• VÉGÉTAL

    VÉGÉTAL...............  

    Le vélin écrit rit et grimace, livide.
    Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,
    Pétillent radieux dans une page vide.
    D’autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,
     
    Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.
    Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.
    Et ses feuilles, ainsi que d’un sac qui se vide,
    Volent au vent vorace et partent par lambeaux.
     
    Et son tronc est humain comme la mandragore ;
    Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;
    Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.
     
    Et les prédictions d’or qu’il emmagasine,
    Seul le nécromant peut les lire sans péril,
    La nuit, à la lueur des torches de résine.
     

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  • LE BAIN DU ROI


    Rampant d’argent sur champ de sinople, dragon
    Fluide, au soleil la Vistule se boursoufle.
    Or le roi de Pologne, ancien roi d’Aragon,
    Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.
     
    Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.
    Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;
    Pour chacun de ses pas son orteil patagon
    Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.
     
    Et couvert de son ventre ainsi que d’un écu
    Il va. La redondance illustre de son cul
    Affirme insuffisant le caleçon vulgaire
     
    Où sont portraicturés en or, au naturel,
    Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre
    Sur son cheval, et par devant, la Tour Eiffel.
     

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  • SAINT-BRIEUC DES CHOUX

    SAINT-BRIEUC DES CHOUX............  

    À Saint-Brieuc des Choux tout est plus ou moins bête,
    Et les bons habitants ont tous perdu la tête.
    À deux lieues est la mer, à deux pas les fumiers,
    Et, du matin au soir, d’innombrables pompiers
    Promènent en tous lieux leur pompe brévetée (sic).
    Grâce à Rouget, pourtant, l’odeur est supportée.
    Parlons donc du lycée ! Au premier rang, les pions.
    Combien dit-on contre eux de malédictions,
    Quand le méchant Sicca, d’une voix bien revêche,
    Gronde, l’une après l’autre, et la Tête-de-Seiche,
    Autrement dit Roupias, et son ami Pasfort.
    Pasfort s’en gêne peu : pas plus mal il n’en dort.
    Mais il n’est plus ici : laissons donc cet élève.
    De célestin dans l’air parfois la voix s’élève,
    Qui vous hurle bien fort, avec des yeux grognons,
    Tandis que les gamins lui jettent des trognons :
              « J’ai des papiers de toute espèce ;
              J’en ai de propres, de souillés ;
              À bien bas prix je vous les laisse ;
              Je vous en prie, achetez-les. »
    Les jours d’inspection, toujours Monsieur l’Estime
    Et l’examinateur vous font un bien grand crime
    De ne pouvoir leur dire (oh ! sans les agacer !)
    Ce qu’est le radical, mais il faut les laisser.
    Ce qui me plaît le plus, c’est, pendant les vacances,
    D’aller me promener, mais non d’aller aux danses ;
    Et, si vous m’en croyez, répétez avec nous :
    « Ah ! quel triste pays que Saint-Brieuc des Choux ! »
     

    Mai 1886.
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  • Je ne sais pas si mon frère m’oublie
    Mais je me sens tout seul, immensément,
    Avec loin la chère tête apalie
    Dans les essais d’un souvenir qui ment.
     
    J’ai son portrait devant moi sur la table,
    Je ne sais pas s’il était laid ou beau.
    Le Double est vide et vain comme un tombeau.
    J’ai perdu sa voix, sa voix adorable,
     
    Juste et qui semble faite fausse exprès.
    Peut-être il l’ignore, trésor posthume.
    Hors de la lettre elle s’évoque, très
    Soudain cassée et caressante plume.
     

     

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  • MINÉRAL

    Vase olivâtre et vain d’où l’âme est envolée,
    Crâne, tu tournes un bon visage indulgent
    Vers nous, et souris de ta bouche crénelée.
    Mais tu regrettes ton corps, tes cheveux d’argent,
     
    Tes lèvres qui s’ouvraient à la parole ailée.
    Et l’orbite creuse où mon regard va plongeant,
    Bâille à l’ombre et soupire et s’ennuie esseulée,
    Très nette, vide box d’un cheval voyageant.
     
    Tu n’es plus qu’argile et mort. Tes blanches molaires
    Sur les tons mats de l’os brillent de flammes claires,
    Tels les cuivres fourbis par un larbin soigneux.
     
    Et, presse-papier lourd, sur le haut d’une armoire
    Serrant de l’occiput les feuillets du grimoire,
    Contre le vent rôdeur tu rechignes, hargneux.
     

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  • LE MARQUIS D’AROCA

    LE MARQUIS D’AROCA.............

    Mets-toi voleur de grand chemin, tu gagneras ta vie.
    CALDERÓN.

     ********

    Qui n’aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais criards se disputent la ramée et l’ombre, un lit de mousse et la feuille à l’envers du chêne ?

     

    Les deux larrons bâillèrent, demandant l’heure au bohémien qui les poussait du pied comme des pourceaux.

