• CARPE DIEM...

      

    Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
    D’un gris doux, la terre est bleue et le ciel bas
    Semble tout à la fois désespéré et tendre ;
    Et vois la salle de la petite auberge
    Si gaie et si bruyante en été, les dimanches,
    Et où nous sommes seuls aujourdhui, venus
    De Naples, non pour voir Baïes et l’entrée des Enfers,
    Mais pour nous souvenir mélancoliquement.
     
    Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
    Mon amie, ô ma bonne amie, ma camarade !
    Je crois qu’il est pareil au jour
    Où Horace composa l’ode à Leuconoé.
    C’était aussi l’hiver, alors, comme l’hiver
    Qui maintenant brise sur les rochers adverses la mer
    Tyrrhénienne, un jour où l’on voudrait
    Écarter le souci et faire d’humbles besognes,
    Être sage au milieu de la nature grave,
    Et parler lentement en regardant la mer...
     
    Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
    Te souviens-tu de Marienlyst ? (Oh, sur quel rivage,
    Et en quelle saison sommes-nous ? je ne sais.)
    On y va d’Elseneur, en été, sur des pelouses
    Pâles ; il y a le tombeau d’Hamlet et un hôtel
    Éclairé à l’électricité, avec tout le confort moderne.
    C’était l’été du Nord, lumineux, doux voilé.
    Souviens-toi : on voyait la côte suédoise, en face,
    Bleue, comme ce profil lointain de l’Italie.
    Oh ! aimes-tu ce jour autant que moi je l’aime ?
     
    Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise...
    Oh ! que n’ai-je passé ma vie à Elseneur !
    Le petit port danois est tranquille, près de la gare,
    Comme le port définitif des existences.
    Vivre danoisement dans la douceur danoise
    De cette ville où est un château avec des dômes en bronze
    Vert-de-grisés ; vivre dans l’innocence, oui,
    De n’importe quelle petite ville, quelque part,
    Où tout le monde serait pensif et silencieux,
    Et où l’on attendrait paisiblement la mort.
     
    Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise,
    Et laisse-moi cacher mes yeux dans tes mains fraîches ;
    J’ai besoin de douceur et de paix, ô ma sœur.
    Sois mon jeune héros, ma Pallas protectrice,
    Sois mon certain refuge et ma petite ville ;
    Ce soir, mi Socorro, je suis une humble femme
    Qui ne sait plus qu’être inquiète et être aimée.
     

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  • IMAGES

    IMAGES..............Valery Larbaud (1881-1957)

    I


    Un jour, à Kharkow, dans un quartier populaire,
    (Ô cette Russie méridionale, où toutes les femmes
    Avec leur châle blanc sur la tête, ont des airs de Madone !)
    Je vis une jeune femme revenir de la fontaine
    Portant, à la mode de là-bas, comme du temps d’Ovide,
    Deux seaux suspendus aux extrémités d’un bois
    En équilibre sur le cou et les épaules.
    Et je vis un enfant en haillons s’approcher d’elle et lui parler.
    Alors inclinant légèrement son corps à droite,
    Elle fit en sorte que le seau plein d’eau pure touchât le pavé
    Au niveau des lèvres de l’enfant qui s’était mis à genoux pour boire.    

    II

    Un matin, à Rotterdam, sur le quai des Boompjes,
    (C’était le 18 septembre 1900, vers huit heures),
    J’observais deux jeunes filles qui se rendaient à leurs ateliers ;
    Et en face d’un des grands ponts de fer, elles se dirent au revoir,
    Leurs routes n’étant pas les mêmes.
    Elles s’embrassèrent tendrement ; leurs mains tremblantes
    Voulaient et ne voulaient pas se séparer ; leurs bouches
    S’éloignaient douloureusement pour se rapprocher aussitôt
    Tandis que leurs yeux fixes se contemplaient...
    Ainsi elles se tinrent un long moment tout près l’une de l’autre,
    Debout et immobiles au milieu des passants affairés,
    Tandis que les remorqueurs grondaient sur le fleuve,
    Et que les trains manœuvraient en sifflant sur les ponts de fer.    

    III

    Entre Cordoue et Séville
    Est une petite station, où, sans raisons apparentes,
    Le Sud-Express s’arrête toujours.
    En vain le voyageur cherche des yeux un village
    Au-delà de cette petite gare endormie sous les eucalyptus :
    Il ne voit que la campagne andalouse : verte et dorée.
    Pourtant, de l’autre côté de la voie, en face,
    Il y a une hutte faite de branchages noircis et de terre,
    Et au bruit du train une marmaille loqueteuse en sort.
    La sœur aînée les précède, et s’avance tout près sur le quai
    Et, sans dire un mot, mais en souriant,
    Elle danse pour avoir des sous.
    Ses pieds dans la poussière paraissent noirs ;
    Son visage obscur et sale est sans beauté ;
    Elle danse, et par les larges trous de sa jupe couleur de cendre,
    On voit, nues, s’agiter ses cuisses maigres,
    Et rouler son petit ventre jaune ;
    Et chaque fois, pour cela, quelques messieurs ricanent,
    Dans l’odeur des cigares, au wagon-restaurant...

    [...]

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  • LA RUE SOUFFLOT
    (PARIS)

    Romance pour l’éventail de Madame MARIE LAURENCIN


    Notre petite journée sera bientôt finie : les dernières
    Années s’ouvrent devant nous comme ces rues ;
    Et le collège est toujours là, et cette place
    Quadrillée, et la vieille église où nous avons vu
    Entrer Verlaine mort. Au fond, malgré la mer
    Et tant de courses, nous ne sommes jamais sorti
    D’ici, et toute notre vie aura été
    Un petit voyage en rond et en zigzag dans Paris.
    Et même après, nous resterons encore ici,
    Invisible, oublié, mais habitant toujours
    La ville de l’enfance et du premier amour,
    Avec l’étonnement des douze ans et de la rencontre,
    Qui nous fait murmurer encore dans la foule :
    « Porque sabes que siempre te he querido... »
    Et un passant, qui m’a entendu, se retourne.
     

