• 2)Le Collier de griffes.: derniers vers inédits.. Charles Cros

    MAUSSADERIE

    2)Le Collier de griffes.: derniers vers inédits.. Charles Cros

    À Albert Tinchant

    À notre époque froide, on ne fait plus l’amour.
    Loin des bois endormeurs et loin des femmes nues
    Les pauvres vont, cherchant ces sommes inconnues
    Que cachent les banquiers, inquiets nuit et jour.

    C’était bien bon l’odeur des pains sortant du four,
    C’était bien beau, dans l’ouest, l’éclat doré des nues,
    Quand les brumes d’automne étaient déjà venues,
    Alors qu’on ramenait les bœufs las du labour !

     

    Les aspirations n’étaient pas étouffées,
    Et dans la ville heureuse on voyait des trophées,
    On entendait sonner la victoire au tambour.

    On rêvait d’or, d’azur, de fêtes à la cour,
    Et du prince Charmant, filleul des belles fées.
    À notre époque froide, on ne fait plus l’amour !

    *********

     ÉVOCATION

    J’ai longtemps écouté tes doux chuchotements,
    Muse ou démon des jours actuels. Mais tu mens !
    Venez Nymphes, avec vos longues chevelures ;
    Chantez, rossignols morts jadis dans les ramures,
    Parfums d’avant, parfums des là-bas : mon ennui
    Veut s’oublier, en vous, des odeurs d’aujourd’hui.

    Venez Sylvains, venez Faunes, venez Dryades !
    Nous avons tant souffert de vivre en ces temps fades.
    Venez Dryades et Sylvains ! dansez en ronds
    Sur les pelouses ! Viens, Bacchus, et nous rirons
    Viens ! Que fais-tu là-bas, dans le fond de l’Asie ?
    Tes femmes soûles, et tes tigres ?… fantaisie

     

    De vétyver, de musc, de bétel, de santal ;
    Ces femmes avec leurs parures de métal,
    Ces rubis, ces saphirs, ces fleurs, poison qui berce,
    Ne valent pas l’Europe impassible et perverse.

    Viens ! Voici se dresser le grand chêne, le pin ;
    Viens au pays heureux du vin frais, du bon pain.

    Voici l’Hellade ! Nous allons avoir des fêtes
    Plus claires que les plus beaux rêves des prophètes.
    Viens donc voir ces ruisseaux, ce ciel, ces oliviers,
    Ces monts où l’on a pris les marbres enviés.

    Promenons-nous. Vois donc ces hommes et ces femmes
    Dont resteront toujours les formes et les âmes ;
    Les femmes, à travers le rideau des roseaux,
    Qui nagent, en jasant plus haut que les oiseaux ;
    Les hommes, récitant des vers sous les portiques,
    S’interrompent avec des riantes critiques.
    Ils suivent le chemin que bordent les tombeaux,
    Car dans ce pays-ci, les morts même sont beaux ;

    Et Platon, à travers sa barbe aux ondes blondes,
    Mélodieusement, dit la chanson des mondes.
    Praxitèle s’en va, là-bas, avec Vénus
    Qu’il a sculptée et qui lui doit bien ses seins nus…

     

    Au marché, coloré de citrons, de tomates,
    Vois ces marchandes au nez droit, aux pâleurs mates ;
    Aristophane rit et se querelle avec
    Ces fruitières sans honte au plus pur accent grec.
    Assez de vos sachets, filles de Thessalie !
    Allons plus loin, passons la ruelle salie
    Par les trognons de choux et les cosses de pois.
    Allons plus loin encore, allons dans les endroits
    Où la flûte soupire, où la harpe résonne.
    Oh ! ce n’est pas Orphée, Homère ni personne
    Qu’on va nous faire entendre ici, mais des chansons
    Qu’on oublie et toujours qu’on refera. Passons.

    Et ces temples et ces monuments de victoire
    Inespérée, à qui la raison n’eût pu croire !
    Sur ces marbres ambrés, quels mots rouges lit-on ?
    Morts à Platée, à Salamine, à Marathon !

    Ce sont les souvenirs immortels des batailles
    Où dix mille Athéniens - soit dix mille canailles,
    Tuèrent par hasard cent mille bons Persans
    Bien armés, bien nourris, bien rangés, bien pesants.

    L’Agora ! comme on s’y dispute, on s’y démène !
    Mais je connais trop bien cette marée humaine ;

     

    Ai-je rêvé, Bacchus ? Ces paroles, ces cris,
    Ces gens d’affaires, ça me rappelle Paris.

