•     La Tempête

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

     

    La plus célèbre des oeuvres de Giorgione "La Tempête", est décrite par Marcantonio Michiel, un amateur vénitien en 1530, comme un simple "paysage d'orage avec un soldat et une bohémienne".

     

    En fait, cette simplicité n'est qu'apparente, et c'est le terme "mystère", abordé par tous ses biais, qui revient sans cesse, lorsque les critiques abordent la vie et l'œuvre d'un des plus célèbres peintres de la Renaissance vénitienne : Giorgio da Castelfranco, universellement connu sous le nom de Giorgione.

     

    Le passionnant roman de Juan Manuel de Prada, au style somptueux et dont l'enquête policière se double des affres de l'amour, et de la recherche du message caché dans l'énigmatique tableau de Giorgione, mystère qui agite le monde de l'art depuis cinq siècles, m'a si intrigué que je n'ai pu résister à rajouter mon grain de sel aux nombreuses spéculations critiques suscitées par "la Tempête".

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    Extraits de La Tempête
    Roman de Juan Manuel de Prada, Seuil.

    "Ce qui m'avait conduit à Venise, c'était un tableau, que je connaissais par diverses reproductions photographiques et par le biais de tout ce qu'avaient pu en dire les spécialistes qui pendant des dizaines d'années, voire des siècles, avaient émis des hypothèses sur sa signification. J'avais moi-même dilapidé ma jeunesse à l'exégèse de ce tableau, je m'étais englouti des années durant dans le secret que gardaient ses personnages et, après bien des recherches et des enquêtes ardues, j'avais livré à la postérité une thèse, un véritable pavé dans lequel j'ajoutais une nouvelle interprétation à toutes celles qui existaient déjà. Le tableau qui m'avait coûté tous ces efforts s'intitulait La Tempête, oeuvre des dernières années de Giorgione (à moins que Giorgione n'ait jamais été, comme Homère, autre chose qu'un agglomérat de spectres), réalisée, estime-t-on, en 1505. Bien que la tradition iconographique se soit chargée de la reproduire à satiété, il n'est peut-être pas superflu de décrire la composition de La Tempête. Sur un fond de ville qui conserve l'allure fantasmatique des architectures de rêve, mais déjà en pleine campagne, est représentée dans la partie inférieure droite du tableau une femme nue (dont l'éclat de la chair est atténué par un arbuste) ; indifférente à ce qui l'entoure et non sans une certaine tristesse voluptueuse, elle allaite son enfant, tandis que, face à elle dans la partie inférieure gauche, un homme vêtu comme on l'était du temps du peintre et tenant un bâton de pèlerin contemple les alentours, tel un intrus qui, pourtant, semble bien avoir joui un jour de l'intimité et peut-être même des faveurs de cette femme. On ne saurait dire si elle est de la noblesse ou du peuple (la chair dénudée égalise tout), et pas davantage si l'homme épie la jeune mère ou se promène, mais il est évident, par tout ce que suggère le paysage, qu'ils sont l'un et l'autre marqués au fer rouge, de ce signe d'infamie qu'est l'ignorance volontaire de l'autre et que s'éternise entre eux un silence certes plus éloquent que les reproches ou les excuses. À leurs pieds vient bruire un petit ruisseau qui, au deuxième plan derrière eux, coule sous un pont en bois ; quelques ruines pointent dans la végétation comme autant de symboles d'un amour détruit, et des arbres s'agitent et moutonnent sous des rafales de vent qui annoncent de violentes perturbations atmosphériques ; on voit encore, dominant la scène, un ciel torve, oppressant, couvert de nuages immobiles entre lesquels apparaît, aussi vif qu'un coup de couteau, un éclair qui déchaîne la tempête, une tempête aussi redoutable que le souvenir des fautes commises ou le culte d'un sentiment réduit en cendres.

    ….C'est avec La Tempête que, pour la première fois dans l'histoire de la peinture, le paysage cesse d'être un élément purement décoratif pour s'ériger en signe ou en représentation du vague des passions qui se déchaînent en l'homme. Les spécialistes (et j'en suis) ont essayé de déchiffrer le sujet du tableau, peut-être trop cryptique ou alambiqué à leurs yeux, en recourant à la mythologie et à l'allégorie, ou bien à la sempiternelle source d'inspiration que sont les vies des saints et les récits bibliques : on a soutenu que le tableau représentait Moise sauvé des eaux ; le jeune Pâris nourri par une ourse sous forme humaine (et l'éclair et les ruines seraient alors un présage de l'anéantissement de Troie), et même que c'était là une vision du repos de saint Joseph et de la Vierge pendant la fuite en Egypte. Ces hypothèses plus ou moins vraisemblables n'ont permis d'écarter définitivement ni le soupçon que Giorgione aurait pu camoufler sous un hermétisme mensonger l'inexistence d'un thème concret, ni la possibilité qu'il eût simplement évoqué les tempêtes qui montent des régions reculées du coeur. J'avais succombé comme tant d'autres à la fascination qu'exerce ce tableau, je l'avais lié au mortier fébrile de mes obsessions, et je m'étais attelé à tisser une trame d'interprétations insatisfaisantes, au prix d'une insomnie persistante et au détriment de mes paupières.

    .. il y a aussi dans ce tableau un événement qui ne se produit pas, une menace qui demeure en suspens, un éclair qui ne provoque pas d'averse. Les personnages de La Tempête ne semblent pas s'en soucier, rien n'entame leur indifférence, rien ne leur fait perdre contenance. Dans La Tempête, comme à Venise, les éléments n'arrivent pas à se déchaîner, la vie ne tient qu'à un fil, elle défie les lois de la physique, et l'imminence de cet événement indéfinissable suscite la crainte et l'inquiétude. » …

    …. Il y avait cinq ans que j'essayais de percer le secret de La Tempête en étudiant les interprétations et les controverses, et l'idée ne m'était jamais venue que le tableau pouvait exprimer l'esprit de Venise, de la Venise qui échappe à la vulgarisation touristique et obéit à un ordre différent de l'ordre naturel.

    ….Gilberto Gabetti était l'un des spécialistes de l'art vénitien les plus vénérés. L'immense talent de Gabetti n'avait jamais donné aucun ouvrage savant (il dénigrait l'effort des exégètes, ce verbiage bibliographique qui ensevelit l'art au point d'en faire une discipline morte), et toute sa science lui venait de l'imprégnation, du contact direct avec les oeuvres des maîtres.
    ….. J'ai fait savoir que je n'étais pas d'accord avec ceux qui s'obstinent à présenter de nouvelles interprétations de La Tempête, dit-il avec une dureté qui me renversa et me fit douter de son premier jugement, d'autant plus que l'échafaudage de ma thèse de doctorat reposait justement sur une tentative d'interprétation du tableau. Giorgione a été le premier artiste moderne, qui a peint sous l'empire des passions auxquelles le portait son âme, sans être entravé par un projet préconçu. Rappelez-vous ce que dit de lui Vasari, qui était presque son contemporain : "Giorgione travaillait sans autre inspiration que celle de sa fantaisie." Je ne vois pas pourquoi il faudrait aller chercher à tout prix des symboles et des allégories dans ses tableaux. »

    …. Bien entendu, j'ai lu votre thèse de doctorat, et avec grand intérêt, dit Gabetti, alors que je n'aurais pas osé abordé un sujet aussi hors de propos. Il y a une question de fond à laquelle vous me permettrez de m'opposer: vous prétendez expliquer le mystère de La Tempête en vous servant de votre intelligence, comme s'il était établi que Giorgione n'est parvenu à l'exprimer en peinture qu'après mûre réflexion. Vous vous faites le défenseur de la thèse selon laquelle Giorgione n'aurait voulu peindre que pour quelques rares initiés : si tel avait été son but, il se serait consacré à la cryptographie, pas à la peinture. Sans doute connaissons-nous à peine sa vie, mais Vasari, qui était presque son contemporain, nous dit qu'il "prit beaucoup de plaisir à peindre", qu'il aimait jouer du luth dans les fêtes galantes, et, notez-le bien, qu'il "se délecta sans cesse dans les plaisirs de l'arnour". L'amour le porta à de telles extrémités qu'il eut encore des rapports charnels avec la dame qui avait cédé à ses avances alors qu'elle était atteinte de la peste, en sachant bien qu'il serait contaminé par voie vénérienne. Croyez-vous qu'un homme qui va jusqu'au suicide dans son désir de recueillir le dernier souffle de sa maîtresse et de l'accompagner dans sa descente au royaume d'Hadès - car l'amour de Giorgione était un amour coupable, plus que probablement adultère - aurait pris le pinceau pour satisfaire à l'intelligence constipée ? Non, mon ami, non, Giorgione n'obéit qu'à l'empire violent des passions ou aux tourments de sa détresse, à l'arrière-goût amer que nous laisse la chair ou à l'exultation dans laquelle nous plonge la femme aimée qui se rend. Ne cherchez ni symboles, ni mysticisme, ni mythologies absconses dans son oeuvre: même quand il travaille sur commande, il laisse fluer le sentiment, et c'est ce qui le rend si proche de notre sensibilité moderne. Ce que vous et tant d'autres, qui avez pourtant étudié le tableau, appelez une énigme n'est que l'expression d'un sentiment. Tourmenté, extravagant, confus, ou, si vous préférez, inexplicable ; mais y a-t-il des sentiments qui admettent une explication ? Détrompez-vous, La Tempête représente un état d'âme, une passion qui entre en communion avec le paysage. Giorgione a été le premier romantique, si ce n'est le seul, parce que ceux qui sont venus après lui n'étaient qu'une bande de crétins. »

    …..Et puis, vous avez très astucieusement escamoté l'aspect technique de la peinture de Giorgione, me reprochait Gabetti sans nulle acrimonie, comme l'on reproche à quelqu'un un péché véniel. Cette technique particulière que les radiographies des tableaux ont confirmée: il a été le premier peintre à appliquer directement la couleur sur la toile sans dessin préparatoire, ce qui l'a conduit à de fréquents repentirs. S'il avait vraiment planché sur le sujet de La Tempête, si, ainsi que vous l'affirmez, il avait voulu représenter au moyen d'allégories un motif dont le sens ne serait accessible qu'à quelques esprits avertis, ne croyez-vous pas qu'il aurait tout d'abord dessiné une esquisse au fusain ? L'artiste qui prévoit dans les moindres détails ses compositions, comme un voleur organise l'attaque à main armée d'une banque, doit arrêter à l'avance et au millimètre près, pour ainsi dire, chaque geste qu'il fera. Giorgione était un intuitif, disons un lascar impulsif qui se reprenait sur le vif. Inutile de vous rappeler, maître Renard, que dans La Tempête, à l'endroit où figure actuellement le pèlerin avec son bâton, Giorgione avait tout d'abord peint une femme nue, qui se baignait dans le ruisselet, et qu'il a effacée ensuite, dans la version définitive: voilà qui réduit à néant l'hypothèse du thème préconçu, non ? Qu'en pensez-vous ? »

    ….Savez-vous pourquoi j'ai toujours refusé d'écrire sur les questions d'art ? Je ne tolère pas les charlataneries des critiques, ce jargon prétentieux qui, pour parler de la peinture, l'enterre sous des tonnes de verbiage et rend inaccessible la capacité d'en jouir. D'Annunzio disait que la critique doit être "l'art de jouir de l'art", mais la pédanterie de ceux qui la cultivent a fait d'elle l'art de la prolixité. Au diable, toute cette engeance !

    …. La Tempête, soixante-huit centimètres sur cinquante-neuf dans lesquels tient, sous un éclair, le monde entier : la femme nue qui nourrit son enfant d'une vague tristesse voluptueuse, le pèlerin témoin de la scène, la ville hérissée de tours, les arbres, le pont, le ruisseau et les ruines sur lesquels se détachent les protagonistes. La couleur dominante de La Tempête est le vert, vert mêlé de bleu de cobalt dans le ciel gros de nuages, vert animé d'ombres mouvantes dans le feuillage des arbres, vert irisé d'or dans les eaux du ruisseau et nuancé d'ocres dans l'herbe, écrin dans lequel se révèle la nudité de la femme, à peine voilée par un arbuste et une draperie glissée sur son dos comme une étole. Le vert prédomine dans La Tempête.

    … Comme vous le voyez, à l'Accademia, nous sommes très respectueux de l'ordre chronologique, me dit Gabetti, maintenant didactique. Si les historiens de l'art n'étaient pas aussi bouchés et avaient une once de bon sens, ils ne s'adonneraient pas comme ils le font trop souvent à l'étude d'un seul peintre ou d'une seule oeuvre ; ils se débarrasseraient de leurs oeillères et admettraient enfin qu'en peinture rien ne s'obtient sur le coup. …

    … Le paysage, par exemple, poursuivit Gabetti sur sa lancée, sans même me laisser la possibilité de me défendre, fidèle à sa tactique agressive d'étalage oratoire. Les exégètes de La Tempête lèvent les yeux au ciel et s'exclament: "Oui ! C'est là ! C'est là que fut un jour conçu le paysage ! Là qu'un rôle fut accordé à la nature !" Âneries ! Le paysage n'est pas le fruit d'une inspiration soudaine, mais l'aboutissement d'une très longue démarche. Les peintres flamands et tudesques ont cultivé leur passion des fonds exotiques, puis cette mode s'est répandue en Italie. Les puissants qui commandaient des peintures à Giotto ou à Mantegna exigeaient d'y trouver cette nouveauté, et c'est ainsi que le fond, qui n'avait eu jusqu'alors qu'une importance secondaire, s'est peu à peu érigé en thème majeur.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Regardez cette Pietà de Giambellino, (Giovanni Bellini) par exemple: c'est un tableau qui précède La Tempête d'une dizaine d'années, à peu près ; le paysage y joue un rôle essentiel qui, à l'époque, fit presque scandale.
    …Derrière un Christ exsangue et émacié, derrière une Vierge âgée qui le regardait avec une tristesse venue du fond des âges en le tenant sur son giron et en lui soulevant la nuque de quelques centimètres à peine se profilait à l'horizon une ville aux chromatismes resplendissants, dans le style de Dürer, dressant parmi la végétation ses tours pointues, ses murailles crénelées et ses églises baignées d'une chaude lumière crépusculaire.

    ….Vous savez sans doute combien les dieux étaient enclins à l'inceste : ils ignoraient les lois de la génétique et les tabous, et forniquaient furieusement avec leurs filles, engendrant une descendance tarée. Zeus essaya par tous les moyens de coucher avec Aphrodite, mais ses tentatives de séduction et ses enchantements ne produisirent pas l'effet désiré : Aphrodite ne cédait pas aux instances paternelles et Zeus, pour l'humilier, la rendit amoureuse d'un mortel.
    ….Zeus Choisit comme instrument de sa vengeance, le bel Anchise, roi des Dardaniens, qui était alors, avant que la guerre de Troie n'eût fait de lui un vieillard affligé, un jeune homme sans expérience. Une nuit, alors qu'Anchise dormait dans sa cahute de pasteur sur le mont Ida, Aphrodite, ayant revêtu l'apparence d'une princesse phrygienne, descendit sur terre et se donna à lui sur un lit de peaux d'ours et de lions. Quand ils se séparèrent, au matin, Aphrodite lui révéla qui elle était et lui fit promettre de tenir leur rencontre secrète. Anchise éprouva une terreur sacrée en apprenant qu'il avait profané la vertu d'une déesse, délit qui était puni de mort, et il implora le pardon d'Aphrodite. Celle-ci lui assura qu'il n'aurait rien à craindre aussi longtemps qu'il ne trahirait pas son serment; elle lui prédit que son fils connaîtrait la gloire et serait chanté par les poètes. Anchise, pour se vanter, ne tarda guère à se montrer parjure : quelques jours plus tard, tandis qu'il s'enivrait avec quelques amis au cours d'un festin, il eut la langue trop longue. La jeune femme qui leur servait le vin avait des formes pleines et aurait été pucelle si Anchise n'avait exercé sur elle son droit de cuissage ; tout pieux qu'il fût, il n'était pas homme à renoncer à ses privilèges. L'un de ses commensaux demanda : "Cette petite ne vous paraît elle pas plus appétissante qu'Aphrodite en personne?" ce à quoi Anchise répondit imprudemment: "La question me semble absurde et plus encore sacrilège; ayant couché avec les deux, je peux vous dire que la fille de Zeus l'emporte largement."
    …. Bien entendu, Zeus fut outré par cette vantardise, poursuivis-je. S'il s'était jusqu'alors montré tolérant, après avoir obtenu ce qu'il voulait: humilier sa fille en la jetant dans les bras d'un mortel, le petit ton faraud d'Anchise déchaîna sa colère. Zeus lança ses foudres sur le roi des Dardaniens, pour le réduire en cendres, mais il visa mal et ne le toucha qu'aux jambes….. le choc causé par la foudre laissa Anchise privé de ses forces, au point qu'il ne pouvait plus tenir debout sans le soutien d'un bâton. Aphrodite mit au monde l'enfant conçu avec le parjure, elle l'appela Énée et remplit scrupuleusement ses devoirs de mère nourricière, mais elle ne voulut jamais revoir Anchise. Le roi des Dardaniens eut beau gémir et souffrir, la supplier de lui faire grâce, Aphrodite ne lui accorda que son désamour. Il n'éveillait plus en elle la moindre passion, elle lui marquait plutôt une certaine aversion ; une aversion timide, puisque les dieux ne peuvent s'offrir le luxe de se montrer trop limpides dans leurs effusions. »

    …. La femme nue serait donc Aphrodite donnant le sein à Énée ; elle marque en effet une certaine indifférence à l'homme qui l'observe, ne le regarde même pas, ce qui cadre avec son "aversion timide". ….- Le pèlerin qui la contemple avec tristesse serait Anchise, bien sûr, et le bâton ou le bourdon le symbole de son châtiment. Dans le ciel, Zeus déchaîne sa colèrc.

