• Tu tettes le lait pur...

    Tu tettes le lait pur....................

    Tu tettes le lait pur de mon âme sereine,
    Mon petit nourrisson qui n'as pas vu le jour,
    Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne
    En lui parlant tout bas de la vie au front lourd.

    Voici le lait d'esprit et le lait de tendresse,
    Voici le regard d'or qu'on jette sur les cieux ;
    Goûte près de mon coeur l'aube de la sagesse ;
    Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux.

    Vois, mon âme sur toi s'inclinant plus encore,
    Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc,
    Brode des oiseaux blonds avec des fils d'aurore
    Pour draper sur ton être un voile étincelant ;

    Elle forme en rêvant ton âme nébuleuse
    Dont le jeune noyau est encore amolli
    Et t'annonce le jour, prudente et soucieuse,
    En le laissant filtrer entre ses doigts polis.

    Ouvre d'abord tes yeux à mon doux crépuscule,
    Prépare-les longtemps à l'éclat du soleil ;
    Vole dans mes jardins, léger comme une bulle,
    Afin de ne pas trop t'étonner au réveil.

    Cours après les frelons, joue avec les abeilles
    Que pour toi ma pensée amène du dehors,
    Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles,
    Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort.

    Entre dans ma maison intérieure et nette
    Où de beaux lévriers s'allongent près du mur,
    Vois des huiles brûler dans une cassolette
    Et le cristal limpide ainsi qu'un désir pur.

    Ce carré de clarté là-bas, c'est la fenêtre
    Où le soleil assied son globe de rayons.
    Voici tout l'Orient qui chante dans mon être
    Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons ;

    Sur la vitre d'azur une rose s'appuie.
    En dégageant son front du feuillage élancé ;
    Ma colombe privée y somnole, meurtrie
    De parfum, oubliant le grain que j'ai versé.

    Entr'ouvre l'huis muet, petit mage candide.
    Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas
    Dans la salle secrète où, lasse et le coeur vide,
    Sur des maux indécis j'ai sangloté tout bas.

    Ou bien, si tu le veux, descends par la croisée
    Sur le chemin poudreux du rayon de midi,
    Ainsi qu'un dieu poucet à la chair irisée
    Qui serait de la rose et du soleil sorti.

    Je suis là, je souris, donne-moi ta main frêle,
    Plus douce à caresser que le duvet des fleurs ;
    Je veux te raconter la légende éternelle
    Du monde qui comprend le rire et les douleurs.

    Écoute et souviens-toi d'avoir touché mon âme ;
    Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux
    La retrouver avec son silence et sa flamme
    Et peut-être qu'alors je la comprendrai mieux.

    Ô toi que je cajole avec crainte dans l'ouate,
    Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur,
    D'un morceau de mon coeur je façonne ton coeur,
    Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Je me souviens de mon enfance

    Je me souviens de mon enfance...................

    Je me souviens de mon enfance
    Et du silence où j'avais froid ;
    J'ai tant senti peser sur moi
    Le regard de l'indifférence.

    Ô jeunesse, je te revois
    Toute petite et repliée,
    Assise et recueillant les voix
    De ton âme presque oubliée.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • L'esclave

    L'esclave..............

    Tel, nu, sordide, affreux, nourri des plus vils mets,
    Esclave - vois, mon corps en a gardé les signes -
    Je suis né libre au fond du golfe aux belles lignes
    Où l'Hybla plein de miel mire ses bleus sommets.

    J'ai quitté l'île heureuse, hélas !... Ah ! si jamais
    Vers Syracuse et les abeilles et les vignes
    Tu retournes, suivant le vol vernal des cygnes,
    Cher hôte, informe-toi de celle que j'aimais.

    Reverrai-je ses yeux de sombre violette,
    Si purs, sourire au ciel natal qui s'y reflète
    Sous l'arc victorieux que tend un sourcil noir ?

    Sois pitoyable ! Pars, va, cherche Cléariste
    Et dis-lui que je vis encor pour la revoir.
    Tu la reconnaîtras, car elle est toujours triste.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Si tu meurs en jeunesse, autant as tu gousté

    Si tu meurs en jeunesse, autant as tu gousté...........

    Si tu meurs en jeunesse, autant as tu gousté
    D'amour, et de douceur durant ce peu d'espace,
    Que si de deus cens ans tu par-faisois la trace,
    Nul plaisir est nouveau sous le ciel revouté :

    Pour boire plusieurs fois le ventre degousté
    N'en est de rien plus soul, la corruptible masse
    De ce cors que tu traine, est semblable à la tasse
    Qui ne retient pas l'eau que l'on luy a jetté.

    Partant soit tost ou tard que le trait de la Parque
    Du nombre des vivans au tombeau te demarque,
    N'abandonne à regret le monde despourveu :

    Tu vois tout en un an et ce que l'influence
    Des saisons, et des tems plusieurs siecles avance,
    N'est rien que le retour de ce que tu as veu.

    ..Jean-Baptiste CHASSIGNET (1571-1635)

    Google Bookmarks

    2 commentaires
  • Heureuse est la peine

    Heureuse est la peine
    De qui le plaisir
    À sur foi certaine
    Assis son désir.
    L'on peut assez en servant requérir,
    Sans toutefois par souffrir acquérir
    Ce que l'on pourchasse
    Par trop désirer,
    Dont en male grâce
    Se faut retirer.

    Car un tel service
    Ne prétend qu'au point,
    Qui par commun vice
    L'honneur pique, et point.
    Et ce travail en fumée devient
    Toutes les fois, que la raison survient,
    Qui toujours domine
    Tout coeur noble, et haut,
    Et peu à peu mine
    Le plaisir, qui faut.

    Mais l'attente mienne
    Est le désir sien
    D'être toute sienne,
    Comme il sera mien.
    Car quand Amour à Vertu est uni,
    Le coeur conçoit un désir infini,
    Qui toujours désire
    Tout bien haut et saint,
    Qui de doux martyre
    L'environne, et ceint.


    Car il lui engendre
    Une ardeur de voir,
    Et toujours apprendre
    Quelque haut savoir :
    Le savoir est ministre de Vertu,
    Par qui Amour vicieux est battu,
    Et qui le corrige,
    Quand dessus le coeur
    Par trop il s'érige
    Pour être vainqueur.

    C'est pourquoi travaille
    En moi cet espoir,
    Qui désir me baille
    Et voir, et savoir.
    Étant ainsi mon espoir assuré,
    je ne crains point qu'il soit démesuré :
    Mais veux bien qu'il croisse
    De plus en plus fort,
    À fin qu'apparoisse
    Mon coeur ferme, et fort.

    Et que toujours voie,
    Travaillant ainsi,
    Tenir droit la voie
    D'immortel souci.
    Si donc il veut en si haut lieu monter
    Qu'il puisse Amour en la Mort surmonter,
    Sa caduque vie
    Devra soulager
    D'une chaste envie
    Pour l'accourager.

    Ainsi m'accompagne
    Un si haut désir
    Que pour lui n'épargne
    Moi, ni mon plaisir.

    (Chanson VIII)

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Dames, s'il est permis

    Dames, s'il est permis............

    Dames, s'il est permis
    Que l'amour appetisse
    Entre deux coeurs promis,
    Faisons pareil office :
    Lors la légèreté
    Prendra sa fermeté.

    S'ils nous disent volages
    Pour nous en divertir :
    Assurons nos courages
    De ne nous repentir,
    Puis que leur amitié
    Est moins, que de moitié.

    Se voulant excuser,
    Que leur moitié perdue
    Peut ainsi abuser
    Tant qu'elle soit rendue :
    La loi pour nous fut faite
    Empruntant leur défaite.

    Si j'eusse été apprise
    Comme il fallait aimer,
    je n'eusse été reprise
    Du feu trop allumer
    Qu'éteindre j'ai bien su,
    Quand je l'ai aperçu.

    Ne nous ébahissons
    Si le vouloir nous change :
    Car d'eux nous connaissons
    La vie tant étrange,
    Qu'elle nous a permis
    Infinité d'amis.

    Mais puis qu'occasion
    Nous a été donnée,
    Que notre passion
    Soit à eux adonnée :
    Amour nous vengera,
    Quand foi les rangera.

    (Chanson V)

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Celle clarté mouvante sans ombrage

    Celle clarté mouvante sans ombrage................

    Celle clarté mouvante sans ombrage,
    Qui m'éclaircit en mes ténébreux jours,
    De sa lueur éblouit l'oeil volage
    À l'inconstant, pour ne voir mes séjours :
    Car, me voyant, m'eût consommé toujours
    Par les erreurs de son errante flèche.

    Par quoi l'esprit, qui désir chaste cherche,
    En lieu de mort a eu nouvelle vie,
    Faillant aux yeux - dont le corps souffrant sèche -
    De mes plaisirs la mémoire ravie.

    (Rymes LIV)

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • À qui plus est un Amant obligé

    À qui plus est un Amant obligé.............

    À qui plus est un Amant obligé :
    Ou à Amour, ou vraiment à sa Dame ?
    Car son service est par eux rédigé
    Au rang de ceux qui aiment lauds, et fame.

    À lui il doit le coeur, à elle l'Âme,
    Qui est autant comme à tous deux la vie ;
    L'un à l'honneur, l'autre à bien le convie ;
    Et toutefois voici un très-grand point,
    Lequel me rend ma pensée assouvie :
    C'est que sans Dame Amour ne serait point.

    (Rymes XXIV)

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • La Toison d’or

    Recueil : "Au jardin de l'infante"

    La Toison d’or..............Albert SAMAIN.

    Noire dans la nuit bleue, Agrô vogue, rapide.
    Les Chefs, au crépuscule évoquant la maison,
    Tristes se sont couché, et dorment. Seul, Jason,
    Debout, veille et poursuit son grand rêve intrépide.

    La Lyre aux clous de feu brille ; l’ombre est limpide ;
    Le silence infini vibre !… Et le fils d’Eson
    Emplit de son orgueil immense l’horizon,
    Et respire de loin les roses de Colchide,

    Or, pendant qu’à la proue il s’enivre, pensif,
    Là-bas, Médée en feu, dans le jardin lascif,
    Sent sa chair se dissoudre aux tièdes vents d’Asie …

    Et déjà, sous l’oeil vert du Dragon frémissant,
    Le Destin, préparant l’antique frénésie,
    Mêle à la Toison d’or l’odeur sombre du sang.

    Google Bookmarks

    votre commentaire