• L’Empreinte

    Recueil : "Le Cœur innombrable"

    L’Empreinte.............Anna de NOAILLES.

    Je m’appuierai si bien et si fort à la vie,
    D’une si rude étreinte et d’un tel serrement
    Qu’avant que la douceur du jour me soit ravie
    Elle s’échauffera de mon enlacement.

    La mer, abondamment sur le monde étalée,
    Gardera dans la route errante de son eau
    Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
    Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

    Je laisserai de moi dans le pli des collines
    La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir
    Et la cigale assise aux branches de l’épine
    Fera crier le cri strident de mon désir.

    Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
    Et le gazon touffu sur les bords des fossés
    Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
    Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.

    La nature qui fut ma joie et mon domaine
    Respirera dans l’air ma persistante odeur
    Et sur l’abattement de la tristesse humaine
    Je laisserai la forme unique de mon cœur.

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  • Le long du quai

    Recueil : "Stances et poèmes"

    Le long du quai.............René-François SULLY PRUDHOMME

    Le long des quais les grands vaisseaux,
    Que la houle incline en silence,
    Ne prennent pas garde aux berceaux
    Que la main des femmes balance.

    Mais viendra le jour des adieux ;
    Car il faut que les femmes pleurent
    Et que les hommes curieux
    Tentent les horizons qui leurrent.

    Et ce jour-là les grands vaisseaux,
    Fuyant le port qui diminue,
    Sentent leur masse retenue
    Par l’âme des lointains berceaux.

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  • Les caresses

    Recueil : "Les solitudes"

    Les caresses...............René-François SULLY PRUDHOMME..

    Les caresses ne sont que d’inquiets transports,
    Infructueux essais du pauvre amour qui tente
    L’impossible union des âmes par les corps.
    Vous êtes séparés et seuls comme les morts,
    Misérables vivants que le baiser tourmente !

    O femme, vainement tu serres dans tes bras
    Tes enfants, vrais lambeaux de ta plus pure essence :
    Ils ne sont plus toi-même, ils sont eux, les ingrats !
    Et jamais, plus jamais, tu ne les reprendras,
    Tu leur as dit adieu le jour de leur naissance.

    Et tu pleures ta mère, ô fils, en l’embrassant ;
    Regrettant que ta vie aujourd’hui t’appartienne,
    Tu fais pour la lui rendre un effort impuissant :
    Va ! Ta chair ne peut plus redevenir son sang,
    Sa force ta santé, ni sa vertu la tienne.

    Amis, pour vous aussi l’embrassement est vain,
    Vains les regards profonds, vaines les mains pressées :
    Jusqu’à l’âme on ne peut s’ouvrir un droit chemin ;
    On ne peut mettre, hélas ! Tout le coeur dans la main,
    Ni dans le fond des yeux l’infini des pensées.

    Et vous, plus malheureux en vos tendres langueurs
    Par de plus grands désirs et des formes plus belles,
    Amants que le baiser force à crier : « Je meurs ! »
    Vos bras sont las avant d’avoir mêlé vos coeurs,
    Et vos lèvres n’ont pu que se brûler entre elles.

    Les caresses ne sont que d’inquiets transports,
    Infructueux essais d’un pauvre amour qui tente
    L’impossible union des âmes par les corps.
    Vous êtes séparés et seuls comme les morts,
    Misérables vivants que le baiser tourmente.

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  • Le rêve du jaguar

    Recueil : "Poèmes barbares"

    Le rêve du jaguar..............Charles-Marie LECONTE DE LISLE

    Sous les noirs acajous, les lianes en fleur,
    Dans l’air lourd, immobile et saturé de mouches,
    Pendent, et, s’enroulant en bas parmi les souches,
    Bercent le perroquet splendide et querelleur,
    L’araignée au dos jaune et les singes farouches.
    C’est là que le tueur de boeufs et de chevaux,
    Le long des vieux troncs morts à l’écorce moussue,
    Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
    Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue ;
    Et, du mufle béant par la soif alourdi,
    Un souffle rauque et bref, d’une brusque secousse,
    Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi,
    Dont la fuite étincelle à travers l’herbe rousse.
    En un creux du bois sombre interdit au soleil
    Il s’affaisse, allongé sur quelque roche plate ;
    D’un large coup de langue il se lustre la patte ;
    Il cligne ses yeux d’or hébétés de sommeil ;
    Et, dans l’illusion de ses forces inertes,
    Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs,
    Il rêve qu’au milieu des plantations vertes,
    Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants
    Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