    …..Cette interprétation n'est en rien satisfaisante, commença-t-il. Tout d'abord, elle attente à la logique narrative, je veux parler de l'enchaînement naturel des événements. Comment admettre qu'Anchise s'appuie sur un bâton alors que les foudres du châtiment ne l'ont pas encore touché ? L'éclair est suspendu dans les nues.

    ….- Je me demande ce que vous faites de la synthèse iconographique,…. On a déjà vu, de ces tableaux qui représentent, par exemple, Eve tendant la main pour cueillir sur l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal le fruit défendu; elle n'a pas encore commis son péché, et elle tâche pourtant, de son autre main, de cacher sa nudité : voilà réunies en une seule expression la tentation, la chute et la première conséquence de cette chute : la honte d'être nu. Je pourrais invoquer bien d'autres exemples, puisqu'il était courant, surtout à la Renaissance, que les peintres combinent dans une composition deux scènes complémentaires, et parfois plus, pour satisfaire aux exigences de la clientèle. »

    …. Je continue de penser que La Tempête ne repose pas sur un thème concret, mais sur l'intuition et le sentiment : la fascination qu'elle exerce vient de ce qu'elle défie la logique, de l'isolement étrange des figures, de l'orage larvé qui ne parvient pas à se déchaîner. » Son énumération divagatrice était pareille aux feintes du boxeur sur la défensive qui parcourt le ring en refusant le contact. « Maintenant, si vous tenez tant que ça à en faire une oeuvre cryptique, il faudrait encore que vous puissiez en combiner tous les éléments en un ensemble cohérent. Commençons par les colonnes brisées, qui ont tout de même leur importance dans le tableau, et dont vous n'avez même pas parlé.

    ….Allons, n'insistez pas. Les colonnes brisées représentent les amours ruinées d'Anchise et d'Aphrodite.

    …. Elles pourraient aussi annoncer la chute de Troie….. Ce qui confirmerait la présence d'une synthèse iconographique, et il n'y aurait pas deux mais trois scènes complémentaires combinées en un seul tableau.

    …Anchise, Aphrodite, Énée et la colère de Zeus, l'annonce de la guerre de Troie. était une explication intellectuelle satisfaisante,. Et les explications intellectuelles satisfaisantes ne manquent pas, ne t'imagine pas être le premier qui en trouve une: l'éclair pourrait représenter la colère de Dieu chassant Adam et Ève du jardin d'Éden; Caïn tète le sein d'Ève, qui a enfanté dans la douleur, frappée par l'anathème de la Genèse ; le pèlerin pourrait être Adam, avec son bâton qui symboliserait le déclin et la vieillesse qui le menacent, maintenant qu'il a goûté au fruit défendu. Les deux colonnes brisées seraient deux cippes de monument funéraire clamant: "Tu es poussière et tu retourneras à la poussière."

    …. Mais une oeuvre d'art qui ne saurait s'apprécier sans de telles constructions intellectuelles ne serait pas vraiment intéressant; un tableau qui ne peut être loué sans explications n'est pas un bon tableau; ce peut être une oeuvre de virtuose, une énigme chiffrée, mais pas un bon tableau; parce qu'une fois que nous l'aurons déchiffré et traduit, il ne nous touchera plus. Il n'y a pas d'art véritable sans émotion, et La Tempête, par bonheur, nous émeut d'elle-même, sans clefs et sans secrets. Le tableau n'est pas un parangon de virtuosité technique, mais il nous touche.

    …La vigueur d'une émotion peut suppléer aux imperfections d'une oeuvre, la transfigurer, la laver de toute faute. Regarde le Tintoret : il se consacrait à son oeuvre avec une foi si exaltée qu'elle nous bouleverse ; peut-être, pour notre sensibilité moderne, semble-t-il un peu lourdaud, ou, comme tu l'as dit, trop emballé, trop caractériel, un peu frustre et même rustre, mais cette absence de calcul l'a rendu plus inventif que la plupart de ses contemporains.

    …..Etre très calé en histoire de l'art ne suffit pas. S'y connaître en art est à la portée du premier venu -, un peu de patience, d'application et un rien de sens critique y suffisent ; comprendre l'art, c'est tout autre chose,… seuls quelques élus en sont capables. Les érudits considèrent l'oeuvre d'art comme un objet inerte qu'il faut étudier, analyser et évaluer, mais la peinture, la peinture digne de ce nom, n'admet pas cette approche de taxidermiste ; c'est un être vivant, devant lequel on ne peut se conduire en simple critique, et qui a besoin de compréhension. Or, comprendre, c'est accepter sans réserve, en ne se fiant presque qu'à son intuition, avec la plus arrêtée des résolutions et la conviction la plus ferme. Comprendre est un acte de foi, voilà pourquoi l'approche de l'art est apparentée à la ferveur religieuse…. "

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    Bravo ! Sensationnel ce Juan Manuel de Prada ! Non seulement, par ces extraits distillés dans son magnifique roman, il aborde par toutes les faces l'indéchiffrable et fascinant tableau du mystérieux Giorgione, mais encore, il renvoie à la niche la meute des critiques d'art; ces cuistres au "jargon prétentieux qui, pour parler de la peinture, l'enterre sous des tonnes de verbiage et rend inaccessible la capacité d'en jouir ".
    Et j'en ai rencontré de toutes les races dans mes recherches sur la "tempête", de ces spécialistes historiens de l'art plus prompts à étaler un égocentrisme vaniteux du "voyez comme je suis érudit et appréciez mon style raffiné et mon vocabulaire précieux !" Au chenil ! Ces histrions de l'art qui nous rebutent avec des développements comme "Giorgione semble assigner aux couleurs des effets et des fins comparables à ceux des sons musicaux : créer des résonances harmoniques capables de ravir l’âme du spectateur. La tradition coloriste vénitienne, qui n’était encore, avec Bellini, qu’un délicieux et limpide murmure chromatique, prend une ampleur symphonique avec Giorgione. Cette amplification lyrique investit prioritairement le paysage, où elle induit la dissolution du maillage perspectif au bénéfice d’un espace ouvert, et où l’artiste module les accords véritablement paradisiaques qui sont une de ses marques. … La Tempête rend compte du débordement, par la couleur, de toutes significations. La couleur y conjugue ses registres paradisiaques et infernaux, creuse d’insondables profondeurs, réinvente le monde en ses polarités (homme-femme, terre-ciel, eau-feu, ville-campagne, passé-présent, durée-instant…) qu’elle met en vibration et saisit dans leur magnétisme. L’œuvre à la fois pose une énigme à jamais irrésolue (de quoi parle-t-elle ?), et donne une mesure comble, un comble de peinture qui absorbe comme une éponge toutes interprétations et en accroît son rayonnement", critique lue dans une revue récente...

    Heureusement, tous les critiques d'art ne sont pas des boursouflures flatulentes, ainsi, Rose Marie et Rainer Hagen du magazine ART (Hambourg) sont d'accortes guides pour affronter la Tempête , si on ne veut pas se farcir l'énigme policière et la visite des canaux de Venise où nous entraîne, à travers orgies déliquescentes, débauches décadentes, amour éploré et assassinat, notre ami Juan Manuel de Prada.

    En matière d'Histoire de l'Art, il faut faire litière des prétentions des spécialistes comme Erwin Panofsky ou Ernst Hans Gombrich qui tiennent qu'il n'y a, pour une oeuvre d'art, qu'une seule interprétation possible, et que pour la connaître il faut faire œuvre d'érudition et se plonger avec le maximum de précision dans la weltanschauung de l'époque, ce qui revient à réserver le patrimoine artistique à une poignée d'iconologues confits de suffisance.

    Avec le regretté Daniel Arasse, il me semble que tout interprétation d'une œuvre d'art doit aussi faire appel à la Traumdeutung telle que Freud l'a définit et où les processus de « condensation » (le même signifiant ou image est porteur de plusieurs significations simultanées allant des grands archétypes aux détails et affects de la vie la plus intime du rêveur = de l’artiste) et de déplacement (ce n’est pas l’évidence de ce qui est donné à voir, éclairé, mais plutôt tel ou tel détail qui fait l’essentiel du message) ouvrent des perspectives originales de compréhension à l'amateur d'art.

    Freud dans « Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci » relie théorie, clinique et psychanalyse appliquée à l'art et tente de considérer le processus de la création sur le modèle de la constitution des névroses et soutient que les œuvres des artistes constituent des productions de l'inconscient qui permettent une investigation analytique et qu’il est légitime de rechercher dans toute œuvre d’art, « une image devinette inconsciente ».


    Cette « image devinette » est très proche de ce que Rolland Barthes appelle le « punctum », ce point qui nous poigne et nous fascine d’où l’œuvre interpelle le spectateur. Par ailleurs il précise : « Il me semble distinguer trois niveaux de sens. Un niveau informatif, ce niveau est celui de la communication. Un niveau symbolique, et ce second niveau dans son ensemble, est celui de la signification. Est-ce tout ? Non. Je lis, je reçois évident, erratique et têtu, un troisième sens, ... je n’arrive pas à le nommer.... ce troisième niveau est celui de la signifiance. Le sens symbolique s’impose à moi par une double détermination: il est intentionnel (c’est ce qu’a voulu dire l’auteur) et il est prélevé dans une sorte de lexique général, commun, des symboles: c’est un sens qui va au devant de moi. Quant à l’autre sens, le troisième, c'est celui qui vient en trop, comme un supplément que mon intellect ne parvient pas bien à absorber, …. ». C'est ce troisième sens, cette image devinette qui envahit tout le tableau de Giorgione et en fait une fascinante énigme cause de la sensation "d'inquiétante étrangeté", das Unheimliche de Freud, habituellement source de malaise ou d'angoisse ainsi que le ressent le moi qui a perdu ses repères habituels, mais, chez Giorgione source de plaisir, sinon esthétique, du moins de curiosité fiévreuse comme dans l'attente de découvrir ce qui se cache derrière l'emballage du paquet cadeau…

    Je rajoute quelques éléments bibliographiques à ce que de Prada nous a déjà appris.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Quelques décennies après la mort du peintre en 1510, l’historien d’art Giorgio Vasari se rend à Venise et rédige la première biographie de Giorgione. Les informations qu’il transcrit ont déjà une coloration légendaire.. « Il fut élevé à Venise et se délecta sans cesse des plaisirs de l’amour. » (Plaisirs qui le tueront : c’est auprès de sa maîtresse qu’il aurait contracté la peste, qui l’emporta effectivement, à l’âge de trente-trois ans). "Il aimait jouer du luth ; il le faisait si bien et chantait si divinement que les personnes de qualité faisaient souvent appel à lui pour des concerts et des fêtes…" Vasari rappelle brièvement sa formation dans l’atelier de Giovanni Bellini, sa rencontre avec l’œuvre de Léonard de Vinci, présent à Venise en 1500 : " Giorgione avait vu certaines œuvres de Léonard, très estompées et terriblement sombres. Ce style lui plut tant que, toute sa vie, il s’y conforma et l’employa largement dans la peinture à l’huile… il fit des choses si vives et d’autres si délicates, si fondues et si nuancées dans les ombres que les meilleurs peintres contemporains le reconnurent comme le plus doué de sa génération"


    Giorgione, quoique d'origine modeste, était admis dans les cercles érudits et fermés, familiers de la culture latine ou grecque et qui, outre l'amour de la musique, de l'art, de la nature, prônaient le retour à la vie bucolique et la célébration des plaisirs champêtres ; ces cercles d'amateurs d'arts éclairés, se faisaient un plaisir de rendre abscons les thèmes picturaux pour les non initiés, et s'enorgueillissaient d'avoir accès à un savoir de spécialistes, de faire partie d'une élite ; à l'art officiel commandé à des peintres et qui devait être accessible à tous, faisait face un art privé réservé à des lettrés se posant en intelligentsia.

    C’est donc, très probablement à dessein, que notre talentueux Giorgione, a peint sa tempête en y mêlant un sens caché, ou plutôt, en l’ouvrant à toutes les interprétations puisque n'y figure aucun symbole ou signe distinctif ou iconographique habituel qui permettrait de reconnaître la scène ou l'allégorie : le jeune homme est habillé en gentilhomme de l'époque avec un bâton de pèlerin ou de berger, la jeune femme assise sur un drap blanc est simplement dévêtue,


    et je note qu'elle donne le sein à l'enfant, assis à côté d'elle et non pas sur son giron, ce qui accréditerait l'idée qu'il s'agirait plus d'une nourrice que d'une mère, ses jambes à la fois repliées et écartées, son buste en avant montrent une position qui si elle est naturelle, n'a rien de particulièrement élégant ou gracieux. 

    Trois directions pour guider notre recherche d’interprétation, au gré de « libres associations érudites» se proposent à notre sagacité :

    - L’éclair / Zeus / les scènes de la Mythologie,

    - La femme avec le nourrisson / les scènes de la bible,

    - La nature et sa soupe néoplatonicienne cherchant à amalgamer dieux de l’olympe et vie des saints.

    1) Les scènes mythologiques, outre la thèse défendue par Juan Manuel de Prada : Aphrodite donnant le sein à Enée sous le regard rêveur d'Anchise, colère de Zeus au loin donnant l'éclair annonçant la guerre de Troie ont été aussi évoqués le destin Egyptien de Io dont voici la légende :

    Dans la mythologie grecque, Io est la fille du dieu fleuve Inachos. Elle a une sœur, Mycénée.

    Prêtresse au temple d'Héra à Argos,Zeus la remarqua un jour et elle devint rapidement une des ses nombreuses maîtresses. Zeus lui donnait de fréquents rendez-vous en se changeant en nuage.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

     

    Zeus et Io, peint par Le Corrège

     

    Leur relation continua jusqu'à ce que Héra, l'épouse de Zeus, les ait presque surpris. Zeus parvint à échapper à cette situation en transformant Io en une belle génisse blanche. Cependant, Héra ne fut pas dupe et exigea de Zeus qu'il lui donne la génisse comme présent.
    Une fois que Io fut donnée à Héra, Zeus continua tout de même à la rencontrer en cachette, de temps en temps, en se changeant en taureau. Alors Héra la confia à la garde d'Argos(Argos Panoptes, « celui qui voit tout ») pour qu'il la maintienne à l'écart de Zeus. Argos était un Géant doté de cent yeux, dont cinquante dormaient à tour de rôle pendant que les autres veillaient. Zeus demanda alors à son fils Hermes de tuer Argos.
    Hermès alla trouver Argos et parvint à l'endormir en lui racontant une histoire très longue accompagnée du son de sa harpe. Quand Argos finit par s'endormir, Hermès lui coupa la tête. Pour honorer sa mémoire, Héra récupéra ses yeux et s'en servit pour garnir la queue de son animal favori, un paon. Et pour se venger, elle envoya sur Io un taon chargé de la piquer sans cesse. Celle-ci, affolée et rendue furieuse, s'enfuit et parcourut de nombreux pays. Dans sa fuite, elle rencontra Prométhée enchaîné sur le mont Caucase, qui lui révéla qu'un jour elle retrouverait sa forme humaine et deviendrait l'ancêtre d'un grand héros (Héraclès) auquel lui-même devrait plus tard sa propre libération.
    Elle laissa aussi son nom à la mer Ionienne et au détroit du Bosphore (le gué de la vache), et finit par atteindre l'Egypte où Zeus lui rendit sa forme première de belle jeune femme, et enfanta Epaphos dont le nom peut se traduire par "toucher" et futur fondateur de la race des Danaïdes. Après avoir récupéré son fils qui avait été enlevé par les Curètes sur l'ordre d'Héra et relaché par Zeus, elle s'installa définitivement en Egypte où on l'identifia alors à la déesse Isis. Après sa mort, elle fut transformée en constellation. Ce fut elle qui propagea dans sa nouvelle patrie le culte de Demeter, qu'elle appelait Isis, aussi, en Égypte, Io est-elle identifiée à Isis ou à Hathor et Épaphos à Apis.

