dormeuse.............Paul VALÉRY..

    A Lucien Fabre.

    Quels secrets dans mon coeur brûle ma jeune amie,
    Âme par le doux masque aspirant une fleur?
    De quels vains aliments sa naïve chaleur
    Fait ce rayonnement d’une femme endormie?

    Souffles, songes, silence, invincible accalmie,
    Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
    Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
    Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

    Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
    Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
    Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

    Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
    Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
    Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

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  • L’Amateur de poèmes

    Recueil : "Album de vers anciens"

    L’Amateur de poèmes...........Paul VALÉRY

    Si je regarde tout à coup ma véritable pensée, je ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ; et cette infinité d’entreprises interrompues par leur propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre, sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée, la pensée, par sa nature, manque de style.

    Mais je n’ai pas tous les jours la puissance de proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une apparence de commencement, de plénitude et de fin, au lieu de mon insupportable fuite.

    Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée : je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.

    Je m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre où mènent les mots. Leur apparition est écrite. Leurs sonorités concertées. Leur ébranlement se compose, d’après une méditation antérieure, et ils se précipiteront en groupes magnifiques ou purs, dans la résonance. Même des étonnements sont assurés : ils sont cachés d’avance, et font partie du nombre.

    Mû par l’écriture fatale, et si le mètre toujours futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment attendue. Cette mesure qui me transporte et que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul hasard, — mais une chance extraordinaire se fortifie. Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je pense par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement prévoyante, — aux lacunes calculées, sans ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande et la quantité me comble : une pensée singulièrement achevée.

    ***********

    Le poème est un miracle
    Qui par surprise survient
    Dans le gris du quotidien
    Le poème est un oracle

    Le poème est un labeur
    Ce sont des phrases qu'on lime
    Pour que leur ton soit sublime
    Sans épargner la sueur

    Le poème est une danse
    Devant le peuple attentif
    Parfois même un peu craintif
    Qui nous écoute en silence

    Le poème est un voyage
    Au travers de nos esprits
    Où plus d'un démon qui rit
    Aimerait faire un ravage

    D'un poème on dit adieu
    A la personne qu'on aime
    Et qui entend ce poème
    En maudissant tous les dieux

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  • Ballade des femmes de Paris

    Recueil : "Le testament"

    Ballade des femmes de Paris...........François VILLON

    Quoiqu’on tient belles langagères
    Florentines, Vénitiennes,
    Assez pour être messagères,
    Et mêmement les anciennes,
    Mais soient Lombardes, Romaines.
    Genevoises, à mes périls,
    Pimontoises, savoisiennes,
    Il n’est bon bec que de Paris.

    De beau parler tiennent chaïères,
    Ce dit-on, les Napolitaines,
    Et sont très bonnes caquetières
    Allemandes et Prussiennes ;
    Soient Grecques, Egyptiennes,
    De Hongrie ou d’autres pays,
    Espagnoles ou Catelennes,
    Il n’est bon bec que de Paris.

    Brettes, Suisses n’y savent guères,
    Gasconnes, n’aussi Toulousaines :
    De Petit Pont deux harengères
    Les concluront, et les Lorraines,
    Angloises et Calaisiennes,
    (Ai-je beaucoup de lieux compris ?)
    Picardes de Valenciennes ;
    Il n’est bon bec que de Paris.

    Prince, aux dames parisiennes
    De bien parler donnez le prix ;
    Quoi que l’on die d’Italiennes,
    Il n’est bon bec que de Paris.

    *************

    Astre-Pantoufle
    ---------------

    Je connais lunes potagères,
    Aussi l’étoille messagère;
    Je connais lampions florentins ;
    Je sais la comète d’écoufle,
    Mais, je ne le dis en latin,
    Il n’est soleil qu’une pantoufle.

    Car de sinople est sa lumière,
    Qui point ne nous est familière,
    Cela fait de bien beaux matins,
    Quand brise sur les jardins souffle ;
    Or, c’est un chausson de satin,
    Il n’est soleil qu’une pantoufle.

    Soleils ne sont casques de guerre,
    Du moins, nous ne les aimons guère ;
    Soleils ne sont point les patins,
    Non plus les bottes, ni les moufles :
    Ceux-là sont bons pour les pantins,
    Il n’est soleil qu’une pantoufle.

    Prince, je ne le vous camoufle
    (Car poèmes ne sont potins) :
    Voici ce dont je suis certain,
    Il n’est soleil qu’une pantoufle.

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  • L’interprète

    Recueil : "Paysages et paysans"

    L’interprète          Maurice ROLLINAT

    L’inclinaison de ce vieux saule
    Sur le vieil étang soucieux
    Que pas une brise ne frôle,
    A quelque chose de pieux.

    Et l’on dirait que chaque feuille,
    Ayant cessé son trémolo,
    Pompe le mystère de l’eau
    Et dévotement se recueille.