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  • Le sommeil du condor

    Recueil : "Poèmes barbares"

    Le sommeil du condor............Charles-Marie LECONTE DE LISLE

    Par-delà l’escalier des roides Cordillières,
    Par-delà les brouillards hantés des aigles noirs,
    Plus haut que les sommets creusés en entonnoirs
    Où bout le flux sanglant des laves familières,
    L’envergure pendante et rouge par endroits,
    Le vaste Oiseau, tout plein d’une morne indolence,
    Regarde l’Amérique et l’espace en silence,
    Et le sombre soleil qui meurt dans ses yeux froids.
    La nuit roule de l’est, où les pampas sauvages
    Sous les monts étagés s’élargissent sans fin ;
    Elle endort le Chili, les villes, les rivages,
    Et la mer Pacifique, et l’horizon divin ;
    Du continent muet elle s’est emparée :
    Des sables aux coteaux, des gorges aux versants,
    De cime en cime, elle enfle, en tourbillons croissants,
    Le lourd débordement de sa haute marée.
    Lui, comme un spectre, seul, au front du pic altier,
    Baigné d’une lueur qui saigne sur la neige,
    Il attend cette mer sinistre qui l’assiège :
    Elle arrive, déferle, et le couvre en entier.
    Dans l’abîme sans fond la Croix australe allume
    Sur les côtes du ciel son phare constellé.
    Il râle de plaisir, il agite sa plume,
    Il érige son cou musculeux et pelé,
    Il s’enlève en fouettant l’âpre neige des Andes,
    Dans un cri rauque il monte où n’atteint pas le vent,
    Et, loin du globe noir, loin de l’astre vivant,
    Il dort dans l’air glacé, les ailes toutes grandes.

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  • L’agonie d’un saint

    Recueil : "Poèmes barbares"

    L’agonie d’un saint                       Charles-Marie LECONTE DE LISLE

    Les moines, à pas lents, derrière le Prieur
    Qui portait le ciboire et les huiles mystiques,
    Rentrèrent, deux à deux, au cloître intérieur,
    Troupeau d’ombres, le long des arcades gothiques.

    Comme en un champ de meurtre, après l’ardent combat,
    Le silence se fit dans la morne cellule,
    Autour du vieil Abbé couché sur son grabat,
    Rigide, à la lueur de la cire qui brûle.

    Un Christ d’argent luisait entre ses maigres doigts,
    Les yeux, fixes et creux, s’ouvraient sous le front lisse,
    Et le sang, tiède encor, s’égouttait par endroits
    De la poitrine osseuse où mordit le cilice.

    Avec des mots confus que le râle achevait,
    Le moribond, faisant frémir ses lèvres blêmes,
    Contemplait sur la table, auprès de son chevet,
    Une tête et deux os d’homme, hideux emblèmes.

    Contre ce drap de mort d’eau bénite mouillé,
    La face ensevelie en une cape noire,
    Seul, immobile, et sur la dalle agenouillé,
    Un moine grommelait son chapelet d’ivoire.

    Minuit sonna, lugubre, et jeta dans le vent
    Ses douze tintements à travers les ogives ;
    Le bruit sourd de la foudre ébranla le couvent,
    Et l’éclair fit blanchir les tourelles massives.

    Or, relevant la face, après s’être signé,
    Le moine dit, les bras étendus vers le faîte :
    - De profundis, ad te, clamavi, Domine !
    Mais, s’il le faut, Amen ! Ta volonté soit faite !