    Ce serait donc Io allaitant Epaphos sous le regard rêveur d'un gardien (Hermès?) qu'aurait représenté Giorgione, Zeus roulant des mécaniques au loin, en brandissant des éclairs.

    Une autre hypothèse voudrait que l'enfant puisse être Dionysos, fils de Zeus et d'une nymphe qui dut
    dissimuler le nouveau-né à Héra, l'épouse jalouse et colérique du roi des dieux ainsi que le rapporte le Mythe suivant : excitée par la jalousie d'Héra, Sémélé, fille du roi de Thèbes, veut contempler son amant Zeus dans toute sa majesté (c'est à dire en pleine érection, muni de sa foudre et éclairs...). Lié par un serment, Zeus ne peut s'y soustraire, et Sémélé, simple mortelle, décède foudroyée. Zeus tire alors son fils du ventre de sa mère et, s'entaillant la cuisse, y coud l'enfant pour mener sa gestation à terme.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

     

    Pâris et Oenone d'après Agostino Caracci

     

    Alexandre (Pâris) était devenu un beau jeune homme; il gardait le troupeau de moutons de son père adoptif, et le défendait contre les voleurs et les bêtes sauvages et c'est à cette époque qu'il fut surnommé "Alexandre" (protecteur des hommes).Lorsqu'il vit la jolie nymphe il en tomba follement amoureux.N'écoutant que la folle ardeur de sa jeunesse il enleva Oenone à son père l’emmena sur l’Ida où se trouvaient ses étables, et la prit pour épouse. Il se montrait très affectueux à son égard, et lui jurait que jamais il ne la laisserait, et qu’il l’honorerait toujours plus.
    Alors elle lui expliquait que même s'il l'aimait très fort actuellement, viendrait le jour où il l'abandonnerait pour s'enfuir avec une étrangère qui serait la cause d'une effroyable guerre pendant laquelle il serait gravement blessé, que personne d’autre à part elle-même ne serait capable de le guérir.
    Mais il ne l'écoutait pas et préférait lui clore la bouche d'un baiser. Le temps passa.
    Ayant réussi à découvrir son origine, le héros retourna à la cour de Priam, se fit reconnaître au cours de jeux funèbres par son frère Déiphobos et par sa soeur Cassandre, la prophétesse, et fut accueilli aussitôt avec joie par son père, qui le croyait mort.
    Puis vint l'épisode de la pomme : lorsque Pélée et Thétis célèbrent leurs noces, tous les Dieux furent invités à l'exception d'Éris, la Discorde. Furieuse de cette omission volontaire, le déesse jeta une pomme d'or parmi les convives avec cette inscription : "A la plus belle". Aussitôt, Aphrodite, Athéna et Héra revendiquèrent cette prodigieuse épithète. Pour les départager, Zeus en appela au jugement de Pâris. Les trois déesses se présentèrent devant lui, dans leur nudité. Héra lui promit la souveraineté sur l'Asie, Athéna la gloire des guerriers, et Aphrodite la plus belle des femmes. C'est à cette dernière que Pâris offrit la pomme. Afin d'exaucer sa prophétie, la déesse le protégea et lui permit d'enlever la belle Hélène.

    La déesse / Théodore de Banville
    Quand les trois déités à la charmante voixAux pieds du blond Pâris mirent leur jalousie,Pallas dit à l’enfant : Si ton cœur m’a choisie,Je te réserverai de terribles exploits.
    Junon leva la tête, et lui dit : Sous tes loisJe mettrai, si tu veux, les trônes de l’Asie,Et tu dérouleras ta riche fantaisieSur les fronts inclinés des peuples et des rois.
    Mais celle devant qui pâlissent les étoilesInexorablement détacha ses longs voilesEt montra les splendeurs sereines de son corps.
    Et toi lèvre éloquente, ô raison précieuse,Ô Beauté, vision faite de purs accords,Tu le persuadas, grande silencieuse !

     


    C'est l'origine de l'expression « être né de la cuisse de Jupiter ».
    Pour le soustraire à la vengeance d'Héra, il est confié à sa tante Ino (sœur de Sémélé) et à son époux, Athamas. Mais Héra les rend fous et ils tuent leurs enfants. Ino se jette à la mer avec le cadavre d'un de ses fils : ils sont transformés en divinités marines, Leucothée et Palémon. Dionysos est ensuite confié aux nymphes, sous la direction de Silène, sur le mont Nysa (ou Nyséion), en Thrace ;
    c'est cet épisode que Giorgione aurait saisi dans son tableau : Dionysos, la nymphe, Siléne.

    Une quatrième hypothèse tirée de la mythologie fait référence à Pâris :

    Pâris était le fils cadet de Priam, roi de Troie, et d' Hécube. Avant sa naissance, sa mère rêva qu'elle enfantait un brandon enflammé qui incendiait toute la ville, rêve prémonitoire de la ruine de Troie. Redoutant ce mauvais présage, Hécube abandonna Pâris sur le mont Ida, où il fut recueilli par le berger Agélaos et. son épouse qui l'élevèrent Mais ce n'est pas cette scène qui est représentée mais, une scène ultérieure. Pâris devient pâtre comme son père nourricier et tomba amoureux d'une nymphe du fleuve qui eut un enfant de lui. Fille du Dieu-fleuve Oenone, était une Nymphe de rivière du mont Ida, près de Troie, en Phrygie. Comme toutes les nymphes elle était fort belle mais de plus elle avait des dons appréciables : Rhéa lui avait conféré le don de prophétie et Apollon qui l'avait courtisée sans succès, lui avait appris l'art de soigner avec des herbes médicinales.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

     

    Rubens le jugement de Paris

     

    Paris fit alors ses adieux à Oenone et peut-être est-ce cette scène que voulait représenter Giorgione.
    La suite est bien connue, l'enlèvement d'Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte fut à l'origine de la guerre de Troie. Et, jalouses de n'avoir point été choisies, Athéna et Héra témoignèrent au cours de cette guerre d'une haine farouche à l'égard du Troyen Pâris et protégeaient les Grecs. Pâris échappa de peu aux coups de Ménélas, qui l'avait provoqué en un combat singulier. Aphrodite le cacha dans une nuée. Il tua de nombreux guerriers et surtout il perça mortellement Achille au talon. Puis Pâris fut blessé, exactement comme l'avait prévu Oenone, par une flèche d'Heraclès que lui décocha Philoctète. Il fut amené devant Podalirios qui se déclara incapable de soigner la blessure empoisonnée.Alors il se souvint des paroles de sa première épouse: "tu seras blessé et je serai la seule à pouvoir te guérir."Selon les auteurs il alla la voir sur le Mont Ida ou lui dépêcha un messager pour lui demander d'oublier le passé car il se considérait lui-même comme la victime des dieux et de le soigner. ; mais la Nymphe refusa et lui fit répondre qu'il n'avait qu'à s'adresser à Hélène…..Puis, prise de remords tardifs, elle partit pour Troie avec tous ses remèdes mais arriva trop tard pour le sauver. De désespoir elle se suicida.
    Le fait est que de nombreux détails appuient cette interprétation. La rivière où vit la naïade, l'éclair qui annonce la chute de Troie. Pâris et Oenone se sont éloignés l'un de l'autre, ne se regardent pas, boudent, c'est la séparation après une scène de ménage….
    Je propose une cinquième hypothèse mythologique : les amours de Zeus et Danaé :
    Acrisios, Roi d'Argos, n'avait qu'une fille, Danaé. Elle était la plus belle des femmes de ce pays mais ceci ne suffisait pas à consoler le Roi de n'avoir pas de fils. Il se rendit à Delphes pour demander au dieu s'il lui restait quelque espoir d'être un jour père d'un enfant mâle. La prêtresse répondit par la négative et ajouta que Danaé, sa fille mettrait au monde un fils qui plus tard le tuerait. Elle dit aussi que le seul moyen pour le Roi d'échapper à ce sort fatal était de mettre Danaé à mort - et de s'en charger lui-même, pour plus de sûreté. - Mais Acrisios s'y refusa. Comme les événements le prouvèrent par la suite, si sa tendresse paternelle était assez tiède, il n'en allait pas de même de la crainte que lui inspiraient les dieux; or ceux-ci châtiaient sévèrement ceux qui répandent le sang de leurs proches. Acrisios n'osa pas tuer sa fille, mais il fit construire une tour d'airain dont le toit s'ouvrait sur le ciel afin que l'air et la lumière puissent y pénétrer, et il l'y enferma.
    En effet, comme elle vivait là depuis d'interminables jours sans rien à faire, sans rien voir sinon les nuages qui passaient au-dessus d'elle, un événement mystérieux se produisit : tombant du ciel, une averse d'or remplit sa chambre. On ne nous dit pas comment il lui fut révélé que c'était bien Zeus qui venait à elle sous cette forme, mais pas un instant elle ne douta que l'enfant qu'elle porta ensuite était bien le fils du dieu.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Danaé par Titien

     

    Pendant quelque temps elle cacha sa naissance au Roi son père, mais dans les limites étroites de cette tour d'airain, le secret devenait de plus en plus difficile à garder, et un beau jour, le petit garçon - il s'appelait Persée - fut aperçu par son grand-père. «Ton enfant»! s'écria Acrisios, au comble de la fureur. «Qui est son père»? Mais quand Danaé répondit fièrement : «Zeus», il ne voulut pas la croire. Pour lui, une seule chose était certaine : la vie de cet enfant mettait la sienne en péril.
    Mais la même raison qui l'avait empêché de tuer sa propre fille valait aussi pour son petit-fils; Zeus et les Furies le poursuivraient sans pitié pour de tels meurtres et il en était épouvanté. Cependant, s'il ne pouvait les mettre à mort sur-le-champ, il trouverait bien un moyen à peu près sûr d'amener leur fin. Il fit faire un grand coffre de bois et les y plaça tous les deux; puis le coffre fut emmené au large, sur un bateau, et enfin jeté à la mer.
    Danaé et son petit garçon voguèrent donc à la dérive dans cet étrange esquif. La lumière du jour pâlit, disparut, et ils restèrent seuls sur la mer. Tout au long de la nuit, dans le coffre ballotté par les vagues, Danaé écouta le bruit des eaux qui à tout moment semblaient devoir les submerger. L'aube vint enfin, mais sans lui apporter de réconfort car elle ne pouvait la voir, pas plus qu'elle ne pouvait savoir qu'autour d'elles des îles, beaucoup d'îles s'élevaient. Tout à coup, elle crut sentir que les flots la soulevaient, la portaient en avant, puis se retiraient, la laissant sur un sol immobile et ferme, mais ils restaient toujours enfermés dans le coffre et sans aucun moyen d'en sortir.

     

    Le sort voulut - ou peut-être Zeus, qui jusqu'ici n'avait pas fait grand-chose pour l'objet de son amour et son enfant - qu'ils fussent découverts par un brave homme, un pêcheur nommé Dictys, frère de Polydectes, roi régnant sur l'ile de Sérifos dans l'archipel des Cyclades Il aperçut le coffre, le brisa pour l'ouvrir, et y trouva l'infortunée cargaison, toujours en vie. Il emmena la mère et l'enfant chez lui, adopta les naufragés et ne les laissa manquer de rien. Ils vécurent tous ensemble pendant des années et Danaé ne demandait rien de plus que de voir son fils partager l'humble et paisible métier du bon pêcheur.C'est donc Danaé, Persée et Dictys qui seraient les personnages de la tempête de Giorgione : en faveur de cette thèse je retiens l'ouverture des cuisses de la femme allaitante qui rappelle la très freudienne "scène primitive", si souvent représentée par les peintres, qu'est la fécondation de Danaé par une pluie d'or.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Comme rappel de cette scène, je retiens également la présence d'une tour sur laquelle semble se déverser la pluie d'or que constitue l'éclairage des feuilles d'arbres par l'éclair jupitérien.De plus, le caractère bucolique de la scène où les protagonistes semblent jouir paisiblement de la vie champêtre, (prenant le temps de rêvasser sans en aucune façon s'inquiéter de l'orage et des éclairs de Zeus, puisque se sachant les protégés de ce dernier) est parfaitement conforme au récit de l'enfance de Persée.

     

    2) Voyons à présent quelles interprétations peuvent être tirées de la confrontation avec les récits bibliques.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Lucas Cranach : Adam et Eve chassés du paradis.*

     

    L'une des hypothèses les plus vraisemblables est qu'il s'agirait d'une version volontairement déguisée de l'expulsion d'Adam et Ève du paradis : l'éclair viendrait rappeler l'épée de feu brandie par l'ange boutant Adam et Eve hors du paradis : mais à présent, ceux-ci n'en ont cure, (extrait de Manuel Juan de Prada : Caïn tète le sein d'Ève, qui a enfanté dans la douleur, frappée par l'anathème de la Genèse ; le pèlerin pourrait être Adam, avec son bâton qui symboliserait le déclin et la vieillesse qui le menacent, maintenant qu'il a goûté au fruit défendu. Les deux colonnes brisées seraient deux cippes de monument funéraire clamant: "Tu es poussière et tu retourneras à la poussière").

    Le gentilhomme Adam, boudeur désenchanté, se tient à l'écart d'Eve, il lui en veut encore un peu de l'avoir entraîné dans cette galère;
    Eve toujours rebelle et dénudée - la pudeur n'est pas encore sa tasse de thé- se réjouit des joies de la maternité.

    Tous deux par leur indifférence apparente à la tempête divine signifient, qu'à présent, étant libres et mortels, maîtres de leurs destins et de leurs choix, ils n'aspirent plus qu'à une chose : qu'on leur fiche la paix et qu'ils puissent profiter sans entraves des joies et plaisirs quotidiens de leur courte existence terrestre !

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Nicolas poussin Moîse sauvé des eaux.

     

    On a soutenu que le tableau représentait Moïse sauvé des eaux ; pourquoi pas ? le passage correspondant de l'exode est celui-ci
    "Or la fille de Pharaon descendit au Fleuve pour s'y baigner, tandis que ses servantes se promenaient sur la rive du Fleuve. Elle aperçut la corbeille parmi les roseaux et envoya sa servante la prendre.
    Elle l'ouvrit et vit l'enfant : c'était un garçon qui pleurait. Touchée de compassion pour lui, elle dit : " C'est un des petits Hébreux. " La sœur de l'enfant dit alors à la fille de Pharaon : " Veux-tu que j'aille te chercher, parmi les femmes des Hébreux, une nourrice qui te nourrira cet enfant ?
    Va ! Lui répondit la fille de Pharaon. La jeune fille alla donc chercher la mère de l'enfant.

     

    La fille de Pharaon lui dit : Emmène cet enfant et nourris-le moi, je te donnerai moi-même ton salaire. Alors la femme emporta l'enfant et le nourrit".

    Une nourrice allaite un enfant à proximité d'un cour d'eau : c'est un peu court pour identifier Moïse, même si un des premiers tableau de Giorgione était l'épreuve de Moise…

     

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Une autre interprétation serait celle du repos de Joseph et de Marie pendant la fuite en Egypte :
    Le thème pictural est des plus fréquents et s'inscrit volontiers dans de somptueux paysages.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Paysage avec la fuite en Egypte - Annibal Carrache

     

    Pour autant, si c'est cela qu'avait voulu représenter Giorgione, il y manque au moins le bout de l'oreille d'un âne ou de l'aile d'un ange, et le fait de représenter Marie dénudée aurait été parfaitement impossible à cette époque ou l'inquisition se déchaînait pour moins que cela. En effet, une femme nue ne pouvait être qu'Eve, Vénus ou une nymphe mais jamais, elle ne devait ressembler à une vraie femme, ou sacrilège à la Vierge ; en tout cas pas sur les oeuvres destinées au grand public, les conventions marquées par l'interdiction de l'Eglise y veillaient ; quand au gentilhomme vénitien, il parait bien jeune pour représenter Joseph.

    Dans sa biographie romancée et rêvée "Les mémoires de Giorgione", Claude Chevreuil, , a frôlé mon interprétation pour démystifier "la Tempête"...
    Il a cependant retenu une autre hypothèse : la scène représenterait le baptême du Christ! La rivière serait le Jourdain; la vierge Marie (nue !) donne le sein à Jésus; saint Jean-Baptiste avec son bâton de pèlerin attend à l'écart que Jésus ait fini de téter; les remparts de Castelfranco seraient ceux de Jérusalem; la foudre déchirant les nuages, c'est la fin de l'idolâtrie, le début de la vraie religion; les colonnes brisées seraient l'emblème des vies brisées de Jésus et saint Jean-Baptiste…

    En définitive l'illustration d'une histoire tirée de la bible pour comprendre la tempête de Giorgione qui travaillait pour des cercles d'amateurs d'art érudits, qui, à usage privé, commandaient de peindre des thèmes plus intimes et plus personnels, différents de l'iconographie biblique des commandes officielles, nous parait une solution trop facile et peu cohérente.

