• Le Missel de la morte

    Recueil : "Émile Nelligan et son œuvre - Amours d'élite"

    Le Missel de la morte...........Émile NELLIGAN.

    Ce missel d’ivoire
    Que tu m’as donné,
    C’est au lys fané
    Qu’est sa page noire.

    O legs émané
    De pure mémoire
    Quand tu m’as donné
    Ce missel d’ivoire !

    Tout l’antan de gloire
    En lui, suranné,
    Survit interné.
    Quel lacrymatoire,

    Ce missel d’ivoire !

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  • Fleurs

    Recueil : "Illuminations"

    Fleurs........... Arthur RIMBAUD.

    D’un gradin d’or, — parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.

    Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.

    Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.

    **********

    Les fleurs ont longtemps cru oeuvrer pour les insectes, et découvrent soudain le désir des poètes.

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  • La Harpe éolienne

    Recueil : "Les Consolations"

    La Harpe éolienne........Charles-Augustin SAINTE-BEUVE.

    À mon ami Victor Pavie ; traduit de Coleridge

    Ô pensive Sara, quand ton beau front qui penche,
    Léger comme l’oiseau qui s’attache à la branche,
    Repose sur mon bras, et que je tiens ta main,
    Il m’est doux, sur le banc tapissé de jasmin,
    À travers les rosiers, derrière la chaumière,
    De suivre dans le ciel les reflets de lumière,
    Et tandis que pâlit la pourpre du couchant,
    Que les nuages d’or s’écroulent en marchant,
    Et que de ce côté tout devient morne et sombre,
    De voir à l’Orient les étoiles sans nombre
    Naître l’une après l’autre et blanchir dans l’azur,
    Comme les saints désirs, le soir, dans un cœur pur.
    À terre, autour de nous, tout caresse nos rêves ;
    Nous sentons la senteur de ce doux champ de fèves ;
    Aucun bruit ne nous vient, hors la plainte des bois,
    Hors l’Océan paisible et sa lointaine voix
    Au fond d’un grand silence ;

    Au fond d’un grand silence ; — et le son de la Harpe,
    De la Harpe en plein air, que suspend une écharpe
    Aux longs rameaux d’un saule, et qui répond souvent
    Par ses soupirs à l’aile amoureuse du vent.
    Comme une vierge émue et qui résiste à peine,
    Elle est si langoureuse à repousser l’haleine
    De son amant vainqueur, qu’il recommence encor,
    Et, plus harmonieux, redouble son essor.
    Sur l’ivoire il se penche, et d’une aile enhardie
    Soulève et lance au loin des flots de mélodie ;
    Et l’oreille, séduite à ce bruit enchanté,
    Croit entendre passer, de grand matin, l’été,
    Les sylphes voyageurs, qui, du pays des fées,
    Avec des ris moqueurs, des plaintes étouffées,
    Arrivent, épiant le vieux monde au reveil.
    Ô magique pays, montre-moi ton soleil,
    Tes palais, tes jardins ! où sont tes Harmonies,
    Elles, qui, dès l’aurore, en essaims réunies,
    Boivent le miel des fleurs, et chantent, purs esprits,
    Et font en voltigeant envie aux colibris ?
    Ô subtile atmosphère, ô vie universelle
    Dont, en nous, hors de nous, le flot passe et ruisselle ;
    Âme de toute chose et de tout mouvement ;
    Vaste éther qui remplis les champs du firmament :
    Nuance dans le son, et ton dans la lumière ;
    Rhythme dans la pensée ; — impalpable matière ;
    Oh ! s’il m’était donné, dès cet exil mortel,
    De nager au torrent de ton fleuve éternel,
    Je ne serais qu’amour, effusion immense ;
    Car j’entendrais sans fin tes bruits ou ton silence !

    Ainsi de rêve en rêve et sans suite je vais ;
    Ainsi, ma bien-aimée, hier encor je rêvais,
    À midi, sur le bord du rivage, à mi-côte,
    Couché, les yeux mi-clos, et la mer pleine et haute
    À mes pieds, tout voyant trembler les flots dormants
    Et les rayons brisés jaillir en diamants ;
    Ainsi mille rayons traversent ma pensée ;
    Ainsi mon âme ouverte et des vents caressée
    Chante, pleure, s’exhale en vaporeux concerts,
    Comme ce luth pendant qui flotte au gré des airs.

    Et qui sait si nous-même, épars dans la nature,
    Ne sommes pas des luths de diverse structure
    Qui vibrent en pensers, quand les touche en passant
    L’esprit mystérieux, souffle du Tout-Puissant ?

    Mais je lis dans tes yeux un long reproche tendre,
    Ô femme bien-aimée ; et tu me fais entendre
    Qu’il est temps d’apaiser ce délire menteur.
    Blanche et douce brebis chère au divin Pasteur,
    Tu me dis de marcher humblement dans la voie ;
    C’est bien, et je t’y suis ; et loin, loin, je renvoie
    Ces vieux songes usés, ces systèmes nouveaux,
    Vaine ébullition de malades cerveaux,
    Fantômes nuageux, nés d’un orgueil risible ;
    Car qui peut le louer, Lui, l’Incompréhensible,
    Autrement qu’à genoux, abîmé dans la foi,
    Noyé dans la prière ? — Et moi, — moi, — surtout moi,
    Pécheur qu’il a tiré d’en bas, âme charnelle
    Qu’il a blanchie ; à qui sa bonté paternelle
    Permet de posséder en un loisir obscur
    La paix, cette chaumière, et toi, femme au cœur pur !

    Octobre 1829.

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  • Au Loisir

    Recueil : "Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme"

    Au Loisir..........Charles-Augustin SAINTE-BEUVE

    Loisir, où donc es-tu ? le matin, je t’implore ;
    Le jour, ton charme absent me trouble et me dévore ;
    Le soir vient, tu n’es pas venu ;
    La nuit, j’espère enfin veiller à ta lumière ;
    Mais déjà le sommeil a fermé ma paupière,
    Avant que mes yeux t’aient connu.

    Loisir, es-tu couché sur quelque aimable rive,
    Au bord d’un antre frais, près d’une onde plaintive
    Te montres-tu sous le soleil ?
    Ou de jour, abusant Psyché qui se lamente,
    Ne descends-tu jamais aux bras de ton amante
    Que sur les ailes du Sommeil ?

    Sylphe léger, ton vol effleure-t-il la terre,
    À l’heure de silence, où Phébé solitaire
    Visite un berger dans les bois ?
    As-tu fui pour toujours par delà les nuages ?
    Et dans les cœurs épris de tes vagues images
    N’es-tu qu’un rêve d’autrefois ?

    Loisir, entends mes vœux : sur le lac de la vie
    Errant depuis un jour, et déjà poursuivie
    Des flots et des vents courroucés,
    Au milieu des écueils, sans timon, sans étoiles,
    Ma nef m’emporte et fuit ; j’entends crier mes voiles,
    Et mes jeunes bras sont lassés.

    Mais, si tes yeux d’en haut s’abaissaient sur ma tête,
    À ton regard serein céderait la tempête,
    Et je verrais le ciel s’ouvrir ;
    Les vents m’apporteraient une fraîcheur nouvelle,
    Et la vague apaisée, autour de ma nacelle,
    En la berçant viendrait mourir.