    Du ciel inaccessible abaisse la hauteur,
    Ouvre donc en entier les portes éternelles,
    Ô maître ! Et dans ton sein reçois le serviteur
    Que l’Ange de la mort t’apporte sur ses ailes.

    Dévoré de la soif de ton unique amour,
    Le coeur plein de ta grâce ; et marqué de ton signe,
    Comme un bon ouvrier, dès le lever du jour,
    Tout en sueur, il a travaillé dans ta vigne.

    Ton calice de fiel n’était point épuisé,
    Pour que sa bouche austère en savourât la lie ;
    Et maintenant, Seigneur, le voici vieux, brisé,
    Haletant de fatigue après l’oeuvre accomplie.

    Vers le divin Royaume il tourne enfin les yeux ;
    La mort va dénouer les chaînes de son âme :
    Reçois-le donc, ô Christ, dans la paix de tes cieux,
    Avec la palme d’or et l’auréole en flamme ! -

    La cellule s’emplit d’un livide reflet ;
    L’Abbé dressa son front humide du saint chrême,
    Et le moine effrayé l’entendit qui parlait
    Comme en face du Juge infaillible et suprême :

    - Seigneur, vous le savez, mon coeur est devant vous,
    Sourd aux appels du monde et scellé pour la joie ;
    Je l’ai percé, vivant, de la lance et des clous,
    Je l’ai traîné, meurtri, le long de votre Voie.

    Plein de jeunesse, en proie aux sombres passions,
    Sous la règle de fer j’ai ployé ma superbe ;
    Les richesses du monde et ses tentations,
    J’ai tout foulé du pied comme la fange et l’herbe ;

    Paul m’a commis le glaive, et Pierre les deux clés ;
    Pieds nus, ceint d’une corde, en ma robe de laine,
    J’ai flagellé les forts à mon joug attelés ;
    Le clairon de l’Archange a reçu mon haleine.

    Ils se sont tous rués du Nord sur le Midi,
    Bandits et chevaliers, princes sans patrimoine ;
    Mais le plus orgueilleux comme le plus hardi
    A touché de son front la sandale du moine !

    Et le monde n’étant, ô Christ, qu’un mauvais lieu
    D’où montait le blasphème autour de votre Église,
    J’ai voué toute chair en holocauste à Dieu,
    Et j’ai purifié l’âme à Satan promise.

    Seigneur, Seigneur ! parlez, êtes-vous satisfait ?
    La sueur de l’angoisse à mon front glacé fume.
    Ô Maître, tendez-moi la main si j’ai bien fait,
    Car une mer de sang m’entoure et me consume.

    Elle roule et rugit, elle monte, elle bout.
    J’enfonce ! Elle m’aveugle et me remplit la bouche ;
    Et sur les flots, Jésus ! des spectres sont debout,
    Et chacun d’eux m’appelle avec un cri farouche.

    Ah ! je les reconnais, les damnés ! Les voilà,
    Ceux d’Alby, de Béziers, de Foix et de Toulouse,
    Que le fer pourfendit, que la flamme brûla,
    Parce qu’ils outrageaient l’Église, votre épouse !

    Sus, à l’assaut ! l’épée aux dents, la hache au poing !
    Des excommuniés éventrez les murailles !
    Tuez ! à vous le ciel s’ils n’en réchappent point !
    Arrachez tous ces coeurs maudits et ces entrailles !

    Tuez, tuez ! Jésus reconnaîtra les siens.
    Écrasez les enfants sur la pierre, et les femmes !
    Je vous livre, ô guerriers, ces pourceaux et ces chiens,
    Pour que vous dépeciez leurs cadavres infâmes !

    Gloire au Christ ! les bûchers luisent, flambeaux hurlants ;
    La chair se fend, s’embrase aux os des hérétiques,
    Et de rouges ruisseaux sur les charbons brûlants
    Fument dans les cieux noirs au bruit des saints cantiques !

    Dieu de miséricorde, ô justice, ô bonté,
    C’est vous qui m’échauffez du feu de votre zèle ;
    Et voici que mon coeur en est épouvanté,
    Voici qu’un autre feu dans mes veines ruisselle !