    3) La tempête de Giorgione allégorie néoplatonicienne de l’homme nouveau en harmonie avec la nature ?

    Au XV° siècle, l’Humanisme naît en Italie, notamment à Florence grâce à la redécouverte des textes antiques qui va imposer une nouvelle vision du monde à la fois chrétienne et antique : c’est le Néo-platonisme.

    Pic de la Mirandole peut alors inventer le concept idéal de l’Humanisme : l’homme au centre du monde. Concept qui gagnera les faveurs de l’Europe entière et sera au cœur du débat intellectuel de l’époque.

    En particulier à Venise ou les cercles aristocratiques et intellectuels que fréquentait Giorgione discutaient les écrits de Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, et autres doctes exégètes d'Hermès trismégiste, qui, à travers le retour à l'antiquité, et des démonstrations alambiquées, essayaient de réconcilier Platon, Aristote, christianisme, astrologie, sciences occultes, alchimie et kabbale, pour accoucher de l'homme nouveau, maître de son destin à travers un effort prométhéen pour mettre l'homme et ses préoccupations au centre du monde tout en vivant en harmonie avec la nature et le cycle des saisons.
    Parmi les ingrédients de cette soupe néoplatonicienne qui bouillonnent dans la tempête je retiens :

    L'allégorie de l’homme dans la nature : homme, femme et enfant sont seulement des éléments et non les principaux de cette nature. Elle est ici exaltée dans ses forces primordiales : l’orage, la clarté soudaine de l'éclair, opposés à la tranquillité de la femme qui serre contre elle son enfant, à l‘attitude contemplative de l' homme debout à gauche et le ruisseau et les ruines, allusions à la fuite du temps et à l'effondrement des gloires et des civilisations ; les murailles et les arbres du fond: tout fait partie d'une unité qui suggère la vie dans son évolution perpétuelle.
    Toute eau courante sous un pont est allégorie du temps qui passe ( il en va ainsi pour la Joconde), et l'imprégnation poétique du tableau de Giorgione – réconciliation entre présent et passé, entre l'instant et l’éternité - répond aux vers d' Apollinaire :

    Sous le pont Mirabeau coule la SeineEt nos amoursFaut-il qu'il m'en souvienneLa joie venait toujours après la peineVienne la nuit sonne l'heureLes jours s'en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à faceTandis que sousLe pont de nos bras passeDes éternels regards l'onde si lasseVienne la nuit sonne l'heureLes jours s'en vont je demeure
    L'amour s'en va comme cette eau couranteL'amour s'en vaComme la vie est lenteEt comme l'Espérance est violenteVienne la nuit sonne l'heureLes jours s'en vont je demeure
    Passent les jours et passent les semainesNi temps passaitNi les amours reviennentSous le pont Mirabeau coule la SeineVienne la nuit sonne l'heureLes jours s'en vont je demeure
    Allégorie de la fuite du temps, mais aussi du cycle de la nature : après l'orage le beau temps : et il suffit dans notre tableau de considérer que la tempête s'éloigne et que déjà nos tourtereaux s'allègent de leur vêtements (surtout la femme !) et vont jouir du calme après la tempête;
    le renouvellement des générations se déduit de la présence du nourrisson; le retour des saisons est indiqué par la cigogne traditionnellement annonciatrice du printemps (à moins que, comme le prétendront mes amis Alsaciens, elle n'ait livré le bébé commandé et n'attende sur le toit le retour du soleil pour s'envoler pour une nouvelle mission..).

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    La femme qui allaite vaut allégorie de la vertu théologale de charité...

    Une autre interprétation voudrait que Giorgione ait voulu représenter une cosmologie de la Nature et de la Création. On retrouve les quatre éléments : l'eau, le feu, le ciel et la terre, (renvoyant à la théorie hippocratique des quatre humeurs le sang, bile jaune, bile noire, flegme, dont le juste équilibre est sensé assurer la santé) mais aussi la Femme et l'Homme, un enfant, la vie et la mort (la colonne coupée brutalement).
    La Nature est omniprésente, avec le monde végétal et animal.

    A cette veine d'interprétation « humaniste », on peut rapprocher les nombreuses tentatives faites pour reléguer Giorgione au rôle d'illustrateur d'une scène de roman ou de poésie décrite par les littérateurs de l'antiquité, ou ceux en vogue à son époque. D'aucuns ont ainsi traqué dans les écrits de Pétrarque, Dante, Boccace et leurs successeurs, la conjonction d'un homme d'une femme et d'un enfant dans la nature, avec si possible une rivière ou un marigot, un rempart ou une ruine, un échassier sur un toit, le tout par un temps d'orage...
    Ont ainsi été évoqués (liste non limitative !), chez les auteurs antiques, le Stace avec la rencontre entre Adraste et Hypsipyle dans la Thébaïde; Virgile avec l'Eneide où la mort de Turnus, roi des Rutules tué par Énée, son rival en amour pour Lavinia, ouvre la voie au saccage et à l'incendie de la ville d'Ardée d'où s'envole un héron; ou, dans un autre passage, Lavinia, après la mort d'Enée, va accoucher dans la forêt de Silvius, futur roi d'Albe.
    Parmi les contemporains, le Songe de Poliphyle, publié à Venise en 1499, est assez riche en situations imaginaires et oniriques pour que Giorgione ait pu s'en inspirer.
    Il y a là largement matière à des frictions picrocolines entre érudits et savants.

    Erwin Panofsky suggérait une autre approche et, remettant en cause les interprétations traditionnelles, le grand iconologue proposait d'y voir la représentation visuelle d'un mythe européen fondateur : le « stille Akt » - en français « nu calme » -, particulièrement présent dans la culture germanique dont on connaît les forts liens qui l'unissaient alors à Venise. Le berger visible dans la partie inférieure gauche du tableau s'identifie avec le spectateur au sens propre et constate lui-même la tension qui soutient la composition, à savoir le contraste violent entre un éclair dans un ciel orageux et une jeune femme nue assise dans l'herbe. D'un côté l'agitation, de l'autre le calme. D'un côté l'immatériel météorologique désincarné, de l'autre l'humanité nourricière en chair et en os. Cette tension se double alors d'une dimension cosmogonique. L'éclair dans la nuit, théophanie platonicienne évidente, représente le sacré, la femme nue, le profane…

    La femme nue dans la nature est en effet un des grands apports de Giorgione à l’art :

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Le concert champêtre du Louvre ainsi que la sublime Vénus endormie de Dresde tous deux terminés par Titien, font également partie de cette catégorie du "nu calme".

    On remarquera que la femme qui allaite dans la tempête a troqué son bébé contre une flûte pour participer au concert.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

     

     

     

    Ces nus nous rappellent ce que rapportait Vasari : "Giorgione fut élevé à Venise et se délecta sans cesse des plaisirs de l’amour" et il est temps, avant d'envisager ma propre contribution à l'étude de la "Tempête", de parler de Laura.

    Parmi la dizaine de tableaux attribués à Giorgione, il en est un qui est incontestablement de sa main, il s'agit d'un portrait de femme et au revers de la toile figure l'inscription "1506, le premier jour de juin, ceci (ce portrait) fut fait de la main de maître Giorgio da Castelfranco". On ignore le nom de celui pour lequel le maître peignit ce portrait, ainsi que l'identité du modèle représenté. Depuis des siècles, on appelle cette dame Laura, à cause du laurier, lauro en italien ancien, qui l'accompagne dans la

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

     

    Laura se présente le visage de trois quarts dirigé vers la gauche, le regard détourné du spectateur et rivé vers un point indéfinissable : elle porte un manteau rouge bordé et doublé de fourrure, qui retombe lourdement sur ses épaules, comme s'il n'était pas à sa taille, en découvrant en même temps sa nudité, qu'elle semble cependant exposer de son gré, mais discrètement. Un voile, servant de filet à ses cheveux, s'enroule autour de sa poitrine laiteuse, se dissimulant un instant derrière son sein, comme pour mettre davantage en valeur un mamelon rose, voluptueusement dressé contre la fourrure du manteau.
    Cette dame, qui ne semble pas idéalisée dans ses traits physiques, et dont la beauté n'est pas exceptionnelle, était selon toute probabilité une courtisane.
    À Venise, certaines courtisanes étaient réputées pour leurs compétences littéraires et poétiques. La présence du laurier – l'arbre consacré à Apollon, dont se couronnent les poètes – pourrait donc signifier Laura de deux façons différentes et complémentaires : ou comme source d'inspiration poétique, ou comme poétesse elle-même. En quelque sorte, Giorgione représente Laura comme une Muse, à la fois idéale, mais aussi très terrestre, faite de chair aimable et vêtue d'habits contemporain.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Je ne doute pas que Laura fut pour le jeune Giorgione ce que fut la Fornarina pour Raphaël : une passion absolue et dévastatrice, et fatale pour Giorgione qui continua de fréquenter sa maîtresse alors même qu'il la savait atteinte de la peste.
    L'affirmation amoureuse "je ne peux vivre sans toi" prend ici tous son sens et le lai de Marie de France pourrait à Venise s'intituler le lai du laurier et du chèvrefeuille… "ni vous sans moi – ni moi sans vous"…
    Que ce soit – une fois n'est pas coutume - justement sur l'envers de "Laura" que Giorgione inscrivit son patronyme suffit à prouver l'importance que Laura avait à ces yeux…

    Nous avons, tant par le roman de Manuel Juan de Prada, que par l'exposé des diverses hypothèses
    émises jusqu'à présent, réunis suffisamment d'indices pour avancer vers la résolution de l'énigme que distille la contemplation de la Tempête.
    Si pour l'interprétation de ce tableau je reprends les mécanismes décrits par Freud dans sa Traumdeutung, je veux bien admettre que toutes les théories exposées (mythologiques, bibliques, néoplatoniciennes, autres) se condensent et se valent simultanément sans s'exclure ainsi que cela est possible dans un rêve, et si à mes yeux, "l'image devinette inconsciente" a envahi tout le tableau, son point d'accroche, (le punctum selon Barthes) étant constitué par l'éclair, la signification générale, par un léger déplacement ou glissement de sens, saute aux yeux….

    Avant de dévoiler cette évidence, un mot de "das Unheimliche", l'impression d'étrangeté ; elle est due au fait de voir au premier plan l'homme, la femme et l'enfant, calmes, totalement indifférents au tumulte des cieux ; cela est incompréhensible ; à l'évidence les personnages ne sont pas dans le même espace temporel que l'orage, et on peut pour comprendre cela, évoquer la nuit et le jour dans

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    l'Empire des Lumières, le tableau de Magritte
    Véritable tour de force donc, de Giorgione, pour représenter sur la même toile, l'instant et l'éternité.
    Mais de quelle instant et de quelle éternité s'agit-il ?
    Vous l'avez bien sûr deviné, mais, pour être bien compris, je continue ma démonstration.

    La "Tempête" mesure 82cm sur 73cm et sa datation se situe entre 1505 et 1507. On pense que le commanditaire était Gabriele Vendramin, en tout cas l'oeuvre lui appartenait en 1530 et se trouve sur une liste faisant l'inventaire des objets de son palais cette année-là. Gabriele était issu d'une famille dont un membre était devenu doge peu de temps auparavant et sa maison était célèbre pour être le point de rencontre des virtuoses et artistes de la ville, cercles érudits, que fréquentaient certainement Giorgione et Laura.

    "La tempête" était certes destinée à Gabriele Vendramin et son entourage, pour être le sujet de discussion et interprétations savantes, mais le destinataire réel du message, était, bien sur une seule personne : Laura, la maîtresse adorée qui ne devait cependant pas être peinte trop ressemblante afin de masquer son identification; une étude du tableau aux rayons X nous indique que à la place de l'homme, on pouvait voir à l'origine une femme nue assise, les jambes dans l'eau.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    La femme qui allaite fut peinte ultérieurement. C'est bien une femme, Laura, qui était dés le départ le sujet du tableau !
    De même, le "pèlerin-berger-soldat-gentilhomme vénitien", c'est Giorgione qui veille sur sa Muse.

    Le message se décline ainsi (et est conforme à la fonction du rêve, qui est accomplissement d'un désir...) :

    L'instant, l'éclair, c'est le coup de foudre qui m'a sidéré la première fois que je t'ai vue, Laura !

    La tempête est la passion qui fait chavirer mon cœur chaque fois que je pense à toi, Laura !

    Je veux te faire un enfant, Laura ! Je veux vivre seul avec notre enfant et toi, si belle et toujours nue, en Arcadie, Laura !

    Je t'aimerai de toute éternité, je te protègerai, nous vivrons heureux ensemble, je t'aime à la folie, Laura !

    La tempête de Giorgione, n'est donc pas simplement un hymne au paysage ou à la nature, une énigme savante, ou une fantaisie de peintre, c'est avant tout, un grand amour qui se poursuit dans un rêve, l'instantané du coup de foudre amoureux qui se prolonge en une passion éternelle.

    EPILOGUE

    Le débat n'est donc pas clôt et chacun est libre par son imagination et ses propres associations d’idées de donner son interprétation de "la Tempête".
    Nombre s'y sont essayés et Philippe Sollers (Dictionnaire amoureux de Venise) y voit une porte d'entrée dans le rêve...

    Un enfant y verrait un orage, le papa et la maman qui allaite son bébé...

    Et peut-être aurait-il raison contre tous les exégètes, surtout si l'on rapproche et note la ressemblance de la maman qui allaite avec la Vecchia, le portrait de vieille femme peint par Giorgione, généralement considéré comme allégorie du temps qui passe et comme portrait de sa propre mère.

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    La tempête serait alors un portrait de famille dans la campagne de Castelfranco avec Giorgione bébé qui tête sa mère, son papa à l'écart, surveille l'orage qui gronde au loin.

    Tant il est vrai, ainsi que l'affirme Marcel Duchamp, que ce sont les regardeurs qui font le tableau.

    Certes un peu, ou beaucoup de connaissances en histoire de l'art ou une éducation artistique ne nuisent pas, c'est cependant de façon totalement décomplexé qu'il faut aborder les œuvres d'art et se rendre dans les musées, flaner dans les rues et les campagnes, laisser jouer son imagination, se prendre au jeu de l'interprétation avec son cœur, et prétendre contre les cuistres spécialistes, que souvent, ce qui fascine dans un tableau ou un paysage, c'est le sentiment !

    Juan Manuel de Prada dans son roman "la Tempête" l'exprime ainsi : "Ce que vous et tant d'autres, qui avez pourtant étudié le tableau, appelez une énigme n'est que l'expression d'un sentiment. Tourmenté, extravagant, confus, ou, si vous préférez, inexplicable ; mais y a-t-il des sentiments qui admettent une explication ? Détrompez-vous, La Tempête représente un état d'âme, une passion qui entre en communion avec le paysage. Giorgione a été le premier romantique, si ce n'est le seul, parce que ceux qui sont venus après lui n'étaient qu'une bande de crétins".

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Des associations d'idées aux associations d'images, il n'y a qu'un pas : la tempête de Giorgione me renvoie au Paysage de tempête avec Pyrame et Thisbé de Nicolas Poussin : C'est l'un des plus grands tableaux de Poussin, qui s’inspire du récit d’Ovide : Thisbé, princesse de Babylone, attendait son amant Pyrame sous un mûrier blanc. Une lionne s’approche, qui venait d’égorger des bœufs, la gueule encore ensanglantée. Thisbé prend peur, s’enfuit, abandonnant son voile blanc à l’animal, qui, furieux, s’en empare et le déchire. Pyrame arrive sur le lieu du rendez‑vous, découvre le voile rougi de sang, s’imagine le pire, pense avoir compris le drame qui s’est déroulé et de désespoir se frappe de son épée. Thisbé revient sur ses pas, découvre son amant en train d’expirer - c’est le moment retenu par Poussin - et se suicide à son tour sous le mûrier dont dorénavant les fruits seront, « sombres, qui conviennent au deuil ».Ici, pas de soucis d'interprétation, le déchaînement des forces de la nature accompagne le déchirement humain, l'agitation du ciel est en phase avec les tourments des hommes, l’absurde et sanglante méprise et les tours tragiques du destin; d'ailleurs Poussin livre lui-même ce qu'il à voulu illustrer :
    « J’ai essayé de représenter une tempête sur terre, imitant le mieux que j’ai pû, l’effet d’un vent impétueux, d’un air rempli d’obscurité, de pluye, d’éclairs et de foudres qui tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du désordre. Toutes les figures qu’on y voit, joüent leur personnage selon le tems qu’il fait ; les unes fuyent au travers de la poussière, et suivent le vent qui les emporte ; d’autres au contraire vont contre le vent, et marchent avec peine, mettant leurs mains devant leurs yeux. D’un côté un berger court, et abandonne son troupeau, voyant un lion, qui, après avoir mis par terre certains bouviers, en attaque d’autres, dont les uns se défendent, et les autres piquent leurs bœufs, et tâchent de se sauver. Dans ce désordre la poussière s’élève par gros tourbillons. Un chien assez éloigné, aboye et se hérisse le poil, sans oser approcher. Sur le devant du tableau l’on voit Pirame mort étendu par terre, et auprès de lui Tisbé qui s’abandonne à la douleur. »

    Chez Poussin, toujours, je retrouve dans La Fuite en Egypte, un rappel de l'énigmatique Tempête de Giorgione :

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Il me semble en effet, que le pèlerin allongé se reposant, rêveur, sur un monticule au devant de deux colonnes intactes, indifférent à l'action en cours, est le même, ou en tout cas a la même fonction mystérieuse que le pèlerin de Giorgione, mais ceci est une autre histoire, et je laisse à d'autres le soin d'expliquer ce qu'il fait là !