    Moi, le front appuyé sur la rame immobile,
    J’aimerais savourer la volupté tranquille
    D’un éternel balancement ;
    Ou j’aimerais, la tête en arrière étendue,
    L’œil entr’ouvert, mêler mon âme répandue
    Aux flots d’azur du firmament.

    Et puis, je chanterais le Loisir et ses charmes,
    Ses souris nonchalants, la douceur de ses larmes,
    Larmes sans cause et sans douleurs ;
    Ses accents qu’accompagne une lyre d’ivoire ;
    Sur son front, le plaisir couronné par la gloire,
    Et le laurier parmi des fleurs.

    Mais le Loisir a fui, tandis que je l’appelle,
    Comme au cri du chasseur l’alouette rebelle,
    Comme une onde qu’on veut saisir ;
    Le Temps s’est réveillé ; ma tâche recommence :
    Adieu besoins du cœur, solitude, silence,
    Adieu Loisir, adieu Loisir !

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  • Monsieur Jean, maître d’école

    Recueil : "Pensées d'août"

    Monsieur Jean, maître d’école........Charles-Augustin SAINTE-BEUVE

    En ces temps de vitesse et de nivellement,
    De pouvoirs sans sommet comme sans fondement,
    Où rien ne monte un peu qui soudain ne chancelle,
    Il est encore, il est, tout au bas de l’échelle,
    Un bien humble pouvoir, et qui n’a pas failli,
    Qui s’est perpétué par-delà le bailli
    Au maire, sans déchoir, c’est le maître d’école.
    Et je ne veux pas faire un portrait sur parole,
    Quelque idylle rêvée au retour de Longchamp,
    Comme un abbé flatteur en son pastel changeant :
    C’est le vrai. Tout village a son maire suprême,
    Son curé dont le poids n’est plus partout le même,
    Son médecin qui gagne… Après, au-dessous d’eux
    En un rang moins brillant, aussi moins hasardeux,
    Est le maître d’école. Un maire a ses naufrages ;
    Quelque Juillet arrive et veut de nouveaux gages ;
    Dix ans, quinze ans peut-être, on garde son curé,
    Mais l’évêque le tient et le change à son gré ;
    Le magister demeure. Il n’a, lui, ni disgrâce
    À craindre, ni rival. Le curé, face à face,
    Voit croître chaque jour l’esprit-fort, le docteur.
    Le docteur suit sa guerre avec le rebouteur,
    Dont maint secret encor fait merveille et circule :
    Plus d’un croit à l’onguent, sur le reste incrédule.
    Le magister n’a rien de ces chétifs combats.
    Et d’abord, il est tout : la règle et le compas,
    La toise est dans ses mains; géomètre, il arpente
    Et sait les parts autant que le notaire. Il chante
    Au lutrin, et récite au long la Passion.
    Secrétaire au civil, si quelque question
    Arrive à l’improviste au nom du ministère :
    Combien d’orge, ou de lin, ou de vin rend la terre ?
    Le maire embarrassé lui dit : Voyez ! Il va,
    Il rencontre un voisin, qui guère n’y rêva,
    Et là-dessus le prend; l’autre répond à vue
    De pays, et voilà sa statistique sue.
    Le chiffre aussitôt part et remplit son objet ;
    Il fait autorité, l’on en cause au budget.
    Mais est-ce par hasard quelque inspecteur primaire,
    Novice, qui de loin s’informe près du maire ?
    C’est mieux : le magister tout d’abord en sait long,
    Et lui-même à souhait sur lui-même répond.
    Il ne se doute pas, d’aplomb dans sa science,
    Qu’un jour de ce côté viendra sa déchéance ;
    Que cet œil scrutera ses destins importants ;
    Il ne s’en doute pas ;… qu’il l’ignore longtemps !
    La marge est longue encore. – En hiver, son école
    Abonde, et son foyer, autant que sa parole,
    Assemble autour de lui, comme frileux oiseaux,
    Les enfants que l’été disperse aux durs travaux.
    Plus nombreux il les voit, plus son zèle se flatte ;
    Il s’anime, il les pousse ; et, s’il est Spartiate,
    Il peut avec orgueil, le front épanoui,
    Vous en citer déjà qui lisent mieux que lui !

    Mais je ne veux pas rire, ai je sais un modèle
    Bien grand et respectable, où ce détour m’appelle.
    J’y viens. –

    Je connaissais madame de Cicé,
    De ce monde ancien à tout jamais passé,
    Dévote et bonne, et douce avec un fonds plus triste,
    Dès le berceau nourrie au dogme janséniste
    Par sa mère, autrefois, la Présidente de… ;
    Mais sous cette rigueur faisant aimer son Dieu.
    Elle restait l’année entière dans sa terre ;
    J’y passais, chaque automne, un long mois salutaire.
    Un jour qu’après la messe, et son bras sur le mien,
    Nous sortions pas à pas : « Oh ! remarquez-le bien,
    « Dit-elle d’une voix aussitôt pénétrée,
    « Et de l’œil m’indiquant vers le portail d’entrée,
    « Le magister debout ; remarquez, il est vieux,
    « Il ne vivra plus guère : un jour vous saurez mieux,
    « Si je survis… » – « Déjà, repartis-je, aux offices,
    « J’ai souvent admiré ses pieux exercices,
    « Son chant accentué, son œil fin et sa voix
    « Ferme encore, et cet air du meilleur d’autrefois.
    « On l’estime partout. » – « Oh ! ce n’est rien, dit-elle,
    « Près du vrai : c’est un saint, c’est l’ouvrier fidèle ! »

    Elle continuait : aussi loin qu’elle alla,
    J’écoutai, pressentant quelque chose au delà.

    Tout après la Terreur, n’étant plus un jeune homme,
    Monsieur Jean (c’est son nom, seul nom dont on le nomme,
    Et ce mot de monsieur chaque fois s’y joignait
    Tandis que la Marquise ainsi me le peignait),
    Monsieur Jean, jusque alors absent, en maint voyage,
    S’en était revenu se fixer au village ;
    Au clocher qui gardait bien des tombes d’amis :
    Sans parents, c’était là qu’en nourrice il fut mis.
    Dans le temps qu’il revint, la tempête trop forte
    Expirait : de l’école il rouvrit l’humble porte ;
    Ce tut un bienfaiteur en ces ans dévastés :
    Il renoua la chaîne, et des plus révoltés
    Concilia l’ardeur, n’accusant que l’injure.
    Ce qu’il dit, ce qu’il fit dans sa sagesse obscure,
    Ce que reçut au coeur de bon grain en partant
    Plus d’un enfant du lieu qui, mort en combattant,
    S’est souvenu de lui, ce qu’il disait aux mères
    (Car le prêtre, encor loin, manquait dans ces misères),
    Celui-là seul le sait, qui sait combien d’épis
    Recèlent en janvier les sillons assoupis !