    Alleluia ! L’Église a terrassé Satan…
    Mais j’entends une Voix terrible qui me nomme
    Et me dit : – Loin de moi, fou furieux ! Va-t’en,
    Ô moine tout gorgé de chair et de sang d’homme ! -

    - À l’aide, sainte Vierge ! Écoutez-moi, Seigneur !
    Cette cause, Jésus, n’était-ce point la vôtre ?
    Si j’ai frappé, c’était au nom de votre honneur ;
    J’ai combattu devant le siège de l’Apôtre.

    J’ai vaincu, mais pour vous ! Regardez-moi mourir ;
    Voyez couler encor de mes chairs condamnées
    Ce sang versé toujours et que n’ont pu tarir
    Les macérations de mes soixante années.

    Voyez mes yeux creusés du torrent de mes pleurs ;
    Maître, avant que Satan l’emporte en sa géhenne,
    Voyez mon coeur criant de toutes vos douleurs,
    Plus enflammé de foi qu’il n’a brûlé de haine !

    - Tu mens ! C’était l’orgueil implacable et jaloux
    De commander aux rois dans tes haillons de bure,
    Et d’écraser du pied les peuples à genoux,
    Qui faisait tressaillir ton âme altière et dure.

    Tu jeûnais, tu priais, tu macérais ton corps
    En te réjouissant de tes vertus sublimes
    Eh bien, sombre boucher des vivants et des morts,
    Regarde ! mon royaume est plein de tes victimes.

    Qui t’a dit de tuer en mon nom, assassin ?
    Loup féroce, toujours affamé de morsures,
    Tes ongles et tes dents ont lacéré mon sein,
    Et ta bave a souillé mes divines blessures.

    Arrière ! Va hurler dans l’abîme éternel !
    Qaïn, en te voyant, reconnaîtra sa race.
    Va ! car tu souillerais l’innocence du ciel,
    Et mes Anges mourraient d’horreur devant ta face !

    - Grâce, Seigneur Jésus ! Arrière ! il est trop tard.
    Je vois flamber l’Enfer, j’entends rire le Diable,
    Et je meurs ! – Ce disant, convulsif et hagard,
    L’Abbé se renversa dans un rire effroyable.

    Le moine épouvanté, tout baigné de sueur,
    S’évanouit, pressant son front de ses mains froides ;
    Et le cierge éclaira de sa fauve lueur
    Le mort et le vivant silencieux et roides.

    ***********

    Commentaires

    1. Les pingouins, à pas lents, derrière le sapeur
      Qui portait une gaufre et le pinard mystique,
      S'approchent, deux à deux, du coin où leur Seigneur
      Prend au soir un repas fort frugal et rustique.

      Comme le quincaillier qui se trouve trop gras,
      Grignotant une gaufre en sa morne cellule,
      Ainsi, le roi Merlin, recevant ce seul plat,
      Un énorme appétit le tourmente et le brûle.

      Il dit, prenant le verre entre ses maigres doigts :
      Le pinard, ça fait trop de bien par où ça glisse !
      Et qui donc est heureux de resservir son roi ?
      C'est Leconte de Lisle, échanson de service.

      Avec des mots confus qu'à peine il achevait,
      Cochonfucius, chantant une chanson bien blême,
      Contemplait sur la table un débris de navet,
      D'un précédent repas le pitoyable emblème.

      Et l'air de sa chanson était un peu rouillé,
      Le refrain, grommelé par une hase noire,
      Décrivait l'inquiétant profil agenouillé
      D'un hérésiarque avec son flageolet d'ivoire.

      Yake Lakang, lugubre, arriva en courant.
      Il regardait par terre, et son crâne d'ogive
      Donnait du flageolet un reflet aberrant
      Qui parut à la hase une image lascive.

      Or, faisant un sourire aux pingouins alignés,
      Le roi disait, les bras étendus vers le faîte :
      Petits pingouins, vraiment, ce repas est signé
      D'un cuisinier qui n'en sait pas plus qu'une bête.