       La Tempête, 1505, Giorgione, (Venise, Galleria dell'Accademia).

    Cette étude peut être téléchargée au format .pdf :

    La Tempête Giorgione.pdf

    Mes autres blogs à partir de ce lien : Francois Kienzler

    http://latempetegiorgione.blogspot.fr

     

     

     

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  • Promenade en ville

    Promenade en ville.....Albert Glatigny....Poète et écrivain français. (1839 – 1873)

    « Accourez tous !… battez la caisse !… le spectacle,
    Si la mauvaise humeur du temps n’y met obstacle,
    Sera fort curieux. Depuis Rome, cela
    Ne s’était jamais vu !… c’est un royal gala !
    César de Prusse, ainsi que les césars antiques,

     

    Traînant après son char, avec leurs sciatiques,
    Leur honte sur le front, et leurs maux inconnus
    Comme la profondeur de ton cœur, ô Vénus !
    Les souverains captifs qui chantent ses louanges !
    Ah ! C’est un beau spectacle, à ravir les domanges
    Passés, présents, futurs, et qu’on voit rarement !…
    C’est à faire tomber du sombre firmament
    Les astres effarés, qu’une chose pareille !
    Ce clown à qui l’on va, ce soir, tirer l’oreille,
    C’était un empereur ! On disait : majesté,
    Et sire, et votre altesse, à ce pitre effronté.
    Il s’attend aux sifflets, mais qu’importe ! Il s’en fiche !
    Il a vu sans rougir écrire sur l’affiche :
    « Bonaparte, écuyer du cirque Beauharnais. »
    Il est prêt à rentrer dans l’aigle boulonnais,
    Mimodrame du grand Persigny, mis en scène
    Par l’auteur, remonté récemment par Arsène
    Goubert, de l’alcazar, avec danses ! Sénat !
    Feux célestes ! Combat à l’hache ! Assassinat !
    L’aigle a, pour l’attacher, un cordon de saucisses.
    On continuera par les brillants exercices
    Du jeune enfant Louis, âgé de quatorze ans ;
    Un prodige, messieurs, des plus intéressants,
    Qui fait le saut de carpe, et jongle avec des balles !
    Le cousin d’Auteuil ou les corses cannibales,
    Farce avec revolvers et haute cour ! Enfin,
    Ascension sur un câble de fer très-fin,
    Par la vieille et célèbre acrobate Eugénie !
    À trente pieds de haut ! Costumée en génie

     

    De Mentana !… l’orchestre est mieux qu’à l’opéra.
    Apothéose rouge, et l’on défilera
    Respectueusement après, la troupe entière,
    Devant Guillaume qui tiendra la chambrière ! »

    20 septembre

     

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  • Babiole

     Babiole .....Madame d’Aulnoy.1697-1698

    Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être heureuse, que d’avoir des enfants : elle ne parlait d’autre chose, et disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et n’ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s’était mise en furie, et ne lui avait souhaité que des chagrins.

    Un jour qu’elle s’affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main ; elle était à cheval sur trois brins de jonc ; elle portait sur sa tête une branche d’aubépine, son habit était fait d’ailes de mouches ; deux coques de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l’air, et après avoir fait trois tours dans la chambre, elle s’arrêta devant la reine. « Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous m’accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout ce qui vous arrive : vous croyez, madame, que je suis cause de ce que vous n’avez point d’enfants, je viens vous annoncer une infante, mais j’appréhende qu’elle ne vous coûte bien des larmes. — Ha ! noble Fanferluche, s’écria la reine, ne me refusez pas votre pitié et votre secours ; je m’engage de vous rendre tous les services qui seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez, soit ma consolation et non pas ma peine. — Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée ; tout ce que je puis, pour vous marquer mon affection, c’est de vous donner cette épine blanche ; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu’elle sera née, elle la garantira de plusieurs périls. » Elle lui donna l’épine blanche, et disparut comme un éclair.

    La reine demeura triste et rêveuse : « Que souhaitai-je disait-elle ; une fille qui me coûtera bien des larmes et bien des soupirs : ne serais-je donc pas plus heureuse de n’en point avoir ? » La présence du roi qu’elle aimait chèrement dissipa une partie de ses déplaisirs ; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse, était de recommander à ses plus confidentes, qu’aussitôt que la princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d’épine, qu’elle conservait dans une boîte d’or couverte de diamants, comme la chose du monde qu’elle estimait davantage.

    Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l’on ait jamais vue : on lui attacha en diligence la fleur d’aubépine sur la tête ; et dans le même instant, ô merveille ! elle devint une petite guenon, sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. A cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, et la reine, plus alarmée qu’aucune, pensa mourir de désespoir : elle cria qu’on lui ôtât le bouquet qu’elle avait sur l’oreille : l’on eut mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces fatales fleurs ; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni téter, ni faire l’enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.

    « Barbare Fanferluche, s’écriait douloureusement la reine, que t’ai-je fait pour me traiter si cruellement ? Que vais-je devenir ! quelle honte pour moi, tous mes sujets croiront que j’ai fait un monstre : quelle sera l’horreur du roi pour un tel enfant ! » Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu’elle pouvait faire dans une occasion si pressante. « Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l’on jettera au fond de la mer ; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez plus longtemps une bestiole de cette nature. » La reine eut quelque peine à s’y résoudre ; mais comme on lui dit que le roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d’honneur de faire de la guenon tout ce qu’elle voudrait.

    On la porta dans un autre appartement ; on l’enferma dans la boîte, et l’on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer ; il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême : cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s’en défaire ; il s’assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu de la tuer, car il ne savait point que c’était sa souveraine ; mais comme il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l’obligea de tourner la tête ; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes ; il brillait d’or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient : une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux de drap d’or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.

    Le valet de chambre reconnut cette reine, car c’était la sœur de sa maîtresse ; elle l’était venue voir pour se réjouir avec elle ; mais aussitôt qu’elle sut que la petite princesse était morte, elle partit fort triste, pour retourner dans son royaume ; elle rêvait profondément lorsque son fils cria : « je veux la guenon, je veux l’avoir. » La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s’enfuir ; on l’en empêcha : la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant douce et mignonne, elle la nomma Babiole : ainsi, malgré la rigueur de son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.

    Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui donner Babiole pour jouer avec lui : il voulait qu’elle fût habillée comme une princesse : on lui faisait tous les jours des robes neuves, et on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds ; il était impossible de trouver une guenon plus belle et de meilleur air : son petit visage était noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux oreilles ; ses menottes n’étaient pas plus grandes que les ailes d’un papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d’esprit, que l’on n’avait pas lieu de s’étonner de tout ce qu’on lui voyait faire.

    Le prince, qui l’aimait beaucoup, la caressait sans cesse ; elle se gardait bien de le mordre, et quand il pleurait, elle pleurait aussi. Il y avait déjà quatre ans qu’elle était chez la reine, lorsqu’elle commença un jour à bégayer comme un enfant qui veut dire quelque chose ; tout le monde s’en étonna, et ce fut bien un autre étonnement, quand elle se mit à parler avec une petite voix douce et claire, si distincte, que l’on n’en perdait pas un mot. Quelle merveille ! Babiole parlante, Babiole raisonnante ! La reine voulut la ravoir pour s’en divertir ; on la mena dans son appartement au grand regret du prince ; il lui en coûta quelques larmes ; et pour le consoler, on lui donna des chiens et des chats, des oiseaux, des écureuils, et même un petit cheval appelé Criquetin, qui dansait la sarabande : mais tout cela ne valait pas un mot de Babiole. Elle était de son côté plus contrainte chez la reine que chez le prince ; il fallait qu’elle répondît comme une sibylle, à cent questions spirituelles et savantes, dont elle ne pouvait quelquefois se bien démêler. Dès qu’il arrivait un ambassadeur ou un étranger, on la faisait paraître avec une robe de velours ou de brocart, en corps et en collerette : si la cour était en deuil, elle traînait une longue mante et des crêpes qui la fatiguaient beaucoup : on ne lui laissait plus la liberté de manger ce qui était de son goût ; le médecin en ordonnait, et cela ne lui plaisait guère, car elle était volontaire comme une guenuche née princesse.

    La reine lui donna des maîtres qui exercèrent bien la vivacité de son esprit ; elle excellait à jouer du clavecin : on lui en avait fait un merveilleux dans une huître à l’écaille : il venait des peintres des quatre parties du monde, et particulièrement d’Italie pour la peindre ; sa renommée volait d’un pôle à l’autre, car on n’avait point encore vu une guenon qui parlât.

    Le prince, aussi beau que l’on représente l’amour, gracieux et spirituel, n’était pas un prodige moins extraordinaire ; il venait voir Babiole ; il s’amusait quelquefois avec elle ; leurs conversations, de badines et d’enjouées, devenaient quelquefois sérieuses et morales. Babiole avait un cœur, et ce cœur n’avait pas été métamorphosé comme le reste de sa petite personne : elle prit donc de la tendresse pour le prince, et il en prit si fort qu’il en prit trop. L’infortunée Babiole ne savait que faire ; elle passait les nuits sur le haut d’un volet de fenêtres, ou sur le coin d’une cheminée, sans vouloir entrer dans son panier ouaté, plumé, propre et mollet. Sa gouvernante (car elle en avait une) l’entendait souvent soupirer, et se plaindre quelquefois ; sa mélancolie augmenta comme sa raison, et elle ne se voyait jamais dans un miroir, que par dépit elle ne cherchât à le casser ; de sorte qu’on disait ordinairement, le singe est toujours singe, Babiole ne saurait se défaire de la malice naturelle à ceux de sa famille.

    Le prince étant devenu grand, il aimait la chasse, le bal, la comédie, les armes, les livres, et pour la guenuche, il n’en était presque plus mention. Les choses allaient bien différemment de son côté ; elle l’aimait mieux à douze ans, qu’elle ne l’avait aimé à six ; elle lui faisait quelquefois des reproches de son oubli, il croyait en être fort justifié, en lui donnant pour toute raison une pomme d’apis, ou des marrons glacés. Enfin, la réputation de Babiole fit du bruit au royaume des Guenons ; le roi Magot eut grande envie de l’épouser, et dans ce dessein il envoya une célèbre ambassade, pour l’obtenir de la reine ; il n’eut pas de peine à faire entendre ses intentions à son premier ministre : mais il en aurait eu d’infinies à les exprimer, sans le secours des perroquets et des pies, vulgairement appelées margots ; celles-ci jasaient beaucoup, et les geais qui suivaient l’équipage, auraient été bien fâchés de caqueter moins qu’elles. Un gros singe appelé Mirlifiche, fut chef de l’ambassade : il fit faire un carrosse de carte, sur lequel on peignit les amours du roi Magot avec Monette Guenuche, fameuse dans l’empire Magotique ; elle mourut impitoyablement sous la griffe d’un chat sauvage, peu accoutumé à ses espiègleries. L’on avait donc représenté les douceurs que Magot et Monette avaient goûtées pendant leur mariage, et le bon naturel avec lequel ce roi l’avait pleurée après son trépas. Six lapins blancs, d’une excellente garenne, traînaient ce carrosse, appelé par honneur carrosse du corps : on voyait ensuite un chariot de paille peinte de plusieurs couleurs, dans lequel étaient les guenons destinées à Babiole ; il fallait voir comme elles étaient parées : il paraissait vraisemblablement qu’elles venaient à la noce. Le reste du cortège était composé de petits épagneuls, de levrons, de chats d’Espagne, de rats de Moscovie, de quelques hérissons, de subtiles belettes, de friands renards ; les uns menaient les chariots, les autres portaient le bagage. Mirlifiche, sur le tout, plus grave qu’un dictateur romain, plus sage qu’un Caton, montait un jeune levraut qui allait mieux l’amble qu’aucun guildain d’Angleterre.

    La reine ne savait rien de cette magnifique ambassade, lorsqu’elle parvint jusqu’à son palais. Les éclats de rire du peuple et de ses gardes l’ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle vit la plus extraordinaire cavalcade qu’elle eût vue de ses jours. Aussitôt Mirlifiche, suivi d’un nombre considérable de singes, s’avança vers le chariot des guenuches, et donnant la patte à la grosse guenon, appelée Gigogna, il l’en fit descendre, puis lâchant le petit perroquet qui devait lui servir d’interpète, il attendit que ce bel oiseau se fût présenté à la reine, et lui eût demandé audience de sa part. Perroquet s’élevant doucement en l’air, vint sur la fenêtre d’où la reine regardait, et lui dit d’un ton de voix le plus joli du monde : « Madame, monseigneur le comte de Mirlifiche, ambassadeur du célèbre Magot, roi des singes, demande audience à votre majesté, pour l’entretenir d’une affaire très importante.

    — Beau perroquet, lui dit la reine en le caressant, commencez par manger une rôtie, et buvez un coup ; après cela, je consens que vous alliez dire au comte Mirlifiche qu’il est le très bienvenu dans mes états, lui et tout ce qui l’accompagne. Si le voyage qu’il a fait depuis Magotie jusqu’ici ne l’a point trop fatigué, il peut tout à l’heure entrer dans la salle d’audience, où je vais l’attendre sur mon trône avec toute ma cour. »

    A ces mots, Perroquet baissa deux fois la patte, battit la garde, chanta un petit air en signe de joie ; et reprenant son vol, il se percha sur l’épaule de Mirlifiche, et lui dit à l’oreille la réponse favorable qu’il venait de recevoir. Mirlifiche n’y fut pas insensible ; il fit demander à un des officiers de la reine par Margot, la pie, qui s’était érigée en sous-interprète, s’il voulait bien lui donner une chambre pour se délasser pendant quelques moments. On ouvrit aussitôt un salon, pavé de marbre peint et doré, qui était des plus propres du palais ; il y entra avec une partie de sa suite ; mais comme les singes sont grands fureteurs de leur métier, ils allèrent découvrir un certain coin, dans lequel on avait arrangé maints pots de confiture ; voilà mes gloutons après ; l’un tenait une tasse de cristal pleine d’abricots, l’autre une bouteille de sirop ; celui-ci des pâtés, celui-là des massepains. La gente volatile qui faisait cortège, s’ennuyait de voir un repas où elle n’avait ni chènevis, ni millet ; et un geai, grand causeur de son métier, vola dans la salle d’audience, où s’approchant respectueusement de la reine : « Madame, lui dit-il, je suis trop serviteur de votre majesté, pour être complice bénévole du dégât qui se fait de vos très douces confitures : le comte Mirlifiche en a déjà mangé trois boîtes pour sa part : il croquait la quatrième sans aucun respect de la majesté royale, lorsque le cœur pénétré, je vous en suis venu donner avis. — Je vous remercie, petit geai, mon ami, dit la reine en souriant, mais je vous dispense d’avoir tant de zèle pour mes pots de confitures, je les abandonne en faveur de Babiole que j’aime de tout mon cœur. » Le geai un peu honteux de la levée de bouclier qu’il venait de faire, se retira sans dire mot.

