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  • LE NAZARÉEN


    Quand le Nazaréen, en croix, les mains clouées,
    Sentit venir son heure et but le vin amer,
    Plein d’angoisse, il cria vers les sourdes nuées,
    Et la sueur de sang ruissela de sa chair.
     
    Mais dans le ciel muet de l’infâme colline
    Nul n’ayant entendu ce lamentable cri,
    Comme un dernier sanglot soulevait sa poitrine,
    L’homme désespéré courba son front meurtri.
     
    Toi qui mourais ainsi dans ces jours implacables,
    Plus tremblant mille fois et plus épouvanté,
    Ô vivante Vertu ! que les deux misérables
    Qui, sans penser à rien, râlaient à ton côté ;
     
    Que pleurais-tu, grande âme, avec tant d’agonie ?
    Ce n’était pas ton corps sur la croix desséché,
    La jeunesse et l’amour, ta force et ton génie,
    Ni l’empire du siècle à tes mains arraché.
     
    Non ! Une voix parlait dans ton rêve, ô Victime !
    La voix d’un monde entier, immense désaveu,
    Qui te disait : — Descends de ton gibet sublime,
    Pâle crucifié, tu n’étais pas un Dieu !
     
    Tu n’étais ni le pain céleste, ni l’eau vive !
    Inhabile pasteur, ton joug est délié !
    Dans nos cœurs épuisés, sans que rien lui survive,
    Le Dieu s’est refait homme, et l’homme est oublié !
     
    Cadavre suspendu vingt siècles sur nos têtes,
    Dans ton sépulcre vide il faut enfin rentrer.
    Ta tristesse et ton sang assombrissent nos fêtes ;
    L’humanité virile est lasse de pleurer. —
     
    Voilà ce que disait, à ton heure suprême,
    L’écho des temps futurs, de l’abîme sorti ;
    Mais tu sais aujourd’hui ce que vaut ce blasphème ;
    Ô fils du charpentier, tu n’avais pas menti !
     
    Tu n’avais pas menti ! Ton Église et ta gloire
    Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;
    L’homme peut sans frémir rejeter ta mémoire,
    Comme on livre une cendre inerte aux quatre vents ;
     
    Tu peux, sur les débris des saintes cathédrales,
    Entendre et voir, livide et le front ceint de fleurs,
    Se ruer le troupeau des folles saturnales,
    Et son rire insulter tes divines douleurs !
     
    Car tu sièges auprès de tes Égaux antiques,
    Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu ;
    Les âmes, en essaims de colombes mystiques,
    Vont boire la rosée à tes lèvres de Dieu !
     
    Et comme aux jours altiers de la force romaine,
    Comme au déclin d’un siècle aveugle et révolté,
    Tu n’auras pas menti, tant que la race humaine,
    Pleurera dans le temps et dans l’éternité.


    **************

    Déposé par Cochonfucius 


    Il fit sa propre croix, le fils du charpentier,
    Lui qui était fait pour citer les écritures,
    Parcourir les chemins, guérir les créatures,
    Mais de son propre corps il n’a pas eu pitié.

    Il en eut pour longtemps sur ce sacré chantier :
    Le bois des oliviers est une essence dure.
    Il ne savait à qui adresser la facture,
    Au père et à l’esprit peut-être, par moitiés.

    Construisant le moyen d’entrer dans le néant
    Et aussi d’édifier même les mécréants
    Par sa résignation et sa douceur parfaites,

    Pour faire de l’esclave un homme moins craintif,
    Pour réparer le tort du vieil Adam fautif,
    Il accepta la mort qu’annonçaient les prophètes.

    [Lien vers ce commentaire]

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  • LA LOÏE FULLER

      
    Déchirant l’ombre, et brusque, elle est là : c’est l’aurore !
    D’un mauve de prélude enflé jusqu’au lilas,
    S’étant taillé des nuages en falbalas,
    Elle se décolore, elle se recolore.
    Alors c’est le miracle opéré comme un jeu :
    Sa robe tout à coup est un pays de brume ;
    C’est de l’alcool qui flambe et de l’encens qui fume ;
    Sa robe est un bûcher de lys qui sont en feu ;
    Dans ses chiffons en fleur du clair de lune infuse ;
    Ensuite, il en émane une fraîcheur d’écluse ;
    Et, comme l’eau tombant qui s’engendre de soi,
    Les gazes ont jailli par chutes graduées ;
    Telle une cataracte aux liquides nuées !
    Or, dans ces tourbillons, son corps s’est tenu coi :
    Tour qui brûle, hissant des drapeaux d’incendie ;
    Cep d’une vigne aux clairs tissus en espalier.
     
    Un repos.
                          De nouveau, voici qu’elle irradie !
    Une chimie en fièvre a su multiplier
    Ces jaunes en halos, ces affluents de rouge,
    Que c’est presque un vitrail en fusion qui bouge,
    Presque une éruption qui pavoise la nuit.
    Or, comme le volcan contient toutes ses laves,
    Il semble que ce soit d’elle qu’elle ait déduit
    Ces rivières de feu qui la suivent, esclaves,
    Onduleuses, sur elle, en forme de serpents...
    Arbre du Paradis où nos désirs rampants
    S’enlacent en serpents de couleurs qu’elle tresse !
     
    Un repos.
                              La voilà, prodige d’irréel,
    Qui, pour se rassurer en émergeant du gouffre,
    Toute s’est habillée avec de l’arc-en-ciel.
    Seuls ses cheveux, un peu d’orage encor les soufre...
    Mais le jardin en fleur de sa robe est calmé ;
    Sa robe est jardin exclusif d’azalées
    Où, dans les plis qui sont de l’ombre en des allées,
    Des papillons brodés mettent un temps de mai ;
    Cependant qu’avec des envergures nouvelles,
    Déployant ses tissus, soi-même se créant,
    Elle aussi se transforme en papillon géant
    Et n’est plus dans le soir qu’un rêve de deux ailes.
     
    Un repos.
                              Elle vient, les cheveux d’un vert roux
    Influencés par ces nuances en démence
    On dirait que le vent du large recommence ;
    Car déjà parmi les étoffes en remous,
    Son corps perd son sillage ; il fond en des volutes...
    Propice obscurité, qu’est-ce donc que tu blutes
    Pour faire de sa robe un océan de feu.
    Toute phosphorescente avec des pierreries ?...
    Brunehilde, c’est toi, reine des Walkyries,
    Dont pour être l’élu chacun se rêve un dieu...
    Mais comment, plongeur ivre en route vers la perle,
    Traverser tant de flots de satin embrasé,
    Et toute cette robe en flamme qui déferle ?
     
    C’est fini.
                            Brusquement l’air est cicatrisé
    De cette plaie en fleur dont il saigna. L’étreinte
    De l’Infini ne nous dure qu’un court moment ;
    Et l’ombre de la scène où la fresque fut peinte
    Est noire comme notre âme, pensivement.
     

    1897
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  • Tristesse ! je suis seul ; c’est dimanche ; il pleuvine !
    Les vitres sont déjà comme des crêpes morts
    Que faufile une pluie intermittente et fine.
    Et rien à faire ici ! rien à faire au dehors
    Où les passants s’en vont monotones et tristes...
    Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor,
    De plus seuls et de plus inégayés encor :
    D’abord les continents et doux séminaristes
    Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas,
    Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats
    Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe !
    Puis je songe au troupeau puéril et transi
    D’orphelines en deuil se dépêchant aussi
    Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe...
     