    Or, soudain, y perchant son vol,
    Voici qu’un petit rossignol,
    Tendre interprète d’aventure,

    Pour l’arbre adresse à l’Inconnu,
    Dans un lamento soutenu,
    La prière de la Nature !

    ************

    Un bonjour en langue des saules,
    C'est, en effet, silencieux ;
    Un frémissement des épaules,
    Un tremblement malicieux.

    Un bonjour en langue des feuilles,
    C'est un peu sourd, comme un sanglot,
    Comme le clapotis de l'eau,
    L'oreille à peine le recueille.

    Grand merci donc au rossignol
    Qui saisit les bonjours en vol,
    Comme des mouches qu'il capture ;

    Ah, tous ces bonjours inconnus !
    Que n'avons-nous mieux retenu
    L'enseignement de la Nature !

     

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  • Matinée d’ivresse

    Recueil : "Illuminations"

    Matinée d’ivresse................Arthur RIMBAUD

    Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique ! Hourra pour l’œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l’ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L’élégance, la science, la violence ! On nous a promis d’enterrer dans l’ombre l’arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par une débandade de parfums.

    Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d’ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

    Petite veille d’ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t’affirmons, méthode ! Nous n’oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

    Voici le temps des Assassins.

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  • Toi

    Recueil : "Ballades et réflexions à ma façon"

    Toi............Toi  Esther GRANEK

    Toi c’est un mot

    Toi c’est une voix
    Toi c’est tes yeux et c’est ma joie

    Toi c’est si beau
    Toi c’est pour moi
    Toi c’est bien là et je n’y crois

    Toi c’est soleil
    Toi c’est printemps
    Toi c’est merveille de chaque instant

    Toi c’est présent
    Toi c’est bonheur
    Toi c’est arc-en-ciel dans mon coeur

    Toi c’est distant…
    Toi c’est changeant…
    Toi c’est rêvant et esquivant…

    Toi c’est pensant…
    Toi c’est taisant…
    Toi c’est tristesse qui me prend…

    Toi c’est fini.
    Fini ? Pourquoi ?
    Toi c’est le vide dans mes bras…
    Toi c’est mon soleil qui s’en va…
    Et moi, je reste, pleurant tout bas.

    1978

     

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  • Ballade pour un pitre

    Recueil : "Ballades et réflexions à ma façon"

    Ballade pour un pitre..............Esther GRANEK

    Oyez la triste histoire d’un pitre.
    Pleurez, pleurez en écoutant.
    Une vie durant porta ce titre.
    Puis tout cessa. Soudainement.

    Heureux comme un poisson dans l’eau
    quand il grimaçait sur les planches,
    il avait cent tours dans sa manche.
    On se tordait. Criant : bravo !

    Bienfaiteur de l’humanité
    qu’il distrayait de ses misères,
    il faisait rire à s’étouffer
    mettant en joie des salles entières.

    Pourtant à chaque apparition,
    un trac affreux, puissant, félon,
    le harcelait de ses morsures.
    Ce n’était guère une sinécure.

    Mais il adorait ses angoisses.
    Jamais n’aurait cédé sa place
    et sombrement appréhendait
    de ne plus être qu’un passé.

    Eh bien voilà, c’est arrivé..
    Il est fini son temps de gloire.
    Pleurez, pleurez, vous, l’auditoire !
    Quoi ? Nulle larme ne versez ?

    Ah ! Quelle affreuse ingratitude !
    Rien ne justifie l’attitude
    d’un public qui, sans un regret,
    vers d’autres pitres s’est tourné.

    Pourtant qu’y faire ? Soudainement
    il ennuya, rien ne créant
    et se bornant à rabâcher
    vieux trucs et machins éculés.

    Tout se mettait de la partie
    comme une grande trahison.
    Sa mémoire, ses jointures, son ton.
    Il restait seul , tel un oubli

    Avec les ans qu’il encaissait
    et comme plus rien ne l’attendait,
    parfois il s’offrait des grimaces.
    Pour se distraire. Devant la glace.

    1978

    **************

    J'ai rêvé. J'étais clown, en tenue de marin ;
    Je m'exprimais sur scène avec le plus grand zèle,
    Faisant rire les gens, les aïeuls, les pucelles,
    D'un humour décalé occupant le terrain.

    Assis au premier rang, s'esclaffait mon parrain,
    Accompagné, ce jour, d'une jeune donzelle
    Qui se donnait des airs de rougissante oiselle
    Tout en nous gratifiant d'un sourire serein.

    Le vieillard, comme pris d'une joyeuse ivresse,
    Avait l'air de songer à de douces caresses
    (Entrer dans le détail ? Je ne sais si je dois).

    J'ai rêvé que j'étais un amuseur-poète,
    Composant ce sonnet dans lequel se reflète
    Le clownesque propos d'un rimeur maladroit.

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  • Pavia-the-exhibition-Leonardeschi1       michaelasanda.ppsx »

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