    L’on vit entrer quelques moments après l’ambassadeur avec sa suite : il n’était pas tout à fait habillé à la mode, car depuis le retour du fameux Fagotin, qui avait tant brillé dans le monde, il ne leur était venu aucun bon modèle : son chapeau était pointu, avec un bouquet de plumes vertes, un baudrier de papier bleu, couvert de papillotes d’or, de gros canons et une canne. Perroquet qui passait pour un assez bon poète, ayant composé une harangue fort sérieuse, s’avança jusqu’au pied du trône où la reine était assise ; il s’adressa à Babiole, et parla ainsi :

    Madame, de vos yeux connaissez la puissance,
    Par l’amour dont Magot ressent la violence.
    Ces singes et ces chats, ce cortège pompeux,
    Ces oiseaux, tout ici vous parle de ses feux,
    Lorsque d’un chat sauvage éprouvant la furie,
    Monette (c’est le nom d’une guenon chérie)
    Madame, je ne peux la comparer qu’à vous,
    Lorsqu’elle fut ravie à Magot son époux,
    Le roi jura cent fois qu’à ses mânes, fidèle,
    Il lui conserverait un amour éternel.
    Madame, vos appas ont chassé de son cœur
    Le tendre souvenir de sa première ardeur.
    Il ne pense qu’à vous : si vous saviez, madame,
    Jusques à quel excès il a porté sa flamme,
    Sans doute votre cœur, sensible à la pitié,
    Pour adoucir ses maux, en prendrait la moitié !
    Lui qu’on voyait jadis gros, gras, dispos, allègre,
    Maintenant inquiet, tout défait et tout maigre,
    Un éternel souci semble le consumer,
    Madame, qu’il sent bien ce que c’est que d’aimer !
    Les olives, les noix dont il était avide,
    Ne lui paraissent plus qu’un ragoût insipide.
    Il se meurt : c’est à vous que nous avons recours !
    Vous seule, vous pouvez nous conserver ses jours.
    Je ne vous dirai point les charmants avantages
    Que vous pouvez trouver dans nos heureuses plages.
    La figue et le raisin y viennent à foison,
    Là, les fruits les plus beaux sont de toute saison.

    Perroquet eut à peine fini son discours, que la reine jeta les yeux sur Babiole, qui de son côté se trouvait si interdite, qu’on ne l’a jamais été davantage ; la reine voulut savoir son sentiment avant que de répondre. Elle dit à Perroquet de faire entendre à monsieur l’ambassadeur qu’elle favoriserait les prétentions de son roi, en tout ce qui dépendrait d’elle. L’audience finie, elle se retira, et Babiole la suivit dans son cabinet : « Ma petite guenuche, lui dit-elle, je t’avoue que j’aurai bien du regret de ton éloignement, mais il n’y a pas moyen de refuser le Magot qui te demande en mariage, car je n’ai pas encore oublié que son père mit deux cent mille singes en campagne, pour soutenir une grande guerre contre le mien ; ils mangèrent tant de nos sujets, que nous fûmes obligés de faire une paix assez honteuse. — Cela signifie, madame, répliqua impatiemment Babiole, que vous êtes résolue de me sacrifier à ce vilain monstre, pour éviter sa colère ; mais je supplie au moins votre majesté de m’accorder quelques jours pour prendre ma dernière résolution. — Cela est juste, dit la reine ; néanmoins, si tu veux m’en croire, détermine-toi promptement ; considère les honneurs qu’on te prépare ; la magnificence de l’ambassade, et quelles dames d’honneur on t’envoie ; je suis sûre que jamais Magot n’a fait pour Monette, ce qu’il fait pour toi.

    — Je ne sais ce qu’il a fait pour Monette, répondit dédaigneusement la petite Babiole, mais je sais bien que je suis peu touchée des sentiments dont il me distingue. »

    Elle se leva aussitôt, et faisant la révérence de bonne grâce, elle fut chercher le prince pour lui conter ses douleurs. Dès qu’il la vit, il s’écria : « Hé bien, ma Babiole, quand danserons-nous à ta noce ? — Je l’ignore, seigneur, lui dit-elle tristement ; mais l’état où je me trouve est si déplorable, que je ne suis plus la maîtresse de vous taire mon secret, et quoiqu’il en coûte à ma pudeur, il faut que je vous avoue que vous êtes le seul que je puisse souhaiter pour époux. — Pour époux ! dit le prince, en éclatant de rire ; pour époux, ma guenuche ! je suis charmé de ce que tu me dis ; j’espère cependant que tu m’excuseras, si je n’accepte point le parti ; car enfin, notre taille, notre air et nos manières ne sont pas tout à fait convenables. — J’en demeure d’accord, dit-elle, et surtout nos cœurs ne se ressemblent point ; vous êtes un ingrat, il y a longtemps que je m’en aperçois, et je suis bien extravagante de pouvoir aimer un prince qui le mérite si peu. — Mais, Babiole, dit-il, songe à la peine que j’aurais de te voir perchée sur la pointe d’un sycomore, tenant une branche par le bout de la queue : crois-moi, tournons cette affaire en raillerie pour ton honneur et pour le mien, épouse le roi Magot, et en faveur de la bonne amitié qui est entre nous, envoie-moi le premier Magotin de ta façon. — Vous êtes heureux, seigneur, ajouta Babiole, que je n’ai pas tout à fait l’esprit d’une guenuche ; une autre que moi vous aurait déjà crevé les yeux, mordu le nez, arraché les oreilles ; mais je vous abandonne aux réflexions que vous ferez un jour sur votre indigne procédé. » Elle n’en put dire davantage, sa gouvernante vint la chercher, l’ambassadeur Mirlifiche s’était rendu dans son appartement, avec des présents magnifiques.

    Il y avait une toilette de réseau d’araignée, brodée de petits vers luisants, une coque d’œuf renfermait les peignes, un bigarreau servait de pelote, et tout le linge était garni de dentelles de papier : il y avait encore dans une corbeille plusieurs coquilles proprement assorties, les unes pour servir de pendants d’oreilles, les autres de poinçons, et cela brillait comme des diamants : ce qui était bien meilleur, c’était une douzaine de boîtes pleines de confitures avec un petit coffre de verre dans lequel étaient renfermées une noisette et une olive, mais la clé était perdue, et Babiole s’en mit peu en peine.

    L’ambassadeur lui fit entendre en grommelant, qui est la langue dont on se sert en Magotie, que son monarque était plus touché de ses charmes qu’il l’eût été de sa vie d’aucune guenon ; qu’il lui faisait bâtir un palais, au plus haut d’un sapin ; qu’il lui envoyait ces présents, et même de bonnes confitures pour lui marquer son attachement : qu’ainsi le roi son maître ne pouvait lui témoigner mieux son amitié : « Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle vous devez être la plus sensible, c’est, madame, au soin qu’il a pris de se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir. » Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros billot, tenant une pomme qu’il mangeait.

    Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à Mirlifiche qu’elle était obligée à son maître de son estime ; mais qu’elle n’avait pas encore déterminé si elle voulait se marier.

    Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des singes, et ne croyant pas qu’il fallût beaucoup de cérémonies pour envoyer Babiole où elle voulait qu’elle allât, elle fit préparer tout pour son départ. A ces nouvelles le désespoir s’empara tout à fait de son cœur : les mépris du prince d’un côté ; de l’autre l’indifférence de la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la résolution de s’enfuir : ce n’était pas une chose bien difficile ; depuis qu’elle parlait, on ne l’attachait plus, elle allait, elle venait et rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte.

    Elle se hâta donc de partir, sautant d’arbre en arbre, de branche en branche jusqu’au bord d’une rivière ; l’excès de son désespoir l’empêcha de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans : elle alla aussitôt au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d’y entrer ; elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait jusqu’à sa ceinture : il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il avait une couronne de pavots et de lis sauvages ; il s’appuyait contre un rocher, d’où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière.

    « Hé ! qui t’amène ici, petite Babiole ? dit-il, en lui tendant la main. — Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un singe affreux que l’on veut me donner pour époux. — Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage vieillard ; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n’est pas moins vrai que tu aimes un jeune prince, qui n’a pour toi que de l’indifférence. — Ah ! seigneur, s’écria Babiole en soupirant, n’en parlons point, son souvenir augmente toutes mes douleurs. — Il ne sera pas toujours rebelle à l’amour, continua l’hôte des poissons, je sais qu’il est réservé à la plus belle princesse de l’univers. — Malheureuse que je suis ! continua Babiole. Il ne sera donc jamais pour moi ! » Le bonhomme sourit, et lui dit : « Ne t’afflige point, bonne Babiole, le temps est un grand maître, prend seulement garde de ne pas perdre le petit coffre de verre que le Magot t’a envoyé, et que tu as par hasard dans ta poche, je ne t’en puis dire davantage : voici une tortue qui va bon train, assois-toi dessus, elle te conduira où il faut que tu ailles. — Après les obligations dont je vous suis redevable, lui dit-elle, je ne puis me passer de savoir votre nom. — On me nomme, dit-il, Biroqua, père de Biroquie, rivière, comme tu vois, assez grosse et assez fameuse. »

    Babiole monta sur sa tortue avec beaucoup de confiance, elles allèrent pendant longtemps sur l’eau, et enfin à un détour qui paraissait long, la tortue gagna le rivage. Il serait difficile de rien trouver de plus galant que la selle à l’anglaise et le reste de son harnais ; il y avait jusqu’à de petits pistolets d’arçon, auxquels deux corps d’écrevisses servaient de fourreaux.

    Babiole voyageait avec une entière confiance sur les promesses du sage Biroqua, lorsqu’elle entendit tout d’un coup un assez grand bruit. Hélas ! hélas ! c’était l’ambassadeur Mirlifiche, avec tous ses mirlifichons, qui retournaient en Magotie, tristes et désolés de la fuite de Babiole. Un singe de la troupe était monté à la dînée sur un noyer, pour abattre des noix et nourrir les magotins ; mais il fut à peine au haut de l’arbre, que regardant de tous côtés, il aperçut Babiole sur la pauvre tortue, qui cheminait lentement en pleine campagne. A cette vue il se prit à crier si fort, que les singes assemblés lui demandèrent en leur langage de quoi il était question ; il le dit : on lâcha aussitôt les perroquets, les pies et geais, qui volèrent jusqu’où elle était, et sur leur rapport l’ambassadeur, les guenons et le reste de l’équipage coururent et l’arrêtèrent.

    Quel déplaisir pour Babiole ! il serait difficile d’en avoir un plus grand et plus sensible ; on la contraignit de monter dans le carrosse du corps, il fut aussitôt entouré des plus vigilantes guenons, de quelques renards et d’un coq qui se percha sur l’impériale, faisant la sentinelle jour et nuit. Un singe menait la tortue en main, comme un animal rare : ainsi la cavalcade continua son voyage au grand déplaisir de Babiole qui n’avait pour toute compagnie que madame Gigogna, guenon acariâtre et peu complaisante.

    Au bout de trois jours, qui s’étaient passés sans aucune aventure, les guides s’étant égarés, ils arrivèrent tous dans une grande et fameuse ville qu’ils ne connaissaient point ; mais ayant aperçu un beau jardin, dont la porte était ouverte, ils s’y arrêtèrent, et firent main-basse partout, comme en pays de conquête. L’un croquait des noix, l’autre gobait des cerises, l’autre dépouillait un prunier ; enfin, il n’y avait si petit singenot qui n’allât à la picorée, et qui ne fît magasin.

    Il faut savoir que cette ville était la capitale du royaume où Babiole avait pris naissance ; que la reine, sa mère, y demeurait, et que depuis le malheur qu’elle avait eu de voir métamorphoser sa fille en guenuche, par le bouquet d’aubépine, elle n’avait jamais voulu souffrir dans ses états, ni guenuches, ni sapajou, ni magot, enfin rien qui pût rappeler à son souvenir la fatalité de sa déplorable aventure. On regardait là un singe comme un perturbateur du repos public. De quel étonnement fut donc frappé le peuple, en voyant arriver un carrosse de carte, un chariot de paille peinte, et le reste du plus surprenant équipage qui se soit vu depuis que les contes sont contes, et que les fées sont fées ?

    Ces nouvelles volèrent au palais, la reine demeura transie, elle crut que la gente singenote voulait attenter à son autorité. Elle assembla promptement son conseil, elle les fit condamner tous comme criminels de lèse-majesté ; et ne voulant pas perdre l’occasion de faire un exemple assez fameux pour qu’on s’en souvînt à l’avenir, elle envoya ses gardes dans le jardin, avec ordre de prendre tous les singes. Ils jetèrent de grands filets sur les arbres, la chasse fut bientôt faite, et, malgré le respect dû à la qualité d’ambassadeur, ce caractère se trouva fort méprisé en la personne de Mirlifiche, que l’on jeta impitoyablement dans le fond d’une cave sous un grand poinçon vide, où lui et ses camarades furent emprisonnés, avec les dames guenuches et les demoiselles guenuchonnes, qui accompagnaient Babiole.

    A son égard elle ressentait une joie secrète de ce nouveau désordre : quand les disgrâces sont à un certain point, l’on n’appréhende plus rien, et la mort même peut être envisagée comme un bien ; c’était la situation où elle se trouvait, le cœur occupé du prince, qui l’avait méprisée, et l’esprit rempli de l’affreuse idée du roi Magot, dont elle était sur le point de devenir la femme. Au reste, il ne faut pas oublier de dire que son habit était si joli et ses manières si peu communes, que ceux qui l’avaient prise s’arrêtèrent à la considérer comme quelque chose de merveilleux ; et lorsqu’elle leur parla, ce fut bien un autre étonnement, ils avaient déjà entendu parler de l’admirable Babiole. La reine qui l’avait trouvée, et qui ne savait point la métamorphose de sa nièce, avait écrit très souvent à sa sœur, qu’elle possédait une guenuche merveilleuse, et qu’elle la priait de la venir voir ; mais la reine affligée passait cet article sans le vouloir lire. Enfin les gardes, ravis d’admiration, portèrent Babiole dans une grande galerie, ils y firent un petit trône ; elle s’y plaça plutôt en souveraine qu’en guenuche prisonnière, et la reine venant à passer, demeura si vivement surprise de sa jolie figure, et du gracieux compliment qu’elle lui fit, que malgré elle, la nature parla en faveur de l’infante.

    Elle la prit entre ses bras. La petite créature animée de son côté par des mouvements qu’elle n’avait point encore ressentis, se jeta à son cou, et lui dit des choses si tendres et si engageantes, qu’elle faisait l’admiration de tous ceux qui l’entendaient. « Non, madame, s’écriait-elle, ce n’est point la peur d’une mort prochaine, dont j’apprends que vous menacez l’infortunée race des singes, qui m’effraie et qui m’engage de chercher les moyens de vous plaire et de vous adoucir ; la fin de ma vie n’est pas le plus grand malheur qui puisse m’arriver, et j’ai des sentiments si fort au-dessus de ce que je suis, que je regretterais la moindre démarche pour ma conservation ; c’est donc par rapport à vous seule, madame, que je vous aime, votre couronne me touche bien moins que votre mérite. »

    A votre avis, que répondre à une Babiole si complimenteuse et si révérencieuse ? La reine plus muette qu’une carpe, ouvrait deux grands yeux, croyait rêver, et sentait que son cœur était fort ému.

    Elle emporta la guenuche dans son cabinet. Lorsqu’elles furent seules, elle lui dit : « Ne diffère pas un moment à me conter tes aventures ; car je sens bien que de toutes les bestioles qui peuplent les ménageries, et que je garde dans mon palais, tu seras celle que j’aimerai davantage : je t’assure même qu’en ta faveur je ferai grâce aux singes qui t’accompagnent. — Ha ! madame, s’écria-t-elle, je ne vous en demande point pour eux : mon malheur m’a fait naître guenuche, et ce même malheur m’a donné un discernement qui me fera souffrir jusqu’à la mort ; car enfin, que puis-je ressentir lorsque je me vois dans mon miroir, petite, laide et noire, ayant des pattes couvertes de poils, avec une queue et des dents toujours prêtes à mordre, et que d’ailleurs je ne manque point d’esprit, que j’ai du goût, de la délicatesse et des sentiments ? — Es-tu capable, dit la reine, d’en avoir de tendresse ? » Babiole soupira sans rien répondre. « Oh ! continua la reine, il faut me dire si tu aimes un singe, un lapin ou un écureuil ; car si tu n’es point trop engagée, j’ai un nain qui serait bien ton fait. » Babiole à cette proposition prit un air dédaigneux, dont la reine s’éclata de rire. « Ne te fâche point, lui dit-elle, et apprends-moi par quel hasard tu parles ? »

    « Tout ce que je sais de mes aventures, répliqua Babiole, c’est que la reine, votre sœur, vous eut à peine quittée, après la naissance et la mort de la princesse, votre fille, qu’elle vit en passant sur le bord de la mer, un de vos valets de chambre qui voulait me noyer. Je fus arrachée de ses mains par son ordre ; et par un prodige dont tout le monde fut également surpris, la parole et la raison me vinrent : l’on me donna des maîtres qui m’apprirent plusieurs langues, et à toucher des instruments enfin, madame, je devins sensible à mes disgrâces, et ... Mais, s’écria-t-elle, voyant le visage de la reine pâle et couvert d’une sueur froide : qu’avez-vous, madame ? Je remarque un changement extraordinaire en votre personne. — Je me meurs ! dit la reine d’une voix faible et mal articulée ; je me meurs, ma chère et trop malheureuse fille ! c’est donc aujourd’hui que je te retrouve. » A ces mots, elle s’évanouit. Babiole effrayée, courut appeler du secours, les dames de la reine se hâtèrent de lui donner de l’eau, de la délacer et de la mettre au lit ; Babiole s’y fourra avec elle, l’on n’y prit pas seulement garde, tant elle était petite.