     

     

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  • SCHEVENINGUE MORTE SAISON

      

    Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,
    Nous avons longuement bu des boissons anglaises ;
    C’était intime et chaud sous les rideaux tirés.
    Dehors le vent de mer faisait trembler les chaises.
     
    On eût dit un fumoir de navire ou de train :
    J’avais le cœur serré comme quand on voyage ;
    J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain ;
    J’étais comme un enfant plein d’angoisse et très sage.
     
    Cependant, tout était si calme autour de nous !
    Des gens, près du comptoir, faisaient des confidences.
    Oh, comme on est petit, comme on est à genoux,
    Certains soirs, vous sentant si près, ô flots immenses !
     

     

     

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  • ENVOI À TOUS LES HOMMES DE LETTRES ET ARTISTES

    Je suis un Bourgeois bourgeoisant, désirant, libéral et socialiste,
    L’embourgeoisement final et irrévocable des Couches Profondes.
    (Tout le monde fonctionnaire, tout le monde vêtu d’habits bourgeois
    Vivant bourgeoisement, dans les immeubles construits en style bourgeois) —
    Allons enfants de la Patrie, les temps approchent !
    Donc fini, l’Art ! finie la Religion !
    (Soyons civilisés, que diable) !
    Assez de ces sottises, vous dis-je ;
    Et l’Art, d’abord, qui est-ce qui comprend ça, au jour d’aujourdhui ?
    J’aime justement — vous ne m’empêcherez pas de les acheter —
    Ces objets d’art que vous tournez en ridicule.
    J’aime tout ce qui est solide,
    Cossu, parvenu, criard et riche.
    Ô la beauté de tout ce qui est riche !
    Apprenez donc, tristes gueux, que je ne suis pas votre confrère,
    Car je suis un homme Riche et Vertueux, et j’écris ce que je veux écrire ;
    Je ne consulte que mon goût,
    Et quand ça me dégoûte,
    Je ne prends même pas la peine
    De mettre un point.
    Apprenez que je paie pour me faire éditer,
    Et que du Public je me fous
    Car l’Amateur je suis,
    Aimé de la Postérité porteuse-de-couronnes-à-domicile.
     .....Valery Larbaud (1881-1957)....

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  • LE DON DE SOI-MÊME

    LE DON DE SOI-MÊME..............Valery Larbaud (1881-1957)  

    Je m’offre à chacun comme sa récompense ;
    Je vous la donne même avant que vous l’ayez méritée.
     
    Il y a quelque chose en moi,
    Au fond de moi, au centre de moi,
    Quelque chose d’infiniment aride
    Comme le sommet des plus hautes montagnes ;
    Quelque chose de comparable au point mort de la rétine,
    Et sans écho,
    Et qui pourtant voit et entend ;
    Un être ayant une vie propre, et qui, cependant,
    Vit toute ma vie, et écoute, impassible,
    Tous les bavardages de ma conscience.
     
    Un être fait de néant, si c’est possible,
    Insensible à mes souffrances physiques,
    Qui ne pleure pas quand je pleure,
    Qui ne rit pas quand je ris,
    Qui ne rougit pas quand je commets une action honteuse,
    Et qui ne gémit pas quand mon cœur est blessé ;
    Qui se tient immobile et ne donne pas de conseils,
    Mais semble dire éternellement :
    « Je suis là, indifférent à tout. »
     
    C’est peut-être du vide comme est le vide,
    Mais si grand que le Bien et le Mal ensemble
    Ne le remplissent pas.
    La haine y meurt d’asphyxie,
    Et le plus grand amour n’y pénètre jamais.
     
    Prenez donc tout de moi : le sens de ces poèmes,
    Non ce qu’on lit, mais ce qui paraît au travers malgré moi :
    Prenez, prenez, vous n’avez rien.
    Et où que j’aille, dans l’univers entier,
    Je rencontre toujours,
    Hors de moi comme en moi,
    L’irremplissable Vide,
    L’inconquérable Rien.
     

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  • OCÉAN INDIEN

    OCÉAN INDIEN.................Valery Larbaud (1881-1957)  

    Oh, la nuit d’été tropical !
    Des atolls d’étincellements émergeant d’abîmes bleuâtres !
    Le Crucero flamboyant !
    Oh, m’étendre sur le pont d’un grand navire
    En route vers l’Insulinde,
    Nu, et béer à l’infini béant sur moi.
    (Mon cœur d’enfant abandonné, ô cher malade,
    Mon cœur serait content de ta main à presser,
    Dans cette ombre en feu des nuits
    Éblouissantes où je voudrais pouvoir m’envoler.)
    Sur les navires d’autrefois, tout pavoisés,
    Dont la poupe était un palais aux cents fenêtres dorées,
    Et que surmontait un Himalaya de toiles,
    On n’avait pas, ininterrompue, cette palpitation des étoiles,
    Cette vision de la Création, immensément
    Silencieuse — sur la tête, tout déroulé, le firmament.
    Je désire un matin de printemps, un peu grisâtre, dans la chambre d’hôtel,
    La fenêtre ouverte en coin sur la rue de Noailles, à l’air frais,
    Et voir là-bas (cinq heures, pas encore de tramways)
    Le calme Vieux-Port et les bateaux du Château d’If.
     

     

     

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