    Tristesse du dimanche, ô mon âme ! où tu n’as
    Pour ressource que de songer aux orphelines
    S’en retournant vers leurs lointains orphelinats,
    Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines...
    Et seul, mélancolique, en mon dormant logis,
    J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie,
    Et j’entends de chez moi distinctement la pluie
    Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis.
     

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  • LE DROIT D’AÎNESSE


     
    Te voilà fort et grand garçon,
    Tu vas entrer dans la jeunesse ;
    Reçois ma dernière leçon :
    Apprends quel est ton droit d’aînesse.
     
    Pour le connaître en sa rigueur
    Tu n’as pas besoin d’un gros livre ;
    Ce droit est écrit dans ton cœur...
    Ton cœur ! c’est la loi qu’il faut suivre,
     
    Afin de le comprendre mieux,
    Tu vas y lire avec ton père,
    Devant ces portraits des aïeux
    Qui nous aideront, je l’espère.
     
    Ainsi que mon père l’a fait,
    Un brave aîné de notre race
    Se montre fier et satisfait
    En prenant la plus dure place.
     
    À lui le travail, le danger,
    La lutte avec le sort contraire ;
    À lui l’orgueil de protéger
    La grande sœur, le petit frère.
     
    Son épargne est le fonds commun
    Où puiseront tous ceux qu’il aime ;
    Il accroît la part de chacun
    De tout ce qu’il s’ôte à lui-même.
     
    Il voit, au prix de ses efforts,
    Suivant les traces paternelles,
    Tous les frères savants et forts,
    Toutes les sœurs sages et belles.
     
    C’est lui qui, dans chaque saison,
    Pourvoyeur de toutes les fêtes,
    Fait abonder dans la maison
    Les fleurs, les livres des poètes.
     
    Il travaille, enfin, nuit et jour :
    Qu’importe ! les autres jouissent.
    N’est-il pas le père à son tour ?
    S’il vieillit, les enfants grandissent !
     
    Du poste où le bon Dieu l’a mis
    Il ne s’écarte pas une heure ;
    Il y fait tête aux ennemis,
    Il y mourra, s’il faut qu’il meure !
     
    Quand le berger manque au troupeau,
    Absent, hélas ! ou mort peut-être,
    Tel, pour la brebis et l’agneau,
    Le bon chien meurt après son maître.
     
    Ainsi, quand Dieu me reprendra,
    Tu sais, dans notre humble héritage,
    Tu sais le lot qui t’écherra
    Et qui te revient sans partage.
     
    Nos chers petits seront heureux,
    Mais il faut qu’en toi je renaisse.
    Veiller, lutter, souffrir pour eux...
    Voilà, mon fils, ton droit d’aînesse !
     

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  • LA MAISON DE SYLVIE

    LA MAISON DE SYLVIE.............Théophile de Viau (1590-1626)

    Ode I


     
    Pour laisser avant que mourir
    Les traits vivants d’une peinture
    Qui ne puisse jamais périr
    Qu’en la perte de la nature,
    Je passe de crayons dorés
    Sur les lieux les plus révérés
    Où la vertu se réfugie,
    Et dont le port me fut ouvert
    Pour mettre ma tête à couvert
    Quand on brûla mon effigie.
     
    Tout le monde a dit qu’Apollon
    Favorise qui le réclame,
    Et qu’avec l’eau de son vallon
    Le savoir peut couler dans l’âme ;
    Mais j’étouffe ce vieil abus
    Et bannis désormais Phébus
    De la bouche de nos poètes :
    Tous ses temples sont démolis
    Et ses démons ensevelis
    Dans des sépultures muettes.
     
    Je ne consacre point mes vers
    À ces idoles effacées
    Qui n’ont été dans l’univers
    Qu’un faux objet de nos pensées.
    Ces fantômes n’ont plus de lieu :
    Tel qu’on dit avoir été dieu
    N’était pas seulement un homme
    Le premier qui vit l’Éternel
    Fut cet imprudent criminel
    Qui mordit la fatale pomme.
     
    Tous ces dieux de bronze et d’airain
    N’ont jamais lancé le tonnerre,
    C’est le dard du Dieu souverain
    Qui créa le ciel et la terre.
    Ah ! que le céleste courroux
    Était bien embrasé sur nous
    Lorsqu’il fit parler ces oracles,
    Et que sans détourner nos pas
    Il nous vit courir aux appas
    De leurs pernicieux miracles.
     
    Satan ne nous fait plus broncher
    Dans de si dangereuses toiles ;
    Le Dieu que nous allons chercher
    Loge plus haut que les étoiles.
    Nulle divinité que lui
    Ne me peut donner aujourd’hui
    Cette flamme ou cette fumée
    Dont nos entendements épris
    S’efforcent à gagner le prix
    Qui mérite la renommée.
     
    Après lui je m’en vais louer
    Une image de Dieu si belle
    Que le Ciel me doit avouer
    Du travail que je fais pour elle.
    Car après ses sacrés autels
    Qui devant leurs feux immortels
    Font aussi prosterner les anges,
    Nous pouvons sans impiété
    Flatter une chaste beauté
    Du doux encens de nos louanges.
     
    Ainsi sous de modestes vœux
    Mes vers promettent à Sylvie
    Ce bruit charmeur que les neveux
    Nomment une seconde vie.
    Que si mes écrits méprisés
    Ne peuvent voir autorisés
    Les témoignages de sa gloire,
    Ces eaux, ces rochers et ces bois
    Prendront des âmes et des voix
    Pour en conserver la mémoire.
     
    Si quelques arbres renommés
    D’une adoration profane
    Ont été jadis animés
    Des sombres regards de Diane,
    Si les ruisseaux en murmurant
    Allaient autrefois discourant
    Au gré d’un faune ou d’une fée,
    Et si la masse du rocher
    Se laissa quelquefois toucher
    Aux chansons que disait Orphée,
     
    Quelle dureté peut avoir
    L’objet que ma Princesse touche,
    Qu’elle ne puisse le pourvoir
    Tout aussitôt d’âme et de bouche ?
    Dans ses bâtiments orgueilleux,
    Dans ses promenoirs merveilleux,
    Quelle solidité de marbres
    Ne pourront pénétrer ses yeux ?
    Quelles fontaines et quels arbres
    Ne les estimeront des dieux ?
     
    Les plus durs chênes entrouverts
    Bien plutôt de gré que de force,
    Peindront pour elle de mes vers
    Et leurs feuilles et leur écorce,
    Et quand ils les auront gravés
    Sur leurs fronts les plus relevés,
    Je sais que les plus fiers orages
    Ne leur oseront pas toucher,
    Et pourront plutôt arracher
    Leurs racines et leurs ombrages.
     
    Je sais que ces miroirs flottants
    Où l’objet change tant de place,
    Pour elle devenus constants
    Auront une fidèle glace,
    Et sous un ornement si beau
    La surface même de l’eau,
    Nonobstant sa délicatesse,
    Gardera sûrement encrés
    Et mes caractères sacrés
    Et les attraits de la Princesse.
     
    Mais sa gloire n’a pas besoin
    Que mon seul ouvrage en réponde ;
    Le ciel a déjà pris le soin
    De la peindre par tout le monde :
    Ses yeux sont peints dans le Soleil,
    L’Aurore dans son teint vermeil
    Voit ses autres beautés tracées,
    Et rien n’éteindra ses vertus
    Que les cieux ne soient abattus
    Et les étoiles effacées.
     
