• ASSOMMONS LES PAUVRES !

    ASSOMMONS LES PAUVRES !.............

    Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

    Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.

    Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

    Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

    En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien avisé Baillarger ?

    Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur ; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, un Démon de combat.

    Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »

    Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.

    Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefsteack.

    Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! — je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie.

    Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis : « Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleurd’essayer sur votre dos. »

    Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils.

     

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  • DE SON APPARITION

     DE SON APPARITION..............

    Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu’à l’étrange étal qui m’apparut dans la nuit. J’ignore la ville et j’ignore l’année : je me souviens que la saison était pluvieuse, très pluvieuse.

    Il est certain que dans ce même temps les hommes trouvèrent par les routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir. Des fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge restât immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des processions blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à peine parlantes exhortèrent le peuple puéril. Rien n’était désiré par elles qu’une ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des jeux éternels. Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n’était que passé pour elles.

    En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse, j’aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes.

    Je m’approchai sous l’auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis que je penchais la tête.

    Et je lui dis :

    — Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de pluie ?

    — Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées.

    — Et, en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes comme le petit doigt, et qui brûlent d’une lumière menue comme une tête d’épingle ?

    — Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et autrefois ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent plus grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui éclairent à peine la pluie obscure.

    — Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir, et mangez-vous par l’argent que vous payent les enfants pour vos lampes ?

    — Oui, dit-elle, simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n’en veulent plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je sais bien que je ne pourrai en trouver d’autres. Et quand elles seront vendues, nous demeurerons dans l’obscurité de la pluie.

    — Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison ; et comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres mouillées ?

    — La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s’enfermer. Les enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s’enferment. Ils s’enfermentchacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur montrer leur image dans le miroir.

    Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.

    — Hélas ! dis-je, petite vendeuse, c’est une triste lumière, et les images des miroirs doivent être de tristes images.

    — Elles ne sont point si tristes, dit l’enfant vêtue de noir en secouant la tête, tant qu’elles ne grandissent pas. Mais les petites lampes que je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme si elles s’affligeaient de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes s’éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir, et se désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l’instant où ils vont grandir. Voilà pourquoi ils s’enfuient en gémissant dans la nuit. Mais il ne m’est permis de vendre à chaque enfant qu’une seule lampe. S’ils essaient d’en acheter une seconde, elle s’éteint dans leurs mains.

    Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus prendre une de ses lampes.

    — Oh ! Il n’y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l’âge où mes lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les enfants. N’avez-vous point chez vous une lampe de grande personne ?

    — Hélas ! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce morne temps ignoré, il n’est plus que vos lampes d’enfants qui brûlent. Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir.

    — Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble.

    Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur.

    — Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus claire et plus puissante que les autres ; et je ne suis pas trop pauvre parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le miroir.

    Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues. Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se soulever sur les lèvres de Cordelia ; et elle souriait, et guérissait ; et avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un oiseau, et elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur l’eau vitrée de l’étang, et attacher au cou d’Hamlet ses bras humides enguirlandés de violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les saules. Je vis la princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du vieux roi, et rire, et danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer dans la fontaine.

    Et je m’écriai : Petite lampe menteuse...

    — Chut ! dit la petite vendeuse de lampes, et elle me mit la main sur les lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n’est-elle pas assez obscure ?

     

    Alors je baissai la tête et je m’en allai vers la nuit pluvieuse dans la ville inconnue.

     

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  • LA VOLUPTUEUSE

    LA VOLUPTUEUSE..............

    Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.

    Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un arbre fourchu, avait été l’île de Robinson. Une pomme d’arrosoir avait servi de conque guerrière pour l’attaque des sauvages. Des herbes à tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le sable des allées, à force d’y faire passer des armées, avec des bâtons de parade. Maintenant, ils venaient de donner l’assaut à un tertre herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d’une glorieuse lumière.

    Ils s’établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent les lointaines brumes cramoisies de l’automne.

    — Si j’étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s’il y avait une grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans le sable.

    Elle réfléchit et demanda :

    — Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir ?

    — Je ne me rappelle plus, dit-il ; mais ils ont battu les vilains vieux espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.

    — Je n’aime pas ces histoires, dit-elle : ce sont des jeux de garçon. Il va faire nuit. Si nous jouions à des contes : nous aurions peur pour de vrai.

