• Les Deux Lions

    Les Deux Lions....Jean-Pierre Claris de Florian

    Sur les bords africains, aux lieux inhabités
    Où le char du soleil roule en brûlant la terre,
    Deux énormes lions, de la soif tourmentés,
    Arrivèrent au pied d’un désert solitaire.
    Un filet d’eau couloit, foible & dernier effort
    De quelque naïade expirante.
    Les deux lions courent d’abord
    Au bruit de cette eau murmurante ;
    Ils pouvoient boire ensemble, & la fraternité,
    Le besoin, leur donnoit ce conseil salutaire :
    Mais l’orgueil disoit le contraire,
    Et l’orgueil fut seul écouté.
    Chacun veut boire seul : d’un œil plein de colère
    L’un l’autre ils vont se mesurant,
    Hérissent de leur cou l’ondoyante crinière :
    De leur terrible queue ils se frappent les flancs,
    Et s’attaquent avec de tels rugissements,
    Qu’à ce bruit, dans le fond de leur sombre tanière,

     


    Les tigres d’alentour vont se cacher tremblants.
    Égaux en vigueur, en courage,
    Ce combat fut plus long qu’aucun de ces combats
    Qui d’Achille ou d’Hector signalèrent la rage ;
    Car les dieux ne s’en mêloient pas.
    Après une heure ou deux d’efforts & de morsures,
    Nos héros, fatigués, déchirés, haletants,
    S’arrêtèrent en même temps.
    Couverts de sang & de blessures,
    N’en pouvant plus, morts à demi,
    Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire :
    Mais pendant le combat la source avoit tari.
    Ils expirent auprès.
    Vous lisez votre histoire,
    Malheureux insensés, dont les divisions,
    L’orgueil, les fureurs, la folie,
    Consument en douleurs le moment de la vie :
    Hommes, vous êtes ces lions ;
    Vos jours, c’est l’eau qui s’est tarie.

     

     

     

     

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  • Don Quichotte

    Don Quichotte.......Jean-Pierre Claris de Florian.

    Contraint de renoncer à la chevalerie,
    Don Quichotte voulut, pour se dédommager,
    Mener une plus douce vie,

     

    Et choisit l’état de berger.
    Le voilà donc qui prend panetière & houlette,
    Le petit chapeau rond garni d’un ruban vert
    Sous le menton faisant rosette.
    Jugez de la grâce & de l’air
    De ce nouveau Tircis ! Sur sa rauque musette
    Il s’essaie à charmer l’écho de ces cantons,
    Achète au boucher deux moutons,
    Prend un roquet galeux, &, dans cet équipage,
    Par l’hiver le plus froid qu’on eût vu de longtemps,
    Dispersant son troupeau sur les rives du Tage,
    Au milieu de la neige il chante le printemps.
    Point de mal jusques là : chacun à sa manière
    Est libre d’avoir du plaisir.
    Mais il vint à passer une grosse vachère ;
    Et le pasteur, pressé d’un amoureux désir,
    Court & tombe à ses pieds : ô belle Timarette,
    Dit-il, toi que l’on voit parmi tes jeunes sœurs
    Comme le lis parmi les fleurs,
    Cher & cruel objet de ma flamme secrète,
    Abandonne un moment le soin de tes agneaux ;
    Viens voir un nid de tourtereaux
    Que j’ai découvert sur ce chêne.
    Je veux te les donner : hélas ! C’est tout mon bien.
    Ils sont blancs : leur couleur, Timarette, est la tienne ;

     

    Mais, par malheur pour moi, leur cœur n’est pas le tien.
    À ce discours, la Timarette,
    Dont le vrai nom étoit Fanchon,
    Ouvre une large bouche, &, d’un œil fixe & bête,
    Contemple le vieux Céladon,
    Quand un valet de ferme, amoureux de la belle,
    Paraissant tout-à-coup, tombe à coups de bâton
    Sur le berger tendre & fidèle,
    Et vous l’étend sur le gazon.
    Don Quichotte crioit : arrête,
    Pasteur ignorant & brutal ;
    Ne sais-tu pas nos lois ? Le cœur de Timarette
    Doit devenir le prix d’un combat pastoral :
    Chante, & ne frappe pas. Vainement il l’implore ;
    L’autre frappoit toujours, & frapperoit encore,
    Si l’on n’étoit venu secourir le berger
    Et l’arracher à sa furie.
    Ainsi guérir d’une folie,
    Bien souvent ce n’est qu’en changer.

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  • La Guenon, le Singe et la Noix

    La Guenon, le Singe et la Noix....Jean-Pierre Claris de Florian.

    Une jeune guenon cueillit
    Une noix dans sa coque verte ;
    Elle y porte la dent, fait la grimace… Ah ! certes
    Dit-elle, ma mère mentit
    Quand elle m’assura que les noix étoient bonnes.
    Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes
    Qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit !
    Elle jette la noix. Un singe la ramasse,
    Vite, entre deux cailloux la casse,
    L’épluche, la mange & lui dit :
    Votre mère eut raison, ma mie,
    Les noix ont fort bon goût ; mais il faut les ouvrir.
    Souvenez-vous que, dans la vie,
    Sans un peu de travail on n’a point de plaisir.