     
     

    Ode II


     
    Un soir que les flots mariniers
    Apprêtaient leur molle litière
    Aux quatre rouges limoniers
    Qui sont au joug de la lumière,
    Je penchais mes yeux sur le bord
    D’un lit où la Naïade dort
    Et regardant pêcher Sylvie
    Je voyais battre les poissons
    À qui plus tôt perdrait la vie
    En l’honneur de ses hameçons.
     
    D’une main défendant le bruit
    Et de l’autre jetant la ligne
    Elle fait qu’abordant la nuit
    Le jour plus bellement décline.
    Le Soleil craignait d’éclairer
    Et craignait de se retirer,
    Les étoiles n’osaient paraître,
    Les flots n’osaient s’entrepousser,
    Le zéphyre n’osait passer,
    L’herbe se retenait de croître.
     
    Ses yeux jetaient un feu dans l’eau :
    Ce feu choque l’eau sans la craindre,
    Et l’eau trouve ce feu si beau
    Qu’elle ne l’oserait éteindre.
    Ces éléments si furieux
    Pour le respect de ses beaux yeux
    Interrompirent leur querelle,
    Et de crainte de la fâcher
    Se virent contraints de cacher
    Leur inimitié naturelle.
     
    Les Tritons en la regardant
    À travers leurs vitres liquides,
    D’abord à cet objet ardent
    Sentent qu’ils ne sont plus humides,
    Et par étonnement soudain
    Chacun d’eux dans un corps de daim
    Cache sa forme dépouillée,
    S’étonne de se voir cornu,
    Et comment le poil est venu
    Dessus son écaille mouillée.
     
    Soupirant du cruel affront
    Qui de dieux les a fait des bêtes
    Et sous les cornes de leur front
    A courbé leurs honteuses têtes,
    Ils ont abandonné les eaux,
    Et dans la rive où les rameaux
    Leur ont fait un logis si sombre,
    Promenant leurs yeux ébahis,
    N’osent plus fier que leur ombre
    À l’étang qui les a trahis.
     
    On dit que la sœur du Soleil
    Eut ce pouvoir sur la nature
    Lorsque d’un changement pareil
    Actéon quitta sa figure.
    Ce que fit sa divine main
    Pour punir dans un corps humain
    Sa curiosité profane,
    S’est fait ici contre les dieux
    Qui n’avaient approché leurs yeux
    Que des yeux de notre Diane.
     
    Ces daims que la honte et la peur
    Chassent des murs et des allées,
    Maudissent le destin trompeur
    Des frontières qu’il leur a volées.
    Leur cœur privé d’humidité
    Ne peut qu’avec timidité
    Voir le ciel ni fouler la terre
    Où Sylvie en ses promenoirs
    Jette l’éclat de ses yeux noirs
    Qui leur font encore la guerre.
     
    Ils s’estiment heureux pourtant
    De prendre l’air qu’elle respire,
    Leur destin n’est que trop content
    De voir le jour sous son empire.
    La Princesse qui les charma
    Alors qu’elle les transforma
    Les fit être blancs comme neige,
    Et pour consoler leur douleur
    Ils reçurent le privilège
    De porter toujours sa couleur.
     
    Lorsqu’à petits flocons liés
    La neige fraîchement venue
    Sur de grands tapis déliés
    Épanche l’amas de la nue,
    Lorsque sur le chemin des cieux
    Ses grains serrés et gracieux
    N’ont trouvé ni vent ni tonnerre,
    Et que sur les premiers coupeaux,
    Loin des hommes et des troupeaux,
    Ils ont peint les bois et la terre,
     
    Quelque vigueur que nous ayons
    Contre les esclaves qu’elle darde,
    Ils nous blessent, et leurs rayons
    Éblouissent qui les regarde.
    Tel dedans ce parc ombrageux
    Éclate le troupeau neigeux,
    Et dans ses vêtements modestes,
    Où le front de Sylvie est peint,
    Fait briller l’éclat de son teint
    À l’envi des neiges célestes.
     
    En la saison que le Soleil,
    Vaincu du froid et de l’orage,
    Laisse tant d’heures au sommeil
    Et si peu de temps à l’ouvrage,
    La neige, voyant que ces daims
    La foulent avec des dédains,
    S’irrite de leurs bonds superbes
    Et pour affamer ce troupeau,
    Par dépit sous un froid manteau
    Cache et transit toutes les herbes.
     
    Mais le parc pour ses nourrissons
    Tient assez de crèches couvertes
    Que la neige ni les glaçons
    Ne trouveront jamais ouvertes.
    Là le plus rigoureux hiver
    Ne les saurait jamais priver
    Ni de loge ni de pâture :
    Ils y trouvent toujours du vert
    Qu’un peu de soin met à couvert
    Des outrages de la nature.
     
    Là les faisans et les perdrix
    Y fournissent leurs compagnies
    Mieux que les Halles de Paris
    Ne les sauraient avoir fournies.
    Avec elles voit-on manger
    Ce que l’air le plus étranger
    Nous peut faire venir de rare,
    Des oiseaux venus de si loin
    Qu’on y voit imiter le soin
    D’un grand Roi qui n’est pas avare.
     
    Les animaux les moins privés
    Aussi bien que les moins sauvages,
    Sont également captivés
    Dans ces bois et dans ces rivages.
    Le maître d’un lieu si plaisant
    De l’hiver le plus malfaisant
    Défie toutes les malices :
    À l’abondance de son bien
    Les éléments ne trouvent rien
    Pour lui retrancher ses délices.
     
     
     

    Ode III


     
    Dans ce parc un vallon secret
    Tout voilé de ramages sombres,
    Où le Soleil est si discret
    Qu’il n’y force jamais les ombres,
    Presse d’un cours si diligent
    Les flots de deux ruisseaux d’argent
    Et donne une fraîcheur si vive
    À tous les objets d’alentour,
    Que même les martyrs d’amour
    Y trouvent leur douleur captive.
     
    Un étang dort là tout auprès,
    Où ces fontaines violentes
    Courent et font du bruit exprès
    Pour éveiller ses vagues lentes.
    Lui d’un maintien majestueux
    Reçoit l’abord impétueux
    De ces Naïades vagabondes,
    Qui dedans ce large vaisseau
    Confondent leur petit ruisseau
    Et ne discernent plus ses ondes.
     
    Là Mélicerte en un gazon
    Frais de l’étang qui l’environne,
    Fait aux cygnes une maison
    Qui lui sert aussi de couronne.
    Si la vague qui bat ses bords
    Jamais avecque des trésors
    N’arrive à son petit empire,
    Au moins les vents et les rochers
    N’y font point crier les nochers
    Dont ils ont brisé le navire.
     
    Là les oiseaux font leurs petits
    Et n’ont jamais vu leurs couvées
    Soûler les sanglants appétits
    Du serpent qui les a trouvées.
    Là n’étend point ses plis mortels
    Ce monstre de qui tant d’autels
    Ont jadis adoré les charmes,
    Et qui d’un gosier gémissant
    Fait tomber l’âme du passant
    Dedans l’embûche de ses larmes.
     
    Zéphyr en chasse les chaleurs,
    Rien que les cygnes n’y repaissent,
    On n’y trouve rien sous les fleurs
    Que la fraîcheur dont elles naissent.
    Le gazon garde quelquefois
    Le bandeau, l’arc et le carquois
    De mille Amours qui se dépouillent
    À l’ombrage de ses roseaux
    Et dans l’humidité des eaux
    Trempent leurs jeunes corps qui bouillent.
     