      Si le ciel de crapaud abaissait sa hauteur,
      Je voudrais en franchir les portes éternelles
      Et manger sur la table où de bons serviteurs
      Apportent la pitance avec le plus grand zèle.

      Contemplant leur grand roi d'un regard plein d'amour,
      Les pingouins sont soudain gracieux comme des cygnes,
      Tels de bons quincailliers, occupés tout le jour,
      Ils font descendre en eux le clair jus de la vigne.

      Le tonneau de pinard n'étant point épuisé,
      Ils ne craindront jamais d'en savourer la lie,
      Et puisqu'aucun potier ne vient les leur briser,
      Leurs coupes bien des fois se trouveront emplies.

      Vers le divin pinard ils tournent tous leurs yeux
      Le brouillard de l'ivresse emplit leurs douces âmes
      Ciel de crapaud, alors, tu deviens plusieurs cieux !
      Le flageolet sera consumé dans ta flamme.

      Dans un bol de faïence aux livides reflets,
      Cochonfucius reçoit une gaufre à la crème.
      Le plus vieux, cependant, des fiers pingouins parlait
      Au noble roi Merlin, infaillible et suprême.

      Seigneur, vous le savez, mon coeur est devant vous,
      Tout rempli de pinard, de brouillard et de joie.
      Qui m'entraîne à trahir, je lui réponds « Des clous ! »,
      Car le pinard pour moi et le roi sont la Voie.

      Le roi entend ces mots de fière passion,
      Et, sans tout bien comprendre, il trouve ça superbe.
      Il éprouve on ne sait quelle tentation
      De classer les pingouins parmi les fumeurs d'herbe.

      Cochonfucius a-t-il de l'énigme la clé ?
      Si ces pingouins étaient agneaux couverts de laine,
      S'ils étaient percherons au labeur attelés,
      Le pinard chargerait-il ainsi leur haleine ?

      Sont-ils pingouins du Nord ou pingouins du Midi ?
      Doivent-ils aux banquiers leur riche patrimoine ?
      Leur front est orgueilleux, leur langage est hardi,
      Leur esprit est tordu comme celui des moines.

      Ils vont tous à Cluny, et j'ai peur de ce lieu.
      J'aimerais beaucoup mieux les voir en une église.
      Ils vont partout disant que Merlin est leur dieu,
      Mais quelle apothéose, à moi, m'est donc promise ?

      Petits pingouins, parlez ! Êtes-vous satisfaits ?
      Et toi, là-bas au fond, qu'est-ce donc que tu fumes ?
      Tendez-moi vos mains pour mes quelques bienfaits,
      Dans l'odeur des curieux produits qui se consument.

      Et le roi s'impatiente, il cuit, il chauffe, il bout.
      Devant les objections il fait la fine bouche.
      Tranquilles cependant, les pingouins sont debout,
      Et nul d'entre eux n'arbore une mine farouche.

      Ils pensent au jambon, au lard, au cervelas,
      Et puis bien sûr à la saucisse de Toulouse,
      On dit qu'aucun d'entre eux jamais ne se brûla
      Les yeux à la beauté d'amante ou bien d'épouse.

      Jamais ils n'ont régi le monde à coups de poings,
      Jamais ils n'ont brisé clôture ni muraille,
      Tué dessous le ciel de crapaud, ils n'ont point.
      Rien n'est plus innocent que leurs braves entrailles.

      C'est pourquoi Dalila les reconnaît pour siens,
      Et que du roi Merlin ils consolent les femmes.
      Non, vraiment, ces pingouins, ce ne sont pas des chiens,
      Et nul ne sait sur eux aucune chose infâme.

      Dans le crâne du roi vont les soupçons hurlants,
      Mais ces pingouins jamais ne furent hérétiques,
      S'ils dévorent parfois quelques lardons brûlants,
      C'est toujours en disant les formules antiques.