    Quand la reine fut revenue de la longue pâmoison où le discours de la princesse l’avait jetée, elle voulut rester seule avec les dames qui savaient le secret de la fatale naissance de sa fille, elle leur raconta ce qui lui était arrivé, dont elles demeurèrent si éperdues, qu’elles ne savaient quel conseil lui donner. Mais elle leur commanda de lui dire ce qu’elles croyaient à propos de faire dans une conjoncture si triste. Les unes dirent qu’il fallait étouffer la guenuche, d’autres la renfermer dans un trou, d’autres encore la voulaient renvoyer à la mer. La reine pleurait et sanglotait. « Elle a tant d’esprit, disait-elle, quel dommage de la voir réduite par un bouquet enchanté, dans ce misérable état ? Mais au fond, continuait-elle, c’est ma fille, c’est mon sang, c’est moi qui lui ai attiré l’indignation de la méchante Fanferluche ; est-il juste qu’elle souffre de la haine que cette fée a pour moi ? — Oui, madame, s’écria sa vieille dame d’honneur, il faut sauver votre gloire ; que penserait-on dans le monde, si vous déclariez qu’une monne est votre infante ? Il n’est point naturel d’avoir de tels enfants, quand on est aussi belle que vous. » La reine perdait patience de l’entendre raisonner ainsi. Elle et les autres n’en soutenaient pas avec moins de vivacité, qu’il fallait exterminer ce petit monstre ; et pour conclusion, elle résolut d’enfermer Babiole dans un château, où elle serait bien nourrie et bien traitée le reste de ses jours.

    Lorsqu’elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu’à la grande forêt, et laissa tout le monde en rumeur de ne la point trouver.

    Elle passa la nuit dans le creux d’un chêne, où elle eut le temps de moraliser sur la cruauté de sa destinée : mais ce qui lui faisait plus de peine, c’était la nécessité où on la mettait de quitter la reine ; cependant elle aimait mieux s’exiler volontairement, et demeurer maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.

    Dès qu’il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d’une aventure si extraordinaire. « Quelle différence, s’écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je devrais être ! » Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. Aussitôt que le jour parut, elle partit : elle craignait que la reine ne la fît suivre, ou que quelqu’un des singes échappés de la cave ne la menât malgré elle au roi Magot ; elle alla tant et tant, sans suivre ni chemin ni sentier, qu’elle arriva dans un grand désert où il n’y avait ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine : elle s’y engagea sans réflexion, et lorsqu’elle commença d’avoir faim, elle connut, mais trop tard, qu’il y avait bien de l’imprudence à voyager dans un tel pays.

    Deux jours et deux nuits s’écoulèrent, sans qu’elle pût même attraper un vermisseau, ni un moucheron : la crainte de la mort la prit ; elle était si faible qu’elle s’évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à se souvenir de l’olive et de la noisette qui étaient encore dans le petit coffre de verre, elle jugea qu’elle en pourrait faire un léger repas. Toute joyeuse de ce rayon d’espérance, elle prit une pierre, mit le coffre en pièce, et croqua l’olive. Mais elle y eut à peine donné un coup de dent, qu’il en sortit une si grande abondance d’huile parfumée, que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du monde ; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s’en frotta tout entière ! merveille ! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien dans l’univers ne pouvait l’égaler ; elle se sentait de grands yeux, une petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d’envie d’avoir un miroir ; enfin elle s’avisa d’en faire un du plus grand morceau de verre de son coffre. O quand elle se vit, quelle joie ! quelle surprise agréable ! Ses habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du printemps.

    Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement. « Quoi ! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. O ! barbare fortune qui m’as conduite ici ; qu’ordonnes-tu de mon sort ? Est-ce pour m’affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si inespéré en moi ? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude ? » L’infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix : la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu’elle prit la noisette et la cassa : mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise d’en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d’ouvriers ; les uns dessinent un palais, les autres le bâtissent, d’autres le meublent ; ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout brille d’or et d’azur : l’on sert un repas magnifique ; soixante princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la convièrent au festin qui l’attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire prier, s’avança promptement vers le salon ; et là d’un air de reine, elle mangea comme une affamée. A peine fut-elle hors de table, que ses trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands comme des muids, remplis d’or et de diamants : ils lui demandèrent si elle avait agréable qu’ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu’ils bâtiraient aussi une ville, qu’ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d’heure, quoiqu’elle fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d’une petite noisette.

    La princesse minutait dans son esprit d’envoyer une célèbre ambassade à la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, son cousin. En attendant qu’elle prît là-dessus les mesures nécessaires, elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l’on y avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout l’univers ; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des rats.

    Il arriva qu’un jour que l’on faisait une grande fête, où plusieurs chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables : mais lorsqu’on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, son cousin. S’il n’était pas mort, il s’en fallait si peu, qu’elle en pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, chirurgiens, onguents, bouillons, sirops ; l’infante faisait elle-même les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l’était en effet de plus d’une manière : car sans compter une demi-douzaine de coups d’épée, et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le pouvoir des beaux yeux de Babiole, d’une manière à n’en guérir de sa vie. Il est donc aisé de juger à présent d’une partie de ce qu’il ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, qu’elle était dans la dernière douleur de l’état où il était réduit. Je ne m’arrêterai point à redire toutes les choses que son cœur lui fournit pour la remercier des bontés qu’elle lui témoignait ; ceux qui l’entendirent furent surpris qu’un homme si malade pût marquer tant de passion et de reconnaissance. L’infante qui en rougit plus d’une fois, le pria de se taire ; mais l’émotion et l’ardeur de ses discours le menèrent si loin, qu’elle le vit tomber tout d’un coup dans une agonie affreuse. Elle s’était armée jusque-là de constance ; enfin, elle la perdit à tel point qu’elle s’arracha les cheveux, qu’elle jeta les hauts cris, et qu’elle donna lieu de croire à tout le monde, que son cœur était de facile accès, puisqu’en si peu de temps, elle avait pris tant de tendresse pour un étranger ; car on ne savait point en Babiolie (c’est le nom qu’elle avait donné à son royaume) que le prince était son cousin, et qu’elle l’aimait dès sa plus grande jeunesse.

    C’était en voyageant qu’il s’était arrêté dans cette cour, et comme il n’y connaissait personne pour le présenter à l’infante, il crut que rien ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de héros c’est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais il n’en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc une rude mêlée ; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, comme je l’ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un bois, elle tomba évanouie au pied d’un arbre, où la fée Fanferluche qui ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, vint l’enlever dans une nuée plus noire que de l’encre, et qui allait plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune connaissance : enfin elle revint à elle ; jamais surprise n’a été égale à la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle ; le parquet de nuée n’est pas solide, de sorte qu’en courant de-çà et de-là, il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s’entrouvrant, elle avait beaucoup de peine de s’empêcher de tomber ; elle ne trouvait personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s’était rendue invisible : elle eut le temps de penser à son cher prince, et à l’état où elle l’avait laissé, et elle s’abandonna aux sentiments les plus douloureux qui puissent occuper une âme. « Quoi ! s’écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que j’aime, et l’appréhension d’une mort prochaine trouve quelque place dans mon cœur ! Ah ! si le soleil voulait me rôtir, qu’il me rendrait un bon office ; ou si je pouvais me noyer dans l’arc-en-ciel, que je serais contente ! Mais, hélas ! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le Sagittaire n’a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de dents : peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu’elle m’offrira la pointe d’un rocher sur lequel je me tuerai. O ! prince, mon cher cousin, que n’êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser. » En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita comme un trait que l’on décoche avec violence.

    Tous ceux qui la virent, crurent que c’était la lune qui tombait ; et comme l’on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l’adorent et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais tour.

    Quelque envie qu’eût l’infante de mourir, elle n’y réussit pas, elle tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement leur ratafia au soleil : mais quelle bouteille ! il n’y a point de tour dans l’univers qui soit si grande ; par bonheur elle était vide, car elle s’y serait noyée comme une mouche.

    Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l’infante ; c’étaient les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l’aimaient : la maligne Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là, chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand les géants dormaient. Pendant qu’elle y fut, il y eut bien des jours où elle regretta sa peau de guenuche ; elle vivait comme les caméléons, de l’air et de la rosée.

    La prison de l’infante n’était sue de personne ; le jeune prince l’ignorait, il n’était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il s’apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient, qu’il y avait un sujet de douleur générale à la cour ; sa discrétion naturelle l’empêcha de chercher à la pénétrer ; mais lorsqu’il fut convalescent, il pressa si fort qu’on lui apprît des nouvelles de la princesse, que l’on n’eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui l’avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu’elle y avait été dévorée par les lions ; et d’autres croyaient qu’elle s’était tuée de désespoir ; d’autres encore qu’elle avait perdu l’esprit, et qu’elle allait errante par le monde.

    Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu’elle soutenait un peu l’espérance du prince, il s’y arrêta, et partit sur Criquetin dont j’ai déjà parlé, mais je n’ai pas dit que c’était le fils aîné de Bucéphale, et l’un des meilleurs chevaux qu’on ait vus dans ce siècle-là : il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à l’aventure ; il appelait l’infante, les échos seuls lui répondaient.

    Enfin il arriva au bord d’une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de toute sa force : « Babiole, belle Babiole, où êtes-vous ? »

    Il entendit une voix, dont la douceur semblait réjouir l’onde : cette voix lui dit : « Avance, et tu sauras où elle est. » A ces mots, le prince aussi téméraire qu’amoureux, donne deux coups d’éperons à Criquetin, il nage et trouve un gouffre où l’eau plus rapide se précipitait, il tomba jusqu’au fond, bien persuadé qu’il s’allait noyer.

    Il arriva heureusement chez le bonhomme Biroqua, qui célébrait les noces de sa fille avec un fleuve des plus riches et des plus graves de la contrée ; toutes les déités poissonneuses étaient dans sa grotte ; les tritons et les sirènes y faisaient une musique agréable, et la rivière Biroquie, légèrement vêtue, dansait les olivettes avec la Seine, la Tamise, l’Euphrate et le Gange, qui étaient assurément venus de fort loin pour se divertir ensemble. Criquetin, qui savait vivre, s’arrêta fort respectueusement à l’entrée de la grotte, et le prince qui savait encore mieux vivre que son cheval, faisant une profonde révérence, demanda s’il était permis à un mortel comme lui de paraître au milieu d’une si belle troupe.

    Biroqua prit la parole, et répliqua d’un air affable qu’il leur faisait honneur et plaisir. « Il y a quelques jours que je vous attends, seigneur, continua-t-il, je suis dans vos intérêts, et ceux de l’infante me sont chers : il faut que vous la retiriez du lieu fatal où la vindicative Fanferluche l’a mise en prison, c’est dans une bouteille. — Ah ! que me dites-vous, s’écria le prince, l’infante est dans une bouteille ? — Oui, dit le sage vieillard, elle y souffre beaucoup : mais je vous avertis, seigneur, qu’il n’est pas aisé de vaincre les géants et les dragons qui la gardent, à moins que vous ne suiviez mes conseils. Il faut laisser ici votre bon cheval, et que vous montiez sur un dauphin ailé que je vous élève depuis longtemps. » Il fit venir le dauphin sellé et bridé, qui faisait si bien des voltes et courbettes, que Criquetin en fut jaloux.

    Biroquie et ses compagnes s’empressèrent aussitôt d’armer le prince. Elles lui mirent une brillante cuirasse d’écailles de carpes dorées, on le coiffa de la coquille d’un gros limaçon, qui était ombragée d’une large queue de morue, élevée en forme d’aigrette ; une naïade le ceignit d’une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d’une longue arête de poisson ; on lui donna ensuite une large écaille de tortue dont il se fit un bouclier ; et dans cet équipage, il n’y eut si petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement parmi les mortels.

    L’espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu’il aimait, lui inspira une joie dont il n’avait pas été capable depuis sa perte ; et la chronique de ce fidèle conte marque qu’il mangea de bon appétit chez Biroqua, et qu’il remercia toute la compagnie en des termes peu communs ; il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés qu’il y découvrit auraient été capables de l’arrêter, s’il avait eu un désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait depuis plusieurs mois. L’aurore paraissait à peine lorsqu’il la découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu de sa petite baguette, avait retenus auprès d’elle ; elle croyait si peu que quelqu’un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu’elle se reposait sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.

    Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier qui venait la délivrer. Elle n’aurait pas cru cette aventure possible, quoiqu’elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes. « Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce chevalier est transporté dans les airs ? Hélas, que je le plains, s’il faut qu’une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi ? »

    Pendant qu’elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince au-dessus de leurs têtes, crurent que c’était un cerf-volant, et s’écrièrent l’un à l’autre : « Attrape, attrape la corde, cela nous divertira » ; mais lorsqu’ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit sur eux, et d’estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de cartes que l’on coupe par la moitié, et que l’on jette au vent. Au bruit de ce grand combat, l’infante tourna la tête, elle reconnut son jeune prince. Quelle joie d’être certaine de sa vie ! mais quelles alarmes de la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses, et des dragons qui s’élançaient sur lui ! Elle poussa des cris affreux, et le danger où il était pensa la faire mourir.

    Cependant l’arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince, ne portait aucuns coups inutiles ; et le léger dauphin qui s’élevait et qui se baissait fort à propos, lui était aussi d’un secours merveilleux ; de sorte qu’en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres. L’impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l’aurait mis en pièces, s’il n’avait pas appréhendé de l’en blesser : il prit le parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond, il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main. « Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je vous apprenne les raisons que j’ai eues de m’intéresser si tendrement à votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes sous la figure d’une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes. — Ah ! madame, s’écria le prince, dois-je croire un événement si prodigieux ? Vous avez été guenuche ; vous m’avez aimé, je l’ai su, et mon cœur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens ! — J’aurais à l’heure qu’il est très mauvaise opinion de votre goût, répliqua l’infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque attachement pour moi : mais, seigneur, partons, je suis lasse d’être prisonnière, et je crains mon ennemie ; allons chez la reine ma mère, lui rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent l’intéresser. — Allons, madame, allons, dit l’amoureux prince, en montant sur le dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la plus aimable princesse qui soit au monde. »

    Le dauphin s’éleva doucement, et prit son vol vers la capitale où la reine passait sa triste vie ; la fuite de Babiole ne lui laissait pas un moment de repos, elle ne pouvait s’empêcher de songer à elle, de se souvenir des jolies choses qu’elle lui avait dites, et elle aurait voulu la revoir, toute guenuche qu’elle était, pour la moitié de son royaume.

    Lorsque le prince fut arrivé, il se déguisa en vieillard, et lui fit demander une audience particulière. « Madame, lui dit-il, j’étudie dès ma plus tendre jeunesse l’art de nécromancien ; vous devez juger par là que je n’ignore point la haine que Fanferluche a pour vous, et les terribles effets qui l’ont suivie : mais essuyez vos pleurs, madame, cette Babiole que vous avez vue si laide, est à présent la plus belle princesse de l’univers ; vous l’aurez bientôt auprès de vous, si vous voulez pardonner à la reine votre sœur, la cruelle guerre qu’elle vous a faite, et conclure la paix par le mariage de votre infante avec le prince votre neveu. — Je ne puis me flatter de ce que vous me dites, répliqua la reine en pleurant ; sage vieillard, vous souhaitez d’adoucir mes ennuis, j’ai perdu ma chère fille, je n’ai plus d’époux, ma sœur prétend que mon royaume lui appartient, son fils est aussi injuste qu’elle ; ils me persécutent, je ne prendrai jamais alliance avec eux. — Le destin en ordonne autrement continua-t-il, je suis choisi pour vous l’apprendre ! — Hé ! de quoi me servirait, ajouta la reine, de consentir à ce mariage ? La méchante Fanferluche a trop de pouvoir et de malice, elle s’y opposera toujours. — Ne vous inquiétez pas, madame, répliqua le bonhomme, promettez-moi seulement que vous ne vous opposerez point au mariage que l’on désire. — Je promets tout, s’écria la reine, pourvu que je revoie ma chère fille. »

    Le prince sortit, et courut où l’infante l’attendait. Elle demeura surprise de le voir déguisé, et cela l’obligea de lui raconter que depuis quelque temps, les deux reines avaient eu de grands intérêts à démêler, et qu’il y avait beaucoup d’aigreur entre elles, mais qu’enfin il venait de faire consentir sa tante à ce qu’il souhaitait. La princesse fut ravie, elle se rendit au palais ; tous ceux qui la virent passer lui trouvèrent une si parfaite ressemblance avec sa mère, qu’on s’empressa de les suivre, pour savoir qui elle était.