    — Pour de vrai ?

    — Tiens, crois-tu donc que la maison de l’Ogre, avec ses longues dents, ne vient pas tous les soirs au fond du bois ?

    Il la considéra et fit claquer ses mâchoires :

    — Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait gnam, gnam, gnam.

    — Non, pas ça, dit-elle ; on ne peut être que l’Ogre ou le Petit Poucet. Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller. Il faudra m’embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement, tu sais.

    Il se sentit timide, et répondit :

    — Je crois qu’il est trop tard pour dormir dans l’herbe. La Belle était sur son lit, dans un château entouré d’épines et de fleurs.

    — Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me défendras d’entrer dans la petite chambre. Commence : tu viens pour m’épouser. « Monsieur, je ne sais... Vos six femmes ont disparu d’une façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez pas de mal, jamais, jamais ? »

    Elle l’implora du regard.

    — Là, maintenant, tu m’as demandée en mariage, et mes parents ont bien voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. « Et qu’est-ce que c’est que cette jolie toute petite-là ? » Tu vas faire la grosse voix pour me défendre d’ouvrir.

    Là, maintenant, tu t’en vas et je désobéis tout de suite. « oh ! L’horreur ! Six femmes assassinées ! » je m’évanouis, et tu arrives pour me soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix. « Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m’aviez confiées. » Tu me demandes où est la petite clef. « Monseigneur, je ne sais : je n’y ai pas touché. » Crie. « Monseigneur, pardonnez-moi, la voici : elle était tout au fond de ma poche. »

     

    Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef ?

    — Oui, dit-il, une tache de sang.

    — Je me rappelle, dit-elle. Je l’ai frottée, frottée, mais je n’ai pas pu l’ôter. C’était le sang des six femmes ?

    — Des six femmes.

    — Il les avait toutes tuées, hein, parce qu’elles entraient dans la petite chambre ? Comment les tuait-il ? Il leur coupait la gorge, et il les suspendait dans le cabinet noir ? Et le sang coulait par leurs pieds jusque sur le plancher ? C’était du sang très rouge, rouge noir, pas comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à genoux, pour vous couper la gorge, pas ?

    — Je crois qu’il faut se mettre à genoux, dit-il.

    — Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme pour de vrai ?

    — Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n’a pas pu la tuer.

    — Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n’a-t-il pas coupé la tête de sa femme ?

    — Parce que ses frères sont venus.

    — Elle avait peur, pas ?

    — Très peur.

    — Elle criait ?

    — Elle appelait sœur Anne.

    — Moi, je n’aurais pas crié.

    — Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur Anne sur la tour, pour regarder l’herbe qui verdoie. Ses frères, qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop de leurs chevaux.

    — Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m’ennuie. Puisque je n’ai pas de sœur Anne, voyons.

    Elle se retourna gentiment vers lui :

    — Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort !

    Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et leva la main.

    Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de Barbe-Bleue.

    — Ou... ouh ! cria-t-elle, ça va me faire mal !


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  • DE SA RÉSURRECTION

    Louvette me conduisit par un sillon vert jusqu’à la lisière du champ. La terre s’élevait plus loin, et à l’horizon une ligne brune coupait le ciel. Déjà les nuages enflammés penchaient vers le couchant. À la lueur incertaine du soir, je distinguai de petites ombres errantes.

    — Tout à l’heure, dit-elle, nous verrons s’allumer le feu. Et demain, ce sera plus loin. Car ils ne demeurent nulle part. Et ils n’allument qu’un feu en chaque endroit.

    — Qui sont-ils ? demandai-je à Louvette.

    — On ne sait pas. Ce sont des enfants vêtus de blanc. Il y en a qui sont venus de nos villages. Et d’autres marchent depuis longtemps.

    Nous vîmes briller une petite flamme qui dansait sur la hauteur.

    — Voilà leur feu, dit Louvette. Maintenant nous pourrons les trouver. Car ils séjournent la nuit où ils ont fait leur foyer, et le jour suivant ils quittent la contrée.

    Et quand nous arrivâmes à la crête où brûlait la flamme, nous aperçûmes beaucoup d’enfants blancs autour du feu.