      Merlin, notre grand roi de justice et bonté,
      Reconnais des pingouins la ferveur et le zèle,
      Ton esprit ne doit pas se dire épouvanté,
      De ce qu'en leur gosier le bon pinard ruisselle.

      Les pingouins sont vraiment des bestiaux épatants,
      Et à juste raison, c'est « pingouins » qu'ils se nomment,
      Si quelqu'un les embête, il perd vraiment son temps,
      Car ils ont du bon sens un peu plus que les hommes

      Merlin, sur les pingouins, tu es Maître et Seigneur.
      Bois ton coup avec eux en disant À la vôtre,
      Alors, verre pour verre, ils te feront honneur,
      Ils t'accompagneront comme de bons apôtres.

      Et puis, il ne faut pas craindre de te nourrir.
      Pour arroser la frite et la viande panée,
      Ce vin versé toujours ne pourra se tarir
      Même si tu en bois pendant soixante années.

      Le pinard abolit la tristesse et les pleurs,
      La hase qui chantait un refrain de géhenne
      En buvant un godet apaise ses douleurs,
      Oubliant la rancune, et le deuil, et la haine.

      L'hérésiarque lui-même, implacable et jaloux,
      Tout rempli d'arrogance en ses haillons de bure,
      Sous l'effet du pinard qu'il écluse à genoux,
      Adopte une attitude un peu moins triste et dure.

      Le pinard alanguit ton esprit et ton corps
      En te réjouissant de ses vertus sublimes.
      Et si quelques buveurs se trouvent ivres-morts
      Nous dirons que ce sont consentantes victimes.

      Car le noble pinard n'est pas un assassin.
      Aimable est son attaque, et douce sa morsure.
      Toute souffrance expire et s'oublie en son sein,
      Et nous désirons tous sa divine blessure.

      Seul un buveur accède au bonheur éternel.
      Observe Dionysos et marche sur ses traces.
      Tu verras de crapaud étinceler le ciel,
      Et les pingouins joyeux picoler en terrasse.

      Pour remplir un grand verre il n'est jamais trop tard,
      Et ta sobriété, dis-lui d'aller au diable,
      Si ton esprit se trouve un peu dans le coaltar,
      Il faudra l'accepter, ça n'a rien d'effroyable.

      Et le roi rassuré souriant au sapeur,
      Avala deux ou trois tranches de viande froide.
      Le pinard éclairait de sa fauve lueur
      Les pingouins et le roi dans leur ivresse roide.

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  • Le poème éploré se lamente

    Recueil : "Les Contemplations"

    Le poème éploré se lamente..........Victor HUGO..

    Le poëme éploré se lamente; le drame
    Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme;
    Et la foule accoudée un moment s’attendrie,
    Puis reprend: -Bah! l’auteur est un homme d’esprit,
    — Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,
    — Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
    — Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.-
    La foule a tort: l’esprit c’est le coeur; le penseur
    Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
    Le poëte a saigné le sang qui sort du drame;
    Tous ces êtres qu’il fait l’étreignent de leurs noeuds;
    Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;
    Dans sa création le poëte tressaille;
    Il est elle; elle est lui; quand dans l’ombre, il travaille,
    Il pleure, et s’arrachant les entrailles, les met
    Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
    Pétrit sa propre chair dans l’argile sacrée;
    Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée
    Othello d’une larme, Alceste d’un sanglot,
    Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclôt.
    Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,
    Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,
    Sans épuiser son flanc d’où sort une clarté.
    Ce qui fait qu’il est dieu, c’est plus d’humanité.
    Il est génie, étant, plus que les autres, homme.
    Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome;
    Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.
    Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c’est lui
    Que le fantôme attend sur l’âpre plate-forme,
    Pendant qu’à l’horizon surgit la lune énorme.
    Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant;
    Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant,
    Homère éperdu fuit dans la brume marine.
    Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,
    L’Apocalypse horrible agite son tocsin.
    Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,
    Et c’est, ô noir poëte à la lèvre irritée,
    Sur ton crâne géant qu’est cloué Prométhée.

    Paris, janvier 1834.

