• LA POUDRE

    LA POUDRE..........

    Et vos cheveux, alors, de sombres
    Deviennent gris, et de gris, blancs,
    Comme un peuple aux ailes sans nombres
    De colombes aux vols tremblants.
     
    Suis-je sur terre ou bien rêvè-je ?
    Quoi, c’est vous, c’est toi que je vois
    Sous ta chevelure de neige,
    Jeune de visage et de voix ;
     
    Le corps svelte et libre d’allure,
    Sans rien de fané ni de las,
    Et cependant ta chevelure
    Est plus blanche que les lilas.
     
    Pour qu’il meure et pour qu’il renaisse,
    Viens-tu verser à mon désir,
    Avec le vin de la jeunesse
    L’expérience du plaisir ?
     
    Avec ta voix pleine de verve
    Et la pureté de tes mains,
    Es-tu la déesse Minerve
    Sous l’acier du casque romain ?
     
    Viens-tu verser, dans ta largesse,
    Au cœur qui ne peut s’apaiser,
    Avec le vin de la sagesse,
    L’expérience du baiser ?
     
    Jeune Femme aux cheveux de Sage,
    Tels qu’un vol de blancs papillons,
    C’est la gloire de ton visage
    Qui l’entoure de ses rayons ;
     
    Si ce n’est l’Amour, c’est l’image
    De l’Amour, qu’en vous je veux voir,
    Jeune femme aux cheveux de Mage,
    Tels que les neiges du savoir !
     
    Sous votre vieillesse vermeille
    La caresse se cache et rit,
    Comme une chatte qui sommeille
    Sur les griffes de son esprit.
     
    Dans ta vieillesse enchanteresse
    Je veux t’étreindre et m’embraser
    Dans l’alambic de ta caresse,
    Sous l’élixir de ton baiser.
     

    Google Bookmarks

    1 commentaire
  • L’ANGLAISE EN DILIGENCE

    L’ANGLAISE EN DILIGENCE............

                      Nous étions douze ou treize
            Les uns sur les autres pressés,
                          Entassés,
                      J’éprouvais un malaise
            Que je me sentais défaillir,
                              Mourir !
                À mon droite une squelette,
                      À mon gauche une athlète,
          Les os du premier il me perçait ;
          Les poids du second il m’écrasait.
                            Les cahots,
                      Les bas et les hauts
                D’une chemin raboteux,
                              Pierreux,
                      Avaient perdu,
                      Avaient fendu
                      Mon tête entière.
                      Quand l’un bâillait,
                      L’autre il sifflait,
                      Quand l’un parlait,
                      L’autre il chantait ;
        Puis une petite carlin jappait,
                      Le nez à la portière.
     
            La poussière, il me suffoquait,
            Puis un méchant enfant criait,
            Et son nourrice il le battait,
            Puis un petit Français chantait,
            Se démenait et bourdonnait
                      Comme une mouche.
                  Pour moi, ce qui me touche,
    C’est que jusqu’au Pérou l’Anglais peut voyager
                  Sans qu’il ouvre son bouche
            — Autre que pour boire ou pour manger.
     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • L’ÉTERNITÉ

    L’ÉTERNITÉ...........

    Elle est retrouvée.
    Quoi ? — L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil.
     
    Âme sentinelle,
    Murmurons l’aveu
    De la nuit si nulle
    Et du jour en feu.
     
    Des humains suffrages,
    Des communs élans
    Là tu te dégages
    Et voles selon.
     
    Puisque de vous seules,
    Braises de satin,
    Le Devoir s’exhale
    Sans qu’on dise : enfin.
     
    Là pas d’espérance,
    Nul orietur.
    Science avec patience,
    Le supplice est sûr.
     
    Elle est retrouvée.
    Quoi ? — L’Éternité.
    C’est la mer allée
    Avec le soleil.
     

    Mai 1872.
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • AH ! LES SALAUDS !

    AH ! LES SALAUDS !..............Aristide Bruant (1851-1925) 

    I’s sont des tin’, i’s sont des tas,
    Des fils de race et de rastas,
    Qui descendent des vieux tableaux,
            Ah ! les salauds !
     