     

    Jean-Pierre Claris de Florian. poète et fabuliste français (1755 – 1794)

     

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  • Discours au Roi

    Discours au Roi...Poèmes Satires XVIIe  siècle.....Nicolas Boileau . (1636 – 1711)


    Jeune et vaillant héros, dont la haute sagesse
    N’est point le fruit tardif d’une lente vieillesse,
    Et qui seul, sans ministre, à l’exemple des dieux,
    Soutiens tout par toi-même, et vois tout par tes yeux,
    GRAND ROI, si jusqu’ici, par un trait de prudence,
    J’ai demeuré pour toi dans un humble silence,
    Ce n’est pas que mon cœur, vainement suspendu,
    Balance pour t’offrir un encens qui t’est dû ;
    Mais je sais peu louer ; et ma muse tremblante
    Fuit d’un si grand fardeau la charge trop pesante,
    Et, dans ce haut éclat où tu te viens offrir,
    Touchant à tes lauriers, craindrait de les flétrir.
    Ainsi, sans m’aveugler d’une vaine manie,
    Je mesure mon vol à mon faible génie :
    Plus sage en mon respect que ces hardis mortels
    Qui d’un indigne encens profanent tes autels ;
    Qui, dans ce champ d’honneur où le gain les amène,
    Osent chanter ton nom, sans force et sans haleine ;
    Et qui vont tous les jours, d’une importune voix,
    T’ennuyer du récit de tes propres exploits.
    L’un, en style pompeux habillant une églogue,
    De ses rares vertus te fait un long prologue,
    Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
    Les louanges d’un fat à celles d’un héros.
    L’autre, en vain, se lassant à polir une rime,
    Et reprenant vingt fois le rabot et la lime,
    Grand et nouvel effort d’un esprit sans pareil !
    Dans la fin d’un sonnet te compare au soleil.
    Sur le haut Hélicon leur veine méprisée
    Fut toujours des neuf sœurs la fable et la risée.
    Calliope jamais ne daigna leur parler,
    Et Pégase pour eux refuse de voler.
    Cependant à les voir, enflés de tant d’audace,
    Te promettre en leur nom les faveurs du Parnasse,
    On dirait qu’ils ont seuls l’oreille d’Apollon,
    Qu’ils disposent de tout dans le sacré vallon :
    C’est à leurs doctes mains, si l’on veut les en croire,
    Que Phébus a commis tout le soin de ta gloire ;
    Et ton nom, du midi jusqu’à l’ourse vanté,
    Ne devra qu’à leurs vers son immortalité.
    Mais plutôt, sans ce nom, dont la vive lumière
    Donne un lustre éclatant à leur veine grossière,
    Ils verraient leurs écrits, honte de l’univers,
    Pourrir dans la poussière à la merci des vers.
    A l’ombre de ton nom ils trouvent leur asile,
    Comme on voit dans les champs un arbrisseau débile,
    Qui, sans l’heureux appui qui le tient attaché,
    Languirait tristement sur la terre couché.
    Ce n’est pas que ma plume, injuste et téméraire,
    Veuille blâmer en eux le dessein de te plaire ;
    Et, parmi tant d’auteurs, je veux bien l’avouer,
    Apollon en connaît qui te peuvent louer ;
    Oui, je sais qu’entre ceux qui t’adressent leurs veilles,
    Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles.
    Mais je ne puis souffrir qu’un esprit de travers,
    Qui, pour rimer des mots, pense faire des vers
    Se donne en te louant une gêne inutile :
    Pour chanter un Auguste, il faut être un Virgile :
    Et j’approuve les soins du monarque guerrier
    Qui ne pouvait souffrir qu’un artisan grossier
    Entreprît de tracer, d’une main criminelle,
    Un portrait réservé pour le pinceau d’Apelle.
    Moi donc, qui connais peu Phébus et ses douceurs,
    Qui suis nouveau sevré sur le mont des neuf soeurs,
    Attendant que pour toi l’âge ait mûri ma muse,
    Sur de moindres sujets je l’exerce et l’amuse ;
    Et, tandis que ton bras, des peuples redouté,
    Va, la foudre à la main, rétablir l’équité,
    Et retient les méchants par la peur des supplices,
    Moi, la plume à la main, je gourmande les vices,
    Et, gardant pour moi-même une juste rigueur,
    Je confie au papier les secrets de mon cœur.
    Ainsi, dès qu’une fois ma verve se réveille,
    Comme on voit au printemps la diligente abeille
    Qui du butin des fleurs va composer son miel,
    Des sottises du temps je compose mon fiel :
    Je vais de toutes parts où me guide ma veine,
    Sans tenir en marchant une route certaine ;
    Et, sans gêner ma plume en ce libre métier,
    Je la laisse au hasard courir sur le papier.
    Le mal est qu’en rimant, ma muse un peu légère
    Nomme tout par son nom, et ne saurait rien taire.
    C’est là ce qui fait peur aux esprits de ce temps,
    Qui, tout blancs au dehors, sont tout noirs au dedans :
    Ils tremblent qu’un censeur, que sa verve encourage,
    Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage,
    Et, fouillant dans leurs mœurs en toute liberté,
    N’aille du fond du puits tirer la vérité.
    Tous ces gens éperdus au seul nom de satire
    Font d’abord le procès à quiconque ose rire :
    Ce sont eux que l’on voit, d’un discours insensé,
    Publier dans Paris que tout est renversé,
    Au moindre bruit qui court qu’un auteur les menace
    De jouer des bigots la trompeuse grimace.
    Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux ;
    C’est offenser les lois, c’est s’attaquer aux cieux.
    Mais bien que d’un faux zèle ils masquent leur faiblesse
    Chacun voit qu’en effet la vérité les blesse :
    En vain d’un lâche orgueil leur esprit revêtu
    Se couvre du manteau d’une austère vertu ;
    Leur cœur qui se connaît, et qui fuit la lumière,
    S’il se moque de Dieu, craint Tartuffe et Molière.
    Mais pourquoi sur ce point sans raison m’écarter ?
    GRAND ROI, c’est mon défaut, je ne saurais flatter :
    Je ne sais point au ciel placer un ridicule,
    D’un nain faire un Atlas, ou d’un lâche un Hercule.
    Et, sans cesse en esclave, à la suite des grands,
    A des dieux sans vertu prodiguer mon encens.
    On ne me verra point d’une veine forcée,
    Même pour te louer, déguiser ma pensée ;
    Et, quelque grand que soit ton pouvoir souverain,
    Si mon cœur en ces vers ne parlait par ma main,
    Il n’est espoir de biens, ni raison, ni maxime,
    Qui pût en ta faveur m’arracher une rime.
    Mais lorsque je te vois, d’une si noble ardeur,
    T’appliquer sans relâche aux soins de ta grandeur,
    Faire honte à ces rois que le travail étonne,
    Et qui sont accablés du faix de leur couronne ;
    Quand je vois ta sagesse en ses justes projets,
    D’une heureuse abondance enrichir tes sujets,
    Fouler aux pieds l’orgueil et du Tage et du Tibre
    Nous faire de la mer une campagne libre,
    Et tes braves guerriers, secondant ton grand cœur,
    Rendre à l’aigle éperdu sa première vigueur ;
    La France sous tes lois maîtriser la fortune ;
    Et nos vaisseaux domptant l’un et l’autre Neptune,
    Nous aller chercher l’or, malgré l’onde et le vent,
    Aux lieux où le soleil le forme en se levant,
    Alors, sans consulter si Phébus l’en avoue,
    Ma muse toute en feu me prévient et te loue.
    Mais bientôt la raison arrivant au secours
    Vient d’un si beau projet interrompre le cours,
    Et me fait concevoir, quelque ardeur qui m’emporte,
    Que je n’ai ni le ton, ni la voix assez forte.
    Aussitôt je m’effraie, et mon esprit troublé
    Laisse là le fardeau dont il est accablé ;
    Et, sans passer plus loin, finissant mon ouvrage,
    Comme un pilote en mer qu’épouvante l’orage,
    Dès que le bord paraît, sans songer où je suis,
    Je me sauve à la nage, et j’aborde où je puis.