    Et parmi eux, semblant leur parler et les guider, je reconnus la petite vendeuse de lampes que j’avais rencontrée autrefois dans la cité noire et pluvieuse.

     

    Elle se leva d’entre les enfants, et me dit :

     

    — Je ne vends plus les petites lampes menteuses qui s’éteignaient sous la pluie morne.

    Car les temps sont venus où le mensonge a pris la place de la vérité, où le travail misérable a péri.

     

    Nous avons joué dans la maison de Monelle ; mais les lampes étaient des jouets et la maison un asile.

    Monelle est morte ; je suis la même Monelle, et je me suis levée dans la nuit, et les petits sont venus avec moi, et nous irons à travers le monde.

     

    Elle se tourna vers Louvette :

    — Viens avec nous, dit-elle, et sois heureuse dans le mensonge.

     

    Et Louvette courut parmi les enfants et fut vêtue pareillement de blanc.

     

    — Nous allons, reprit celle qui nous guidait, et nous mentons à tout venant afin de donner de la joie.

    Nos jouets étaient des mensonges, et maintenant les choses sont nos jouets.

    Parmi nous, personne ne souffre et personne ne meurt : nous disons que ceux-là s’efforcent de connaître la triste vérité, qui n’existe nullement. Ceux qui veulent connaître la vérité s’écartent et nous abandonnent.

    Au contraire, nous n’avons aucune foi dans les vérités du monde ; car elles conduisent à la tristesse.

    Et nous voulons mener nos enfants vers la joie.

    Maintenant les grandes personnes pourront venir vers nous, et nous leur enseignerons l’ignorance et l’illusion.

    Nous leur montrerons les petites fleurs des champs, telles qu’ils ne les ont point vues ; car chacune est nouvelle.

    Et nous nous étonnerons de tout pays que nous verrons ; car tout pays est nouveau.

    Il n’y a point de ressemblances en ce monde, et il n’y a point de souvenirs pour nous.

    Tout change sans cesse, et nous nous sommes accoutumés au changement.

    Voilà pourquoi nous allumons un feu chaque soir dans un endroit différent ; et autour du feu nous inventons pour le plaisir de l’instant les histoires des pygmées et des poupées vivantes.

    Et quand la flamme s’est éteinte, un autre mensonge nous saisit ; et nous sommes joyeux de nous en étonner.

    Et le matin nous ne connaissons plus nos visages : car peut-être que les uns ont désiré apprendre la vérité et les autres ne se souviennent plus que du mensonge de la veille.

    Ainsi nous passons à travers les contrées, et on vient vers nous en foule et ceux qui nous suivent deviennent heureux.

    Alors que nous vivions dans la ville, on nous contraignait au même travail, et nous aimions les mêmes personnes ; et le même travail nous lassait, et nous nous désolions de voir les personnes que nous aimions souffrir et mourir.

    Et notre erreur était de nous arrêter ainsi dans la vie, et, restant immobiles, de regarder couler toutes choses, ou d’essayer d’arrêter la vie et de nous construire une demeure éternelle parmi les ruines flottantes.

    Mais les petites lampes menteuses nous ont éclairé le chemin du bonheur.

    Les hommes cherchent leur joie dans le souvenir, et résistent à l’existence, et s’enorgueillissent de la vérité du monde, qui n’est plus vraie, étant devenue vérité.

    Ils s’affligent de la mort, qui n’est pourtant que l’image de leur science et de leurs lois immuables ; ils se désolent d’avoir mal choisi dans l’avenir qu’ils ont calculé suivant des vérités passées, où ils choisissent avec des désirs passés.

    Pour nous, tout désir est nouveau et nous ne désirons que le moment menteur ; tout souvenir est vrai, et nous avons renoncé à connaître la vérité.

    Et nous regardons le travail comme funeste, puisqu’il arrête notre vie et la rend semblable à elle-même.

    Et toute habitude nous est pernicieuse ; car elle nous empêche de nous offrir entièrement aux mensonges nouveaux.

    Telles furent les paroles de celle qui nous guidait.

    Et je suppliai Louvette de revenir avec moi chez ses parents ; mais je vis bien dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait plus.

     

    Toute la nuit, je vécus dans un univers de songes et de mensonges et j’essayai d’apprendre l’ignorance et l’illusion et l’étonnement de l’enfant nouveau-né.