    I’s sont presque tous décorés,
    I’s ont des bonn’s ball’s de curés,
    On leur-z’y voit pus les calots,
            Ah ! les salauds !
     
    I’s sont presque tous mal bâtis ;
    I’s ont les abatis trop p’tits
    Et des bidons comm’ des ballots,
            Ah ! les salauds !
     
    Rapport que tous ces dégoûtants
    I’s pass’nt leur vie, i’s pass’nt leur temps
    À s’empiffrer des bons boulots,
            Ah ! les salauds !
     
    Le soir i’s vont dans les salons,
    Pour souffler dans leurs pantalons,
    Oùsqu’i’s envoy’nt des trémolos,
            Ah ! les salauds !
     
    Après i’s s’en vont vadrouiller,
    Picter, pinter, boustifailler
    Et pomper à tous les goulots,
            Ah ! les salauds !
     
    Ensuite i’s vont dans les endroits
    Oùsqu’i’ va les ducs et les rois,
    Là où qu’y a qu’ les volets d’ clos,
            Ah ! les salauds !
     
    Quand on les rapporte, l’matin,
    I’s sent’nt la vinasse et l’ crottin
    Qu’i’s ont bu’ dans les caboulots,
            Ah ! les salauds !
     
    Eh ben ! c’est tous ces cochons-là
    Qui font des magn’ et du flafla
    Et c’est nous qu’i’s appell’nt soulauds,
            Ah ! les salauds !
     
    I’s sont des tin’, i’s sont des tas,
    Des fils de race et de rastas,
    Qui descendent des vieux tableaux,
            Ah ! les salauds !
     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • BELLEVILLE-MÉNILMONTANT

    BELLEVILLE-MÉNILMONTANT..............Aristide Bruant (1851-1925).

    Papa, c’était un lapin
    Qui s’appelait J.-B. Chopin
    Et qu’avait son domicile
          À Belleville.
     
    Le soir avec sa petite famille
    Il s’en allait en chantant
    Des hauteurs de la Courtille
    À Ménilmontant, à Ménilmontant !
     
    Il buvait si peu qu’un soir
    On l’a retrouvé sur le trottoir
    L’était crevé bien tranquille
          À Belleville !
     
    On l’a mis dans la terre glaise
    Pour un prix exorbitant
    Tout en haut du Père-Lachaise
    À Ménilmontant, à Ménilmontant !
     
    Ma sœur est avec Éloi,
    Dont le frère est avec moi,
    Le soir sur le boulevard y me refile
          À Belleville ;
     
    C’est comme ça qu’il gagne sa braise
    Et son frère en gagne autant
    En refilant ma sœur Thérèse
    À Ménilmontant, à Ménilmontant !
     
    Le dimanche au lieu de travailler
    Ils nous montent au poulailler
    Voir jouer le drame ou bien le vaudeville
          À Belleville
     
    Le soir, ils font leurs épates
    Ils étalent leur trébuchant
    Minces des genoux et larges des pattes
    À Ménilmontant, à Ménilmontant !
     
    C’est comme ça que c’est le vrai moyen
    De faire un bon citoyen,
    Ils grandissent sans se faire de bile
          À Belleville !
     
    Ils crient « Vive l’Indépendance »
    Y z’ont le cœur bath et content
    Et barbotent dans l’abondance
    À Ménilmontant, à Ménilmontant !
     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • À MONTPERNASSE

    À MONTPERNASSE..........

    Alle avait pus ses dix-huit ans,
    All’ ’tait pus jeune d’puis longtemps,
    Mais a faisait encor’ la place,
                  À Montpernasse.
     
    En la voyant on savait pas
    Si c’était d’ la viande ou du gras
    Qui ballottait su’ sa surface,
                  À Montpernasse.
     
    Alle avait quéqu’s cheveux graisseux,
    Perdus dan’ un filet crasseux
    Qu’ avait vieilli su’ sa tignasse,
                  À Montpernasse.
     
    Alle avait eun’ robe d’ reps noir,
    L’ matin ça y servait d’ peignoir,
    La nuit ça y servait d’ limace,
                  À Montpernasse.
     