    L’étang leur prête sa fraîcheur,
    La Naïade leur verse à boire,
    Toute l’eau prend de leur blancheur
    L’éclat d’une couleur d’ivoire.
    On voit là ces nageurs ardents
    Dans les ondes qu’ils vont fendant
    Faire la guerre aux Néréides,
    Qui devant leur teint mieux uni
    Cachent leur visage terni
    Et leur front tout coupé de rides.
    Or’ ensemble, ores dispersés,
     
    Ils brillent dans ce crêpe sombre,
    Et sous les flots qu’ils ont percés
    Laissent évanouir leur ombre.
    Parfois dans une claire nuit,
    Qui du feu de leurs yeux reluit
    Sans aucun ombrage des nues,
    Diane quitte son berger
    Et s’en va là-dedans nager
    Avecque ses étoiles nues.
     
    Les ondes qui leur font l’amour
    Se refrisent sur leurs épaules
    Et font danser tout alentour
    L’ombre des roseaux et des saules.
    Le dieu de l’eau tout furieux
    Haussé pour regarder leurs yeux
    Et leur poil qui flotte sur l’onde,
    Du premier qu’il voit approcher
    Pense voir ce jeune cocher
    Qui fit jadis brûler le monde.
     
    Et ce pauvre amant langoureux
    Dont le feu toujours se rallume
    Et de qui les soins amoureux
    Ont fait ainsi blanchir la plume,
    Ce beau cygne à qui Phaéton
    Laissa ce lamentable ton
    Témoin d’une amitié si sainte,
    Sur le dos son aile élevant
    Met ses voiles blanches au vent
    Pour chercher l’objet de sa plainte.
     
    Ainsi pour flatter son ennui
    Il demande au dieu Mélicerte
    Si chaque dieu n’est pas celui
    Dont il soupire tant la perte,
    Et contemplant de tous côtés
    La semblance de leurs beautés,
    Il sent renouveler sa flamme,
    Errant avec de faux plaisirs
    Sur les traces des vieux désirs
    Que conserve encore son âme.
     
    Toujours ce furieux dessein
    Entretient ses blessures fraîches,
    Et fait venir contre son sein
    L’air brûlant et les ondes sèches.
    Ces attraits empreints là-dedans
    Comme avec des flambeaux ardents,
    Lui rendent la peau toute noire :
    Ainsi dedans comme dehors
    Il lui tient l’esprit et le corps,
    La voix, les yeux et la mémoire.
     
     
     

    Ode IV


     
    Chaste oiseau, que ton amitié
    Fut malheureusement suivie !
    Sa mort est digne de pitié
    Comme ta foi digne d’envie.
    Que ce précipité tombeau,
    Qui t’en laissa l’objet si beau,
    Fut cruel à tes destinées !
    Si la mort l’eût laissé vieillir,
    Tes passions allaient faillir :
    Car tout s’éteint par les années.
     
    Mais quoi ! le sort a des revers
    Et certains mouvements de haine
    Qui demeurent toujours couverts
    Aux yeux de la prudence humaine.
    Si pour fuir ce repentir
    Ton jugement eût pu sentir
    Le jour qui vous devait disjoindre,
    Tu n’eusses jamais vu ce jour,
    Et jamais le trait de l’Amour
    Ne se fût mêlé de te poindre.
     
    Pour avoir aimé ce garçon
    Encore après la sépulture,
    Ne crains pas le mauvais soupçon
    Qui peut blâmer ton aventure.
    Les courages des vertueux
    Peuvent d’un vœu respectueux
    Aimer toutes beautés sans crime,
    Comme, donnant à tes amours
    Ce chaste et ce commun discours,
    Mon cœur n’a point passé la rime.
     
    Certains critiques curieux
    En trouvent les mœurs offensées,
    Mais leurs soupçons injurieux
    Sont les crimes de leurs pensées.
    Le dessein de la chasteté
    Prend une honnête liberté
    Et franchit les sottes limites
    Que prescrivent les imposteurs
    Qui, sous des robes de docteurs,
    Ont des âmes de sodomites.
     
    Le Ciel nous donne la beauté
    Pour une marque de sa grâce :
    C’est par où sa divinité
    Marque toujours un peu sa trace.
    Tous les objets les mieux formés
    Doivent être les mieux aimés,
    Si ce n’est qu’une âme maligne,
    Esclave d’un corps vicieux,
    Combatte les faveurs des cieux
    Et démente son origine.
     
    Ô que le désir aveuglé
    Où l’âme du brutal aspire,
    Est loin du mouvement réglé
    Dont le cœur vertueux soupire !
    Que ce feu que nature a mis
    Dans le cœur de deux vrais amis
    A des ravissements étranges !
    Nature a fondé cet amour :
    Ainsi les yeux aiment le jour,
    Ainsi le Ciel aime les anges.
     
    Ainsi malgré ces tristes bruits
    Et leur imposture cruelle,
    Tircis et moi goûtons les fruits
    D’une amitié chaste et fidèle.
    Rien ne sépare nos désirs,
    Ni nos ennuis, ni nos plaisirs :
    Nos influences enlacées
    S’étreignent d’un même lien,
    Et mes sentiments ne sont rien
    Que le miroir de ses pensées.
     
    Certains feux de divinité
    Qu’on nommait autrefois génies,
    D’une invisible affinité
    Tiennent nos fortunes unies.
    Quelque visage différent,
    Quelque divers sort apparent
    Qui se lise en nos aventures,
    Sa raison et son amitié
    Prennent aujourd’hui la moitié
    De ma honte et de mes injures.
     
    Lorsque d’un si subit effroi
    Les plus noirs enfants de l’envie,
    Au milieu des faveurs du Roi
    Osèrent menacer ma vie,
    Et que pour me voir opprimé
    Le Parlement même, animé
    Des rapports de la calomnie,
    Sans pitié me vit combattu
    De la secrète tyrannie
    Des ennemis de ma vertu,
     
    Tircis avecque trop de foi
    M’assura comme il est unique
    À qui l’astre luisant sur moi
    De tous mes destins communique.
    Il n’eut pas disposé son cours
    À commencer les tristes jours
    Dont je souffre encore l’orage,
    Qu’il s’en vint sous un froid sommeil
    De tout ce funeste appareil
    À Damon faire voir l’image.
     
    Tircis outré de mes douleurs,
    Me redit ce songe effroyable
    Qu’un long train de tant de malheurs
    Rendent dorénavant aimable.
    D’un long soupir qui devança
    La première voix qu’il poussa
    Pour prédire mon aventure,
    Je sentis mon sang se geler,
    Et comme autour de moi voler
    L’ombre de ma douleur future.
     
     
     

    Ode V


     
    « Damon, dit-il, j’étais au lit,
    Goûtant ce que les nuits nous versent
    Lorsque le somme ensevelit
    Les soins du jour qui nous traversent,
    Au milieu d’un profond repos
    Où nul regard ni nul propos
    N’abusait de ma fantaisie,
    Une froide et noire vapeur
    Me transit l’âme d’une peur
    Qui la tient encore saisie.
     
    Jamais que lors notre amitié
    N’avait mis mon cœur à la gêne,
    Tu me fis lors plus de pitié
    Que Philis ne me fait de peine.
    Cet effroyable souvenir
    Me vient encore entretenir,
    Et me redonne les alarmes
    Du spectacle plus ennemi
    Qui jamais d’un œil endormi
    A pu faire couler des larmes.
     
