• UN JOUR TRES SPECIAL

       Quatre-vingts ans, bon pied, bon œil. Le cheveu dru et blanc. Toutes les dents excepté une qu’il avait cassée en voulant briser une noix. Dents qui n’avaient jamais connu la brosse mais le majeur armé d’un coin de serviette mouillée et imprégnée de savon de Marseille. De médecin, il n’en avait rencontré qu’au conseil de révision. Les simples qu’il récoltait suffisaient à soigner ses petits maux. Célibataire endurci, il appréciait la gueuse mais s’en était toujours bien passé. Il n’était pas un moine et avait goûté avec délectation aux plaisirs de la chair hors de chez lui. Pas question de laisser régenter sa maison par cette engeance caquetante et déroutante. Un personnage peu sympathique ? Que non ! Un brave homme toujours prêt à rendre service, de bonne compagnie, joyeux luron mais qui, les années passant, avait eu trop souvent le triste privilège de tenir les cordons du poêle aux enterrements de ses amis de jeunesse. Enfin …tant qu’il y a de la vie !

       Une fois de plus le printemps était là, tiède et frais à la fois, parfumé, sensuel, le renouveau dit-on. Les oiseaux enivrés et pris de frénésie marquaient leur territoire, traquaient les importuns et chassaient la femelle. Les arbres se paraient de robes blanches et roses.

       « Et si j’en profitais pour étendre le fumier. Le jardin n’est pas grand, j’aurai vite fait de le retourner. »

       La bêche bien affûtée, la fourche bien aiguisée, la brouette à l’essieu bien graissé, crache deux fois dans les mains, les frotte et le voilà parti.

       « Je l’avais oubliée celle-là. Dix ans que je me promets de l’arracher. Dix ans qu’elle me gâche un bout de terrain qui me serait bien utile. Tant pis, je bêcherai demain, aujourd’hui j’ai mieux à faire. A nous deux, parasite, je vais chercher ma pioche. »

       Au milieu du jardin, noire, desséchée, une souche se dressait.

       Des heures qui suivirent mieux ne vaut pas trop parler. Bien qu’honnête croyant, le bûcheron improvisé lança au Ciel les pires anathèmes, les insultes les plus crues.

    « Milliards de .. Enfin, je t’ai eue ! »

       L’épreuve de force l’avait épuisé. Assis sur le vaincu, il reprenait son souffle.

      « Assez pour aujourd’hui, demain tu vas flamber ! »

       Le jour suivant, il était à pied d’œuvre, et d’autant plus ardent qu’il fêtait son quatre-vingtième anniversaire. Il n’y a pas si longtemps, ses amis et lui se réunissaient encore pour boire un coup, parler du passé, et même de l’avenir. Maintenant, il les voyait s’engluer dans leur petite vie, marcher à petits pas, suivre leur régime sans enthousiasme. Ils n’avaient plus d’envie, rien que des besoins. Mais lui, il voulait vivre intensément, ne serait-ce qu’un jour, un mois, une année, profiter de chaque instant, se réjouir de chaque petit bonheur.

            Et comme à la Saint-Jean, il allait offrir à la vie un feu de joie.

       « J’ai quatre fois vingt ans, des envies, des ardeurs comme les autres. J’ai de rires qui m’échappent, des moments de gaieté. On dit que l’avenir est bien loin derrière moi, et pourtant j’ai vingt ans et moi seul je le sais. Les rides sont venues, mes cheveux ont blanchi mais mon cœur est si grand qu’il n’a pas fini de demander encore et encore à la vie, la vie cette imbécile qui sépare si vite les jeunes et les vieux, ceux qui ont eu leur temps et ceux qui vont le prendre, qui le prendront un peu, et puis se rendront compte, malgré leur tête blanche qu’ils ont encore vingt ans et qu’on ne le sait pas. Au diable les pisse-froid ! »

       Toute la matinée la souche a brûlé. Pratique, il a mis des pommes de terre sous la braise. Au souper, il aurait un festin royal. Quel anniversaire !

       Le soir est venu trop vite à son goût, lorsque …

       « Qu’est ce que c’est.

       En remuant la terre, là où était la souche, sa bêche venait de rencontrer un obstacle.

       « Encore un caillou ! »

       Drôle de caillou. Un coffret !

       « Seigneur, sois béni ! »

       Onze heures du soir.   Le coffret est sur la table, toujours clos. Dégagé de sa gangue de terre, rouillé, il garde son mystère.

       « Je l’ouvrirai demain. Et pourtant si ce sont des Louis d’or, je dois les déclarer à la Mairie. Peut-être des pièces romaines, on en a déjà trouvées par ici. Un parchemin rare. La fortune quoi ! Mais pour qui, je n’ai pas de famille. Et si je me faisais plaisir en regardant, tout simplement. »

       Tenailles, marteau, pinces. La boîte n’a pas résisté longtemps. A l’intérieur, un sac de peau, à l’intérieur du sac de peau, un vélin et sur le vélin, une inscription :

       « Je m’appelle Julien. J’ai dix ans aujourd’hui. Mon papa est à la guerre. Je n’aime pas la guerre. Je voudrais qu’il revienne avant la fin de cette année. Pour que mon vœu se réalise, je vais mettre ma lettre dans un coffret et l’enterrer. Par-dessus je poserai un gland pour qu’il donne un beau chêne. Si un jour quelqu’un trouve ceci, je voudrais qu’il le remette à sa place et replante un gland pour qu’il fasse un beau chêne et donne l’espoir à ceux qui attendent. Avril 1918 »

             Le lendemain, le vieil homme a creusé un grand trou, y a remis le coffret et par-dessus un gland d’espoir.

             A l’intérieur du sac de peau un second message :

    «  Et Papa est rentré et nous avons été heureux ! Je t’avais oublié enfant de mes dix ans, mais j’exaucerai notre souhait. Adieu richesse, adieu gloire, adieu jardin, mais quel bel anniversaire ! Je m’appelle JULIEN, j’ai quatre-vingts ans aujourd'hui, Avril 1988 »

     

                                                 Marcelle Betbeder

    « Je veux seulement t'aimerSous le eflet de la lune. (Chantal Ménégatti) »
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