    Venez Sylvains, venez Faunes, venez Dryades !
    Venez ! Les jours présents ne seront plus si fades.
    Cravatez-vous, Sylvains ; Faunes, mettez des gants ;
    Dryades, montrez-nous vos chapeaux arrogants,
    Allons souper, Bacchus ! Paris vaut bien Athènes.
    Je quitte sans regrets mes visions lointaines.

    Oh ! Berce-moi toujours de tes chuchotements,
    Muse ou démon des jours actuels et charmants.

    ***********

     VALSE

    I

    Loin du bal, dans le parc humide
    Déjà fleurissaient les lilas ;
    Il m’a pressée entre ses bras.
    Qu’on est folle à l’âge timide !

    Par un soir triomphal
    Dans le parc, loin du bal,
    Il me dit ce blasphème :
    « Je vous aime ! »

    Puis j’allai chaque soir,
    Blanche dans le bois noir,
    Pour le revoir
    Lui mon espoir, mon espoir
    Suprême.

    Loin du bal dans le parc humide
    Qu’on est folle à l’âge timide !

    II

    Dans la valse ardente il t’emporte
    Blonde fiancée aux yeux verts ;
    Il mourra du regard pervers,
    Moi, de son amour je suis morte.

    Par un soir triomphal
    Dans le parc, loin du bal
    Il me dit ce blasphème :
    « Je vous aime ! »

    Ne jamais plus le voir…
    À présent tout est noir ;
    Mourir ce soir
    Est mon espoir, mon espoir
    Suprême.

    Dans la valse ardente il l’emporte
    Moi, je suis oubliée et morte

    ********

    ÉPOQUE PERPÉTUELLE

    Inscriptions cunéiformes,
    Vous conteniez la vérité ;
    On se promenait sous des ormes,
    En riant aux parfums d’été ;

    Sardanapale avait d’énormes
    Richesses, un peuple dompté,
    Des femmes aux plus belles formes,
    Et son empire est emporté !

     

    Emporté par le vent vulgaire
    Qu’amenaient pourvoyeurs, marchands,
    Pour trouver de l’or à la guerre.

    La gloire en or ne dure guère ;
    Le poète sème des chants
    Qui renaîtront toujours sur terre.

    **********

    SONNET


    La robe de laine a des tons d’ivoire
    Encadrant le buste, et puis, les guipures
    Ornent le teint clair et les lignes pures,
    Le rire à qui tout sceptique doit croire.

    Oh ! je ne veux pas fouiller dans l’histoire
    Pour trouver les criminelles obscures
    Ou les délicieuses créatures
    Comme vous, plus tard, couvertes de gloire

     

    Cléopâtre, Hélène et Laure. Ça prouve
    Que, perpétuel, un orage couve
    Sous votre aspect clair, fatal, plein de charmes.

    Vous riez pour vous moquer de mes rimes ;
    Vous croyez que j’ai commis tous les crimes !
    Je suis votre esclave et vous rends les armes.

    ***********

     SONNET

    à Ulysse Rocq, peintre

    Vent d’été, tu fais les femmes plus belles
    En corsage clair, que les seins rebelles
    Gonflent. Vent d’été, vent des fleurs, doux rêve
    Caresse un tissu qu’un beau sein soulève.

    Dans les bois, les champs, corolles, ombelles
    Entourent la femme ; en haut, les querelles
    Des oiseaux, dont la romance est trop brève,
    Tombent dans l’air chaud. Un moment de trêve.

     

    Et l’épine rose a des odeurs vagues,
    La rose de mai tombe de sa tige,
    Tout frémit dans l’air, chant d’un doux vertige.

    Quittez votre robe et mettez des bagues ;
    Et montrez vos seins, éternel prodige.
    Baisons-nous, avant que mon sang se fige.

    ************

    VISION

    À Puvis de Chavannes.

    I

    Au matin, bien reposée,
    Tu fuis, rieuse, et tu cueilles
    Les muguets blancs, dont les feuilles
    Ont des perles de rosée.

    Les vertes pousses des chênes
    Dans ta blonde chevelure
    Empêchent ta libre allure
    Vers les clairières prochaines.

     

    Mais tu romps, faisant la moue,
    L’audace de chaque branche
    Qu’attiraient ta nuque blanche
    Et les roses de ta joue.

    Ta robe est prise à cet arbre,
    Et les griffes de la haie
    Tracent parfois une raie
    Rouge, sur ton cou de marbre. 

    II

    Laisse déchirer tes voiles.
    Qui es-tu, fraîche fillette,
    Dont le regard clair reflète
    Le soleil et les étoiles ?

    Maintenant te voilà nue.
    Et tu vas, rieuse encore,
    Vers l’endroit d’où vient l’aurore ;
    Et toi, d’où es-tu venue ?

    Mais tu ralentis ta course
    Songeuse et flairant la brise.
    Délicieuse surprise,
    Entends le bruit de la source.