    Ce village où Senlis est la ville prochaine,
    Qu’éloignent de Paris dix-neuf bornes à peine,
    A tout un caractère à qui l’observe bien.
    Pas de vice, de l’ordre ; et pourtant le lien
    De famille est peu fort. On y tient à la terre,
    Chacun en veut un coin ; être propriétaire,
    D’un petit bout de champ derrière la maison,
    D’où se tire le pain même en dure saison,
    C’est le vœu. Rien après de quoi l’on se soucie.
    Que fait le pain de l’âme à leur âme endurcie ?
    L’industrie elle-même a l’air de trop pour eux :
    Quand les hameaux voisins, chaque jour plus nombreux,
    Aux fabriques surtout gagnent le nécessaire,
    Ceux-ci sont des terriens qui les regardent faire.
    La famille, ai-je dit, compte peu cependant :
    Le fils, avec sa part, s’isole indépendant ;
    Aux filles qui s’en vont, sans leur mère, à la danse,
    La morale du pète est la seule prudence.
    Bref, l’égoïsme au fond, de bon sens revêtu,
    Et quelques qualités sans aucune vertu !

    Le mal existe aux champs. Quand, lassé de la ville,
    Et ne voulant d’abord qu’un peu d’ombre et d’asile,
    On arrive, le calme, et la douce couleur,
    L’air immense, tout plaît et tout paraît meilleur,
    Tout paraît innocent, et l’homme et la nature.
    Regardez plus à fond, et percez la verdure !
    Un jour que j’admirais de jeunes plants naissants,
    Aux lisières d’un bois un semis de deux ans,
    Varié, tendre à voir : « Hélas ! me dit le maître,
    « Tout croissait à ravir ; me faudra-t-il en être
    « À mes frais d’espérance et d’entretien perdu ! »
    – « Et pourquoi ? » – « Cette année, à foison répandu,
    « Enfouissant partout sa ponte sans remède,
    « Le hanneton fait rage, et le ver qui succède
    « Prépare sa morsure à tout ce bois léger ;
    « À la racine un seul, l’arbre va se ronger ;
    « Bien peu résisteront. » – Ce mot fait parabole :
    Le mal n’est jamais loin ; le ver creuse et désole.

    Monsieur Jean voit le mal, et sous les dehors lourds,
    D’égoïsme rampant, il l’attaqua toujours.
    Pour vaincre aux jeunes cœurs la coutume charnelle,
    Il tâche d’y glisser l’étincelle éternelle,
    Et de les prémunir aux grossiers intérêts
    Par la pure morale et ses vivants attraits.
    Chaque enfant près de lui, c’est une âme en otage.
    Simple, il dit ce qu’il faut : il dirait davantage
    S’il ne se contenait au cercle rétréci ;
    Et pourtant il se plaint d’avoir peu réussi.
    Ces quinze derniers ans lui sont surtout arides ;
    Soit que ses saints désirs se fassent plus avides
    En approchant du terme, ou soit que, tristement,
    Le bon germe en ces cœurs devienne plus dormant.
    À peine il les éveille, et l’exemple l’emporte ;
    Honnêtes… ils le sont, mais l’étincelle est morte ;
    La communion fait le terme habituel
    Où cesse de leur part tout souci vers le ciel :
    Ce tour ingrat le navre. Âme à bon droit bénie,
    Il a d’amers moments d’angoisse et d’agonie.
    « Je l’ai vu, me disait madame de Cicé,
    « Ces jours-là, vers mes bois errer le front baissé ;
    « Et si je l’interroge et lui parle d’école :
    « Oh ! tout n’est rien, dit-il, sans Celui qui console.
    « Je les sais d’humeur calme, assez laborieux,
    « Rangés par intérêt, mais non pas vertueux,
    « Mais plus de Christ pour eux passé quinze ans, madame !
    ? « Ainsi souvent dit-il dans le cri de son âme. »

    Et cet automne-là, c’est tout ce que je sus.
    Mais l’automne prochain, retournant, j’aperçus
    En entrant à la messe, au bord du cimetière,
    Debout et blanche aux yeux, une nouvelle pierre,
    Où je lus : « Monsieur Jean ci-gît enseveli,
    « Mort à quatre-vingts ans, son exil accompli. »
    Et le reste du jour, à partir de l’église,
    Comme nous fûmes seuls, j’écoutai la marquise,
    Qui, cette fois, m’ouvrit les secrets absolus
    Du mort qu’elle pleurait. Elle-même n’est plus,
    Je transmets à mon tour : il en est temps encore ;
    Assez d’échos bruyants ; disons ce qu’on ignore !

    Depuis trois ans le siècle atteignait son milieu,
    Quand un soir, aux Enfants-Trouvés, près l’Hôtel-Dieu,
    Un pauvre enfant de plus fut mis. Il eut nourrice
    Dès le lendemain même, et partit à Saint-Brice,
    Où demeurait la femme à qui son sort échut.
    Cette femme à l’enfant, dès qu’elle le reçut,
    S’attacha, le nourrit d’un lait moins mercenaire,
    Puis le voulut garder, et lui fut une mère.
    Ayant changé d’endroit, elle vint où l’on sait.
    La Présidente de…, qui tous les ans passait
    Six mois à son château, put connaître de reste
    La femme que louait ce dévouement modeste :
    Et l’enfant grandissait, objet de plus d’un soin.
    La sage-femme aussi venait de loin en loin ;
    Car, au lieu de le perdre au gouffre de misère,
    Elle l’avait marqué d’une marque légère
    À l’insu des parents, et l’avait pu savoir
    Depuis en bonnes mains, fidèle à le revoir ;
    Et la dernière fois qu’elle vint au village,
    La Présidente eut d’elle un entier témoignage,
    Mais dont rien au dehors ne s’était répété
    Sur l’origine, hélas ! du pauvre rejeté.