    Je ne sais si le feu d’amour
    Qui n’abandonne point mon âme,
    Au défaut des rayons du jour
    Ouvrit lors mes yeux de sa flamme.
    Combien que dans ce froid sommeil
    La visible ardeur du Soleil
    Se fût du tout évanouie,
    Je crus qu’en cette fiction
    J’avais libre la fonction
    De ma vue et de mon ouïe.
     
    Un grand fantôme souterrain
    Sortant de l’infernale fosse,
    Enroué comme de l’airain
    Où roulerait une carrosse,
    D’un abord qui me menaçait
    Et d’un regard qui me blessait,
    Dressant vers moi ses pas funèbres,
    Fier des commissions du sort,
    Me dit trois fois : « Damon est mort »,
    Puis se perdit dans les ténèbres.
     
    Sans doute que leurs vérités,
    Plus puissantes que leurs mensonges,
    Touchent plus fort nos facultés
    Et nous impriment mieux les songes,
    Je retins si bien ses accents,
    Et son image dans mes sens
    Demeura tellement empreinte,
    Que ton corps mort entre mes bras
    Et ton sang versé dans mes draps
    Ne m’eussent pas fait plus de crainte.
     
    Après, d’une autre illusion
    Réfléchissant sur ma pensée,
    Et songeant à la vision,
    Qui s’était fraîchement passée,
    Je songeais qu’encore on doutait
    En quel état Damon était,
    Et comme, au fort de la lumière
    Où les objets sont éclaircis,
    Je condamnais les faux soucis
    De mon illusion première.
     
    Mais dans ce doute un messager,
    Qui portait les couleurs des Parques,
    Me vint de ce fatal danger
    Rafraîchir les funestes marques :
    Un garçon habillé de deuil,
    Qui semblait sortir du cercueil,
    Ouvrant les rideaux de ma couche,
    Me crie : « On a tué Damon »,
    Mais d’un accent que le démon
    N’avait pas été plus farouche.
     
    Morphée à ce second assaut,
    Ôtant ses fers à ma paupière,
    Me réveilla tout en sursaut,
    Et me laissa voir la lumière.
    Je me levai déshabillé,
    Plus transi, plus froid, plus mouillé
    Que si j’étais sorti de l’onde :
    C’était au point que l’Occident
    Laisse sortir le char ardent
    Où roule le flambeau du monde.
     
    Cherchant du soulas par mes yeux,
    Je mets la tête à la fenêtre,
    Et regarde un peu dans les cieux
    Le jour qui ne faisait que naître.
    Et combien que ce songe-là
    Dans mon sang que la peur gela
    Laissât encore ses images,
    Je me rassure et me rendors,
    Croyant que les vapeurs du corps
    Avaient enfanté ces nuages.
     
    Le sommeil ne m’eut pas repris
    Que, songeant encore à ta vie,
    Tu vins rassurer mes esprits
    Qu’on ne te l’avait point ravie.
    « Il est vrai, Tircis, me dis-tu,
    Qu’on en veut bien à ma vertu ».
    Là je te vis dans une émeute
    Avancer l’épée à la main
    Vers un portail qui chut soudain
    Et qui t’accabla de sa chute.
     
    De là, ce songe en mon cerveau
    Poursuivant toujours son idée,
    Je te vis suivre en un tombeau
    Par une foule débordée.
    Les juges y tenaient leur rang,
    L’un d’entre eux épancha du sang
    Qui me jaillit contre la face.
    Là tout mon songe s’acheva,
    Et ton pauvre ami se leva
    Noyé d’une sueur de glace. »
     
    Cher Tircis, lorsque mon esprit
    D’une souvenance importune
    Repense au destin qui t’apprit
    Les secrets de mon infortune,
    Lorsque je suis le moins troublé,
    Tout mon espoir est accablé
    De la tempête inévitable
    Dont me bat le courroux divin,
    Et voici comment son devin
    A rendu ta voix véritable.
     
    Ce songe du fatal secret
    Où ma première mort fut peinte,
    Prédisait le cruel décret
    Dont ma liberté fut éteinte.
    Ce garçon aux vêtements noirs
    Qui semblait sortir des manoirs
    Qui ne s’ouvrent qu’à la magie,
    Lorsqu’il parla de mon tombeau
    Prédisait l’infâme flambeau
    Qui consuma mon effigie.
     
    Tircis encore à l’autre fois
    Que cette vision suivie,
    Par mes regards et par ma voix
    L’assura que j’étais en vie,
    Se doit assez ressouvenir
    Du souci qui le fit venir
    Où j’avais commencé ma fuite,
    Lorsque sa voix moins que ses pleurs
    Me dit ce songe de malheurs
    Dont j’attends encore la suite.
     
    Ce songe avec autant de foi
    Lui fit voir l’épée et la porte,
    Et le peuple alentour de moi
    Comme d’une personne morte :
    Quand mes faibles bras alarmés
    À cinquante voleurs armés
    Voulurent présenter l’épée,
    Je chus sous un portail ouvert,
    Et fus saisi dans le couvert
    Où ma bonne foi fut trompée.
     
    Soudain le sieur de Commartin
    Qui porte des habits funèbres,
    Me fit serrer à Saint-Quentin
    Entre les fers et les ténèbres.
    Depuis, toujours tout enchaîné,
    Soixante archers m’ont amené
    Par les bruits de la populace,
    Dedans ces ténébreux manoirs
    Où ce sang et les juges noirs
    M’avaient déjà marqué la place.
     
     
     

    Ode VI


     
    Ainsi prophétisa Tircis
    Les malheurs que toute une année
    Par des accidents si précis
    A fait choir sur ma destinée ;
    La furie de mon destin
    Lui parut au même matin
    Qu’elle répandit sa bruine,
    Car le décret du Parlement
    Se donnait au même moment,
    Que Tircis songeait ma ruine.
     
    Mon innocence et ma raison
    Pour échapper à leur colère
    Appelèrent de ma prison
    À l’autel d’un dieu tutélaire.
    C’est où je trouvai mon support,
    C’est où Tircis courut d’abord
    Prédire et consoler ma peine.
    Nous étions lors tous deux couverts
    De ces arbres pour qui mes vers
    Ouvrent si justement ma veine.
     
    Nous étions dans un cabinet
    Enceint de fontaines et d’arbres,
    Son meuble est si clair et si net
    Que l’émail est moins que les marbres.
    Celui qui l’a fait si poli
    Semble avoir jadis démoli
    Le grand palais de la lumière,
    Et pillant son riche pourpris,
    De tout ce glorieux débris
    Avoir là porté la matière.
     
    Pour conserver son ornement
    Le Soleil le lave et l’essuie,
    Car c’est le Soleil seulement
    Qui fait le beau temps et la pluie ;
    Flore y met tant de belles fleurs
    Que l’Aurore ne peut sans pleurs
    Voir leur éclat qui la surmonte :
    C’est à cause de cet affront
    Qu’elle montre si peu son front
    Et qu’on la voit rougir de honte.
     
    L’odeur de ces fleurs passerait
    Le musc de Rome et de Castille,
    Et la terre s’offenserait
    Qu’on y brûlât de la pastille.
    Le garçon qui se consuma
    Dans les ondes qu’il alluma,
    Voit là tous ses appas renaître,
    Et ravi d’un objet si beau,
    Il admire que son tombeau
    Lui conserve encore son être.
     
    La Nymphe qui lui fait la cour
    Le voit là tous les ans revivre,
    Car son opiniâtre amour
    La contraint encore à le suivre.
    Là le Ciel semble avoir pitié
    Des longs maux de son amitié,
    Et permet parfois au Zéphyre
    De la mener à son amant,
    Qui respire insensiblement
    L’air des flammes qu’elle soupire.
     