    .Nicolas Boileau .

    poète, écrivain et critique français (1636 – 1711)

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  • Petits bourgeois

    Petits bourgeois....François Coppée

    Je n’ai jamais compris l’ambition. Je pense
    Que l’homme simple trouve en lui sa récompense,
    Et le modeste sort dont je suis envieux,
    Si je travaille bien et si je deviens vieux,
    Sans que mon cœur de luxe ou de gloire s’affame,
    C’est celui d’un vieil homme avec sa vieille femme,
    Aujourd’hui bons rentiers, hier petits marchands,
    Retirés tout au bout du faubourg, près des champs.

     

    Oui, cette vie intime est digne du poète.
    Voyez : Le toit pointu porte une girouette,
    Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis
    Et l’ornement de fer fait bien sur le vieux puits.
    Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse,
    Un paisible chien noir, qui n’est guère de race,
    Au soleil de midi, dort, couché sur le flanc.
    Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc,
    Avec un sécateur qui lui sort de la poche,
    Marche dans le sentier principal et s’approche
    Quelquefois d’un certain rosier de sa façon
    Pour le débarrasser d’un gros colimaçon.
    Sous le bosquet, sa femme est à l’ombre et tricote ;
    Auprès d’elle le chat joue avec la pelote.
    La treille est faite avec des cercles de tonneaux,
    Et sur le sable fin sautillent les moineaux.
    Par la porte, on peut voir, dans la maison commode,
    Un vieux salon meublé selon l’ancienne mode,
    Même quelques détails vaguement aperçus :
    Une pendule avec Napoléon dessus
    Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.
    Mais ne souriez pas. Car on doit être à l’aise,
    Heureux du jour présent et sûr du lendemain,
    Dans ce logis de sage observé du chemin…
    Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,

     

    Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie,
    Tout est patriarcal et traditionnel.
    Ils mettent de côté la bûche de Noël,
    Ils songent à l’avance aux lessives futures
    Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.
    Ils boivent du cassis, innocente liqueur !
    Et chez eux tout est vieux, tout ; excepté le cœur.
    Ont-ils tort, après tout, de trouver nécessaires
    Le premier jour de l’an et les anniversaires,
    D’observer le carême et de tirer les Rois,
    De faire, quand il tonne, un grand signe de croix,
    D’être heureux que la fleur embaume et l’herbe croisse,
    Et de rendre le pain bénit à leur paroisse ?
    — Ceux-là seuls ont raison qui, dans ce monde-ci,
    Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi
    Les douces voluptés que l’habitude engendre.
    — Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre ;
    Le jardinet s’emplit du rire des enfants,
    Et, bien que les après-midi soient étouffants,
    L’on puise et l’on arrose, et la journée est courte.
    Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte,
    On s’attable au jardin, déjà moins échauffé,
    Et la lune se lève au moment du café.
    Quand le petit garçon s’endort, on le secoue,
    Et tous s’en vont alors, baisés sur chaque joue,

     

    Monter dans l’omnibus voisin, contents et las,
    Et chargés de bouquets énormes de lilas.

    — Merci bien, bonnes gens, merci bien, maisonnette,
    Pour m’avoir, l’autre jour, donné ce rêve honnête,
    Qu’en m’éloignant de vous mon esprit prolongeait
    Avec la jouissance exquise du projet.

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  • Un Fils

    Un Fils.........François Coppée.

    À Alexis Orsat.

    I

    Quand ils vinrent louer deux chambres au cinquième,
    Le portier, d’un coup d’œil plein d’un mépris suprême,
    Comprit tout et conclut : – C’est des petites gens.
    Le garçonnet, avec ses yeux intelligents,
    Était gai d’être en deuil, car sa veste était neuve.
    Vieille à trente ans, sa mère, une timide veuve,
    Sous ses longs voiles noirs cachait ses yeux rougis ;
    Et quand on apporta dans ce pauvre logis

     

    Leur mobilier, – il faut que du terme il réponde, –
    Le portier s’assombrit : – C’est du tout petit monde,
    Pensa-t-il. Néanmoins, leur humble logement
    Étant payé le huit très-régulièrement,
    Il corrigea son mot : – Du petit monde honnête.
    Mais quand il sut l’instant de leur coup de sonnette,
    Il ne se pressa plus pour tirer le cordon,
    — Par dignité ! – La veuve avait pourtant bon ton,
    Et, pour vivre, courait les leçons de solfége.
    À l’heure où son cher fils revenait du collége,
    Elle était de retour et faisait le dîner.
    Le dimanche, ils allaient souvent se promener
    Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes
    Et revenaient. C’était de ces misères dignes
    Et qui, lorsqu’on leur veut montrer de l’intérêt,
    Ont un pâle sourire et gardent leur secret.
    Ils plurent aux voisins. D’abord froide, la loge
    Désarma. Le concierge eut quelques mots d’éloge ;
    Et quand, six ans plus tard, un soir, il eut appris
    Que le jeune homme avait obtenu tous les prix,
    Ce père, ému par tant de courage et de zèle,
    Rêva ceci : – Plus tard ?… Pour notre demoiselle ?…
    Or, ce jour-là, tandis que le rhétoricien,
    Radieux de l’orgueil de sa mère et du sien,
    Pour la vingtième fois lui montrait son trophée

     

    Et l’embrassait, au point qu’elle était étouffée,
    Lui parlant à genoux ainsi qu’un amoureux
    Et lui disant : – Maman, que nous sommes heureux !
    Elle prit les deux mains de son fils dans les siennes
    Et, tout à coup, laissant les douleurs anciennes
    Toutes en même temps s’échapper de son cœur,
    À ce naïf, à cet heureux, à ce vainqueur,
    Elle livra le mot de la science amère.

    Il apprit qu’il n’avait que le nom de sa mère
    Et qu’elle n’était pas veuve aux yeux de la loi.
    Elle gagnait sa vie à vingt ans. Mais pourquoi
    Laisser aller ainsi, seule, une jeune fille ?
    La maitresse de chant et le fils de famille :
    Un drame très-banal. Le coupable était mort
    Brusquement, sans avoir pu réparer son tort ;
    Elle eût voulu le suivre en ce moment funeste,
    Mais elle avait un fils : – Un fils ! tu sais le reste.
    Voilà, depuis seize ans, mon désespoir profond.
    Je n’ai plus de santé, mes pauvres yeux s’en vont,
    Tu n’as pas de métier, et nous avons des dettes.

    L’enfant avait rêvé gloire, sabre, épaulettes,
    Un avenir doré, les honneurs les plus grands.
    À présent, il voulait gagner douze cents francs.

     

    Il consola sa mère, il parla comme on prie :
    — Tu sais. Nous connaissons quelqu’un à la mairie
    Il me fera nommer ; c’est un chef de bureau.
    Ah ! pourvu qu’à vingt ans j’aie un bon numéro !
    Mais oui, j’ai de la chance au jeu. Ne sois pas triste.
    Puis ce n’est pas pour rien que je suis un artiste.
    Et que je sais un peu jouer du violon.
    On peut faire un métier du talent de salon.
    Je me sens un courage indomptable dans l’âme ;
    Tu verras. Mais ris donc, maman. D’abord, madame,
    Je ne serai content que quand vous aurez ri.