    Et l’enfant profitait entre ceux de l’école.
    Son esprit appliqué sans un moment frivole,
    Sa douceur au travail et ses jeux à l’écart,
    Des larmes fréquemment au bleu de son regard,
    Ses vives amitiés, ses tristesses si vraies
    Qui soudain le chassaient sauvage au long des haies,
    Sa prière angélique où le calme rentrait,
    Tout assemblait sur lui la plainte et l’intérêt.
    En avançant en âge, il ne quitta plus guère
    La Présidente, et fut comme son secrétaire ;
    Dans ses livres nombreux, mais purs et sans danger,
    Elle l’abandonnait, le sachant diriger.
    On avait quelquefois, de Paris, la visite
    D’un grave et saint vieillard, front d’antique lévite,
    Cœur aux divins larcins; qui de foi, d’amitié,
    À Port-Royal croulant jadis initié,
    Avait longtemps, autour de Châlons et de Troyes,
    Chez les pauvres semé les plus fertiles joies.
    Par lui l’on avait vu, dans un village entier,
    Chaque femme en filant lire aussi le Psautier,
    Et chaque laboureur fixer à sa charrue
    L’Évangile entrouvert, annonce reparue !
    Mais depuis par l’évêque, à force de détours,
    Relancé de là-bas, il s’était pour toujours
    Dérobé dans Paris, au fond d’une retraite,
    Gardant sur quelques-uns direction secrète,
    Vrai médecin de l’âme, à qui rien ne manquait
    Du pouvoir transféré des Singlin, des Duguet.
    Monsieur Antoine donc (l’humilité prudente
    Avait choisi ce nom), près de la Présidente
    Vit l’enfant, et sourit à ce tendre fardeau.
    Durant les courts séjours du vieillard au château,
    L’enfant l’accompagnait chaque soir aux collines,
    Et d’une âme dès lors inclinée aux racines,
    Il l’écoutait parler du germe naturel,
    Endurci, corrompu, du mal perpétuel
    Que même un cœur enfant engendre, s’il ne veille ;
    De la Grâce surtout (ô frayeur et merveille !)
    Qu’assez, assez jamais on ne peut implorer,
    Assez tâcher en soi d’aimer, de préparer,
    Mais qui ne doit descendre au vase qu’on lui creuse
    Que par un plein surcroît de bonté bienheureuse.
    Et s’entr’ouvrant après tout un jour nuageux,
    Le couchant quelquefois éclairait de ses jeux
    Le discours, et peignait l’espérance lointaine !
    Et l’enfant se prenait à cette marche humaine
    Ainsi sombre et voilée, et rude de péril,
    Chemin creux sous des bois dans le torrent d’exil,
    Mais qu’à l’extrémité de la voûte abaissée
    Là-bas illuminait l’éternelle pensée.
    Et ce terme meilleur et son jour attendri,
    Et l’intervalle aussi, le torrent et son cri,
    L’écho de Babylone au bois de la vallée,
    Conviaient la jeune âme, à souhait désolée.
    Sa tristesse en prière à temps se relevait.
    Aux étoiles le soir, la nuit à son chevet,
    Il disait avec pleurs le mal et le remède ;
    À ses frères en faute il se voyait en aide,
    Et contait, le matin, son projet avancé
    À celle qui sera madame de Cicé,
    Bien jeune fille alors, de cinq ans moins âgée
    Que lui, mais qu’il aimait d’amitié partagée.
    Et, de neuf à treize ans, les deux petits amis,
    Sur l’erreur à combattre et sur les biens promis,
    Sur l’homme et son naufrage, et le saint port qui brille,
    S’en allaient deviser le long de la charmille,
    Répandant de leur âme en ces graves sujets
    Plus de chants que l’oiseau, plus d’or que les genêts,
    Tout ce qu’a le printemps d’exhalaisons divines
    Et de blancheur de neige aux bouquets des épines,
    Et saint François de Sale, écoutant par hasard
    Derrière la charmille, en aurait pris sa part.

    Pour le jeune habitant à qui tout intéresse,
    Ainsi de jour en jour, au château, la tendresse,
    Augmentait de douceur. Pourtant l’âge arrivait ;
    La puberté brillante apportait son duvet ;
    Et sans un juste emploi dans la saison féconde,
    Trop d’âme allait courir en sève vagabonde.
    La Présidente aussi, d’un soin plus évident
    Avait le cœur chargé. Souvent le regardant
    Avec triste sourire et sérieux silence,
    Elle semblait rêver à quelque ressemblance
    Eu jusqu’au fond de l’œil et dans le fin des traits
    Chercher une réponse à des effrois secrets.
    Bien que bleu, cet œil vif et petit étincelle ;
    Cette bouche fermée est comme un sceau qu’on scelle ;
    Ce blond sourcil avance, et ce léger coton
    N’amollit que de peu la ligne du menton.
    Ses longs cheveux de lin sont d’un catéchumène ;
    Mais sa taille bondit et chasserait le renne.
    Tel il est à vingt ans ; tel debout je le vois,
    Quand, après des conseils roulés depuis des mois,
    La Présidente, émue autour de cette histoire,
    Un matin l’appelant seul dans son oratoire,
    Lui dit :

    « Dieu, mon enfant, sur vous a des desseins,
    « Ses circuits prolongés marquent certaines fins ;
    « C’est à vous tout à l’heure à trouver ce qu’il cache.
    « Mais il faut pour cela qu’un dur aveu m’arrache
    « Ce que je sais de vous en pure vérité :
    « De qui vous êtes fils ! j’ai longtemps hésité ;
    « Mais il me semble, hélas ! que, sans être infidèle,
    « Sans injure et larcin pour votre âme si belle,
    « Je ne puis plus en moi dérober le dépôt ;
    « Dût l’amertume en vous déborder aussitôt !
    « Vous êtes désormais d’âge d’homme ; vous êtes
    « Un chrétien affermi, capable des tempêtes.
    « Dans le premier tumulte où ce mot vous mettra,
    « Priez et demeurez ; l’Esprit vous parlera.
    « Que tout se passe au fond en sa seule présence,
    « Entre votre frayeur et sa toute-puissance,
    « Entre sa grâce entière et votre abaissement !
    « Il vous a jusqu’ici, comme visiblement,
    « Préparé de tous points, choisi hors de la route
    « Dans un but singulier, qui n’attend plus sans doute,
    « Pour s’éclairer à vous, que le soudain rayon
    « À qui va donner jour l’ébranlement d’un nom.
    « À genoux, mon enfant ! et que Dieu vous suggère
    « Un surcroît de faveurs, pauvre âme moins légère,
    « Vous que de plus de nœuds il chargeait au berceau,
    « Vous le cinquième enfant de Jean-Jacques Rousseau ! »

    Montrant le Conseiller, l’Expiateur suprême,
    Elle sortit.

    D’un mot, c’était l’histoire même.
    La sage-femme Gouin, qui de chaque autre enfant
    Docile, avait livré le maillot vagissant,
    Se repentit de voir l’homme déjà célèbre
    Les vouer tous par elle à cette nuit funèbre.
    Les langes du dernier, marqués à l’un des coins,
    La tinrent sur la trace et guidèrent ses soins.
    Dans l’entretien qu’elle eut avec la Présidente,
    Elle la vit utile et sûre confidente,
    Et dit tout. Celle-ci, l’ayant fait s’engager
    À n’en parler jamais à nul autre étranger,
    Jamais surtout au père, en retour fit promesse
    D’être mère à l’enfant jusqu’en pleine jeunesse.
    Et cette sage-femme était morte depuis.
    La Présidente seule agitait les ennuis
    D’un secret si pesant, et souvent fut tentée
    De tout laisser rentrer dans l’ombre méditée.
    Mais quoi ? complice aussi ! quoi ? chrétienne, étouffant
    Le germe de l’épreuve à l’âme de l’enfant ;
    Supprimant ce calvaire où le bien se consomme !
    Monsieur Antoine crut qu’il fallait au jeune homme
    Tout déclarer, afin de tirer de son cœur
    L’entier tribut, payable au Maître en sa rigueur.