    Dès que la reine l’aperçut, son cœur s’agita si fort, qu’il ne fallut point d’autre témoignage de la vérité de cette aventure. La princesse se jeta à ses pieds, la reine la reçut entre ses bras ; et après avoir demeuré longtemps sans parler, essuyant leurs larmes par mille tendres baisers, elles se redirent tout ce qu’on peut imaginer dans une telle occasion : ensuite la reine jetant les yeux sur son neveu, elle lui fit un accueil très favorable, et lui réitéra ce qu’elle avait promis au nécromancien. Elle aurait parlé plus longtemps, mais le bruit qu’on faisait dans la cour du palais, l’ayant obligée de mettre la tête à la fenêtre, elle eut l’agréable surprise de voir arriver la reine sa sœur. Le prince et l’infante qui regardaient aussi, reconnurent auprès d’elle le vénérable Biroqua, et jusqu’au bon Criquetin qui était de la partie ; les uns pour les autres poussèrent de grands cris de joie ; l’on courut se revoir avec des transports qui ne se peuvent exprimer ; le célèbre mariage du prince et de l’infante se conclut sur-le-champ en dépit de la fée Fanferluche, dont le savoir et la malice furent également confondus.

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  • Discours du 30 mai 1968

    Discours du 30 mai 1968....Discours de Charles de Gaulle..homme d’État français (1890 – 1970).

    -Charles_de_Gaulle-1963

    ******

    Françaises, Français,

    Étant le détenteur de la légitimité nationale et républicaine j’ai envisagé depuis vingt-quatre heures toutes les éventualités sans exception qui me permettraient de la maintenir. J’ai pris mes résolutions. Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. J’ai un mandat du peuple, je le remplirai.

    Je ne changerai pas le premier ministre dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l’hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd’hui l’assemblée nationale. J’ai proposé au pays un référendum qui donnait aux citoyens l’occasion de prescrire une réforme profonde de notre économie et de notre université et en même temps de dire s’ils me gardaient leur confiance ou non par la seule voie acceptable, celle de la démocratie. Je constate que la situation actuelle empêche matériellement qu’il y soit procédé. C’est pourquoi j’en diffère la date.

    Quant aux élections législatives, elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution, à moins qu’on entende bâillonner le peuple français tout entier en l’empêchant de s’exprimer en même temps qu’on l’empêche de vivre par les mêmes moyens qu’on empêche les étudiants d’étudier, les enseignants d’enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l’intimidation, l’intoxication et la tyrannie exercées par des groupes organisés de longue main en conséquence, et par un parti qui est une entreprise totalitaire même s’il a déjà des rivaux à cet égard.

    Si donc cette situation de force se maintient, je devrai, pour maintenir la République, prendre, conformément à la Constitution, d’autres voies que le scrutin immédiat du pays. En tout cas, partout et tout de suite, il faut que s’organise l’action civique. Cela doit se faire pour aider le gouvernement d’abord, puis localement les préfets devenus ou redevenus Commissaires de la République, dans leur tâche qui consiste à assurer autant que possible l’existence de la population et à empêcher la subversion à tout moment et en tout lieu.

    La France en effet est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s’imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment essentiellement celui du vainqueur, c’est-à-dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait pour commencer d’une apparence trompeuse en utilisant l’ambition et la haine de politiciens au rancart. Après quoi ces personnages ne pèseraient pas plus que leur poids, qui ne serait pas lourd. Eh bien non, la République n’abdiquera pas, le peuple se ressaisira, le progrès, l’indépendance et la paix l’emporteront avec la liberté. Vive la République. Vive la France!

     

    Charles de Gaulle..homme d’État français (1890 – 1970).

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  • L’ŒUVRE D’ART ANTIQUE AU VOYAGEUR DU NORD[1].

    L’Œuvre d’art antique au voyageur du Nord....Friedrich Schiller...poète et écrivain allemand. (1759 – 1805)

    Tu as passé les fleuves et vogué à travers les mers, le sentier suspendu sur l’abîme t’a porté au delà des Alpes, pour me contempler de près et rendre hommage à ma beauté, que la renommée enthousiaste célèbre dans le monde étonné. Et maintenant te voilà devant moi, tu peux toucher le saint objet ; mais es-tu pour cela plus près de moi, le suis-je plus de toi[2] ?

     

    **********

    1. Heures de 1795.
    2. Aller Dans les Heures il y a quatre distiques de plus, dont voici la traduction. « Tu as laissé derrière toi, il est vrai, ton pôle nébuleux et son ciel de fer ; ta nuit septentrionale a fui devant le jour d’Ausonie ; mais as-tu rompu ces autres Alpes, ce mur du siècle qui se dresse, sombre et triste, entre toi et moi ? As-tu roulé de dessus ton cœur le nuage de la brume, comme l’a écarté de tes yeux étonnes le jour riant ? C’est en vain qu’en moi le soleil d’Ionie rayonne autour de toi ; la malédiction attachée au Nord enchaîne ton esprit assombri. »

    .Friedrich Schiller...poète et écrivain allemand. (1759 – 1805)

     

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  • Les Deux cimes

    Les Deux cimes..Victor de Laprade...poète, homme de lettres et homme politique français (1812 – 1883)

    I

    Aux grands monts la nature a fait des lots divers
    Ainsi qu’aux grandes âmes :
    De glaciers éternels ceux-là furent couverts,
    Ceux-ci remplis de flammes.

    Toujours dans leur cratère, ou lave, ou passion,
    Grondent des voix latentes ;
    Puis le volcan s’éclaire, à chaque éruption,
    De gerbes éclatantes.

    Jamais phare des cieux n’a lui d’un feu pareil.
    Quand vient la nuit, il semble

     

    Qu’un astre, ardent rival des splendeurs du soleil,
    Surgit du mont qui tremble.

    De ses jets flamboyants il embrase les airs,
    Rougit les eaux voisines :
    Son front fait envier sa couronne d’éclairs
    Aux jalouses collines ;

    Vers les flots qu’il embrase, en voyant ondoyer
    Ce torrent d’étincelles,
    On dirait que ce faîte est le vivant foyer
    Des clartés éternelles.

    Mais l’ombre va bientôt couvrir du mont géant
    La lave refroidie :
    L’astre éphémère issu du cratère béant
    N’était qu’un incendie.

    Rien n’éclora de lui ! Nul rayon créateur
    N’en peut sur nous descendre ;
    Il ne pleut sur nos champs, de ce soleil menteur,
    Qu’une infertile cendre.

    Toi donc, que ces hauteurs ont souvent ébloui,
    Gravis un jour leur cime :
    Tu trouveras, au lieu de l’astre évanoui,
    La nuit froide et l’abîme !

     


    Le sein de la montagne, en proie à ces ardeurs,
    Se ronge et se consume ;
    Il exhale à ses pieds les impures odeurs
    Du soufre et du bitume.

    Telle est la passion : brillant foyer d’abord,
    Chaleur, clarté sans ombres :
    Puis sa lave se change, au cœur dont elle sort,
    En cailloux durs et sombres.

    Et, si vient quelque enfant par l’éclair abusé,
    Il tombe au noir cratère,
    En respirant, du mont que la flamme a creusé,
    Un souffle délétère.


    II

    Préfère donc, mon âme, à cette cime en feu,
    Dont l’éclair n’est qu’un piège,
    Le sommet froid et pur, paré, sous un ciel bleu,
    D’un long voile de neige.

    Son rempart de glaciers t’épouvantait d’abord,
    Sa froideur te repousse :
    Mais ses pieds sont fleuris, mais un flot clair en sort
    Et coule dans la mousse,

     


    Sitôt que le soleil, de ses lèvres d’amant
    Portant la vie en elles,
    Rougit sous ses baisers et presse doucement
    Les neiges éternelles.

    Ce mont n’a pas de feux, mais pas de gouffre obscur,
    Pas de cendres éteintes :
    Mais les rayons du ciel embrasent son front pur
    De leurs plus vives teintes ;

    Il emprunte d’en haut tout l’éclat dont il luit ;
    Sa blancheur se colore
    De l’or ardent du soir, du bleu pur de la nuit,
    Des roses de l’aurore ;

    Ses pieds sont revêtus du frais émail des prés ;
    Et ses flancs, pour ceinture,
    Ont la chaste forêt où les chênes sacrés
    Grandirent sans culture ;

    Où le neigeux ravin, tout en fleur au printemps,
    Nous offre un lit suave…
    Mais le mont plein d’éclairs se hérisse, en tout temps,
    De scorie et de lave.

    Or, quand tout flot tarit, éternel réservoir,
    Source où l’été s’abreuve,

     

    De ses grottes d’azur le glacier fait pleuvoir
    L’eau mère du grand fleuve.

    Telle est la froide cime : une vive lueur
    Sur sa neige étincelle,
    Et la fertilité coule avec sa sueur
    Dès que son front ruisselle.

    O mon cœur ! pour qu’en toi le sommet nourricier
    Garde sa sève austère,
    Sois donc ainsi ! pareil aux neiges du glacier
    Plus qu’aux feux du cratère.

     

    .Victor de Laprade...poète, homme de lettres et homme politique français (1812 – 1883)

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  • Aphorismes...Marie Fleur

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  •  La Mort... et puis après ?

    La Mort... et puis après ?...J.A

    Le fait d'avoir erré de longues heures au bord d'un fleuve mythique (l'Achéron), voire jusqu'à sa rivière mystérieuse (le Styx, qui n'a pas voulu de moi), m'a donné l'envie de considérer de plus près ce qu'en pensaient les philosophes, des plus antiques aux plus récents. 

    On a beau avoir lu les consolations stoïciennes et connaître leurs arguments, il paraît bien évident que la mort concerne chacun et rien ne permet de la refuser. On a beau savoir qu'Épicure nous dit "la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus rien..." ("Lettre à Ménécée" - Édition électronique (PDF) , on découvre que le philosophe ne parle de la mort qu'à la première personne. Et les autres ?

    L'épicurien Lucrèce, "il n'y a rien à craindre d'une décomposition, au motif que nous mourons comme agencement; mais nous survivons comme atome..." (Mais il poursuit : "Car tels les enfants qui tremblent dans les ténèbres, Craignant tout, nous de même avons peur en plein jour, Quelquefois, de ce qui n'est en rien plus à craindre Que ce que dans la nuit ils forgent et redoutent. Chassons donc de l'esprit ces terreurs et ténèbres, Non par les traits du jour et les rais du soleil, Mais par l'aspect de la nature et sa raison". (Lucrèce : de natura rerum : livre III).

    Reconnaissons que l’argument d’Épicure et de Lucrèce ne pouvaient servir contre la peur des peines de l’autre monde. Ils voulaient combattre une autre sorte de peur, celle de la privation des douceurs de cette vie.

    Pour Platon c'est le constat que  : "La mort, c'est l’âme libérée du corps"...  (Platon, Phédon 65a, trad. Chambry) ce qui est une évidence, Mais encore ? D'où la dualité de l'âme et du corps, mais aussi l'opposition de l'âme et du corps ?  "Nous n’aurons, semble-t-il, ce que nous désirons et prétendons aimer, la sagesse, qu’après notre mort, car alors l’âme sera seule elle-même, sans le corps, mais pas auparavant...» Hum!

    Après les glorieux Anciens, voici les modernes. "On rouvre les essais de Montaigne et dans les fameuses pages on retrouve Cicéron (Considérations Sur Cicéron) : "Que philosopher c'est apprendre à mourir... (elle) nous enseigne que la finitude est une composante irréductible de la vie : chacun de nous est mortel. Mais cette expérience de l’inéluctabilité de la mort ne doit pas désespérer l’homme. La pensée de la mort doit, au contraire, disparaître du paysage de la conscience. Ne pas penser à la mort, autrement dit, parce qu’elle arrivera de toute façon..." (Essais I, 39).

    Après la joie du doute, voici les raisonnables Spinoza, Descartes... Puis très vite les déconstructeurs : Schopenhauer qui console de la mort individuelle car elle est le prix à payer pour la survie de l'espèce...“Exiger l’immortalité  de l’individu, c’est vouloir perpétuer une erreur à l’infini” (Pensées et fragments). Avec Nietzche, on part à la recherche du surhumain "Le surhumain, c'est l'avenir du genre humain »... "A chacun d'inventer sa propre vertu, d'être prodigue en actes, de travailler pour l'avenir » (Prologue de Zarathoustra). Et puis tous ceux qui auront quelque chose à dire sur la mort de Dieu : Freud, Jean-Paul Sartre,...

    Mais la mort pourrait être une première expérience. Nous en avons tous connu personnellement une dans la vie. A quoi donc la peur ? à quoi donc l'effroi ? Qui a eu vraiment peur de sa première conduite de voiture, de sa première relation sexuelle, de son premier examen universitaire...? Et pourquoi la vie devrait-elle être éternelle ? Le "jamais" dont on parle ici est lié au Temps (non pas le "t" des physiciens). Qu'est-ce que donc, philosophiquement, le Temps, et donc la Mort; car la Mort n'est pas l'absence de Temps, il me semble". (Jankélévitch : "La mort ou l'expérience de l'impensable...")

    La liste est trop longue pour un seul aperçu. La philosophie sur ce sujet semble bien pauvre en consolation, malgré Boèce (Consolation de la Philosophie - Livre I). Mais, l'avez-vous remarqué ? Aucun véritable humain ne nous a rapporté ce que l'on trouve de "l'autre côté"... Et par où l'on s'y rend.

    Je laisse de côté les trois religions monothéistes du Livre (la Bible pour le judaïsme, le christianisme et l'Islam) qui peuvent faire l'objet d'une autre étude que je ne me soucie guère d'entreprendre, de même que celles qui relèvent de la loi du karma (le karma est le reflet de nos actions antérieures qui se manifestent dans notre vie actuelle). Je pars du principe, qu'avant d'analyser quelque chose, il faut le connaître ! Et je me sens bien humble devant "La Révélation" et La Réincarnation (Le Bouddha, quant à lui, l'a soigneusement contourné, ne préférant se concentrer que sur l'instant présent et la dissolution de la souffrance). Il y a donc ceux qui s'aventurent sur le sujet et d'autres qui préfèrent ne pas l'aborder.

    Et voici une modeste conclusion qui, pour ne répondre que de loin au titre, ajoute un peu d'humanité au sujet. 

    "Perdre quelqu’un qu’on aime, c’est perdre une partie de soi-même. Bien sûr, ceux que nous aimons ne nous appartiennent pas, mais notre coeur leur appartient… Celui que tu aimes fait partie de toi. Le perdre, c’est souffrir dans ton corps. Cette blessure en toi est aussi tangible que le vide que tu ressens autour de toi..." (Inconnu sur le Net).

    Pour terminer deux beaux textes :

    "Au bord des fleuves sombres

    D'où je ne pouvais voir

    Qui m'attendaient là

    Qui me traquaient là...

    By The Rivers Dark

    Et le plus ancien, et probablement le plus beau :

    "Sur les bords des fleuves de Babylone,

    Nous étions assis et nous pleurions,

    en nous souvenant de Sion.

    Aux saules de la contrée

    Nous avions suspendu nos harpes.…"

    Psaume 137:1

    Peut-on échapper au temps ? Qu'est ce qui est le plus important entre l'espace et le temps ? Et pourquoi ? Question philosophique ou religieuse ? J.A.

    --------

    " La vie philosophique ne consiste pas uniquement dans la parole et l'écriture, mais dans l'action communautaire et sociale. C'était déjà l'opinion d'Épictète et de Marc Aurèle. C'est aussi dans cette perspective de l'agir qu'il faut comprendre la maxime goethéenne "N'oublie pas de vivre", car elle résume l'extraordinaire amour de la vie que l'on peut observer chez Goethe. " (Pierre Hadot "N'oublie pas de vivre : Goethe et la tradition des exercices spirituels").

     

    Écrit et Présenté par J.A. Illustration : Delacroix. 

    Engagement à retirer l'image en cas de demande des ayants droit.

     

     



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  • LE LAC DE TES YEUX

    LE LAC DE TES YEUX.....onoma_gaia.

    Il y a un secret dans le lac de tes yeux,
    Déposé avec soin au lit de ta rivière,
    Je vois mourir passions, tous les diamants bleus,
    Sous tes sanglots de peur disant une prière.
     
    Je vois un vent violent courir dans l'or des blés,
    Essayant de voler aux jolies alouettes,
    Refrain de leur chanson et les premiers couplets,
    Pour chanter les rimes aux belles pâquerettes.
     
    Ces robes de mariées qui aujourd'hui s'éclosent,
    En égayant nos coeurs tel l'éclat d'un joyau,
    d'un fabuleux trésor qui non loin se repose,
    Couché sous les branches d'un énorme bouleau.
     
    Laissant les réponses s'étendre sur la mousse,
    Détruisant les ombres de son regard soyeux,
    Animant ses uvées, sa chevelure rousse,
    Avivant tous les feux d'un Amour merveilleux.

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