    Écho dedans un si beau feu,
    Jalouse que le Ciel la voie,
    Est invisible et parle peu,
    De respect, de honte et de joie.
    Ainsi mes esprits transportés
    Se trouvent tout déconcertés
    Quand une beauté me regarde,
    Et mon discours le moins suspect
    Trouve toujours ou le respect
    Ou la honte qui le retarde.
     
    Quand je vois partir les regards
    Des superbes yeux de Caliste,
    Qui sont autant de coups de dards
    Où nulle qu’elle ne résiste,
    Le témoin le plus assuré,
    Qui de mon esprit égaré
    Montre la passion confuse,
    C’est que je ne saurais comment
    Le prier d’un mot seulement
    Que sa voix ne me le refuse.
     
    Je suivrais l’importun désir
    Qui m’en parle toujours dans l’âme,
    Et prendrais ici le loisir
    De parler un peu de ma flamme ;
    Mais l’entreprise du tableau
    Qui par un cabinet si beau
    Commence à promener la Muse,
    Me tient dans ce parc enchanté
    Où le printemps le plus hâté
    Toujours cinq ou six mois s’amuse.
     
    Quand le Ciel lassé d’endurer
    Les insolences de Borée
    L’a contraint de se retirer
    Loin de la campagne azurée,
    Que les Zéphyres rappelés
    Des ruisseaux à demi gelés
    Ont rompu les écorces dures,
    Et d’un souffle vif et serein
    Du céleste palais d’airain
    Ont chassé toutes les ordures,
     
    Les rayons du jour égarés
    Parmi des ombres incertaines
    Éparpillent leurs feux dorés
    Dessus l’azur de ces fontaines.
    Son or dedans l’eau confondu,
    Avecque ce cristal fondu
    Mêle son teint et sa nature,
    Et sème son éclat mouvant
    Comme la branche au gré du vent
    Efface et marque sa peinture.
     
    Zéphyre jaloux du Soleil
    Qui paraît si beau sur les ondes,
    Traverse ainsi l’état vermeil
    De ces allées vagabondes ;
    Ainsi ces amoureux Zéphyrs
    De leurs nerfs qui sont leurs soupirs
    Renforçant leurs secousses fraîches,
    Détournent toujours ce flambeau
    Et pour cacher le front de l’eau
    Jettent au moins des feuilles sèches.
     
    L’eau qui fuit en les retardant,
    Orgueilleuse de leur querelle,
    Rit et s’échappe cependant
    Qu’ils sont à disputer pour elle,
    Et pour prix de tous leurs efforts,
    Laissant les âmes sur les bords
    De cette fontaine superbe,
    Dissipent toutes leurs chaleurs
    À conserver l’état des fleurs
    Et la molle fraîcheur de l’herbe.
     
    C’est où se couche Palémon
    Qui triomphe de leur maîtresse,
    Et plein d’écume et de limon,
    Quand il veut reçoit sa caresse.
    Ainsi naguère deux bergers
    Ont couru les sanglants dangers
    Que l’honneur a mis à l’épée,
    Et par un malheur mutuel
    Laissent vainqueur de leur duel
    Un vilain qui plut à Napée.
     
     
     

    Ode VII


     
    Le plus superbe ameublement
    Dont le séjour des rois éclate,
    L’or semé prodigalement
    Sur la soie et sur l’écarlate,
    N’eurent jamais rien de pareil
    Aux teintures dont le Soleil
    Couvre les petits flots de verre.
    Quelle couleur peut plaire mieux
    Que celle qui contraint les cieux
    De faire l’amour avec la terre ?
     
    Ce cabinet toujours couvert
    D’une large et haute tenture,
    Prend son ameublement tout vert
    Des propres mains de la Nature,
    D’elle de qui le juste soin
    Étend ses charités si loin,
    Et dont la richesse féconde
    Paraît si claire en chaque lieu
    Que la providence de Dieu
    L’établit pour nourrir le monde.
     
    Tous les blés elle les produit ;
    Le cep ne vit que de sa force,
    Elle en fait le pampre et le fruit
    Et les racines et l’écorce.
    Elle donne le mouvement
    Et le siège à chaque élément,
    Et selon que Dieu l’autorise,
    Notre destin pend de ses mains,
    Et l’influence des humains
    Ou leur nuit ou les favorise.
     
    Elle a mis toute sa bonté
    Et son savoir et sa richesse
    Et les trésors de sa beauté
    Sur le Duc et sur la Duchesse.
    Elle a fait les heureux accords
    Qui joignent leur âme et leur corps.
    Bref, c’est elle aussi qui marie
    Les Zéphyres avec nos fleurs,
    Et qui fait de tant de couleurs
    Tous les ans leur tapisserie.
     
    Avec les naturels appas
    Dont ce beau cabinet se pare,
    La musique ne manque pas
    D’y fournir ce qu’elle a de rare.
    Ces chantres si tôt éveillés
    Qui dorment toujours habillés,
    Quand l’Aurore les vient semondre
    Lui donnent un si doux salut
    Que Saint-Amant avec son luth
    Aurait peine de les confondre.
     
    Quand la Princesse y fait séjour,
    Ces oiseaux pensent que l’Aurore,
    À dessein d’y tenir sa cour,
    A quitté les rives du More.
    Un saint désir de l’approcher
    Les anime et les fait pencher
    Des branches qui lui font ombrage,
    Et devant ces divinités
    Leurs innocentes libertés
    Ne craignent rien qui les outrage.
     
    Leurs cœurs se laissent dérober,
    Insensiblement ils s’oublient,
    Et des rameaux qu’ils font courber
    Quelquefois leurs pieds se délient ;
    Leur petit corps précipité
    Se fie en la légèreté
    De la plume qui le retarde ;
    Ils planent sur les ailerons
    Et volent aux environs
    De Sylvie qui les regarde.
     
    Quand elle écoute leurs chansons,
    Leur vaine gloire s’étudie
    À réciter quelques leçons
    De leur plus douce mélodie.
    Chacun d’eux se trouve ravi,
    Ils étalent tous à l’envi
    Leur trésor caché sous la plume,
    Et ces remèdes si plaisants
    Qui des soucis les plus cuisants
    Détrempent toute l’amertume.
     
    Comme les chantres quelquefois,
    D’une complaisance ignorante,
    Mignardant et l’œil et la voix
    Devant les beaux yeux d’Amarante,
    Leur plaisir et leur vanité
    Fait qu’avec importunité
    Ils nous prodiguent leurs merveilles,
    Et qu’ils chantent si longuement
    Que leur concert le plus charmant
    Lasse l’esprit et les oreilles,
     
    Ainsi l’entretien d’un rimeur
    Enflé des arts et des sciences,
    Lorsqu’il se trouve en bonne humeur
    Vient à bout de nos patiences,
    Et sans qu’on puisse rebuter
    Cet instinct de persécuter
    Que leur inspire le génie,
    Il faut à force de parler
    Que leur poumon las de souffler
    Fasse paix à la compagnie,
     
    Ainsi ces oiseaux s’attachant
    Au dessein de plaire à Sylvie,
    Dans les longs efforts de leurs chants
    Semblent vouloir laisser la vie ;
    Leur gosier sans cesse mouvant
    Étourdit les eaux et le vent,
    Et vaincu de sa violence,
    Quoiqu’il veuille se retenir,
    Il peut à peine revenir
    À la liberté du silence.
     
    Comme ils tâchent à qui mieux mieux
    De faire agréer leur hommage,
    Leur zèle rend presque odieux
    Le tumulte de leur ramage.
    Leur bruit est ce bruit de Paris
    Lorsqu’une voix de tant de cris
    Bénit le Roi parmi les rues
    Qu’on le fâche en le bénissant,
    Et l’air éclate d’un accent
    Qui semble avoir crevé les nues.
     
     
     

    Ode VIII


     
    Sur tous le Rossignol outré
    Dans son âme encore altérée
    N’a jamais pu dire à son gré
    Les affronts que lui fit Térée.
    Ses poumons sans cesse enflammés
    Sont ses vieux soupirs ranimés,
    Et ce peu d’esprit qui lui reste
    N’est qu’un souvenir éternel
    De maudire son criminel
    Et l’appeler toujours inceste.
     
    Ce petit oiseau tout penché
    Où la Princesse se présente,
    Craint d’avoir le gosier bouché,
    Le bec clos, la langue pesante,
    Et cependant qu’il peut jouir
    Du bonheur de se faire ouïr,
    Lui raconte son aventure,
    Et gazouille soir et matin
    Sur les caprices du destin
    Qui lui fit changer de nature.
     
    Il a de si divers accès
    Dans le long récit de sa honte
    Qu’on aura fini mon procès
    Quand il aura fini son conte.
    Les morts gisants sous Pélion,
    Toutes les cendres d’Ilion
    N’ont point donné tant de matière
    De faire des plaintes aux cieux
    Que cet oiseau malicieux
    En vomit sur son cimetière.
     
    Ce plaisir reste à son malheur
    Que sa voix qui daigne le suivre
    Afin de venger sa douleur
    La fait continuer de vivre.
    Il ne fait pas bon irriter
    Celui qui sait si bien chanter ;
    Car l’artifice de l’envie
    Ne saurait trouver un tombeau
    D’où son esprit toujours plus beau
    Ne revienne encore à la vie.
     
    La cendre de son monument,
    Malgré les races ennemies,
    Fait revivre éternellement
    Son mérite et leurs infamies.
    Les vers flatteurs et médisants
    Trouvent toujours des partisans :
    Le pinceau d’un faiseur de rimes,
    S’il est adroit aux fictions,
    Aux plus sincères actions
    Sait donner la couleur des crimes.
     
    Dieux ! que c’est un contentement
    Bien doux à la raison humaine
    Que d’exhaler si doucement
    La douleur que nous fait la haine !
    Un brutal qu’on va poursuivant
    Dans des soupirs d’air et de vent
    Cherche une honteuse allégeance,
    Mais la douleur des bons esprits
    Qui laisse des soupirs écrits
    Guérit avecque la vengeance.
     
    Aujourd’hui dans les durs soucis
    Du malheur qui me bat sans cesse,
    Si mes sens n’étaient adoucis
    Par le respect de la Princesse,
    J’écrirais avecque du fiel
    Les adversités dont le Ciel
    Souffre que les méchants me troublent,
    Et quand mes maux m’accableraient
    Mes injures redoubleraient
    Comme leurs cruautés redoublent.
     
    Peut-être les sanglants auteurs
    De tant et de si longs outrages,
    Ces infâmes persécuteurs
    Verront mourir leurs vieilles rages ;
    Et si ma fortune à son tour
    Permet que je me venge un jour,
    N’ai-je point une encre assez noire
    Et dans ma plume assez de traits
    Pour les peindre dans ces portraits
    Qui font horreur à la mémoire ?
     
    Mais ici mes vers glorieux
    D’un objet plus beau que les anges,
    Laissent ce soin injurieux
    Pour s’occuper à des louanges.
    Puisque l’horreur de la prison
    Nous laisse encore la raison,
    Muses, laissons passer l’orage.
    Donnons plutôt notre entretien
    À louer qui nous fait du bien
    Qu’à maudire qui nous outrage.
     
    Et mon esprit voluptueux
    Souvent pardonne par faiblesse,
    Et comme font les vertueux
    Ne s’aigrit que quand on le blesse.
    Encore dans ces lieux d’horreur
    Je ne sais quelle molle erreur
    Parmi tous ces objets funèbres
    Me tire toujours au plaisir,
    Et mon œil qui suit mon désir
    Voit Chantilly dans ces ténèbres.
     
    Au travers de ma noire tour
    Mon âme a des rayons qui percent
    Dans ce parc que les yeux du jour
    Si difficilement traversent,
    Mes sens en ont tout le tableau,
    Je sens les fleurs au bord de l’eau,
    Je prends le frais qui les humecte,
    La Princesse s’y vient assoir,
    Je vois comme elle y va le soir
    Que le jour fuit et la respecte.
     
    Les oiseaux n’y font plus de bruit,
    Le seul roi de leur harmonie
    Qui touche un luth en pleine nuit
    Demeure en notre compagnie ;
    Et laissant ses vieilles douleurs
    Dans la lumière et les chaleurs
    Que la fuite du jour emporte,
    Il concerte si sagement
    Qu’il semble que le jugement
    Lui forme des airs de la sorte.
     
     
     

    Ode IX


     
    « Moi qui chante soir et matin
    Dans le cabinet de l’Aurore,
    Où je vois ce riche butin
    Qu’elle prend au rivage More,
    L’or, les perles et les rubis
    Dont ses flammes et ses habits
    Ont jadis marqué la Cigale,
    Et tout ce superbe appareil
    Qu’elle dérobait au Soleil
    Pour se faire aimer à Céphale,
     
    Je vis un jour ensevelis
    Devant la reine d’Amathonte
    Tous les œillets et tous les lys
    Que la terre cachait de honte,
    Car je chantai l’hymne du prix
    Qui fit voir que devant Cypris
    Toute autre beauté comparée
    Si peu les siennes égalait
    Qu’un enfant connut qu’il fallait
    Lui donner la pomme dorée.
     
    Tous les jours la reine des bois
    Devant mes yeux passe et repasse,
    Et souvent pour ouïr ma voix
    Se détourne un peu de la chasse ;
    Souvent qu’elle se va baigner
    Où rien ne l’ose accompagner
    Que ses Dryades vagabondes,
    J’ai tout seul cette privauté
    De voir l’éclat de sa beauté
    Dans l’habit de l’air et de l’onde.
     
    Mais j’atteste l’air et les cieux
    Dont je tiens la voix et la vie,
    Que mon jugement et mes yeux
    Aiment mieux mille fois Sylvie.
    Un de ses regards seulement
    Qui partent si nonchalamment,
    Donne à mes chansons tant d’amorce
    Et de si douces vanités
    Que les autres divinités
    N’en jouissent plus que de force.
     
    Si mes airs cent fois récités
    Comme l’ambition me presse,
    Mêlent tant de diversités
    Aux chansons que je vous adresse,
    C’est que ma voix cherche des traits
    Pour un chacun de vos attraits ;
    Mais c’est en vain qu’elle se pique
    De satisfaire à tous vœux,
    Car le moindre de vos cheveux
    Peut tarir toute ma musique.
     
    Quand ma voix qui peut tout ravir
    Réussirait à vous complaire,
    Le soin que j’ai de vous servir
    Tâche en vain de me satisfaire ;
    Je crois que mes airs innocents
    Au lieu d’avoir flatté vos sens
    Leur ont donné de la tristesse,
    Et que mes accents enroués
    Au lieu de les avoir loués
    Ont choqué leur délicatesse.
     