    La pauvre heureuse mère ! un sourire attendri
    Éclaira, fugitif, sa figure chagrine,
    Puis, tendre, elle attira son fils sur sa poitrine,
    Et, le serrant bien fort, elle pleura longtemps.

    Le soir, quand il fut seul, l’enfant de dix-sept ans,
    En rangeant, à côté des autres sur leurs planches,
    Ses livres gaufrés d’or et tout dorés sur tranches,
    À ses rêves d’hier pour toujours dit adieu.
    Comme il l’avait prévu, d’ailleurs, le reste eut lieu.
    Un emploi très-modeste occupa sa journée ;
    Et la bonne moitié de sa nuit fut donnée
    À racler des couplets dans un café-concert ;

     

    Car il avait raison, et, pour vivre, tout sert.
    Mais, du jour où l’enfant accepta la bataille,
    Il cessa tout à coup de grandir ; et sa taille
    Resta petite ainsi que son ambition.

    Quand le portier connut cette décision,
    Offensé dans ses goûts d’homme aristocratique,
    Il ne put retenir quelques mots de critique :
    — Ces gens de peu, dit-il, ont des instincts trop bas.
    Ils voudraient s’élever, mais ils ne peuvent pas.
    Ce jeune homme pourtant donnait quelque espérance,
    C’est certain. Mais voilà ! pas de persévérance.
    Et dire que jadis mon épouse estima
    Qu’il pourrait convenir un jour à notre Emma !
    Je souris quand je songe à ce projet folâtre.
    D’ailleurs nous destinons notre fille au théâtre.


    II

    Et le bon fils connut le spleen dans un bureau,
    Le long regard d’envie à travers le carreau
    Sur le libre flâneur qui se promène et fume,

     

    L’infecte odeur du poêle à qui l’on s’accoutume
    Mais qui vous fait pourtant tousser tous les matins,
    Le journal commenté longuement, les festins
    De petits pains de seigle et de charcuterie,
    Le calembourg stupide et dont il faut qu’on rie,
    L’entretien très-vulgaire avec le sentiment
    De chacun sur les chefs et sur l’avancement,
    Le travail monotone, ennuyeux et futile,
    Le dégoût de sentir qu’on est un inutile,
    Et, pour moment unique où l’on respire enfin,
    Le lent retour, d’un pas affaibli par la faim
    Que doit mal apaiser le dîner toujours maigre.
    — En vieillissant, sa mère était devenue aigre.
    Son long chagrin, souffert avec tant de vertu,
    — Il faut bien l’avouer, – trop longtemps s’était tu :
    Le cœur subit deux fois les douleurs qu’il faut taire
    De plus elle allait mal. Enfin son caractère,
    Même à ce fils chéri, paraissait bien changé.
    Le repas était donc par lui-même abrégé ;
    Il souffrait trop alors, pour lui comme pour elle,
    De la voir agiter quelque vaine querelle,
    Et toujours, le plus tôt possible, il s’en allait.
    — À cette heure, au surplus, son devoir l’appelait
    Dans le petit café-concert de la barrière,
    Où chaque soir, tenant son violon, derrière

     

    Un pianiste, chef d’orchestre sans bâton,
    Et non loin d’un troupier soufflant dans un piston,
    Il écoutait, distrait, et sans les trouver drôles,
    La chanteuse fardée et montrant ses épaules,
    Le baryton barbu, gêné dans ses gants blancs,
    Et le pitre aux genoux rapprochés et tremblants,
    En grand faux col, faisant des grimaces atroces
    Et contant au public charmé sa nuit de noces.
    Vers minuit seulement, enfin il se levait,
    Rentrait, ouvrait parfois ses livres de chevet,
    Mais de lire n’ayant même plus l’énergie,
    Il se couchait, afin d’épargner la bougie.

    Cela dura cinq ans, dix ans, quinze ans. Hélas !
    Quinze fois, quand revint la saison des lilas,
    Dans la rue, il put voir, par les soirs de dimanches,
    Les fillettes du peuple, en fraîches robes blanches,
    Près du trottoir, où sont les pères indulgents,
    Jouer à la raquette avec les jeunes gens,
    Tandis qu’il s’éloignait, toujours seul, le timide.
    Il ne passa jamais devant la pyramide
    Des bols à punch ornant le comptoir d’un café,
    Où souvent il avait, au passage, observé
    De vieux garçons, amis des voluptés sans fièvres,
    Brassant les dominos, la pipe entre les lèvres,

     

    Qui s’appelaient « Mon vieux » et caressaient leur chien.
    Il enviait leur sort ; car tel était le sien :
    Gagner le pain du jour et le terme au trimestre.
    Dans les commencements qu’il fut à son orchestre,
    Une chanteuse blonde et phthisique à moitié
    Sur lui laissa tomber un regard de pitié ;
    Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène.
    Puis, peu de temps après, elle passa la Seine
    Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda.
    À vrai dire, il l’avait presque aimée, et garda
    Le dégoût d’avoir vu, – chose bien naturelle, –
    Les acteurs embrassés et tutoyés par elle ;
    Et son métier lui fut plus pénible qu’avant.