     

    « Debout ! répondit celui-ci, debout ! Il est l’heure de décamper. Le marquis d’Aroca flaire notre piste avec six alguazils.

     

    — Qui ? le marquis d’Aroca, dont j’ai escamoté la montre à la procession des révérends pères dominicains de Santillane ! dit l’un.

     

    — Le marquis d’Aroca, dont j’ai enfourché la mule à la foire de Salamanque ! dit l’autre.

     

    — Lui-même, répliqua le gitano ; hâtons-nous de gagner le couvent des trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc !

     

    — Halte-là ! un moment ! rendez-moi d’abord ma montre et ma mule ! »

     

    C’était le marquis d’Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel écartait d’une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l’autre signait au front les brigands de la pointe de son épée.

     

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  • LA POTERNE DU LOUVRE

    LA POTERNE DU LOUVRE............

    Ce nain était paresseux, fantasque, méchant ; mais il était fidèle, et ses services étaient agréables à son maître.
    WALTER-SCOTT. — Le lai du ménestrel.

     

     **

    Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de Nesle, et maintenant elle n’était plus éloignée que d’une centaine de pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal ! avec un grésillement semblable à un rire moqueur.

     

    « Qui est-ce là ? » cria le suisse de garde au guichet de la poterne du Louvre.

     

    La petite lumière se hâtait d’approcher et ne se hâtait pas de répondre. Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d’une tunique à paillettes d’or et coiffée d’un bonnet à grelot d’argent, dont la main balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d’une lanterne.

     

    « Qui est-ce là ? » répéta le suisse d’une voix tremblante, son arquebuse couchée en joue.

     

    Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l’arquebusier distingua des traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe blanche de givre.

     

    « Ohé ! ohé ! l’ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette. Là, là ! sang de Dieu ! Vous ne respirez que morts et carnage ! s’écria le nain d’une voix non moins émue que celle du montagnard.

     

    — L’ami vous-même ! Ouf ! Mais qui donc êtes-vous ? » demanda le suisse un peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son arquebuse.

     

    « Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup ! ioup ! iou ! » répondit le nain, tirant la langue d’un empan et pirouettant deux tours sur un pied.

     

    Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint qu’il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle.

     

    « Si votre père est le roi Nacbuc, pater noster, et votre mère la reine Nacbuca, qui es in cælis, vous êtes donc le diable, sanctificetur nomen tuum ? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.

     

    — Eh non ! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est : Dame Anne de Bretagne et Saint-Aubin du Cormier. »

     

     

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  • LA BARBE POINTUE

      

              Si l’on n’a la tête levée
              Le poil de la barbe frisé
              Et la moustache relevée
              On est des dames méprisé.
            Les Poésies de d’Assoucy.

     

    Or, c’était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes d’argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns assis, les autres non.

    Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées, qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut remarquée une barbe taillée en pointe.

    Un docteur nommé Élébotham, coiffé d’une meule de flanelle qui étincelait de pierreries, se leva et dit : « Profanation ! il y a ici une barbe pointue !

     — Une barbe luthérienne ! — Un manteau court ! — Tuez le Philistin. » — Et la foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le sacrificateur braillait : — « Samson, à moi ta mâchoire d’âne ! »

    Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des armes de l’empire : — « Ordre, lut-il, d’arrêter le boucher Isaac van Heck, pour être l’assassin pendu, lui, pourceau d’Israël, entre deux pourceaux de Flandre. »

    Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de l’ombre du corridor. — « Feu de vos hallebardes » leur ricana le boucher Isaac. — Et il se précipita d’une fenêtre dans le Rhin.

     

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  • MESSIRE JEAN

    MESSIRE JEAN.............Aloysius Bertrand (1807-1841)

    Grave personnage dont la chaîne d’or et la baguette blanche
    annonçaient l’autorité.
      WALTER-SCOTT. — L’Abbé, Chap. IV.

     

    « Messire Jean, lui dit la reine, allez voir dans la cour du palais pourquoi ces deux lévriers se livrent bataille ! » Et il y alla.

     

    Et quand il y fut, le sénéchal tança d’une verte manière les deux lévriers qui se disputaient un os de jambon.

     

    Mais ceux-ci, tiraillant ses grègues noires et mordant ses bas rouges, le culbutèrent comme un goutteux sur ses crosses.

     

    « Holà ! Holà ! à mon aide ! » Et les pertuisaniers de la porte accoururent, que le museau des deux efflanqués avait fouillé déjà la friande escarcelle du bonhomme.

     

    Cependant la reine se pâmait de rire à une fenêtre, dans sa haute guimpe de Malines aussi raide et plissée qu’un éventail.

     

     « Et pourquoi se battaient-ils, messire ? — Ils se battaient, Madame, l’un maintenant contre l’autre que vous êtes la plus belle, la plus sage et la plus grande princesse de l’univers. »

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