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  • Chose vue un jour de printemps

    Recueil : "Les Contemplations"

    Chose vue un jour de printemps............Victor HUGO.

    Entendant des sanglots, je poussai cette porte.

    Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.
    Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
    Sur le grabat gisait le cadavre hagard ;
    C’était déjà la tombe et déjà le fantôme.
    Pas de feu ; le plafond laissait passer le chaume.
    Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
    On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
    Aux lèvres de la morte un sinistre sourire ;
    Et l’aîné, qui n’avait que six ans, semblait dire :
    -Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis ! -

    Un crime en cette chambre avait été commis.
    Ce crime, le voici : —— Sous le ciel qui rayonne,
    Une femme est candide, intelligente, bonne ;
    Dieu, qui la suit d’en haut d’un regard attendri,
    La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari
    Un ouvrier ; tous deux, sans aigreur, sans envie,
    Tirent d’un pas égal le licou de la vie.
    Le choléra lui prend son mari ; la voilà
    Veuve avec la misère et quatre enfants qu’elle a.
    Alors, elle se met au labeur comme un homme.
    Elle est active, propre, attentive, économe ;
    Pas de drap à son lit, pas d’âtre à son foyer ;
    Elle ne se plaint pas, sert qui veut l’employer,
    Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
    Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
    Pour nourrir ses enfants ; elle est honnête enfin.
    Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim.

    Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,
    Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
    Les masques abondaient dans les bals, et partout
    Les baisers soulevaient la dentelle du loup ;
    Tout vivait ; les marchands comptaient de grosses sommes ;
    On entendait rouler les chars, rire les hommes ;
    Les wagons ébranlaient les plaines, le steamer
    Secouait son panache au-dessus de la mer ;
    Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,
    Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,
    La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,
    Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,
    Sans bruits, et l’avait prise à la gorge, et tuée.

    La faim, c’est le regard de la prostituée,
    C’est le bâton ferré du bandit, c’est la main
    Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,
    C’est la fièvre du pauvre oublié, c’est le râle
    Du grabat naufragé dans l’ombre sépulcrale.
    O Dieu ! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,
    La terre est pleine d’herbe et de fruits et de blés,
    Dès que l’arbre a fini, le sillon recommence ;
    Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,
    Que la mouche connaît la feuille du sureau,
    Pendant que l’étang donne à boire au passereau,
    Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
    Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
    Fait manger le chacal, l’once et le basilic,
    L’homme expire ! —— Oh ! la faim, c’est le crime public ;

    C’est l’immense assassin qui sort de nos ténèbres.

    Dieu ! pourquoi l’orphelin, dans ses langes funèbres,
    Dit-il : —J’ai faim ! — L’enfant, n’est-ce pas un oiseau ?
    Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau ?

    Avril 1840.

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  • Le jeu de cartes

    Quel étrange jeu de cartes !

    Les rois n’aiment pas les reines

    Les valets veulent combattre

    Et les 10 n’ont pas de veine

     

    Les piques, plus pacifiques

    Se comprennent assez bien

    Ils adorent la musique

    Et vivent en bohémiens

     

    Les trèfles sont si distraits

    Qu’ils tombent sur les carreaux

    Quand un 5 rencontre un 7

    Ils se traitent de nigauds

     

    Quel étrange jeu de cartes !

    Le diable même en a peur

    Car il s’est brûlé la patte

    En retournant l’as de cœur

     

    Le jeu de cartes

     

     

    Quel étrange jeu de cartes !

    Les rois n’aiment pas les reines

    Les valets veulent combattre

    Et les 10 n’ont pas de veine

     

    Les piques, plus pacifiques

    Se comprennent assez bien

    Ils adorent la musique

    Et vivent en bohémiens

     

    Les trèfles sont si distraits

    Qu’ils tombent sur les carreaux

    Quand un 5 rencontre un 7

    Ils se traitent de nigauds

     

    Quel étrange jeu de cartes !

    Le diable même en a peur

    Car il s’est brûlé la patte

    En retournant l’as de cœur

     

    Maurice Carême

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