    III

    Or l’état de sa mère allait en s’aggravant.
    Une nuit vint la mort, triste comme la vie ;
    Et, quand à son dernier logis il l’eut suivie,
    En grand deuil et traînant le cortége obligé
    Des collègues heureux de ce jour de congé,
    Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.

     

    Il se vit sans amis, pauvre, célibataire,
    Vieil enfant étonné d’avoir des cheveux gris ;
    Il sentit que son âme et son corps avaient pris,
    Depuis vingt ans, la lente et puissante habitude
    De l’ennui, du silence et de la solitude ;
    Qu’il n’avait prononcé qu’un mot d’amour : « maman »
    Et qu’il n’espérait plus que son simple roman
    Pût s’augmenter jamais d’un plus tendre chapitre.
    — Le jour à son bureau, le soir à son pupitre,
    Il revint donc s’asseoir, résigné, mais vaincu ;
    Et, libre, il vit ainsi qu’esclave il a vécu.
    Même dans la maison qu’il habite, personne
    Ne songe qu’il existe, et, la nuit, quand il sonne,
    Le vieux portier, – il a soixante-dix-sept ans
    Et perd la notion des choses et du temps, –
    Se réveille, maussade, et murmure en son antre :
    — C’est le petit garçon du cinquième qui rentre.

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  • La Nourrice

    La Nourrice.....François Coppée.....écrivain et poète français (1842 – 1908)

    À mon cher cousin et ami Auguste Baudrit.

    I

    Elle était orpheline et servait dans les fermes.
    Saint-Martin et Saint-Jean d’été sont les deux termes
    Où les gros métayers, au chef-lieu de canton,
    Disputant et frappant à terre du bâton,
    Viennent, pour la saison, louer des domestiques.
    A peine arrivait-elle en ces marchés rustiques,
    Qu’un fermier l’embauchait au plus vite, enchanté
    Par sa figure franche et sa belle santé ;
    Et les plus rechignés comme les plus avares
    Lui prenaient le menton en lui donnant ses arrhes
    Et lui payaient encore un beau jupon tout neuf.

     

    En effet, elle était robuste comme un bœuf,
    Exacte comme un coq, probe comme un gendarme.
    Sa tête, un peu commune, avait pourtant ce charme
    Que donnent des couleurs, deux beaux yeux et vingt ans.
    De plus, toujours noués de foulards éclatants,
    Ses cheveux se tordaient, noirs, pesants et superbes.
    Elle savait filer, coudre, arracher les herbes,
    Faire la soupe aux gens et soigner le bétail.
    La dernière à son lit, la première au travail,
    Aux mille soins du jour empressée et savante,
    C’était le type enfin de la bonne servante.

    Sage ? Qui sait ? Mais nul n’en médisait du moins.

    Ce n’est que l’autre été, quand on faucha les foins,
    Qu’elle fut tout à coup prise d’un goût étrange
    Pour un assez beau gars, mauvais batteur en grange,
    Qui courait les cafés et vivait de hasards,
    Mais qui, sept ans, avait servi dans les hussards.
    Tout fier d’avoir porté jadis la sabretache,
    Il avait conservé la petite moustache
    Et ce certain air fat qui fait qu’on est aimé.
    Tout le village était par ce drôle opprimé.
    Au bal, c’était toujours pour lui les belles filles ;
    Au billard, observant le choc savant des billes,

     

    Un cercle d’amateurs éblouis l’entourait.
    Elle épousa ce beau tyran de cabaret
    Dont aucun paysan n’avait voulu pour gendre
    Et qui, lorsqu’à sa main elle parut prétendre,
    Fit bien quelques façons, mais ne refusa pas,
    Sachant les louis d’or cachés dans un vieux bas,
    Et les rêvant déjà, transformés en bouteilles.
    Toutes ces unions maudites sont pareilles :
    La noce, quelques nuits de brutales amours,
    La discorde au ménage au bout de quinze jours,
    L’homme se dégageant brusquement de l’étreinte
    Pour retourner au vin, quand la femme est enceinte,
    Les courroux que des mots ne peuvent apaiser,
    Et le premier soufflet près du premier baiser.
    Puis la misère.
                          Ici l’événement fut pire.
    Ce fainéant avait des instincts de vampire.
    Ce monstre, le jour même où sa femme accoucha,
    — L’huissier ayant saisi le ménage, – chercha
    Le moyen d’exploiter encore sa femelle ;
    Et, quand il vit son fils mordant à la mamelle,
    Il se frotta les mains. Chose horrible ! il fallut,
    Pour sauver le vieux toit, la vache et le bahut,
    Que la mère quittât son pays, sa chaumière,
    Son enfant, les yeux clos encore à la lumière,

     

    Et qui, dans son berceau, gémissait, l’innocent !
    Qu’elle vendit, hélas ! son lait, plus que son sang,
    Et que, le front courbé par cet acte servile,
    Douloureuse, elle prit le chemin de la ville.
    — Elle avait bien d’abord refusé de partir ;
    Mais son homme montrait un réel repentir ;
    Il pleurait ; il avait juré de ne plus boire.
    L’hypocrite disait : – Un père ! on peut le croire,
    Plus un seul coup de vin ! Quant au petit patron,
    Je m’en vais, dès demain, le mettre au biberon,
    Et si monsieur n’est pas content de la cuisine,
    Est-ce pour son seul fils que Jeanne, la voisine,
    A deux seins ? L’un des deux sera pour ton petit.
    Et, la mort dans le cœur, la nourrice partit.