    Le coup était subit, et rude fut l’attaque :
    Le jeune homme en fléchit. Il n’avait de Jean-Jacque
    Rien lu jusqu’à ce jour; mais le nom assez haut
    Suffisait à l’oreille et faisait son assaut.
    Si loin qu’il eut vécu du monde, jeune athlète,
    Des assiégeants du temple il savait la trompette.
    Dans un petit voyage et séjour à Paris
    Avec monsieur Antoine, il avait trop compris
    De quels traits redoutés fulminait dans l’orage
    Cette gloire qu’en face il faut qu’il envisage.
    En face… il le faut bien…, il faut qu’il sache voir
    De combien sur lui pèse un si brusque devoir.
    On doutait ;… la lecture à la fin fut permise :
    Émile, il vous lut donc ; il vous lut, Héloïse !
    Il lut tous ces écrits d’audace et de beauté,
    Troublants, harmonieux, mensonge et vérité,
    Éloquence toujours ! – Ô trompeuse nature !
    Simplicité vantée, et sitôt sans pâture !
    Foi de l’âme livrée aux rêves assouvis !
    Conscience fragile ! oh ! qui mieux que ce fils
    Vous saisit, vous sonda dans l’œuvre enchanteresse,
    Embrassant, rejetant avec rage ou tendresse,
    Se noyant tout en pleurs aux endroits embellis,
    Se heurtant tout sanglant aux rocs ensevelis ;
    N’en perdant rien,… grandeur, éclat, un coin de fange… ;
    Et son cœur en révolte imitait le mélange.
    Sous son ardent nuage ensemble et sous sa croix,
    En ces temps-là, farouche, il errait par les bois,
    Et collé sur un roc, durant une heure entière.
    Il répétait Grand Être ! ou l’Ave, pour prière.
    Autant auparavant il ne la quittait pas,
    Autant depuis ce jour il évitait les pas
    De la jeune compagne, à son tour plus contrainte ;
    Il se taisait près d’elle et rougissait de crainte.
    La Présidente aussi demeurait sans pouvoir ;
    Et la lutte durait. Enfin il voulut voir,
    Voir cet homme, ce père admirable et funeste,
    Qu’il aime et qu’il renie, et que le siècle atteste,
    Ce sincère orgueilleux, tendre et dénaturé,
    Mêlant croyance et doute, et d’un ton si sacré ;
    Tentateur au désert, sur les monts, qui vous crie
    Que c’est pourtant un Dieu que le fils de Marie !

    Il part donc, il accourt au Paris embrumé ;
    Il cherche en plein milieu, dans sa rue enfermé,
    Celui qu’il veut ravir ; il a trouvé l’allée,
    Il monte… ; à chaque pas, son audace troublée
    L’abandonnait. – Faut-il redescendre ? – Il entend,
    Près d’une porte ouverte, et d’un cri mécontent,
    Une voix qui gourmande et dont l’accent lésine :
    C’était là ! Le projet que son âme dessine
    Se déconcerte ; il entre, il essaie un propos.
    Le vieillard écoutait sans détourner le dos,
    Penché sur une table et tout à sa musique.
    Le fils balbutiait ; mais, avant qu’il s’explique,
    D’un regard soupçonneux, sans nulle question,
    Et comme saisissant sur le fait l’espion :
    « Jeune homme, ce métier ne sied point à ton âge ;
    Épargne un solitaire en son pauvre ménage ;
    Retourne d’où tu viens ! ta rougeur te dément ! »
    Le jeune homme, muet, dans l’étourdissement,
    S’enfuit, comme perdu sous ces mots de mystère,
    Et se sentant deux fois répudié d’un père.
    Et c’était là celui qu’il voudrait à genoux
    Racheter devant Dieu, confesser devant tous !
    C’était celle… Ô douleur ! impossible espérance !
    Dureté d’un regard ! et quelle différence
    Avec monsieur Antoine, aussi persécuté
    Mais tendre, hospitalier en sa rigidité,
    Son vrai père de l’âme !… Et pourtant c’était l’autre
    Dont il s’émouvait d’être et le fils et l’apôtre !

    Tendresse et piété surmontant ses effrois,
    Il tenta la rencontre une seconde fois.
    Dans la rue il voulait lui parler au passage,
    Pourvu qu’un seul sourire éclairât son visage.
    Mais, bien loin d’un sourire à ce front sans bonheur,
    Le sourcil méfiant du pauvre promeneur
    La contint à distance, et fit rentrer encore
    Ce nom à qui le ciel interdisait d’éclore.

    La crise était à bout; ce moment abrégea.
    Il revint au château, plus raffermi déjà.

    La lèpre de naissance et l’exil sur la terre,
    L’expiation lente et son âpre mystère ;
    L’invisible rachat des fautes des parents ;
    À côté des rigueurs, les secrets non moins grands
    De la miséricorde, et dans ce saint abîme,
    Lui, peut-être, attendu de tout temps pour victime;
    Son rôle nécessaire, ici-bas imposé,
    De réparer un peu de ce qu’avait osé,
    Trop haut, l’immense orgueil dans un talent immense,
    Et sa tâche avant tout de vanner la semence ;
    Ce lourd trajet humain plus sombre que jamais,
    Plus que jamais réglé sur les lointains sommets :
    Tout en lui s’ordonna : la Grâce intérieure,
    Par un tressaillement, lui disait : Voilà l’heure !
    Avec la Présidente il s’ouvrit d’un parti;
    On conféra longtemps ; bref, il fut consenti
    Que, pour gravir, chrétien, sa première montée,
    Pour mûrir; pour ne plus demeurer à portée
    De cet homme au grand nom, près de qui, chaque jour,
    Le pouvait rentraîner l’espoir vain d’un retour ;
    Et pour d’autres raisons d’absence et de voyage,
    Il s’en irait à pied comme en pèlerinage.
    Dans sa route tracée, il devait, en passant,
    Visiter plus d’un frère opprimé, gémissant,
    De saintes sœurs en deuil, et pour sûre parole,
    Montrer quelque verset aux marges d’un Nicole.

    Comment (en y songeant me suis-je demandé),
    Comment ce qui fut fait alors et décidé
    Ou senti seulement, tout ce détail extrême,
    Madame de Cicé le sut-elle elle-même ?
    Était-ce de sa mère en ce temps, ou de lui
    Qui sauvage, ce semble, et craintif, aurait fui ?
    Pourtant c’était de lui plutôt que de sa mère
    Qui, je crois, en sut moins. Par un récit sommaire,
    De lui donc, et plus tard… ? Mais non ;… si retraçants
    Étaient ses souvenirs, quand, après bien des ans,
    Elle me déroula l’histoire à sa naissance,
    Qu’elle avait dû cueillir chaque image en présence ?
    Si j’osais, en tremblant, à de si purs destins,
    Vieillesses où j’ai lu la blancheur des matins,
    Mêler une pensée, oh ! non pas offensante,
    Et pourtant attendrie, et toujours innocente ;
    Si j’osais traverser tant de fermes décrets,
    D’une vague rougeur, d’un trouble, je dirais
    Que peut-être, en partant pour ses lointains voyages,
    Le jeune homme chrétien, entre autres raisons sages,
    Eut celle aussi de fuir un trop proche trésor,
    Et qu’avant le départ, sous la charmille encor,
    En deux ou trois adieux d’intimité reprise,
    Il put se confier et raconter la crise.
    Elle donc, près du terme, et si loin de ces temps,
    Se plaisait à rouvrir ces souvenirs sortants
    De première amitié, tout au moins fraternelle,
    Qu’un si cher intérêt avait gravés en elle.

    À dater du départ, un long espace fuit.
    Monsieur Antoine meurt, la Présidente suit ;
    Madame de Cicé devient épouse et veuve ;
    Lui, voyage toujours et mène son épreuve,
    Soit en France, en visite aux amis que j’ai dits,
    Soit bientôt, ses désirs saintement agrandis,
    En Suisse, pour y voir cette éternelle scène,
    Majestueux rochers où le tirait sa chaîne.
    Il semble qu’en son cœur, dès ce temps, il fit vœu
    De partout repasser, humble, aux sillons de feu,
    Aux pas où le génie avait forcé mesure,
    Et d’y semer parfum, aumône, action sûre.
    Souvent il demeurait en un lieu plus d’un an,
    Y vivant de travail, y couronnant son plan,
    Puis reprenait à pied sa fatigue bénie.
    La guerre, en Amérique, à peine était finie ;
    Il se hâta d’aller, avide dans son choix
    Des pratiques vertus de ces peuples sans rois,
    Heureux s’il y trouvait un exemple fertile
    De ce Contrat fameux ! – Imaginez Émile
    Nourri de Saint-Cyran, élève de Singlin,
    Venant aux fils de Penn, aux neveux de Franklin.
    Il les aima, si francs et simples dans leur force ;
    Mais discernant dès lors l’intérêt sous l’écorce,
    Il ne vit point Éden par-delà l’Océan.
    C’est vers ce temps qu’il prit ce nom de monsieur Jean,
    Un nom qui fût un nom aussi peu que possible,
    Et qui pourtant tenait par un reste sensible
    À celui qui partout si haut retentissait.
    La Révolution qui chez nous avançait,
    Ballottant ce grand nom dans mille échos sonores,
    L’inscrivant de sa foudre au sein des météores,
    Le lui lançait là-bas, aux confins des déserts,
    Grossi de tous les vents, de tous les bruits des mers.
    À l’auberge, le soir, quand son repas s’achève,
    Souvent ce nom nommé, comme un orage, crève.
    C’était là son abîme et son rêve effaré !
    Car tout ce qui s’en dit de cher et de sacré,
    D’injuste et de sanglant, amour, culte ou colère,
    Qu’on l’appelle incendie ou fanal tutélaire,
    Tout aboutit eu lui, le déchire à la fois,
    Tout crie au même instant en son âme aux abois.
    La tendresse, la chair, en un sens se décide,
    Mais l’esprit se soulève, à demi parricide ;
    Le martyre est au comble : ainsi, pressant les coups,
    Un seul cœur assemblait cette lutte de tous ;
    Invisible, il était l’autel expiatoire
    Du génie hasardeux, la croix de cette gloire.

    Monsieur Jean s’en revint en France avec projet.
    L’effroi cessait enfin dans ceux qu’on égorgeait.
    Il se dit qu’en ce flot de sentiments contraires,
    Le parti le plus sûr était d’être à ses frères,
    Aux moindres, si privés de tous secours chrétiens ;
    Et voilant ses motifs, modérant ses moyens,
    Au village rentré chez sa vieille nourrice,
    Il réunit bientôt, sous son regard propice,
    Ce petit peuple enfant qui s’allait égarer,
    Seule famille ici qu’il eût droit d’espérer.
    Les filles en étaient d’abord ; mais l’une d’elles
    Se forma par son soin à ces charges nouvelles.
    Aux plus ingrats moments de son rude labeur,
    Trop tenté de penser que tout germe est trompeur,
    Que toute peine est vaine, après quelque prière,
    S’endormant de fatigue, une douce lumière
    Lui montrait quelquefois, à ses yeux revenu,
    Celui-là qui jamais ne l’avait reconnu,
    Dont il est bien la chair, mais qui, d’un lent sourire,
    Lui semblait à la fin l’applaudir, et lui dire
    Que, si l’homme mérite, il était méritant
    Et qu’en son lieu lui-même en voudrait faire autant.
    Mais le fils, déjà prompt aux genoux qu’il embrasse,
    S’éveille, et serre l’ombre, et cherche en vain la trace
    Et rappelant le deuil à ses esprits flattés,
    Il accuse l’éloge et ses témérités.

    Tel sévère en son but, voué sous sa souffrance,
    Madame de Cicé, plus tard rentrée en France,
    Le retrouva tout proche, et put, durant trente ans,
    Noter son lent martyre et ses actes constants.
    Les premiers mois passés du retour, dans leur vie,
    Ils convinrent entre eux d’une règle suivie ;
    Ainsi l’exigea-t-il. Un jour, un seul par an,
    Il dînait désormais chez elle, à la Saint-Jean,
    Douce fête d’été, champêtre anniversaire,
    De ses contentements le rendez-vous sincère.
    Il ne la visitait même que cette fois,
    Et ne lui parlait plus qu’à de rares endroits,
    Après l’église, ou quand le sentier qui le mène
    Forçait en un détour leur rencontre soudaine.

    Dans le soin des enfants, il tâchait d’allier
    À ce qu’il sait du mal qu’il faut humilier,
    Et sans fausser en rien la solide doctrine,
    Quelques points de l’Émile et de sa discipline ;
    Heureux, l’ayant greffé, de voir le rameau franc
    Revivre à l’olivier qu’arrose un Dieu mourant.
    Vers les champs, volontiers, ses images parlantes
    Empruntent aux moissons et choisissent aux plantes ;
    De la nature enfin il veut donner le goût,
    Mais montrant le mélange et la sueur en tout.
    Pour remettre au devoir une enfance indocile,
    S’il ne frappe jamais, il remercie Émile.

    Cette simple commune, où le moindre habitant,
    Sans misère aussi bien que sans luxe irritant,
    A son coin à bêcher, semblait juste voulue
    Pour la félicité pleinement dévolue,
    Selon un rêve illustre, au hameau laboureur,
    Aux innocents mortels : « Pourtant voyez l’erreur,
    Se disait monsieur Jean ; de l’habitude agreste
    Voyez les duretés, si Dieu ne fait le reste,
    Si le saint Donateur, au creux de tout sillon,
    Comme il dore l’épi, ne mûrit le colon.
    Ah ! si Jean-Jacque a su, d’aversion profonde,
    Les pestes de la ville et le mal du beau monde,
    Monsieur Jean a senti, par un exact retour,
    La pierre de la glèbe au fond de son labour.
    Il s’écriait souvent : Esprit ! Esprit ! mystère !
    « Qu’est-ce donc si c’est là le meilleur de la terre,
    Se disait-il encore, et si moins de méchants
    Nous font par contre-coup de telles bonnes gens ? »
    Et repassant le monde en cet étroit modèle :
    « Voilà donc, sans la foi, l’avenir qu’on appelle ;
    Sinon vices brillants, sourds intérêts couverts ;
    Peu d’âmes, par-delà comme en deçà des mers ! »

    Et ces mots, après lui si tristes à redire,
    Étaient, je le veux croire, un point de son martyre,
    L’un payant en détail sous l’horizon fermé
    Les éclairs par où l’autre avait tout enflammé.

    Dieu d’amour ! Dieu clément ! il eut pourtant des heures,
    Que ton ciel agrandi lui renvoya meilleures ;
    Où, sa religion et sa foi demeurant,
    Son cœur justifié redevint espérant
    Pour l’avenir, pour tous, pour ce grand mort lui-même !
    Sur la création s’apaisait l’anathème.
    Un mois ayant sa fin, à la Saint-Jean d’été,
    Doux saint que son école avait toujours fêté,
    Il la voulut, joyeuse, emmener tout entière,
    Et pour longue faveur qu’il jugeait la dernière,
    Au parc d’Ermenonville, à ce beau lieu voisin.
    Cette fête riante avait son grand dessein.
    Deux heures suffisaient, même en lourd attelage ;
    On partit à l’aurore, et sous le plein feuillage ;
    En ordre, à rangs pressés, tous les enfants assis
    S’animaient aux projets, bourdonnaient en récits
    Et malgré le bedeau dont la tâche est prudente,
    Atteignaient, secouaient chaque branche pendante,
    Et par eux la rosée allait à tous instants
    Sur le vierge vieillard aux quatre-vingts printemps.
    Sitôt du chariot la bande descendue,
    À l’avance réglée, une messe entendue
    (Vous devinez l’objet et pour l’âme de qui)
    Bénit et confirma ce jour épanoui.
    Et monsieur Jean pleurait, tressaillait d’espérance,
    Songeant pour qui ces cœurs demandaient délivrance,
    Essaim fidèle encor, qui, priant comme il faut,
    Concourait sans savoir au sens connu d’en-haut.
    La messe dite, seul, et l’âme plus voilée,
    Dans l’île il voulut voir le vide mausolée,
    Défendant aux enfants tout le lac alentour.
    Mais revenu de là, pour le reste du jour
    Il ne les quitta plus, et se donna l’image
    De leur entier bonheur. Les jardins sans dommage
    Traversés, le Désert les reçut plus courants.
    Leurs voix claires montaient sous les pins murmurants.
    Et détachés du jeu, quelque demi-douzaine
    Que le respect, qu’aussi la fatigue ramène,
    D’un esprit attentif, déjà moins puéril,
    Écoutaient le vieillard : « Voilà, leur disait-il,
    « De beaux lieux, mes enfants, et ce matin encore
    « Vous les imaginiez comme ce qu’on ignore.
    « Il est bien d’autres lieux, il en est un plus beau,
    « Le seul vrai, près duquel ceci n’est qu’un tombeau.
    « À se l’imaginer, on ne saurait que feindre ;
    « Plus haut que le soleil il faut aller l’atteindre,
    « Plus haut qu’à chaque étoile où vos yeux se perdront.
    « Ce voyage si grand, il est aussi bien prompt :
    « On le fait dans la mort sur les ailes de l’âme.
    « Comportez-vous déjà pour que plus tard, sans blâme,
    « Le Maître vous reçoive, il vous connaît ici. »
    – Comme l’un demandait : « À qui donc est ceci ?
    « Quel est le maître ? » – « Enfants, il est toujours un maître
    « Quand on voit de beaux lieux ; seulement, sans paraître,
    « Il vous laisse vous plaire et courir en passant.
    « Ainsi Dieu fit pour l’homme en l’univers naissant :
    « Mais l’homme, enfant malin, a gâté la merveille ;
    « Le Christ l’a réparée ; il faut qu’on se surveille. »
    – « Ce maître, ajoutait-il, est absent : moi bientôt,
    « Qui suis là, mes enfants, je partirai là-haut ;
    « Je deviendrai, pour vous, absent dans vos conduites.
    « Mais mon œil vous suivra ; pensez-y donc, et dites :
    « Le vieux maître est absent, mais toujours il nous voit,
    « Et si nous faisons bien, Dieu l’aime et le reçoit. »
    « J’eus aussi mon vieux maître, à cet âge où vous êtes ;
    « Il me suit, et nous voir, c’est une de ses fêtes. »
    – Dans le désert assis, tout autour du goûter,
    Les tenant à ses pieds plus prêts à l’écouter,
    Il mêlait l’autre pain, l’immortel et l’aimable,
    Que Platon n’eût pas cru des petits saisissable;
    Il le multipliait ; et si, sous son regard,
    Deux d’entre eux disputaient une meilleure part,
    Un simple mot, au cœur du plus fort, le désarme,
    Le fait céder au faible et s’éloigner sans larme ;
    Et bientôt, comme ensemble il les voyait remis,
    La querelle oubliée : « Ainsi, jeunes amis,
    « Disait-il, si plus tard l’intérêt dans la vie
    « Vous sépare, il vaut mieux que le fort sacrifie,
    « Que le faible épargné se repente à son tour,
    « Vous souvenant qu’ici vous fûtes tous un jour,
    « Vous souvenant qu’à l’âme une secrète joie
    « Vaut mieux que double part où le mal fait sa proie.
    « Heureux par le vieux maître, aimez-vous tous pour lui ! »
    – Et le jour allait fuir ; une étoile avait lui.
    Et d’un tertre à ses pieds leur montrant la campagne,
    D’un cœur surabondant que le passé regagne,
    Un écho du Vicaire en lui retentissait :
    Mais ce prompt souvenir à l’instant se taisait
    Dans le Sermon sur la Montagne !

    Jean-Jacques, si pour l’homme ici trop relégué
    Ta religion vague et son appui tronqué
    Suffisait, si pourtant tes simples Élysées
    N’étaient pas le faux jour des clartés trop aisées,
    Que peux-tu dire encore ? Il fut digne de toi ;
    Tu l’as connu pour fils aux rayons de sa foi,
    Et le tirant, Esprit, aux sphères où tu restes,
    Tu le montres d’orgueil aux sagesses célestes.
    Mais si tu t’es trompé, si ce natif orgueil
    A pour tous et pour toi fait dominer l’écueil ;
    Si le Maître, à la fois plus tendre et plus sévère,
    Nous tient dès l’origine et de plus près nous serre,
    Mesurant de tous temps l’abîme et les appuis,
    Ménageant au retour d’invisibles conduits ;
    Si, plus clément peut-être à la terre purgée,
    Il est toujours le Dieu de la Croix affligée,
    Ce fils meilleur que toi qui t’es dit le meilleur,
    Ce fils, dont les longs jours ont passé tout d’un pleur,
    Par l’effet répandu d’un vivant sacrifice
    Ne t’a-t-il pu tirer des limbes, ton supplice ?
    Et délivrés tous deux et par-delà ravis,
    Ne peut-on pas vous dire : Heureux père ! Heureux fils !

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  • Quand de la jeune amante…

    Recueil : "Pensées d'août"

    Quand de la jeune amante….....Charles-Augustin SAINTE-BEUVE

    Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée,
    Accompagnant le corps, deux Amis d’autrefois,
    Qui ne nous voyons plus qu’à de mornes convois,
    À cet âge où déjà toute larme est séchée ;

    Quand, l’office entendu, tous deux silencieux,
    Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne,
    Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine,
    L’un devant l’autre assis, ne pas mêler nos yeux,

    Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même
    Une prompte rougeur colorer notre front,
    Un reste de colère, un battement suprême
    D’une amitié si grande, et dont tous parleront ;

    Quand, par ce ciel funèbre et d’avare lumière,
    Le pied sur cette fosse où l’on descend demain,
    Nous pûmes jusqu’au bout, sans nous saisir la main,
    Voir tomber de la pelle une terre dernière ;

    Quand chacun, tout fini, s’en alla de son bord,
    Oh ! dites ! du cercueil de cette jeune femme,
    Ou du sentiment mort, abîmé dans notre âme,
    Lequel était plus mort ?

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  • Ô laissez-vous aimer !

    Recueil : "Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme"

    Ô laissez-vous aimer !............Charles-Augustin SAINTE-BEUVE

    À madame ***.

    La fine del mio amore fu già il saluto di questa donna, ed in quello dimorava la beatitudine del fine di tutti i miei desideri.
    Dante, Vita nuova.

    I

    Ô laissez-vous aimer !… ce n’est pas un retour,
    Ce n’est pas un aveu que mon ardeur réclame ;
    Ce n’est pas de verser mon âme dans votre âme,
    Ni de vous enivrer des langueurs de l’amour ;

    Ce n’est pas d’enlacer en mes bras le contour
    De ces bras, de ce sein ; d’embraser de ma flamme
    Ces lèvres de corail si fraîches ; non, Madame,
    Mon feu pour vous est pur, aussi pur que le jour.

    Mais seulement, le soir, vous parler à la fête,
    Et tout bas, bien longtemps, vers vous penchant la tête,
    Murmurer de ces riens qui vous savent charmer ;

    Voir vos yeux indulgents plus mollement reluire ;
    Puis prendre votre main, et, courant, vous conduire
    À la danse légère….. Ô laissez-vous aimer !

    II

    Madame, il est donc vrai, vous n’avez pas voulu,
    Vous n’avez pas voulu comprendre mon doux rêve ;
    Votre voix m’a glacé d’une parole brève,
    Et vos regards distraits dans mes yeux ont mal lu.

    Madame, il m’est cruel de vous avoir déplu :
    Tout mon espoir s’éteint et mon malheur s’achéve ;
    Mais vous, qu’en votre cœur nul regret ne s’élève,
    Ne dites pas : « Peut-être il aurait mieux valu… »

    Croyez avoir bien fait ; et, si pour quelque peine
    Vous pleurez, que ce soit pour un peigne d’ébène,
    Pour un bouquet perdu, pour un ruban gâté !

    Ne connaissez jamais de peine plus amère ;
    Que votre enfant vermeil joue à votre côté,
    Et pleure seulement de voir pleurer sa mère!

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  • La jeunesse

    Recueil : "Le Cœur innombrable"

    La jeunesse..............Anna de NOAILLES

    Tout le plaisir de vivre est tenu dans vos mains,
    Ô Jeunesse joyeuse, ardente, printanière,
    Autour de qui tournoie l’emportement humain
    Comme une abeille autour d’une branche fruitière !

    Vous courez dans les champs, et le vol d’un pigeon
    Fait plus d’ombre que vous sur l’herbe soleilleuse.
    Vos yeux sont verdoyants, pareils à deux bourgeons,
    Vos pieds ont la douceur des feuilles cotonneuses.

    Vous habitez le tronc fécond des cerisiers
    Qui reposent sur l’air leurs pesantes ramures,
    Votre coeur est léger comme un panier d’osier
    Plein de pétales vifs, de tiges et de mûres.

    C’est par vous que l’air joue et que le matin rit,
    Que l’eau laborieuse ou dolente s’éclaire,
    Et que les coeurs sont comme un jardin qui fleurit
    Avec ses amandiers et ses roses trémières !

    C’est par vous que l’on est vivace et glorieux,
    Que l’espoir est entier comme la lune ronde,
    Et que là bonne odeur du jour d’été joyeux
    Pénètre largement la poitrine profonde !

    C’est par vous que l’on est incessamment mêlé
    A la chaude, odorante et bruyante nature ;
    Qu’on est fertile ainsi qu’un champ d’orge et de blé,
    Beau comme le matin et comme la verdure.

    Ah ! jeunesse, pourquoi faut-il que vous passiez
    Et que nous demeurions pleins d’ennuis et pleins d’âge,
    Comme un arbre qui vit sans lierre et sans rosier,
    Qui souffre sur la route et ne fait plus d’ombrage…

    **************

    Est-ce la même voix, est-ce la même peau ?
    De mon corps vieillissant, que puis-je encore attendre ?
    Même si à fort peu de charme il peut prétendre,
    Certains jours, il advient qu'il soit frais et dispos.

    Il a bien plus souvent besoin de son repos,
    Mais je vois qu'il a tant de plaisir à le prendre...
    Ce qui est bon pour lui, comment le lui défendre
    (Ou ce qui est mauvais, quand ça vient à propos).

    De sa jeunesse, un corps a-t-il des souvenirs ?
    Ou des prémonitions, quant à son avenir ?
    Le corps se soucie peu de ces choses lointaines.

    Il laisse aller le sang et palpiter le coeur,
    Ni vaincu désolé, ni triomphant vainqueur,
    Les ans ne sait compter que par quelques dizaines.

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  • Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs

    Recueil : "Poème de l'amour"

    Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs............Anna de NOAILLES

    Les mots sans qu’on les craigne ont d’effrayants pouvoirs,
    Ils sont les bâtisseurs hasardeux des pensées,
    L’âme la plus puissante est parfois dépassée
    Par ces rêves actifs que l’on voit se mouvoir.

    — Laissons se balancer dans leur ombre décente
    L’excessive tristesse et l’excessif besoin!
    Confions le secret ou la hâte oppressante
    Au silence sacré qui ne les livre point.

    Un souvenir dormant cesse d’être coupable,
    Tout ce qui n’est pas dit est innocent et vrai;
    S’il consent à garder sa face sombre et stable
    Le mensonge lui-même est un noble secret.

    Ô Vérité tentante et qu’il faut qu’on esquive,
    Monacale pudeur, effort, renoncement,
    Sainteté des torrents retenant leur eau vive,
    Solitude du cœur et de la voix qui ment!

    Tendresse de la main qui parcourt et qui lisse
    La vie atténuée et calme des cheveux,
    Tandis que le désir se prive du délice
    De déchaîner l’orage éloquent des aveux

    Résolution pure, auguste et difficile
    De n’accaparer pas l’esprit avec le corps,
    De rester étrangers, pour que le plus fragile
    Ne soit pas prisonnier de l’ineffable accord!

    Feintise d’être heureux en dehors de l’ivresse,
    Accommodation aux paisibles instants:
    Plus que les cris, les pleurs, les secours, les caresses,
    Vous êtes le mérite insondable et constant!

    ..Anna de NOAILLES 1876 - 1933.

    ****************

    De vair au bouddha de gueules
    -----------------------------------

    -- La voie est ineffable, et tu dois le savoir.
    Elle n'est pas construite au gré de la pensée
    Qui par sa propre danse est souvent dépassée ;
    Elle dit sans parole, et va sans se mouvoir.

    -- La leçon que j'entends n'est certes pas récente.
    J'avance sur la voie, non d'esprit, mais de corps ;
    Mes gestes sont des traits, mes mots sont des accords,
    Ainsi court un chamois sur l'invisible sente.

    -- Disciple, tu tiens là le discours de l'ivresse :
    Mon livre le permet, tout au moins, par instants.
    Maintenant, fais ton oeuvre, et sois assez constant
    Pour que ta fantaisie se transforme en sagesse.

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