    Quand la nuit vous ôte d’ici
    Et que ses ombres coutumières
    Laissent ce cabinet noirci
    De l’absence de vos lumières,
    Aussitôt j’ois que le Zéphyr
    Me demande avec un soupir
    Ce que vous êtes devenue,
    Et l’eau me dit en murmurant
    Que je ne suis qu’un ignorant
    De vous avoir si peu tenue.
     
    Ô Zéphyres ! ô chères eaux !
    Ne m’en imputez point l’injure :
    J’ai chanté tous les airs nouveaux
    Que m’apprit autrefois Mercure ;
    Mais que ma voix dorénavant
    N’approche ni ruisseau ni vent,
    Que l’air ne porte plus mes ailes,
    Si dans le printemps à venir
    Je n’ai de quoi l’entretenir
    De dix mille chansons nouvelles. »
     
    Ainsi finit ses tons charmeurs
    L’oiseau dont le gosier mobile
    Souffle toujours à nos humeurs
    De quoi faire mourir la bile,
    Et brûlant après son dessein,
    Il ramasse dedans son sein
    Le doux charme des voix humaines,
    La musique des instruments
    Et les paisibles roulements
    Du beau cristal de nos fontaines.
     
    Comme en la terre et par le ciel
    De petites mouches errantes
    Mêlent pour composer leur miel
    Mille matières différentes,
    Formant ses airs qui sont ses fruits,
    L’oiseau digère mille bruits
    En une seule mélodie.
    Et selon le temps de sa voix,
    Tous les ans le parc une fois
    Le reçoit et le congédie.
     
     
     

    Ode X


     
    Rossignol, c’est assez chanté,
    Ce parc est désormais trop sombre,
    Je trouve Apollon rebuté
    D’écrire si longtemps à l’ombre.
    Ces lieux si beaux et si divers
    Méritent chacun tous les vers
    Que je dois à tout le volume ;
    Mais je sens croître mon sujet,
    Et toujours un plus grand objet
    Se vient présenter à ma plume.
     
    Je sais qu’un seul rayon du jour
    Mériterait toute ma peine,
    Et que ces étangs d’alentour
    Pourraient bien engloutir ma veine ;
    Une goutte d’eau, une fleur,
    Chaque feuille et chaque couleur
    Dont nature a marqué ces marbres,
    Mérite tout un livre à part,
    Aussi bien que chaque regard
    Dont Sylvie a touché ces arbres.
     
    Mais les myrtes et les lauriers
    De tant de beautés de sa race
    Et de tant de fameux guerriers
    Me demandent déjà leur place.
    Saints rameaux de Mars et d’Amour,
    En quel si reculé séjour
    Vous plaît-il que je vous apporte ?
    C’est pour vous, immortels rameaux,
    Que j’abandonne ces ormeaux
    Et foule aux pieds leur feuille morte.
     
    Pour vous je laisse auprès de moi
    Une loge aujourd’hui déserte,
    Que jadis pour l’amour d’un roi
    Ces arbres ont ainsi couverte.
    Sous ce toit loin des courtisans
    De qui les soupçons médisants
    N’ont jamais appris à se taire,
    Alcandre a mille fois goûté
    Ce qu’un prince a de volupté
    Quand il trouve un lieu solitaire.
     
    Je dirais les secrets moments
    Des faveurs, des feintes malices
    Dont le caprice des amants
    Forme leur plainte et leurs délices ;
    Mais si l’œil de Sylvie un jour
    De cette lecture d’amour
    Avait surpris son innocence,
    Ma prison me serait trop peu,
    Lors faudrait-il dresser le feu
    Dont on veut punir ma licence.
     
    Suivant le vertueux sentier
    Où mon juste dessein m’attire,
    Je laisse à gauche ce quartier
    Pour le Faune et pour le Satyre ;
    Or quelque si pressant dessein
    Qui m’enflamme aujourd’hui le sein,
    Quelque vanité qui m’appelle,
    Ce serait un péché mortel
    Si je ne visitais l’autel
    Étant si près de la chapelle.
     
    Que ces arbres sont bien ornés !
    Je suis ravi quand je contemple
    Que ces promenoirs sont bornés
    Des sacrés murs d’un petit temple.
    Ici loge le Roi des Rois :
    C’est ce Dieu qui porta la Croix
    Et qui fit à ces bois funèbres
    Attacher ses pieds et ses mains
    Pour délivrer tous les humains
    Du feu qui vit dans les ténèbres.
     
    Son Esprit par tout se mouvant
    Fait tout vivre et mourir au monde.
    Il arrête et pousse le vent,
    Et le flux et reflux de l’onde,
    Il ôte et donne le sommeil,
    Il montre et cache le Soleil.
    Notre force et notre industrie
    Sont de l’ouvrage de ses mains,
    Et c’est de lui que les humains
    Tiennent race et biens et patrie.
     
    Il a fait le tout du néant,
    Tous les anges lui font hommage,
    Et le nain comme le géant
    Porte sa glorieuse image ;
    Il fait au corps de l’univers
    Et le sexe et l’âge divers ;
    Devant lui c’est une peinture
    Que le ciel et chaque élément,
    Il peut d’un trait d’œil seulement
    Effacer toute la nature.
     
    Tous les siècles lui sont présents,
    Et sa grandeur non mesurée
    Fait des minutes et des ans
    Même trace et même durée.
    Son Esprit partout épandu,
    Jusqu’en nos âmes descendu,
    Voit naître toutes nos pensées ;
    Même en dormant nos visions
    N’ont jamais eu d’illusions
    Qu’il n’ait auparavant tracées.
     
    Ici, Muses, à deux genoux
    Implorons sa divine grâce
    D’imprimer toujours devant nous
    Les marques d’une heureuse trace :
    C’est elle qui nous doit guider
    Depuis celui qui vint fonder
    La première Croix dans la France
    Jusqu’à sa race qui promet
    De la planter chez Mahomet
    Avec la pointe de sa lance.
     
    C’est où mon esprit enchaîné
    Goûtera par un long étude
    L’aise que prend mon cœur bien né
    Quand il combat l’ingratitude ;
    Et si j’ai bien loué les eaux,
    Les ombres, les fleurs, les oiseaux
    Qui ne songent point à me plaire,
    Lysis qui songe à mon ennui
    Verra sur sa race et sur lui
    Ma reconnaissance exemplaire.
     
    Il faudrait que ce devancier,
    Le plus vieux que je veux produire,
    Eût bien enrouillé son acier
    Si je ne le faisais reluire ;
    Mais les livres et les discours
    Ont si bien conservé le cours
    De cette véritable gloire,
    Que je ferai de mauvais vers
    Si vos titres les plus couverts
    Ne font éclat en la mémoire.
     

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  • À QUOI PENSE LA NUIT

    À QUOI PENSE LA NUIT  

    À quoi pense la Nuit, quand l’âme des marais
    Monte dans les airs blancs sur tant de voix étranges,
    Et qu’avec des sanglots qui font pleurer les anges
    Le rossignol module au milieu des forêts ?...
     
    À quoi pense la Nuit, lorsque le ver luisant
    Allume dans les creux des frissons d’émeraude,
    Quand murmure et parfum, comme un zéphyr qui rôde,
    Traversent l’ombre vague où la tiédeur descend ?...
     
    Elle songe en mouillant la terre de ses larmes
    Qu’elle est plus belle, ayant le mystère des charmes,
    Que le jour regorgeant de lumière et de bruit.
     
    Et — ses grands yeux ouverts aux étoiles — la Nuit
    Enivre de secret ses extases moroses,
    Aspire avec longueur le magique des choses.
     

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