    II

    Oh ! dans le noir wagon l’horrible nuit passée !
    Sur le dur banc de bois, dans un coin affaissée,
    Comme elle médita sur son sort anormal !
    Ses pauvres seins gonflés de lait lui faisaient mal.

     

    Et là-bas, son enfant, éveillé dans sa couche,
    Réclamait à grands cris et cherchait de la bouche
    Ce giron où l’on boit la vie avec le lait,
    Premier asile humain duquel on l’exilait.
    C’est ainsi qu’elle dut passer la nuit entière,
    Tout en larmes, mettant la tête à la portière
    Et buvant à longs traits l’air glacé du ciel noir,
    Un peu pour se cacher, beaucoup pour ne pas voir,
    En face d’elle assis, plein de vin et de vice,
    Un groupe de soldats revenant du service
    Et qui, par sa présence honnête mis en train,
    Vociféraient en chœur un immonde refrain :
    Le tout puant le cuir, le rhum et le cigare.

    A Paris, un laquais l’attendait à la gare.
    — Un coupé qu’emportait un cheval très-fringant
    La conduisit devant un perron élégant
    Où les autres laquais dirent : – C’est la nourrice.
    Dans une chambre mauve, adorable caprice
    De blonde, elle aperçut un berceau près d’un lit,
    Et devant cet heureux spectacle elle pâlit.
    En voyant cette jeune et jolie accouchée,
    Blanche, et sur le berceau de dentelle penchée,
    Devant ce doux sommeil d’enfant s’extasier,
    Elle crut voir le sien dans son berceau d’osier,

     

    Pleurant auprès du lit d’un père sans vergogne
    Qui n’entend pas et dort son lourd sommeil d’ivrogne.

    Elle prit le petit, qui but avidement.
    La mère souriait. – Le père, en ce moment,
    Survint et fit la moue en sentant l’atmosphère
    De la chambre. – Il sortait… pour cette grosse affaire !..
    Des dossiers sous le bras, en noir, un air subtil.
    — Ah ! voici cette femme. Elle est fort bien, dit-il.
    Mariée ? – Il parait. – Et son pays ? – Normande,
    Près de Caen. – Permettez, chère, cette demande :
    Le docteur n’est-il pas pour celles du Midi ?
    — Croyez-vous ? – Puis, riant de son rire étourdi,
    La mère dit : – Pour peu que cela vous convienne,
    Elle est brune, je vais la mettre en Arlésienne,
    Le costume est joli ; puis c’est la mode au Bois.
    Le père eut un léger sarcasme dans la voix,
    Et, s’en allant : – Fort bien. Amusez-vous, ma chère.

    Comme elle sentait bien qu’elle était étrangère
    Et qu’elle allait souffrir dans ce monde nouveau !
    Son nourrisson n’était ni bien portant ni beau.
    C’était un pâle enfant, pauvre vie éphémère !
    Pauvre front condamné ! C’est au bal que sa mère,
    Dans une valse, avait reconnu son état.

     

    Dépitée, il fallut bien qu’elle s’arrêtât,
    En songeant : – Quel ennui, huit longs mois de sagesse !
    Et quand vint le moment d’avouer sa grossesse,
    L’homme, – la Bourse avait baissé probablement, –
    Ne trouva tout d’abord qu’un mot suspect : Vraiment !
    Mais, rempli d’à-propos, comme un joueur qui triche,
    Il s’attendrit bientôt, sa femme étant-très-riche.

    III

    Or la nourrice, ayant sans cesse l’embarras
    De l’enfant qui criait faiblement dans ses bras
    Et lui mordait le sein de ses lèvres avides,
    Errait seule parmi les appartements vides,
    Et, rustique au milieu du luxe des salons,
    Comptait les jours d’exil qui lui semblaient si longs.
    Triste foyer ! La mère était toujours en course,
    Le père était au cercle, au Palais, à la Bourse ;
    Et, quant à leur enfant, ils ne le voyaient pas,
    Sauf quelquefois, le soir, à l’heure des repas,
    Où le chef de maison, par pure bonté d’âme,
    S’écriait : – Votre fils est fort joli, madame ! –

     

    Puis, époux plein d’égards et sachant ce qu’il doit,
    Il riait au petit et lui donnait son doigt.
    Mais madame bâillait, n’étant pas satisfaite.
    D’une robe apportée alors pour quelque fête,
    Et, jugeant qu’on avait assez de l’avorton,
    Disait : – Il se fait tard. Allez coucher Gaston.

    Qu’importaient cependant à la pauvre nourrice
    L’abandon désolant, la maison corruptrice,
    Ce faible enfant malade et refusant son lait,
    Les habits d’opéra-comique qu’il fallait,
    Par les jours de soleil, montrer aux Tuileries,
    Les repas à l’office et les plaisanteries
    De la femme de chambre et des valets railleurs ?
    Pauvre mère ? son âme était toujours ailleurs ;
    Toujours elle suivait, – hélas ! par la pensée, –
    Sa lettre, la dernière au pays adressée,
    La réponse si lente et venant de si loin ;
    Et puis elle courait chez l’écrivain du coin
    Dont l’enseigne, chef-d’œuvre affreux de calligraphe,
    Présente un Béranger tracé d’un seul paraphe.
    Enfin on répondait : – L’enfant se porte bien ;
    Il profite, il grandit, il ne manque de rien.
    Mais il faut de l’argent. L’huissier gronde et réclame. –
    Elle baisait la lettre, et, le bonheur dans l’âme,

     

    A l’époux qui mentait, – dévoûment incompris, –
    De son dur esclavage elle envoyait le prix.


    IV

    L’hiver revint, joyeux : grands dîners, bals, théâtres,
    Le nourrisson avait des toux opiniâtres,
    Et sous son front ridé brillaient ses yeux trop grands
    Bref, le pauvre chétif, un soir que ses parents
    Étaient allés bâiller à quelque opéra bouffe,
    Eut un de ces accès trop longs dont on étouffe,
    Sa nourrice le vit expirer sur son sein ;
    Puis la mère, en rentrant, trouva le médecin
    Penché sur le petit cadavre déjà roide,
    Et, confuse, ayant peur de paraître trop froide,
    Fit, pour pleurer beaucoup, des efforts inouïs.

    Congédiée alors avec quelques louis
    Et l’esprit inquiet de cette mort subite,
    La nourrice voulut revenir au plus vite
    Au fils qu’elle pouvait allaiter aujourd’hui,
    A l’enfant campagnard, qui se portait bien, lui !

     

    O le voyage heureux que l’espérance abrège
    Que lui font le ciel gris, les champs vêtus de neige,
    Et, là-bas, les bois noirs où volent les corbeaux ?
    Tout, les arbres, les champs, le ciel, lui semblent beaux.
    Le pays est plus près, le lieu d’exil recule.
    Dans un instant, sur la rougeur du crépuscule,
    Ses yeux mouillés de pleurs verront se détacher
    La silhouette mince et noire du clocher.
    C’est le terme à présent de sa longue souffrance.
    Elle va voir son fils ! – Enfin, ô délivrance !
    Le train s’arrête avec ses rudes chocs de fer.

    Mais pourquoi donc est-il si froid, ce soir d’hiver ?
    Pourquoi le vent du nord gémit-il dans les branches ?
    Pourquoi donc les fossés des mornes routes blanches,
    Noirs et béants, sont-ils pleins d’une horreur sans nom ?
    Pourquoi toutes ces voix qui semblent dire : Non,
    Parmi ces tourbillons siffleurs de feuilles mortes ?
    Pourquoi ces hurlements de gros chiens sous les portes ?
    Pourquoi ce cher pays, aimé de tant d’amour,
    Fait-il donc cet accueil hostile à ce retour ?

    La voilà cependant au bout de son voyage.
    La nuit tombe. Tout est désert dans le village.
    L’église au vieux portail dans la brume apparaît ;

     

    Et, près de là, voici le houx du cabaret
    D’où sort, vibrante et claire, une chanson bachique.
    — Soudain la voyageuse a fait halte, tragique,
    Bouche béante et comme allant pousser un cri.
    Car cette voix, c’est bien celle de son mari ;
    Cette ombre profilée en noir sur les fenêtres,
    C’est la sienne. Il avait donc menti dans ses lettres ;
    Il est toujours le même ; elle avait bien raison ;
    Il boit, et le petit est seul à la maison.
    Le cerveau traversé d’une affreuse lumière,.
    Éperdue, elle court en hâte à sa chaumière.
    La porte est entr’ouverte, elle entre. – Qu’il fait noir !
    Du feu ! bien vite. – Et la malheureuse put voir,
    Dans la chambre à présent sordide et demeublée,
    Le reste du repas de l’ivresse attablée,
    Le jambon qu’il mangea, la bouteille qu’il but,
    Et, dans l’ombre, parmi les choses de rebut,
    Sale, brisé, couvert de toiles d’araignée,
    — Objet horrible aux yeux d’une mère indignée
    Et qu’on avait jeté dans ce coin sans remord, –
    L’humble berceau d’osier du petit enfant mort.

    Elle tomba. C’était la fin du sacrifice.

    V

    Et depuis lors, on voit, à Caen, dans un hospice,
    Tenant fixe sur vous ses yeux secs et brûlants,
    Une femme encor jeune avec des cheveux blancs,
    Qui cherche de la main sa mamelle livide
    Et balance toujours du pied un berceau vide.

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