    Puis les petites flammes dansantes s’affaissèrent.

    Alors, dans la triste nuit, j’aperçus des enfants candides qui pleuraient, n’ayant pas encore perdu la mémoire.

    Et d’autres furent pris soudainement par la frénésie du travail, et ils coupaient des épis et les liaient en gerbes dans l’ombre.

    Et d’autres, ayant voulu connaître la vérité, tournèrent leurs petites figures pâles vers les cendres froides, et moururent frissonnants dans leurs robes blanches.

     

    Mais quand le ciel rose palpita, celle qui nous guidait se leva et ne se souvint pas de nous, ni de ceux qui avaient voulu connaître la vérité, et elle se mit en marche, et beaucoup d’enfants blancs la suivirent.

    Et leur bande était joyeuse et ils riaient doucement de toutes choses.

    Et lorsque le soir arriva, ils bâtirent de nouveau leur feu de paille.

    Et de nouveau les flammes s’abaissèrent, et vers le milieu de la nuit les cendres devinrent froides.

     

    Alors Louvette se souvint, et elle préféra aimer et souffrir, et elle vint près de moi avec sa robe blanche, et nous nous enfuîmes tous deux à travers la campagne.


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  • BOUTS RIMÉS

    Je ne suis pas de ceux que le vers fait blêmir !
    Qu’on me donne à chanter un fanatique émir,
    Un vaisseau ballotté qui sur les vagues tangue,
    L’avocat empêtré bredouillant sa harangue,
    Le plongeon fugitif, nocturne de l’ondin,
    Le rouge charcutier qui brasse son boudin,
    Les couples d’amoureux qui cueillent la noisette,
    Les mines d’un tendron humant de l’anisette,
    Le paisible bourgeois quand il joue au loto,
    Le galop d’un cheval arrivant au poteau,
    Le cristal d’un étang que le soleil irise,
    L’angoisse d’un ministre au moment de la crise,
    Un pur-sang qui gémit, tué par l’éparvin,
    Le rire épanoui d’un vieux faune sylvain,
    Ou Colette au menton empâté de céruse,
    Je trouverai toujours quelque nouvelle ruse !
     

    14 Janvier 1888.
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  • SCÈNE D’ATELIER

    À Édouard Manet.


    Sachant qu’Elle est futile, et pour surprendre à l’aise
    Ses poses, vous parliez des théâtres, des soirs
    Joyeux, de vous, marin, stoppant près des comptoirs,
    De la mer bleue et lourde attaquant la falaise.
     
    Autour du cou, papier d’un bouquet, cette fraise,
    Ce velours entourant les souples nonchaloirs,
    Ces boucles sur le front, hiéroglyphes noirs,
    Ces yeux dont vos récits calmaient l’ardeur mauvaise,
     
    Ces traits, cet abandon opulent et ces tons
    (Vous en étiez, je crois, au club des Mirlitons)
    Ont passé sur la toile en quelques coups de brosse.
     
    Et la Parisienne, à regret, du sofa
    Se soulevant, dit : « C’est charmant ! » puis étouffa
    Ce soupir : « Il ne m’a pas faite assez féroce ! »
     

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  • Mon très cher petit Lou je t’aime .......Guillaume.Apollinaire (1880-1918)

    Mon très cher petit Lou je t’aime
    Ma chère petite étoile palpitante je t’aime
    Corps délicieusement élastique je t’aime
    Vulve qui serre comme un casse-noisette je t’aime
    Sein gauche si rose et si insolent je t’aime
    Sein droit si tendrement rosé je t’aime
    Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t’aime
    Mamelon gauche semblable à une bosse du front d’un petit veau qui vient de naître je t’aime
    Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime
    Fesses exquisement agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime
    Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t’aime
    Toison claire comme une forêt en hiver je t’aime
    Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime
    Chute des épaules adorablement pure je t’aime
    Cuisse au galbe aussi esthétique qu’une colonne de temple antique je t’aime
    Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime
    Chevelure trempée dans le sang des amours je t’aime
    Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime
    Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime
    Taille qui n’a jamais connu le corset taille souple je t’aime
    Dos merveilleusement fait et qui s’est courbé pour moi je t’aime
    Bouche ô mes délices ô mon nectar je t’aime
    Regard unique regard-étoile je t’aime
    Mains dont j’adore les mouvements je vous aime
    Nez singulièrement aristocratique je t’aime
    Démarche onduleuse et dansante je t’aime
    Ô petit Lou je t’aime je t’aime je t’aime
     

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  • Aujourd’hui, de cinq à six heures, suivi la voisine divine. Restif dirait : « Féïque ». Pas osé lui donner les vers faits hier.
    Journal, 14 avril 1903.

    *********


    Vous dont je ne sais pas le nom ô ma voisine
    Mince comme une abeille ô fée apparaissant
    Parfois à la fenêtre et quelquefois glissant
    Serpentine onduleuse à damner ô voisine
    Et pourtant sœur des fleurs ô grappe de glycine
     
    En robe verte vous rappelez Mélusine
    Et vous marchez à petits pas comme dansant
    Et quand vous êtes en robe bleu-pâlissant
    Vous semblez Notre-Dame des fleurs ô voisine
    Madone dont la bouche est une capucine
     
    Sinueuse comme une chaîne de monts bleus
    Et lointains délicate et longue comme un ange
    Fille d’enchantements mirage fabuleux
    Une fée autrefois s’appelait Mélusine
    Ô songe de mensonge avril miraculeux
     
    Tremblante et sautillante ô vous l’oiselle étrange
    Vos cheveux feuilles mortes après la vendange
    Madone d’automne et des printemps fabuleux
    Une fée autrefois s’appelait Mélusine
    Êtes-vous Mélusine ô fée ô ma voisine.
     

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  • PASSAGE À NIVEAU

    PASSAGE À NIVEAU............  

    — Un son de cloche,
    Le train est proche ! —
     
    Et tandis que dans le rapide
    Trépide
    La fièvre de nos courses folles,
    Cahin-caha, les carrioles,
    Cahin-caha,
    S’arrêtent à la barrière,
    Cabriolet, tapissière,
    Et l’antique Victoria
    Qui a
    L’âge de la reine d’Angleterre.
     
    C’est la voiture du médecin,
    Le vieux médecin à besicles,
    — Saignée, ipéca, sinapismes, —
    Qui va chez le fermier voisin,
    Dont la petite a dû manger trop de raisin,
    Qu’elle se tortille en coliques...
     
    Et le curé avec sa nièce,
    Plus très jeune et jamais très belle,
    Un peu niaise,
    Mais qui excelle,
    Qui excelle la brave Adèle,
    À préparer la mayonnaise, —
    Gloire des repas d’Adoration perpétuelle...
     
    Et la demoiselle du château,
    (Ses mitaines), blanche douairière,
    Avecque le fidèle Pierre,
    Très fier
    Sous la toile cirée un peu rougie de son chapeau,
    Mais encor de belle tenue et très comme il faut,
    Son chapeau haut...
     
    Ils ont de paisibles juments,
    Qu’ils baptisent
    Ou bien Cocotte, ou bien La Grise,
    Qui vont leur chemin à leur guise,
    Pourvu seulement qu’on leur dise.
    De temps en temps amicalement,
    Quelques mots d’encouragement, —
    Car les bonnes bêtes tranquilles,
    Elles aussi, font un peu partie de la famille...
     
    Et là-bas, sur la quiétude
    Des arbres en bosquets touffus,
    Pointe un petit clocher pointu
    Évocateur des Angélus, —
    Et de Millet, bien entendu,
    Pour n’en pas perdre l’habitude...
     
    Oh ! comme tous ces gens sont calmes,
    Dans le désarroi de nos âmes ;
    Qu’ils prennent peu de peine à vivre,
    Et comme ça leur est égal
    Tous nos poèmes et tous nos livres : —
    Ils ne s’en portent pas plus mal.
     
    Aussi lorsque nous passerons,
    Au roulement de nos wagons,
    Ils ne comprendront guère, oh ! non,
    Nos courses folles,
    Que nous puissions avoir besoin
    D’aller si vite, aller si loin : —
    Mieux vaut
    Rester au passage à niveau, —
    On est très bien en carriole.
     
    Et pourtant au même passage,
    Peut-être, du calme village,
    Un soir sans lune,
    Un pauvre gars, le cœur pantois,
    Viendra s’étendre sur la voie,
    Pour l’amour d’une fille brune...
     

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