    Alors frissonnante, heureuse
    En te suspendant aux saules,
    Tu glisses jusqu’aux épaules,
    Dans l’eau caressante et creuse.

     

    Là-bas, quelle fleur superbe !
    On dirait comme un lys double ;
    Mais l’eau, tout autour est trouble
    Pleine de joncs mous et d’herbe.

    III

    Je t’ai suivie en satyre,
    Et caché, je te regarde,
    Blanche, dans l’eau babillarde ;
    Mais ce nénuphar t’attire.

    Tu prends ce faux lys, ce traître.
    Et les joncs t’ont enlacée.
    Oh ! mon cœur et ma pensée
    Avec toi vont disparaître !

    Les roseaux, l’herbe, la boue
    M’arrêtent contre la rive.
    Faut-il que je te survive
    Sans avoir baisé ta joue ?

    Alors, s’il faut que tu meures,
    Dis-moi comment tu t’appelles,
    Belle, plus que toutes belles !
    Ton nom remplira mes heures.

     

    « Ami, je suis l’Espérance.
    Mes bras sur mon sein se glacent. »

    Et les. grenouilles coassent
    Dans l’étang d’indifférence.

    ************

     HIÉROGLYPHE

    J’ai trois fenêtres à ma chambre
    L’amour, la mer, la mort,
    Sang vif, vert calme, violet.

    Ô femme, doux et lourd trésor !

    Froids vitraux, odeurs d’ambre.
    La mer, la mort, l’amour,
    Ne sentir que ce qui me plaît…

    Femme, plus claire que le jour !

     

    Par ce soir doré de septembre,
    La mort, l’amour, la mer,
    Me noyer dans l’oubli complet.

    Femme ! femme ! cercueil de chair !

    *********

     NOVEMBRE

    Je te rencontre un soir d’automne,
    Un soir frais, rose et monotone.
    Dans le parc oublié, personne.

    Toutes les chansons se sont tues :
    J’ai vu grelotter les statues,
    Sous tant de feuilles abattues.

     

    Tu es perverse. Mais qu’importe
    La complainte pauvre qu’apporte
    Le vent froid par-dessous la porte.

    Fille d’automne tu t’étonnes
    De mes paroles monotones…
    Il nous reste à vider les tonnes.

    ***********

     QUATORZE VERS À VICTOR HUGO

    Ayant tout dit ayant donné toutes les preuves,
    Ayant tout remué, mers, monts, plaines et fleuves,
    Dans ses rimes d’airain éternellement neuves
    Ayant, toutes, subi les mortelles épreuves,

    Le vieux Poète doit recevoir aujourd’hui,
    Sans laisser deviner son olympique ennui,
    Les lauriers, l’olivier qu’on a coupé pour lui
    Dans notre douce France où son génie a lui.

     

    Ne craignons pas, rameaux en mains, musique en tête,
    De troubler son repos par la bruyante fête,
    Puisque cet homme est bon, encor plus que poète.

    Et comme, en souriant, toi seul tendais les bras
    Aux vaincus poursuivis, traqués comme des rats,
    Je crois, Victor Hugo, que tu nous souriras.

    ******

     EN COUR D’ASSISES

    À Édouard Dubus

    Je suis l’expulsé des vieilles pagodes
    Ayant un peu ri pendant le Mystère ;
    Les anciens ont dit : Il fallait se taire
    Quand nous récitions, solennels, nos odes.

    Assis sur mon banc, j’écoute les codes
    Et ce magistrat, sous sa toge, austère,
    Qui guigne la dame aux yeux de panthère,
    Au corsage orné comme les géodes.


    Il y a du monde en cette audience,
    Il y a des gens remplis de science,
    Ça ne manque pas de l’élément femme.

    Flétri, condamné, traité de poète,
    Sous le couperet je mettrai ma tête
    Que l’opinion publique réclame !

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  • Commentaires

    1
    Lundi 13 Juillet à 13:12

    Dieu vêtu de grosse laine
    --------------------

    Ce bélier réside en sa tour d’ivoire,
    D’étranges portraits ornent chaque mur ;
    S’il fait des efforts, c’est pour rester pur,
    Son âme, du moins, fait semblant d’y croire.

    C’est un dieu placide, un dieu sans histoires,
    Son prophète élu n’écrit rien d’obscur ;
    Dans le doux regard de ses yeux d’azur
    Ne brille jamais nul désir de gloire.

    Ce n’est pas le dieu du noble ou du preux,
    Mais bien du poète et du cul-terreux ;
    Je le vois dormir, blotti sous un charme.

    Il se vêt de laine et non pas de crin,
    Il reste sur terre, il n’est pas marin ;
    À peine s’il ose un combat sans armes.

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