    A travaillait sans aucun goût ;
    Des fois a faisait rien du tout,
    Pendant qu’ j’étais dans la mélasse,
                  À Montpernasse.
     
    En vieillissant a gobait l’ vin,
    Et quand j’ la croyais au turbin,
    L’ soir, a s’enfilait d’ la vinasse,
                  À Montpernasse.
     
    Pour boire a m’ trichait su’ l’ gâteau,
    C’est pour ça qu’ j’y cardais la peau
    Et que j’y ai crevé la paillasse,
                  À Montpernasse.
     
    Depuis que j’ l’ai pus j’ me fais vieux,
    Et pendant qu’a m’attend aux cieux,
    J’ rends quéqu’s servic’ à Camescasse,
                  À Montpernasse.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • CONTRE LA JALOUSIE

    CONTRE LA JALOUSIE

    Amour ne brûle plus, ou bien il brûle en vain ;
    Son carquois est perdu, ses flèches sont froissées,
    Il a ses dards rompus, leurs pointes émoussées,
    Et son arc sans vertu demeure dans sa main.
     
    Ou, sans plus être Archer d’un métier incertain,
    Il se laisse emporter à plus hautes pensées,
    Ou ses flèches ne sont en nos cœurs adressées,
    Ou bien, au lieu d’Amour, nous blessent de dédain.
     
    Ou bien, s’il fait aimer, aimer c’est autre chose
    Que ce n’était jadis, et les lois qu’il propose
    Sont contraires aux lois qu’il nous donnait à tous.
     
    Car aimer et haïr, c’est maintenant le même,
    Puisque pour bien aimer il faut être jaloux.
    Que si l’on aime ainsi, je ne veux plus qu’on m’aime.
     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • AU VENT

    AU VENT............

    Doux Zéphyr que j’entends errer folâtrement
    Entre les crins aigus de ces plantes hautaines,
    Puis, éveillant aux prés les fleurs par tes haleines,
    D’un larcin glorieux tu te vas parfumant.
     
    Si jamais la pitié te donna mouvement,
    Oublie en ma faveur ici tes douces peines,
    Et t’en va dans le sein de ces fertiles plaines,
    Plaines où j’ai laissé tout mon contentement.
     
    Va, mais porte avec toi mes amoureuses plaintes,
    Qui bien souvent, aux pleurs, ont ces roches contraintes,
    Seul et dernier plaisir à tant de déplaisirs.
     
    Là tu pourras cueillir sur ses lèvres jumelles
    Des odeurs et des fleurs plus douces et plus belles,
    Mais rapporte-les-moi pour nourrir mes désirs.
     

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • STANCES D’HYLAS
    DE SON HUMEUR INCONSTANTE

    STANCES D’HYLAS.............

    Je le confesse bien, Philis est assez belle
                  Pour brûler qui le veut ;
    Mais que, pour tout cela, je ne sois que pour elle,
                  Certes il ne se peut.
     
    Lorsqu’elle me surprit, mon humeur en fut cause,
                  Et non pas sa beauté ;
    Ores qu’elle me perd, ce n’est pour autre chose
                  Que pour ma volonté.
     
    J’honore sa vertu, j’estime son mérite
                  Et tout ce qu’elle fait ;
    Mais veut-elle savoir d’où vient que je la quitte ?
                  C’est parce qu’il me plaît.
     
    Chacun doit préférer, au moins s’il est bien sage,
                  Son propre bien à tous ;
    Je vous aime, il est vrai, je m’aime davantage :
                  Si faites-vous bien, vous.
     
    Bergers, si dans vos cœurs ne régnait la feintise,
                  Vous en diriez autant ;
    Mais j’aime beaucoup mieux conserver ma franchise
                  Et me dire inconstant.
     
    Qu’elle n’accuse donc sa beauté d’impuissance,
                  Ni moi d’être léger ;
    Je change, il est certain ; mais c’est grande prudence
                  De savoir bien changer.
     
    Pour être sage aussi, qu’elle en fasse de même,
                  Égale en soit la loi.
    Que s’il faut, par destin, que la pauvrette m’aime,
                  Qu’elle m’aime sans moi !
     

    Google Bookmarks

    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires